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Proudhon - Du Principe fédératif/II,8

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Du Principe fédératif
Deuxième partie
Chapitre VIII.
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CHAPITRE VIII.


Danger d’une rivalité politique et commerciale entre
la France et l’Italie dans le système de l’unité.


Il est de principe dans le contrat de bienfaisance, que le bienfait reçu ne peut pas devenir pour le bénéficiaire un moyen de nuire au bienfaiteur : maxime écrite dans la conscience des peuples, mais qui ne paraît pas à l’usage des modernes démocrates. Un de leurs écrivains ne m’a-t-il pas reproché comme un acte de courtisanerie envers l’Empereur et de félonie envers le parti, d’avoir qualifié d’ingrate la politique unitaire des Italiens ? Pourtant l’Empereur n’est en ceci que le représentant du peuple français.


On a beaucoup parlé des vues secrètes de Napoléon III sur l’Italie. On a prétendu qu’il avait compté recueillir de son expédition, pour lui-même la couronne de fer, portée par son oncle ; pour son cousin le prince Napoléon, le duché de Toscane ; pour son autre cousin Murat, le trône de Naples ; pour son fils, le titre de roi de Rome, et que c’était le dépit d’une ambition déçue qui l’avait fait rétrograder après Solferino. On a prétexté de cette retraite pour soulever contre lui les méfiances ; on s’est déclaré dès lors quitte envers lui ; on a conclu que ce n’était pas assez d’armer l’Italie contre l’Autriche, qu’il fallait l’armer également contre son magnanime allié, et le titre de bienfaiteur que venait d’acquérir vis-à-vis d’eux Napoléon III, est devenu un motif de plus pour les Italiens de se former en un État unique.


Le secret de l’entrevue de Plombières est encore inconnu. J’ignore quelles furent les conventions verbalement faites entre M. de Cavour et Napoléon III ; à plus forte raison ne puis-je rien dire des projets particuliers de l’Empereur des Français. D’après ma manière de voir, la connaissance de pareils secrets est parfaitement inutile à la politique. Mais il est au moins une chose certaine : c’est que l’Italie affranchie ne pouvait manquer, par la réunion de ses parties en un seul groupe politique, de devenir pour la France impériale une cause d’inquiétude bien autrement grave que n’avait été l’Autriche elle-même, et qu’après avoir pourvu à l’indépendance italienne Napoléon III aurait à pourvoir au maintien de la prépondérance française.


Je l’ai dit déjà, et d’un style assez énergique, dans ma dernière publication : Rien, pas même le salut de la patrie, ne me ferait sacrifier la justice. Contre l’intérêt de mon pays je suis prêt à soutenir, de mon vote et de ma plume, la cause de l’étranger si elle me paraît juste et qu’il ne soit pas possible de concilier les deux intérêts. J’admets donc qu’une nation a le droit de se développer suivant les facultés et avantages dont elle a été dotée, en respectant le droit d’autrui, bien entendu. S’il est dans la destinée de l’Italie de déterminer par sa propre évolution politique et économique la déchéance de sa voisine ; si ce résultat est fatal, eh bien ! résignons-nous et que le décret providentiel s’accomplisse. L’humanité ne peut pas s’arrêter par la considération d’aucune puissance. Il a été dit que la Révolution ferait le tour du monde : elle n’est pas enchaînée apparemment au territoire français. Tout ce que je demande, c’est qu’on ne prenne pas les visées de l’ambition pour des ordres de la Providence.


Je me propose de démontrer dans ce chapitre et dans les suivants :


1o Que Napoléon III a voulu l’émancipation de l’Italie, mais qu’il l’a voulue sous la réserve d’une Confédération italienne et du maintien de la prépotence française, parce que, dans les conditions actuelles de la civilisation, dans les données de la monarchie impériale, qui sont encore celles de tous les États, il lui était impossible d’agir à d’autres conditions ;


2o Écartant la question de prépotence, qu’il ne peut convenir à un écrivain impartial de soutenir malgré son patriotisme, et raisonnant exclusivement au point de vue fédératif, que la condition proposée aux Italiens par l’Empereur des Français, c’est-à-dire la Confédération, leur eût été plus avantageuse que l’Unité.


