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Proverbes dramatiques/L’Après-dîner

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Proverbes dramatiquesLejaytome I (p. 79-96).


L’APRÈS-DÎNÉE.

SIXIEME PROVERBE.


PERSONNAGES


M. DE VERNANT, Receveur-Général des Finances, en perruque à nœuds.
Madame DE VERNANT, toute habillée, avec un collet monté.
M. L’ABBÉ DE LA BRUYERE, en habit noir, manteau & rabat.
M. Le CHEVALIER DES GLANDS, Officier, en uniforme.
ROSALIE, Femme-de-Chambre de Madame de Vernant, en Femme-de-Chambre.
Un LAQUAIS, en livrée, ou sans livrée.


La Scène est dans la chambre de Madame de Vernant.

Scène premiere.

Mad. DE VERNANT, ROSALIE.


Mad. DE VERNANT.

Hé bien, Mademoiselle, on ne peut donc pas vous avoir ?


ROSALIE.

Madame, j’étois là-dedans.


Mad. DE VERNANT.

Allons, donnez-moi… Je ne sais plus ce que je voulois dire. Ah ! un autre collet monté, celui-là va à faire horreur.


ROSALIE.

Mais, Madame n’a qu’à le rendre si elle n’en veut pas ; cependant, il est bien fait ; c’est qu’il y a là un plis… Attendez. Elle le raccommode.


Mad. DE VERNANT.

Oui, un plis ; voyons. Elle se mire. Hé bien, voilà ce que je veux dire, il va à merveilles comme cela. Ayez soin que Mademoiselle Dufour m’en fasse un autre, tout pareil ; mais je dis tout de même, Mademoiselle.


ROSALIE.

Oui, Madame. Et quand Madame le veut-elle ?


Mad. DE VERNANT.

Quand ? mais demain matin, il n’y a qu’à y envoyer Saint-Pierre, tout-à-l’heure ; j’en suis très-pressée.


ROSALIE.

Mais il n’y a pas assez de temps.


Mad. DE VERNANT.

Oh ! vous voilà comme tous les Ouvriers qui vous persécutent pour avoir votre pratique, & puis dont on ne peut rien tirer.


ROSALIE.

Je dis seulement à Madame, que le temps est bien court.


Mad. DE VERNANT.

Hé bien, cela ne fait rien, Mademoiselle, je veux l’avoir. Vous trouvez toujours ce que je desire impossible, & puis vous viendrez me dire que vous m’êtes bien attachée.


ROSALIE.

Mais je ne dis pas cela : Madame me gronde toujours.


Mad. DE VERNANT.

Vous verrez que j’ai de l’humeur ; parce que je veux avoir quelque chose dont j’ai besoin. Faites-moi venir Henriette, que je sache… Bon, voilà mon mari. Donnez-moi ce petit tabouret sous mes pieds, & allez vous-en. Il a des façons avec vous qui ne me plaisent point du tout, songez-y. Emportez un peu tout cela.


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Scène II.

Mad. DE VERNANT, M. DE VERNANT.


Mad. DE VERNANT.

Ah, Monsieur ! vous faites toujours un bruit épouvantable quand vous entrez chez moi ; je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai une migraine affreuse, & vous venez…


M. DE VERNANT.

Moi, Madame, je ne sais pas cela ; on ne peut jamais vous voir le matin.


Mad. DE VERNANT.

N’allez-vous pas me quereller ?


M. DE VERNANT.

Allons ; c’est fort bien : c’est moi qui ai tort. Voilà comme sont toujours les femmes. Il se regarde dans la glace de la cheminée. Comment trouvez-vous cette perruque-là ?


Mad. DE VERNANT.

Hideuse.


M. DE VERNANT.

Comment, hideuse ? je vous réponds qu’elle me va très-bien, tout le monde m’en a fait compliment aujourd’hui à dîner.


Mad. DE VERNANT.

Des gens sans goût, apparemment.


