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Proudhon - Du Principe fédératif/III,2

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Du Principe fédératif
Troisième partie
Chapitre II.



CHAPITRE II.


Le Siècle. — Hallucinations unitaires de M. Delort.


Allons, M. Taxile Delort, parlez le premier. Faites votre confession, si, ce que je ne veux pas présumer, vous avez quelque chose à confesser. Vous avez entendu le reproche de M. Pelletan ; vous savez les bruits qui courent, et je viens de vous dire à quelles conditions, si les faits allégués sont vrais, vous pouvez les rendre innocents. Vous m’avez appelé, à propos d’une brochure sur l’unité italienne, Janicot. Janicot, dans votre opinion, c’est sans doute pas grand’chose : cependant je ne vous rendrai pas injure pour injure, et me garderai de vous traiter de vendu. Je me contente de vous adresser cette simple question : Êtes-vous, oui ou non, décoré de Saint-Maurice et de Saint-Lazare ? Si ce n’est vous, est-ce M. Edmond Texier, ou M. de la Bédollière, ou M. Léon Plée, ou M. Havin ? L’êtes-vous tous, ou n’y a-t-il personne ? Je ne vous parle pas de subvention : c’est un soupçon dont je ne veux charger qui que ce soit. Parlez donc, et franchement. Vous étiez en 1848, s’il m’en souvient, républicain, socialiste même, et quelque peu mon collaborateur au Peuple. Que faites-vous d’abord au Siècle ? De tout temps on vous a regardé comme un parangon d’intégrité et de puritanisme, et vous l’avez fait voir, en montrant aux lecteurs du Siècle, au bénéfice du Piémont et à mes dépens, comme quoi je ne suis qu’un Janicot. Eh bien, citoyen Delort, décoré ou non décoré, je vais vous faire voir que l’amour de l’unité n’agit pas seulement sur la conscience du journaliste, qu’il affecte aussi l’entendement, et qu’en ce qui vous concerne, il vous a tout au moins perclus l’esprit.


Contre mon opinion fédéraliste, opinion qui ne date pas d’hier, M. Delort a cru pouvoir citer de moi des paroles dont il m’aurait fort obligé de m’indiquer la source, car j’ai le malheur de ne me relire jamais, et ce que j’oublie le mieux ce sont mes propres livres :


Il faut que la République dise à l’Autrichien : Je veux que tu sortes de l’Italie, et l’Autrichien en sortira ; — elle dira au Scythe : « Je veux que tu laisses ma Pologne chérie, » et le Scythe reprendra la route du désert.


Il m’est impossible aujourd’hui de deviner ce que le ton de ce passage pouvait emprunter à l’ouvrage d’où il est extrait. Mais quel rapport y a-t-il entre cette apostrophe de la République à l’Autrichien et au Scythe, et l’unité italienne ? Je dis que la République, la République seule, entendez-vous, et une République fédérale encore, pourrait rendre la liberté aux Italiens et aux Polonais ; et M. Taxile Delort, ancien républicain, tire de là un argument en faveur de la monarchie de Victor-Emmanuel ! Ces pauvres piémontistes ! Ils ne savent plus même comprendre ce qu’ils citent : quand on leur dit République ou Fédération, ils entendent unité et royaume !...


Autre citation de M. Delort, toujours sans indication de l’ouvrage :


L’insurrection des nationalités italienne, hongroise, polonaise, croate, qu’est-elle sinon la négation de cette grande féodalité des nations créée hors de tout droit et de toute loi par la Sainte-Alliance ?


Assurément je nie la grande féodalité des nations, aussi bien celle du moyen âge que celle du siècle présent ; je nie la féodalité nobiliaire et la féodalité industrielle ; je nie la féodalité des États, et pourquoi ? Sans doute parce que je suis fédéraliste. À quoi bon alors me rappeler cette phrase ? Est-ce que je la désavoue, et pourriez-vous me dire en quoi elle vous sert ? Mais vous qui faites la nationalité synonyme d’unité, et qui par l’unité revenez avec tant de précision, quoique républicain, à la MONARCHIE, que faites-vous que de reformer cette grande féodalité dont la condition élémentaire est l’unité et la formule supérieure la Sainte-Alliance ?