En conséquence, que la Démocratie unitaire, en Italie et en France, s’est chargée d’un double tort, d’abord en opposant aux mesures de simple prudence de l’Empereur des Français les projets les plus ambitieux et les plus menaçants, puis, en faisant perdre à l’Italie avec le bénéfice de l’Unité, celui d’une révolution politique, économique et sociale.


Je ne veux rien exagérer, ni la virtualité italienne, si faible encore qu’on doute en plus d’un lieu de la régénération de ce pays ; ni la décadence de notre nation, dénoncée il y a quinze ans, avec un luxe de statistique effrayant, par M. Raudot. Mais comme tout se meut et tout change dans la vie des sociétés, comme le mouvement historique se compose pour chaque peuple d’une suite d’évolutions ascendantes et descendantes, qu’aujourd’hui le foyer de la civilisation semble fixé chez l’un, demain chez l’autre, il est raisonnable et ce n’est que prévoyance de se demander ce qui pourrait advenir pour la France, pour l’Italie et pour l’Europe entière, d’un événement aussi considérable que la constitution du nouveau royaume.


La France, à l’heure où j’écris, est une nation fatiguée, incertaine de ses principes, et qui semble douter de son étoile. L’Italie, au contraire, tirée de son long engourdissement, paraît avoir toute l’inspiration et la fougue de la jeunesse. La première aspire au repos, aux pacifiques réformes, à l’épuration de ses mœurs, au rafraîchissement de son génie et de son sang ; la seconde ne demande qu’à marcher, n’importe à quelles conditions, n’importe sous quel système. Qu’il lui naisse quelques hommes, un Richelieu, un Colbert, un Condé : en moins d’une génération elle devient, comme État fédératif, la plus riche et la plus heureuse des républiques ; comme État unitaire, elle prend place parmi les grands empires, et son influence peut devenir, mais aux dépens de sa félicité intérieure, formidable en Europe. De ces deux destinées, si différentes l’une de l’autre, la première assurée si on l’avait voulue, la seconde pleine de périls, la Démocratie n’a compris que la dernière. Plus avide de gloire politique et d’action gouvernementale que de bien-être pour les masses, elle annonce formellement le dessein d’user de la centralisation italienne, si elle parvient à la constituer, envers et contre tous.


Plaçons-nous en face d’une carte de l’Europe. L’Italie est un pont jeté sur la Méditerranée, allant des Alpes jusqu’à la Grèce, et qui forme la grande route d’Occident en Orient. Avec la ligne de fer qui de Gênes, Coni ou Genève se prolonge jusqu’à Tarente, l’Italie accapare d’abord tout le transit des voyageurs de l’Europe occidentale à destination des ports du Levant, et bientôt, par le percement de l’Isthme de Suez, de ceux qui se rendent dans l’Inde, à la Chine, au Japon, en Océanie et Australie. Avec la vapeur et le railway, l’Italie redevient comme jadis le centre du mouvement européen : c’est par elle que l’Espagne, le Portugal, la France, l’Angleterre, la Belgique, la Hollande, le Rhin, la Prusse, l’Allemagne, la Suisse, une partie de l’Autriche, se mettent en communication avec la Sicile, les îles Ioniennes, Candie, Lépante, Athènes, l’Archipel, Constantinople, Odessa et la mer Noire, Smyrne, Chypre, Rhodes, Saint-Jean-d’Acre, Alexandrie, Suez, et tout le haut Orient.


Dès à présent cette position se fait sentir. Les voyageurs qui de Londres, Paris ou Bruxelles vont dans le Levant par le service des Messageries impériales, ne s’embarquent plus à Marseille : ils vont, par les voies ferrées, prendre l’escale à Gênes, ce qui leur épargne vingt-quatre heures de navigation ; la même chose a lieu pour le retour. Supposez la ligne de fer terminée de Turin à Naples et à Tarente, c’est à l’un de ces deux ports que se feront les embarquements et débarquements, à la grande satisfaction des voyageurs qui, en s’épargnant les fatigues de la mer, trouveront encore une économie de temps. Dans ces conditions, il n’y aurait plus un seul voyageur français, ni du centre, ni de Bordeaux, Toulouse, Bayonne ou Perpignan, qui, partant pour l’Égypte, la Grèce ou l’Asie mineure, irait s’embarquer à Marseille. On préférerait, en suivant la ligne du Midi ou de Lyon, puis celle de Cette à Marseille, Toulon et Nice, aller joindre le chemin de fer italien, s’épargnant ainsi quatre cents lieues de navigation et quatre jours de mer. La France perdrait jusqu’à la clientèle de ses voyageurs.