M. DE VERNANT.

Parbleu, non ! car c’est votre Président, que vous admirez tant.


Mad. DE VERNANT.

Il se moque de vous. À propos, Monsieur, voilà le Printems, il me faut quatre robes, & je n’ai pas le sou.


M. DE VERNANT.

Ma foi, Madame, ce n’est pas mon affaire ; que n’avez-vous plus d’arrangement. Il regarde une brochure qui est sur la cheminée. Qu’est-ce que c’est que ce livre-là ? je ne connois pas cela.


Mad. DE VERNANT.

C’est l’Abbé de Grand-Pré qui me l’a apporté ; il est charmant : si vous voulez, je vous le prêterai.


M. DE VERNANT, feuilletant le livre.

Qu’est-ce que c’est ? une traduction ?


Mad. DE VERNANT.

Je crois que oui. Monsieur, dites donc à Monsieur Duplessis, de me donner cinquante louis.


M. DE VERNANT.

L’original est Anglois ?


Mad. DE VERNANT.

Oui : répondez-moi donc, Monsieur ?


M. DE VERNANT.

Je vous dis, Madame, que cela est inutile. Depuis quand cela paroît-il ?


Mad. DE VERNANT.

Il y a deux jours. Je ne pourrai me montrer nulle part, je n’ai que des vieilleries ; & en vérité, Monsieur, il est inconcevable…


M. DE VERNANT.

Des vieilleries, des vieilleries ! je ne vous ai pas donné, il y a deux mois, deux toiles superbes ?


Mad. DE VERNANT.

Bon, des toiles ! cela ne tient lieu de rien. Je dirai donc à Monsieur Duplessis…


M. DE VERNANT.

Il n’a rien du tout, je vous assure.


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Scène III.

Mad. DE VERNANT, M. DE VERNANT, L’ABBÉ, Un LAQUAIS.


Le LAQUAIS, annonçant.

Monsieur l’Abbé de la Bruyere.


M. DE VERNANT.

Ah, bon ; il est assommant, je m’enfuis.


Mad. DE VERNANT.

Mais, Monsieur, écoutez donc un instant.


M. DE VERNANT.

Hé, non, parbleu ! je manquerois la Piece nouvelle, il est tout-à-l’heure la demie.


Mad. DE VERNANT.

Mais il faut que je vous parle absolument. Souperez-vous ici ?


M. DE VERNANT.

Je n’en sais rien ; Monsieur l’Abbé, je vous donne le bonjour.


L’ABBÉ.

Vous êtes bien pressé !


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Scène IV.

Mad. DE VERNANT, L’ABBÉ.


L’ABBÉ.

Qu’est-ce que vous avez donc aujourd’hui, Madame ?


Mad. DE VERNANT.

C’est mon mari ; vous savez bien comme sont ces Messieurs-là.


L’ABBÉ.

Oui, oui, je les connois un peu. En vérité, je n’imagine pas comment les femmes peuvent se déterminer à se marier.


Mad. DE VERNANT.

Vous n’imaginez pas ? c’est bientôt dit : hé, sait-on ce qu’on fait ? cela vous est bien aisé à dire.


L’ABBÉ.

Il est vrai que…


Mad. DE VERNANT.

Ce n’est pas nous qui nous marions ; aussi, si je peux jamais devenir veuve, croyez que…


L’ABBÉ.

Oh, pour cela, vous avez bien raison ; voilà l’état que j’aurois ambitionné si j’avois été femme.


Mad. DE VERNANT.

Mais c’est qu’il n’y a que celui-là. Vous apportez un bien considérable à votre mari, & vous n’en jouissez pas ; ce n’est pas la peine.


L’ABBÉ.

Voilà ce que j’ai pensé cent fois.


Mad. DE VERNANT.

Et encore, ils vous refusent tout, pour donner à des créatures qui font mal au cœur.


L’ABBÉ.