N’est-ce pas le même Proudhon, poursuit M. Delort, qui écrivait à la même époque : – La Révolution en Europe est identique et universelle ; la contre-révolution est pareillement identique et universelle. Toutes les questions qui se débattent en ce moment en France, en Hongrie, à Rome, et par toute l’Allemagne, sont au fond la même question. Leur solidarité, leur identité est évidente : tout le monde le sent, le voit, le proclame.


Eh ! je ne pense pas autrement aujourd’hui. Je suis parfaitement convaincu, par exemple, que la question polonaise ne peut pas se résoudre autrement que la question italienne, c’est-à-dire par la fédération, et c’est pour cela que je suis radicalement opposé à ce que l’on appelle aujourd’hui restauration de la Pologne, et qui n’est autre que la reconstitution d’une grande unité politique au profit d’une aristocratie terrienne justement condamnée par l’histoire. Mais, encore une fois, qu’est-ce que le client du Siècle, le roi galant homme, peut avoir à gagner à cela ?


M. Delort cite toujours, intrépidement :


Partisan ardent du principe des nationalités en 1849, M. Proudhon se montrait l’adversaire acharné du Saint-Siége : il demandait l’établissement immédiat de la République chrétienne, dont le centre ne sera plus désormais à Rome, mais, comme le voulait l’Empereur, à Paris.


Passons sur l’épithète de chrétienne, qui, en 1849, ne scandalisait personne, pas plus qu’elle ne scandalise aujourd’hui M. Delort, et qui sous ma plume prenait une extension que l’orthodoxie ne lui accorde certainement pas. Je demande encore quel rapport il y a entre la République spirituelle, que je prédisais alors, que j’affirme toujours, et qui dans mon esprit ne signifia jamais que la Révolution et la Justice, et l’unitarisme de M. Delort ? Où est, de ma part, la contradiction ? De ce que, comme justicier et révolutionnaire, je suis opposé à l’Église, allez-vous tirer la conséquence que je dois voter avec vous le transfert des États du Saint-Père à Victor-Emmanuel ? Quelle logique !


Dernière citation, d’après M. Delort :


L’abolition du pouvoir temporel des Papes, qu’est-ce autre chose que la Démocratie faisant, dans la ville des rois, des consuls, des empereurs et des papes, son entrée solennelle ? À un point de vue plus élevé, la chute de la puissance temporelle des Papes indique le retour définitif de l’humanité à la philosophie, l’abjuration du catholicisme, qui, une fois détaché de la terre, rentrera dans le ciel, d’où la volonté de Charlemagne l’a fait descendre.


Admirez l’artifice oratoire de M. Taxile Delort. Les abonnés du Siècle sont d’honnêtes libéraux qui entendent rester dans les principes de la Révolution ; peu s’en faut même qu’ils ne se croient républicains : du reste, n’y entendant point malice. Pourvu qu’on leur parle de temps en temps révolution, démocratie, quatre-vingt-neuf, liberté, etc., ils sont contents, ne chicanent pas sur l’application. Guerre de Crimée, révolution ; guerre de Lombardie, unité italienne, révolution ; expulsion du Pape, révolution, et révolution, ron, ron. Citez-leur, à travers ce gâchis, quelques phrases d’un auteur où les mots de révolution, démocratie, liberté, abolition de la puissance temporelle et spirituelle de l’Église soient prononcés sur un diapazon un peu tendu : point de doute, cet écrivain révolutionnaire est de l’avis du Siècle sur la création du nouveau royaume, c’est un partisan de l’unité, un ami de Victor-Emmanuel. Mais voici que vous apprenez à ces excellents abonnés que le même écrivain proteste contre le royaume au nom de la fédération : oh ! alors, ce doit être un impudent renégat, c’est un contre-révolutionnaire.


