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Proudhon - Du Principe fédératif/II,3

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Du Principe fédératif
Deuxième partie
Chapitre III.
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CHAPITRE III.


Monogramme démocratique, l’unité.


La démocratie se donne pour libérale, républicaine, socialiste même, dans le bon et vrai sens du mot, bien entendu, comme disait M. de Lamartine.


La démocratie s’en impose à elle-même. Elle n’a jamais compris le trinôme révolutionnaire, Liberté-Égalité-Fraternité, qu’en 1848, comme en 1793, elle avait toujours à la bouche, et dont elle s’est fait de si belles enseignes. Sa devise, définitivement adoptée, est à un seul terme, Unité.


Pour comprendre la Liberté, en effet, surtout l’Égalité, pour sentir en homme libre la Fraternité, il faut toute une philosophie, toute une jurisprudence, toute une science de l’homme et des choses, de la société et de son économie. Combien se résignent à de pareilles études ?... Tandis qu’avec l’Unité, chose physique, mathématique, qui se voit, se touche et se compte, on sait tout en un instant. On est même dispensé, dans les cas difficiles, de raisonner. Avec l’Unité, la politique se réduit à un simple machinisme, dont il n’y a plus qu’à faire tourner le volant. Tant pis pour qui se laisse prendre dans l’engrenage : ce n’était pas véritablement un homme politique ; c’était un intrus, justement puni de son ambitieuse vanité.


Qui dit liberté, dans la langue du droit public, dit garantie : garantie d’inviolabilité de la personne et du domicile ; garantie des libertés municipales, corporatives, industrielles ; garantie des formes légales, protectrices de l’innocence et de la libre défense. Comment accorder tout cela avec la majesté gouvernementale, à la démocratie si si chère, avec l’Unité ? C’est la démocratie, ce sont ses meneurs et ses organes qui, en 1848, ont institué les conseils de guerre, organisé les visites domiciliaires, peuplé les prisons, décrété l’état de siège, exécuté la transportation sans jugement des travailleurs blancs, comme M. Lincoln décrète aujourd’hui la transportation sans jugement des travailleurs noirs. La démocratie fait bon marché de la liberté individuelle et du respect des lois, incapable de gouverner à d’autres conditions que celles de l’Unité, qui n’est autre chose que le despotisme.


Qui dit république ou égalité des droits politiques, dit indépendance administrative des groupes politiques dont se compose l’État, dit surtout séparation des pouvoirs. Or, la démocratie est avant tout centralisatrice et unitaire ; elle a horreur du fédéralisme ; elle a poursuivi à outrance, sous Louis-Philippe, l’esprit de clocher ; elle regarde l’indivision du pouvoir comme le grand ressort, l’ancre de miséricorde du gouvernement : son idéal serait une dictature doublée d’inquisition. En 1848, quand l’émeute grondait dans la rue, vite elle se hâta de réunir, dans la main du général Cavaignac, tous les pouvoirs. Pourquoi, se dit-elle, avoir changé le mécanisme gouvernemental ? Ce que la monarchie absolue a fait contre nous, faisons-le contre elle et contre ses partisans : pour cela nous n’avons point à changer de batteries ; il suffit de tourner contre l’ennemi ses propres canons. La Révolution n’est que cela.


Qui dit socialisme, dans le bon et vrai sens du mot, dit naturellement liberté du commerce et de l’industrie, mutualité de l’assurance, réciprocité du crédit, peréquation de l’impôt, équilibre et sécurité des fortunes, participation de l’ouvrier aux chances des entreprises, inviolabilité de la famille dans la transmission héréditaire. Or, la démocratie incline fortement au communisme, formule économique de l’unité : c’est par le communisme seulement qu’elle conçoit l’égalité. Ce qu’il lui faut, ce sont des maximums, des emprunts forcés, des impôts progressifs et somptuaires, avec accompagnement d’institutions philanthropiques, hospices, asiles, crèches, tontines, ateliers nationaux, caisses d’épargne et de secours, tout l’attirail du paupérisme, toute la livrée de la misère. Elle n’aime pas le travail à la tâche ; elle traite de folie le crédit gratuit ; elle tremblerait devant un peuple d’ouvriers savants, sachant également penser, écrire, manier la pioche et le rabot, et dont les femmes sauraient se passer de domestiques dans leurs ménages. Elle sourit à l’impôt sur les successions, qui, démolissant la famille, tend à mettre la propriété aux mains de l’État.


En résumé, qui dit liberté dit fédération, ou ne dit rien ;


Qui dit république, dit fédération, ou ne dit rien ;


Qui dit socialisme, dit fédération, ou ne dit encore rien.


Mais la démocratie, telle qu’elle s’est manifestée depuis quatre ans, n’est rien, ne peut et ne veut rien de ce que produit la Fédération, que suppose le Contrat, qu’exigent le Droit et la Liberté. La Démocratie a pour principe l’unité ; sa fin, est l’unité ; son moyen, l’unité ; sa loi, toujours l’unité. L’unité est son alpha et son oméga, sa formule suprême, sa raison dernière. Elle est toute unité et rien qu’unité, comme le démontrent ses discours et ses actes ; c’est-à-dire qu’elle ne sort pas de l’absolu, de l’indéfini, du néant.


C’est pourquoi la Démocratie, qui sent son néant et s’effraie de sa faiblesse ; qui a pris un accident révolutionnaire pour l’idée même de la Révolution, et d’une forme passagère de dictature a fait un dogme, cette vieille démocratie de 1830 renouvelée de 93, est avant tout pour le pouvoir fort, hostile à toute autonomie, envieuse de l’Empire qu’elle accuse de lui avoir dérobé sa politique, mais dont elle se promet de nous rechanter l’air, comme M. Thiers le disait de M. Guizot, avec variations et sans fausses notes.


Pas de principes, pas d’organisation, pas de garanties ; de l’unité seulement et de l’arbitraire, le tout décoré des noms de Révolution et de Salut public : voilà la profession de foi de la démocratie actuelle. Depuis 1848 je l’ai sommée à diverses reprises de produire son programme, et n’en ai obtenu mot. Un programme ! c’est compromettant, pas sûr. De quel front cette démocratie, vide d’idées, qui le lendemain du coup de fortune qui la porterait au pouvoir se ferait, comme tous les gouvernements ses devanciers, conservatrice, de quel front, dis-je, déclinerait-elle aujourd’hui la responsabilité d’entreprises auxquelles je reconnais qu’elle n’a pas mis la main, mais qu’elle eût exécutées sur le même mode et qu’elle a couvertes de son approbation ?