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Proverbes dramatiques/L’Enragé

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Proverbes dramatiquesLejaytome I (p. 261-288).


L’ENRAGÉ.

SEIZIEME PROVERBE.


PERSONNAGES


Le COMTE D’ERMONT, Lieutenant-Général. Habit de campagne, ou à brandebourgs, avec la croix de Saint-Louis.
Le CHEVALIER DE GIRSAC, Lieutenant d’Infanterie, en uniforme.
Mad. THOMAS, Maîtresse d’Auberge, en demi Paysanne.
M. HACHIS, Cuisinier en veste blanche, tablier, couteau à la ceinture & bonnet blanc.


La Scène est dans une Auberge.


La Scène représente une Chambre d’Auberge de Campagne.



Scène premiere.

Le COMTE, Mad. THOMAS.


Mad. THOMAS, entrant la premiere, & fermant la fenêtre.

Monsieur le Comte, voilà votre chambre.


Le COMTE.

Elle n’est pas trop bonne ; mais une nuit est bientôt passée.


Mad. THOMAS.

Monsieur, c’est la meilleure de la maison, personne n’a encore couché dans ce lit là, depuis que les matelas ont été rebattus.


Le COMTE.

Voulez-vous bien mettre cela quelque part. Il lui donne son chapeau, son épée & sa canne, & il s’assied. Ah-ça, Madame Thomas, qu’est ce que vous me donnerez à souper ?


Mad. THOMAS.

Tout ce que vous voudrez, Monsieur le Comte.


Le COMTE.

Mais encore ?


Mad. THOMAS.

Vous n’avez qu’à dire.


Le COMTE.

Qu’est-ce que vous avez ?


Mad. THOMAS.

Je ne sais pas bien ; mais si vous voulez, je m’en vais faire monter Monsieur l’Ecuyer.


Le COMTE.

Ah, oui, je serai fort aise de causer avec Monsieur l’Ecuyer.


Mad. THOMAS, criant.

Marianne, dites à Monsieur l’Ecuyer de monter.


Le COMTE.

Avez-vous bien du monde dans ce temps-ci, Madame Thomas ?


Mad. THOMAS.

Monsieur, pas beaucoup, du depuis qu’on a fait passer la grande route par… chose…


Le COMTE.

Je passerai toujours par ici, moi ; je suis bien aise de vous voir, Madame Thomas.


Mad. THOMAS.

Ah, Monsieur, je suis bien votre servante, & vous avez bien de la bonté.


Le COMTE.

Il y a longtemps que nous nous connoissons.


Mad. THOMAS.

Monsieur m’a vu bien petite.


Le COMTE.

Et vous m’avez toujours vu grand, vous. C’est bien différent.


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Scène II.

Le COMTE, Mad. THOMAS, M. HACHIS.


Mad. THOMAS.

Tenez, Monsieur l’Ecuyer, parlez à Monsieur le Comte.


Le COMTE.

Ah, Monsieur l’Ecuyer, qu’est-ce que vous me donnerez à manger ?


M. HACHIS.

Monsieur, dans ce temps-ci, nous n’avons pas de grandes provisions.


Le COMTE.

Mais qu’est-ce que vous avez ?


M. HACHIS.

Qu’est-ce que Monsieur le Comte aime ?


Le COMTE.

Je ne suis pas difficile ; mais je veux bien souper. Voyons.


M. HACHIS.

Si Monsieur le Comte avoit aimé le veau.


Le COMTE.

Oui, pourquoi pas ?


M. HACHIS.

Ce matin, nous avions une noix de veau excellente.


Le COMTE.

Hé bien, donnez-moi-la.


M. HACHIS.

Oui, mais il y a deux Messieurs qui l’ont mangée. Cela ne fait rien, on donnera autre chose à Monsieur le Comte.


Le COMTE.

Mais quoi ?


M. HACHIS.

Madame Thomas, si nous avions cette outarde de l’autre jour…


Le COMTE.

Est-ce qu’il y en a dans ce pays-ci ?


Mad. THOMAS.

Oui, Monsieur, quelquefois.


Le COMTE.

Et vous ne pourriez pas en avoir une ?


M. HACHIS.

Oh mon Dieu, non.


Le COMTE.

Pourquoi dit-il que vous en aviez une l’autre jour ?


Mad. THOMAS.

Ce n’est pas nous, ce sont des Voyageurs qui passent par ici & qui nous en font voir, quand ils en ont ; & quand il dit l’autre jour, il y a plus de six mois.


M. HACHIS.

Six mois ! il n’y en a pas trois.