Quoi ! vous comptez assez sur la stupidité des lecteurs du Siècle pour leur présenter comme un argument en faveur de l’unité italienne et un témoignage des contradictions de mon esprit les passages les plus foudroyants que j’aie jamais écrits contre votre thèse ! Je l’avoue, l’abolition de la puissance temporelle dans l’Église impliquait dans mon esprit, à l’époque où j’écrivais ce passage, l’abolition de la spirituelle : c’est pour cela que j’ai marqué la chute de la puissance temporelle des Papes en présence de la Démocratie triomphante comme le signe précurseur de la déchéance du catholicisme. Mais la royauté piémontaise n’est pas la Démocratie devant laquelle, selon la pensée que vous dénoncez, doit s’éclipser la Papauté ; mais l’usurpation des États de l’Église n’est pas l’exclusion de l’Église de toute participation à la puissance temporelle ; mais ni le Siècle ni personne parmi les unitaires n’appelle de ses vœux cette exclusion, personne n’admet qu’à la spiritualité de l’Évangile puisse succéder une spiritualité de la Révolution. Au contraire on demande, et M. Taxile Delort comme les autres, le droit de cité pour l’Église, offrant de lui rendre en honneurs, pensions, influence, propriétés, etc., tout ce qu’elle aura perdu par le retrait de son apanage. Donc, que me reproche M. Taxile Delort ? S’il y a contradiction quelque part, ce n’est pas chez moi, qui, dans ma brochure sur l’unité italienne, me suis abstenu de formuler aucune requête ni pour ni contre l’Église ; c’est plutôt dans le Siècle, qui tantôt fait acte de piété chrétienne et vote des honneurs à l’Église, tantôt provoque la destitution du Pontife-Roi. Ce qui serait logique de la part du Siècle, ce serait qu’à la place d’une mesure de spoliation il proposât une loi de justice qui, séparant la société de toute religion, satisfît mieux que l’Évangile lui-même aux besoins moraux des peuples ; qui, organisant l’enseignement supérieur, non plus seulement pour cent vingt-sept mille quatre cent soixante-quatorze sujets privilégiés, mais pour une masse de sept millions et demi d’enfants de l’un et de l’autre sexe, détruisît enfin tous les foyers d’ignorance et déracinât le préjugé. Ce qui serait logique de la part du Siècle, ce serait de demander en conséquence l’abolition du concordat, la suppression du budget ecclésiastique, le renvoi du Sénat des cardinaux, la reprise des propriétés données à l’Église sous un ordre d’idées qui désormais n’existerait plus. Alors le Siècle pourrait se moquer de mes démonstrations antichrétiennes ; il aurait sur moi l’avantage de la théorie et de la pratique ; et on le croirait animé du véritable souffle révolutionnaire. Ayez donc le courage, Messieurs du Siècle, je ne dis pas de votre impiété, mais de votre rationnalisme, si tant est que dans votre polémique contre la Papauté il y ait rien de rationnel. Hors de là, n’espérez pas me rallier à votre intrigue piémontaise : car autant je place le droit de la Révolution et la pure morale de l’humanité au-dessus de l’Église, autant et mille fois plus bas au-dessous de la foi du Christ je vous place vous-mêmes, avec votre unité, votre voltairianisme et toutes vos hypocrisies.


De toutes les critiques que l’on a faites de ma dernière brochure, celle qui m’a le plus peiné, à raison du nom de l’auteur, est celle de M. Taxile Delort. On vient de voir ce qu’elle pèse. Le citateur a vu ou voulu voir dans mes paroles le contraire de ce que j’y ai mis : voilà tout. — Autrefois, quand M. Delort travaillait au Charivari, on le trouvait sérieux, froid, et pas gai ; d’où l’on a conclu que sa place était à un journal grave. Depuis que M. Havin l’a appelé, il semble devenu gouailleur, il papillonne, il fait concurrence à son confrère bouffe M. Edmond Texier : aussi on le trouve léger même pour les abonnés du Siècle. Inventus est minus habens ! La diminution d’eux-mêmes, tel est le châtiment de tous ceux qui ont épousé la cause de l’unité.