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Proverbes dramatiques/Les Faux Indifférents

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Proverbes dramatiquesLejaytome I (p. 97-108).


LES FAUX
INDIFFÉRENTS.

SEPTIEME PROVERBE.


PERSONNAGES


La COMTESSE, coëffée, & point habillée.
Le CHEVALIER, bien mis.
HENRIETTE, Femme-de-Chambre de la Comtesse, en Femme-de-Chambre.


La Scene est chez la Comtesse.

Scène premiere.

La COMTESSE, HENRIETTE.


La COMTESSE.

Henriette ?


HENRIETTE.

Madame.


La COMTESSE.

Donnez-moi….


HENRIETTE.

Quoi, Madame ?


La COMTESSE.

Mon écritoire… non, un siége.


HENRIETTE.

Madame me paroît bien inquiette, bien agitée.


La COMTESSE, s’asseyant.

Ah, Henriette ! ma situation est inconcevable !


HENRIETTE.

Comment, Madame ! auriez-vous à vous plaindre de Monsieur le Chevalier ?


La COMTESSE.

Hé, non, au contraire ; il ne m’est que trop fidele.


HENRIETTE.

Que trop fidele ! voilà un reproche qui est nouveau.


La COMTESSE.

Sans doute, & plus il est rare, plus il me semble que j’ai de torts.


HENRIETTE.

Comment, vous trouvez qu’il vous aime trop ?


La COMTESSE.

Oui.


HENRIETTE.

Hé bien, épousez-le, il changera bientôt.


La COMTESSE.

Quoi, tu veux que j’épouse un homme que je n’aime pas ?


HENRIETTE.

Vous ne l’aimez plus ?


La COMTESSE.

Non, & voilà ce qui me tourmente.


HENRIETTE.

C’est pourtant ce qui devroit vous tranquilliser ; ce n’est que lorsque l’on aime, qu’on est tourmentée…


La COMTESSE.

Je vois bien que tu ne me comprends pas ; car enfin, qu’ai-je à reprocher au Chevalier ? rien. On ne sauroit aimer plus vivement, avec plus de délicatesse… Il est affreux d’être ingratte sans le vouloir, sans aucun sujet de plainte.


HENRIETTE.

Moi, Madame, je ne vois rien là d’affreux ; vous êtes comme vous étiez avant de l’aimer.


La COMTESSE.

Tu ne conçois pas que mon indifférence va faire son malheur ?


HENRIETTE.

Il est vrai qu’il perdra beaucoup, en perdant un cœur comme le vôtre, Madame ; mais puisque vous ne le quittez pas pour en aimer un autre, quel tort avez-vous ? on n’est pas maître de son cœur ; & d’ailleurs laissez-le toujours vous aimer, cela ne vous coûtera rien.


La COMTESSE.

Quoi, je le tromperois ? Oui ; mais c’est une fausseté dont je suis incapable ; cependant lui laisser appercevoir que je ne l’aime plus, c’est lui donner la mort. Non, je ne puis m’y déterminer. Sa présence m’embarrasse, & je crains autant de le voir, qu’il desire d’être avec moi.


HENRIETTE.

Hé bien, Madame, ne le voyez pas ; mais écrivez-lui.


La COMTESSE.

Quelle sera sa douleur ! à quel désespoir il va se livrer !


HENRIETTE.

J’entends quelqu’un, c’est lui-même, déterminez-vous.


La COMTESSE.

Ô ciel ! dis-lui d’attendre… je vais rêver au parti que je dois suivre.


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Scène II.

Le CHEVALIER, HENRIETTE.


HENRIETTE.

Monsieur le Chevalier…


Le CHEVALIER.

Hé bien, que fait la Comtesse ? puis-je la voir.


HENRIETTE.

Elle est très-occupée. Si vous voulez pourtant, je vais le lui demander.


Le CHEVALIER.

J’avois à lui parler ; mais cela ne presse pas.


HENRIETTE.

Je m’en vais lui dire que vous êtes ici.


Le CHEVALIER.

Je ne veux pas la détourner.


HENRIETTE.

Attendez un instant.


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Scène III.



Le CHEVALIER, rêvant.