Mad. THOMAS.

Je dis qu’il y en a six, puisque c’étoit le jour du mariage de Monsieur le Bailli.


M. HACHIS.

Vous croyez ?


Mad. THOMAS.

J’en suis sûre.


Le COMTE.

Oui, mais avec tout cela, je meurs de faim, & je ne sais pas encore ce que j’aurai à souper.


Mad. THOMAS.

Il n’y a qu’à commencer par faire une fricassée de poulets.


M. HACHIS.

Oui, cela se peut faire, & cela n’est pas long.


Le COMTE.

Hé bien, allez donc toujours. Nous verrons après.


M. HACHIS.

Allons, allons. Il s’en va & il revient. Je songe une chose, nous n’en avons pas de poulets, nous n’avons que ceux qui sont éclos ce matin, & ils sont trop petits.


Mad. THOMAS.

Hé bien, nous donnerons autre chose à Monsieur.


Le COMTE.

Mais dépêchez-vous.


Mad. THOMAS.

Il n’y a qu’à faire une compote de pigeons.


M. HACHIS.

Vous savez bien que depuis qu’on a jette un sort sur le colombier, il n’y en revient plus.


Mad. THOMAS.

C’est vrai, je n’y pensois pas.


Le COMTE.

Mais donnez-moi de la viande de boucherie, & finissons.


Mad. THOMAS.

Monsieur l’Ecuyer n’est pas long, il est accoutumé à servir promptement.


Le COMTE.

Donnez-moi des cotelettes.


M. HACHIS.

On a mangé les dernieres à dîné.


Le COMTE.

N’y a-t-il pas ici un Boucher ?


Mad. THOMAS.

Oui, Monsieur ; mais c’est aujourd’hui jeudi, il ne tuera que demain.


Le COMTE.

Quoi, je ne pourrai donc rien avoir ?


M. HACHIS.

Pardonnez-moi ; mais c’est qu’il faut savoir le goût de Monsieur.


Le COMTE.

Mais j’aime tout, & vous n’avez rien.


M. HACHIS.

Si Monsieur vouloit un gigot, par exemple ?


Le COMTE.

Oui, & vous n’en aurez pas ?


M. HACHIS.

Je vous demande pardon, nous en avons un.


Le COMTE.

Ah voilà donc quelque chose ! & il sera bien dur ?


M. HACHIS.

Non, Monsieur, il sera fort tendre, j’en réponds.


Le COMTE.

Hé bien, mettez-le à la broche tout de suite.


M. HACHIS.

Allons, allons, il sera bientôt cuit.


Le COMTE.

Vous n’avez pas autre chose ?


M. HACHIS.

Non, Monsieur, pour le présent ; mais si vous repassiez dans huit jours…


Le COMTE.

Hé, va te promener. Allons, ne perdez pas de temps.


M. HACHIS.

J’y vais, j’y vais.


Mad. THOMAS.

Et moi, je m’en vais mettre le couvert en attendant.


Le COMTE.

Allons, dépêchez-vous, tous les deux.


Mad. THOMAS.

Vous n’attendrez pas. Elle sort.


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Scène III.


Le COMTE, seul, prenant du tabac.

Quelle diable d’Auberge ! il se promene. On ne m’y rattrapera plus. Il regarde à la fenêtre & lit l’enseigne. Ici l’on fait Nôces & Festins, à pied, à cheval. Ce sont de jolis Festins, je crois.


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Scène IV.

Le COMTE, Mad. THOMAS.


Mad. THOMAS, mettant le couvert.

Le couvert sera bientôt mis ; c’est toujours une avance.


Le COMTE.

Et le gigot, est-il à la broche ?


Mad. THOMAS.

Oui, Monsieur, il y a long-temps.


Le COMTE.

Pourvu qu’il ne soit pas gâté, encore.


Mad. THOMAS.

Oh, non, Monsieur, le mouton est tué d’hier.


Le COMTE.

D’hier ? il sera dur comme un chien.


Mad. THOMAS.

Non, non. Elle s’en va & revient. Quel vin veut Monsieur le Comte ?


Le COMTE.

Hé, celui que vous aurez.


Mad. THOMAS.

Nous avons du vin blanc & du vin rouge.


Le COMTE.

Donnez-moi du blanc.


Mad. THOMAS.

C’est bien choisir ; car c’est le meilleur.


Le COMTE.

Oui, je crois que ce sera de joli vin.


Mad. THOMAS.

Il est excellent, car quand Monseigneur l’Intendant passe par ici, on en met toujours six bouteilles dans son carrosse.