Quant aux marchandises circulant sur la même ligne, la marine française pourrait, il est vrai, conserver celles expédiées du pays ou à destination du pays ; mais elle perdrait le transit pour la Russie, la Belgique et l’Allemagne : la concurrence de Gênes et Trieste ne lui laisserait rien. La Franche-Comté, la Bourgogne, l’Alsace, la Lorraine, le Nord, lui seraient disputés. Ainsi le voudrait d’ailleurs le principe du libre-échange, inscrit par les soins du saint-simonisme anglo-unitaire dans notre droit public.


Ce n’est pas tout. L’Italie affranchie ne peut manquer de devenir à son tour, comme l’Autriche et l’Allemagne, centre de production manufacturière. La matière première, apportée de l’Inde ou de l’Amérique, ira naturellement se faire ouvrer sur le point le plus rapproché des lieux de consommation : voilà pour la France le débouché du Danube, de la Servie, de la Bulgarie, de la Moldo-Valachie, de la Roumélie, de la Grèce, perdu ; voilà la mer Noire qui disparaît de nos relations : tout cela motivé, non sans doute par haine du nom français, mais par une différence moyenne de sept à huit cents kilomètres de transport, qui, à dix centimes par kilomètre, donnent une économie de 70 à 80 fr. par mille kilogrammes. Plus d’une fois on a vu le commerce se déplacer pour un moindre avantage.


Dans cette situation, comment la France, isolée des grandes routes commerciales, frappée par le libre-échange qui annulerait sa navigation, déboisée par l’énorme fourniture de ses chemins de fer, aspirerait-elle encore à être une puissance maritime ? De quoi lui servira, pour le dire en passant, le percement de l’isthme de Suez, entrepris à la barbe de l’Angleterre avec des capitaux presque exclusivement français, et devenu pour la Russie, la Grèce, les Républiques Danubiennes, l’Autriche, la Turquie, l’Italie surtout, la source d’une prospérité sans rivale ? Le passage de Suez, si le succès répond aux annonces, sera une cause de décadence pour Marseille et de ruine pour le Havre, puisque, de quelque manière que nous envisagions la chose, il ne peut rien nous en revenir : plus il sera utile aux étrangers, plus il nous sera préjudiciable. On parle d’alliances naturelles, de communautés de principes, de sympathie des races : que sont ces phrases en présence de l’antagonisme des intérêts ?


C’est cette situation merveilleuse de l’Italie qu’il s’agit pour les unitaires de faire servir, non point précisément à la prospérité des populations italiennes, ce qui rentrerait tout à fait dans le Droit et contre quoi je n’aurais absolument rien à dire, mais à la puissance et à l’action du nouveau gouvernement, c’est-à-dire au développement d’une nouvelle et formidable monarchie, impérialiste ou constitutionnelle mais à l’humiliation de la puissance française et à la perpétuité du régime unitaire.


Au point de vue stratégique, l’avantage de l’Italie sur la France ne serait pas moindre. À ce propos, ceux qui nous prêchent avec tant d’éloquence la fraternité des nations ne manqueront pas de redire que le siècle répugne à la guerre, que le progrès des mœurs pousse au désarmement, que la civilisation n’admet plus que les luttes pacifiques de l’industrie, etc. On vient de voir ce que sera pour la France cette lutte industrielle, et de quelle prospérité nous menace le libre-échange. Mais, sans parler de la dure condition faite à nos manufacturiers et à nos armateurs, les faits de chaque jour démontrent de reste, pour quiconque n’est ni aveugle ni sourd, que depuis 89 l’état de guerre n’a pas cessé d’être l’état normal des nations, et que si depuis la chute du premier Empire les conflits ont diminué d’importance, la cause n’en est pas aux institutions économiques et à l’adoucissement des mœurs, elle est aux armées permanentes, entretenues à grands frais pour la conservation de notre triste équilibre.