Je n’aurois pas dû rester. Par où m’y prendre pour lui annoncer ?… qui m’eût dit qu’un jour j’aurois pu cesser de l’aimer… cependant, il n’est que trop vrai !… est-elle moins belle, moins tendre ? non, voilà ce qui me désespère !… sur le point de l’épouser, rompre sans raison… Il le faut bien… je consens qu’elle me haïsse ; mais je ne veux pas que jamais elle puisse me mépriser. Que lui dire ? que je ne l’aime plus ? moi qui lui ai juré cent fois de ne vivre que pour elle, de l’adorer jusqu’au dernier soupir… Ah, quelle barbarie ! je pourrois me résoudre à lui plonger le poignard dans le sein, moi qu’elle aime, ah, que dis-je ? donc elle attend le bonheur de la vie ; je serois un montre !… mais si je lui écrivois ?… oui, si je rougis de mon indifférence, je ne dois pas rougir d’une action qui prouve l’honnêteté de mon ame. Il écrit. « Mon cœur m’avoit trompé, Madame. » Ô Ciel ! elle en mourra ! il écrit. « Si vous le voulez cependant, je tiendrai ma promesse, je ne peux pas être à une autre qu’à vous, je ne suis pas capable d’une pareille perfidie. Je perds bien plus que vous ; puisque rien ne pourra jamais me tenir lieu d’un amour qui m’étoit aussi précieux ». Donnons cette lettre à Henriette, & fuyons promptement. Il plie & cachete la lettre.


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Scène IV.

Le CHEVALIER, HENRIETTE.


HENRIETTE.

Monsieur le Chevalier, Madame ne sauroit vous voir aujourd’hui, & elle m’a chargée de vous remettre ce billet.


Le CHEVALIER.

Hé bien, comme il lui plaira, je lui ai écrit aussi, donnez-lui cela.


HENRIETTE.

Je vais lui remettre dans l’instant.


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Scène V.



Le CHEVALIER.

Qu’elle est éloigné d’imaginer ce qu’elle va lire ! voyons ce qu’elle peut me mander. Il lit bas. Est-il possible ? ai-je bien lu ! Il lit haut.

C’est avec la plus vive douleur, Monsieur le Chevalier, que je vous écris ceci ; il ne faut plus nous voir, je ne suis plus digne de vous, je ne saurois vous tromper, il ne sera plus de bonheur pour moi, vous seul me l’aviez fait concevoir, mon cœur s’y refuse, il n’est plus sensible, j’y perds plus que vous, vous êtes vengé & vous devez l’être ; c’est une satisfaction que je vous dois. Menagez vous, & que votre désespoir ne me fasse pas repentir d’avoir été trop vraie. Adieu.

Il tombe dans un fauteuil.

Elle ne m’aime plus ! avec quelle froideur elle me l’annonce ! elle m’avoit prévenu, & je craignois de lui déchirer le sein ! l’ingratte ! qui a pu me faire perdre son cœur ? mais que dis-je ? non, elle ne m’a jamais aimé. Quelle affreuse pensée ! elle auroit pu me tromper ? Dieux ! quelle horrible situation ! Il s’appuye sur la table, la tête sur ses deux mains. La Comtesse entre, & le voit dans cette situation.


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Scène VI.

La COMTESSE, Le CHEVALIER.


La COMTESSE.

Quoi, Chevalier, vous ! vous avez pu écrire que vous ne m’aimiez plus !


Le CHEVALIER.

Aurois-je jamais pu penser que je dusse avoir un pareil reproche à vous faire, sans craindre de vous offenser ! Ah, Comtesse, non, votre cœur n’a pu vous dicter ce billet.


La COMTESSE.

Quoi, vous vous plaignez ; quand au même instant, vous êtes encore plus coupable, quand je craignois tout de votre désespoir…


Le CHEVALIER.

Et vous êtes-vous trompée ? non, Madame, j’en mourrai ! vivez heureuse ; puisque vous pouvez l’être encore sans moi.


La COMTESSE.

Ingrat ! connoissez-vous si peu mon cœur ! ah, sans doute ; puisque vous avez consenti à le perdre. Quelle étoit mon erreur !


Le CHEVALIER.

Que dites-vous, ô ciel !… quelle joie insensée !… ah, Madame, si je vous parois actuellement indigne d’un si doux retour, le temps, mon repentir, tout vous prouvera que c’est un égarement que je ne me pardonnerai jamais ; trop heureux si je puis espérer qu’un jour vous me regretterez !


La COMTESSE.

Et que fais-je donc à présent ?


Le CHEVALIER.

Quoi ! vous me pardonneriez ? quel seroit mon bonheur ! vous m’aimeriez encore ?


La COMTESSE.

Ai-je jamais cessé ? mon cœur n’étoit-il pas allarmé de tout ce que vous souffririez par ce cruel aveu ? c’est une erreur de l’esprit, que je ne puis comprendre.


Le CHEVALIER.

Ah ! nos cœurs ne sont pas faits pour être désunis, ne différons plus de former un lien dont le retard avait irrité l’amour contre nous.


La COMTESSE.

Il en deviendra plus fort & plus durable. Oui, Chevalier, l’indifférence a manqué son coup, elle va nous fuir sans retour.


Le CHEVALIER.

Je jure & je sens que je vais vous aimer jusqu’au dernier soupir. Il lui baise la main.


Fin du septieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

7. Le feu est caché sous la cendre.