Il est vrai que je ne conçois pas le goût des hommes d’à-présent. À propos de cela, votre beau-frere, à ce qu’on m’a dit, vient de prendre la petite Réminy.


Mad. DE VERNANT.

Hé bien, oui ; & l’on trouvera mauvais…


L’ABBÉ.

Elle est très-jolie.


Mad. DE VERNANT.

Oui, c’est une petite horreur, qui ne sait pas danser, & l’on trouve cela charmant.


L’ABBÉ.

Elle a de jolis yeux.


Mad. DE VERNANT.

Vous trouvez cela, vous ?


L’ABBÉ.

Quand je dis… c’est joli pour une fille.


Mad. DE VERNANT.

Allons, l’Abbé, vous ne vous y connoissez point du tout.


L’ABBÉ.

Cela peut être, mais vous savez bien que je ne vois pas de loin ; mais c’est Madame de Rouviere qui est charmante !


Mad. DE VERNANT.

Madame de Rouviere !


L’ABBÉ.

Oui, elle est revenue de Bretagne, j’ai dîné aujourd’hui avec elle ; d’honneur, elle est éblouissante !


Mad. DE VERNANT.

Mais, ne dites donc pas de ces choses-là, l’Abbé ; nous avons été ensemble au couvent, elle est noire à faire peur, mal faite…


L’ABBÉ.

Pour la taille, je ne sais pas ; cependant il me semble que…


Mad. DE VERNANT.

Allons, vous êtes comme le Président, à qui un chat coëffé tourne la tête.


L’ABBÉ.

Il se peut bien que….


Mad. DE VERNANT.

C’est Madame de Mirevault, qui est charmante ! voilà ce qu’on appelle une femme, cela !


L’ABBÉ.

Oui, mais elle a quarante ans.


Mad. DE VERNANT.

Hé bien, qu’est-ce que cela fait ? voilà comme sont les hommes ; que fait l’âge, quand une femme est aimable ?


L’ABBÉ.

Vous avez raison.


Mad. DE VERNANT.

Souperez-vous ici ce soir, l’Abbé ?


L’ABBÉ.

Non, j’en suis désespéré.


Mad. DE VERNANT.

Vous venez pour vous excuser apparemment, car vous m’aviez promis hier.


L’ABBÉ.

Je ne crois pas, parce que je suis engagé il y a plus de quinze jours.


Mad. DE VERNANT.

Cela n’est pas vrai ; voyons, où ?


L’ABBÉ.

Chez la comtesse.


Mad. DE VERNANT.

C’est encore une jolie personne, que votre Comtesse ! une petite sotte, qui ne reconnoît personne, qui est plus ridicule ! elle a des dents qui ne finissent pas ; mais vous ne voyez rien de tout cela, vous autres hommes, voilà comme vous êtes.


L’ABBÉ.

Je vous assure que vous seriez très-contente d’elle, si vous la connoissiez.


Mad. DE VERNANT.

Je ne crois pas que cela m’arrive.


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Scène V.

Mad. DE VERNANT, L’ABBÉ, Le CHEVALIER, Un LAQUAIS.


Le LAQUAIS, annonçant.

Monsieur le Chevalier des Glands.


L’ABBÉ.

Je m’en vais.


Mad. DE VERNANT.

Où allez-vous donc, l’Abbé ? est-ce le Chevalier qui vous chasse ?


L’ABBÉ.

Non ; mais vous savez bien…


Le CHEVALIER.

Hé bien, Monsieur l’Abbé, je romps un tête à-tête ? cela vous fâche ; il est dangereux, l’Abbé, Madame.


Mad. DE VERNANT.

Je vous dis, l’Abbé, que je veux que vous restiez.


L’ABBÉ.

Mais, j’ai affaire, en honneur.


Le CHEVALIER.

Sans doute, il a quelque veuve à consoler ; c’est le consolateur des veuves, Madame ; grand joueur de cavagnol : j’ai découvert cela moi, tel que vous me voyez.