Les risques de conflagration étant donc toujours les mêmes, je ne dirai pas en dépit des intérêts et de leur solidarité, mais précisément en raison des intérêts, l’Italie, puissance centrale et de premier ordre, l’une des plus intéressées, ne peut manquer d’entrer en ligne : de quel côté se rangera-t-elle ? Du côté de ses intérêts sans doute, lesquels, ainsi que je viens de le démontrer, sont radicalement contraires aux intérêts français. Opposée d’intérêts à la France, l’Italie se trouve fatalement notre rivale politique et notre antagoniste ; l’un est la conséquence de l’autre. Le crétinisme et la trahison peuvent seuls le nier.


Or, jetons une dernière fois les yeux sur la carte : il semble que la nature elle-même, après avoir fait cette position maritime à l’Italie, ait pris soin de la fortifier encore en prévision d’une lutte contre la France. Regardez cette enceinte de bastions qu’on appelle les Alpes, qui de Nice s’étend jusqu’au Valais : contre qui, je vous prie, est tournée cette immense forteresse ? Ce n’est pas contre l’Angleterre, ni contre la Russie, ni contre l’Allemagne, ni contre l’Autriche elle-même pas plus que contre la Suisse : l’Italie, par sa position maritime et continentale, est amie de tous les peuples, hors un seul, qui est le peuple français.


Cinq passages peuvent donner issue à une invasion des Français en Italie, et réciproquement à une irruption des Italiens sur la France : passage de Genève à la vallée d’Aoste par le Saint-Bernard ; chemin de fer du Mont-Cenis ; passage par le Mont-Genèvre ; chemin de fer de Coni ; passage de la Corniche.


Concentrez cent mille hommes à Turin, au centre du demi-cercle : ces cent mille hommes, pouvant se porter rapidement et en masse sur le point attaqué, suffisent à garder tous les passages ; tandis que pour triompher d’une pareille concentration de forces il faudrait, comme pour le siége d’une place, une armée triple ou quadruple. Où la France prendrait-elle cette armée, menacée qu’elle serait au Nord et à l’Est par l’Angleterre, la Belgique et le Rhin ? Supposant la France en guerre avec l’Italie seule, la partie ne serait toujours pas égale : l’armée ultramontaine pouvant se ravitailler et se renouveler sans cesse par le sud de la Péninsule, tandis que l’armée française, repoussée après un premier effort, démoralisée et diminuée, serait incapable de revenir à la charge. L’Italie aurait renouvelé contre nous, avec un redoublement de facilités et des chances bien plus nombreuses, la tactique employée en 1796 par le général Bonaparte contre les généraux autrichiens. Ainsi, tandis que nous nous croyons couverts par les Alpes, nous sommes en réalité dominés par elles : il suffit, pour changer le rapport, de créer de l’autre côté de cette immense muraille un État unique, au lieu des six qui existaient auparavant. C’est justement ce que la démocratie française, fraternisant avec la démocratie italienne, réclame aujourd’hui, et ce que l’on a tenté en dernier lieu de réaliser par les moyens qu’on verra tout à l’heure.


À coup sûr, et je me plais à le répéter, s’il n’y avait pour l’Italie, en dehors de l’oppression germanique ou gauloise, d’existence politique que celle d’une monarchie unitaire ; si, pour jouir de ses avantages naturels, elle n’avait d’autre moyen que de faire feu sur nous de toutes ses batteries, nous devrions nous résigner. Notre seule chance de salut serait de nous transformer en province italienne, à moins que nous ne fussions assez forts pour faire de l’Italie elle-même une annexe de l’Empire. Dans l’un comme dans l’autre cas la Démocratie n’aurait pas à se féliciter : elle aurait prouvé une fois de plus que le génie de la paix et de la liberté n’est point en elle ; qu’elle s’entend beaucoup mieux à armer les nations les unes contre les autres qu’à les organiser, et que, semblable à ces militaires qui, dans le plus charmant paysage et dans les guérets les plus fertiles, n’aperçoivent que des positions stratégiques, elle ne sait voir dans les forces de la nature que des instruments de destruction. Obligée de conquérir pour être conquise, l’Italie, à peine affranchie par la France, mais devenue redoutable à la France autant qu’à l’Autriche, pourrait se regarder de nouveau comme perdue.