Mad. DE VERNANT.

Ah, voilà pourquoi il ne veut pas souper ici.


Le CHEVALIER.

Oui, & quand la partie est finie, il reste le dernier pour faire les comptes.


L’ABBÉ.

Monsieur le Chevalier, je n’aime point ces plaisanteries-là, je vous prie.


Le CHEVALIER.

Je ne plaisante point ; il fait le modeste, l’Abbé ; fi donc ! c’est le plus mauvais ton du monde… Attendez, comment est-ce qu’elle se nomme ? Madame de… de… c’est dans le marais toujours ; mais non, je crois que je me trompe ; la rue Cassette ; c’est au faubourg… Hé bien, il s’en va réellement.


Mad. DE VERNANT.

Adieu donc, l’Abbé.


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Scène VI.

Mad. DE VERNANT, Le CHEVALIER.


Mad. DE VERNANT.

Vous le tourmentez horriblement, ce pauvre Abbé.


Le CHEVALIER.

Bon ?


Mad. DE VERNANT.

Pourquoi donc en uniforme aujourd’hui ?


Le CHEVALIER.

Est-ce que nous n’avons pas eu la revue du Commissaire ? je n’ai eu que le temps de faire ôter mes guêtres.


Mad. DE VERNANT.

Vous devez être fatigué.


Le CHEVALIER.

Je vous le demande ? & je dois aller souper à la campagne, encore.


Mad. DE VERNANT.

Cela ne va-t’il pas finir ?


Le CHEVALIER.

Je l’espère ; la revue du roi est le vingt un. Il faisoit aujourd’hui une poussiere abominable.


Mad. DE VERNANT.

Vous n’avez donc pas dîné ?


Le CHEVALIER.

J’ai mangé un morceau avec nos Messieurs. À propos, Madame de Mirecourt est venue nous voir à cheval.


Mad. DE VERNANT.

À cheval ? je crois qu’elle y est à faire horreur.


Le CHEVALIER.

Non, pas trop ; elle est assez hardie à cheval.


Mad. DE VERNANT.

Pour ce qui est d’être hardie, ce n’est pas là ce qui lui manque, elle à l’air un peu fille.


Le CHEVALIER.

Ah ! ne dites donc pas cela ; il est vrai que je ne crois pas qu’on languisse long-tems avec elle, & j’ose me flatter que si j’avois voulu… mais dans ce tems-là… vous savez bien…


Mad. DE VERNANT.

Aviez-vous déjà Madame de Mirevault ?


Le CHEVALIER.

Madame de Mirevault ! fi donc !


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Scène VII.

Mad. DE VERNANT, Le CHEVALIER, Un LAQUAIS.


Le LAQUAIS.

C’est un billet de la part de Madame de Rouviere.


Mad. DE VERNANT.

Madame de Rouviere ! de quoi s’avise-t-elle ? elle lit. Non. Dites à son Laquais, que je ne peux pas, que je vais sortir dans le moment, & revenez. Au Chevalier. Elle me demande à souper, elle dit qu’elle va me venir prendre pour aller au Rempart, je ne la puis souffrir. Sonnez un peu, Chevalier. Je m’en vais aller à l’Opéra ; il m’ennuye à mourir, cela ne fait rien. Venez-y, Chevalier, nous causerons. Au Laquais qui entre. Mes chevaux.


Le LAQUAIS.

Madame, ils sont mis.


Le CHEVALIER.

Est-ce aujourd’hui votre loge ?


Mad. DE VERNANT.

Oui, laissez-là votre campagne, & venez souper chez ma mere ; Madame de Persin y sera.


Le CHEVALIER.

Vous le croyez ?


Mad. DE VERNANT.

Je suis sûre. Cela vous détermine, n’est-ce pas ? c’est honnête. Au Laquais. Dites que je ne souperai pas ici. Ils s’en vont.


Fin du sixieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

6. Un clou chasse l’autre.