Le COMTE.

Pour ses gens apparemment.


Mad. THOMAS.

Non ; car c’est lui qui paye tout.


Le COMTE.

Je le crois bien.


Mad. THOMAS.

Vous verrez, vous verrez. Elle crie. Marianne ? oh. Elle sort & prend deux bouteilles qu’elle met sur la table. Tenez, en voilà des deux façons, vous choisirez. Elle s’en va & elle revient. Monsieur, je voulois vous dire une chose.


Le COMTE.

Qu’est-ce que c’est ? pourvu qu’il ne soit rien arrivé au gigot.


Mad. THOMAS.

Oh, non, Monsieur, tout au contraire


Le COMTE.

Hé bien, dites donc ?


Mad. THOMAS.

Monsieur, c’est que nous avons là-bas un jeune Officier, &…


Le COMTE.

Quoi ?


Mad. THOMAS.

Si Monsieur le Comte vouloit, il auroit l’honneur de souper avec lui.


Le COMTE.

Et le gigot, est-il fort ?


Mad. THOMAS.

Oh, oui, Monsieur.


Le COMTE.

Sans cela, il ne souperoit pas, n’est-ce pas ?


Mad. THOMAS.

Mais nous serions bien embarrassés.


Le COMTE.

Faites-le monter.


Mad. THOMAS.

Je m’en vais lui dire.


Le COMTE.

Écoutez, apportez un couvert.


Mad. THOMAS.

Oui, oui, Monsieur.


Le COMTE.

Attendez donc ; le connoissez-vous cet Officier ?


Mad. THOMAS.

Oui, Monsieur, il passe toujours par-ici.


Le COMTE.

Vous ne savez pas son nom ?


Mad. THOMAS.

Son nom ? ah, c’est Monsieur le Chevalier de Girsac.


Le COMTE.

Girsac ?


Mad. THOMAS.

Oui, j’en suis bien sûre, car il a passé parici quand il étoit Page, & il a écrit son nom sur la cheminée de sa chambre.


Le COMTE.

Allons, faites-le venir.


Mad. THOMAS.

J’y vais, j’y vais. Monsieur le Chevalier, Monsieur le Chevalier, par-ici, par-ici. Entrez-là.


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Scène V.

Le COMTE, Le CHEVALIER.


Le COMTE.

Monsieur le Chevalier, entrez donc. Le Chevalier fait de grandes révérences. Je serai charmé de faire connoissance avec vous.


Le CHEVALIER.

Mon Général, c’est bien de l’honneur pour moi.


Le COMTE.

Asseyez-vous donc. Le Chevalier s’assied. Nous ferons mauvaise chere. D’où venez-vous comme cela ?


Le CHEVALIER.

Du Régiment, mon Général, de Dunkerque.


Le COMTE.

Qu’est-ce qui en est Lieutenant-Colonel, à présent, est-ce toujours le bonhomme la Garde ?


Le CHEVALIER.

Non, mon Général, il a eu une Lieutenances de Roi. C’est Monsieur de Gouviere.


Le COMTE.

Ah, qui étoit dans Poitou ?


Le CHEVALIER.

Justement.


Le COMTE.

Et le Major ?


Le CHEVALIER.

C’est encore Monsieur de la Verdac.


Le COMTE.

Un gros garçon que j’ai vu, il y a bien long-temps, Commandant de Bataillon ?


Le CHEVALIER.

Oui, mon Général.


Le COMTE.

Et qu’est devenu le petit Guiraudan, c’étoit un joli Officier.


Le CHEVALIER.

Il s’est marié d’abord qu’il a eu la Croix, & il a quitté.


Le COMTE.

Et comment appellez-vous… un grand, qui étoit si fou ? attendez…


Le CHEVALIER.

Du Merlier ?


Le COMTE.

Oui ; c’est cela : je l’aimois beaucoup.


Le CHEVALIER.

Il a été tué à Hastembeck.


Le COMTE.

Ah, le pauvre diable ! Je ne fais pas si on nous fera bientôt souper.


Le CHEVALIER.

Mon Général, si vous voulez, j’irai voir.


Le COMTE.

Oui, oui ; vous êtes ici le Junior ; mais voilà Madame Thomas, restez, restez.


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Scène VI.

Le COMTE, Mad. THOMAS, Le CHEVALIER.


Le COMTE.

Hé bien, Madame Thomas, où en sommes-nous ?


Mad. THOMAS.

Je viens voir si ces Messieurs veulent être servis ?


Le COMTE.

Hé, mais sûrement, tout de suite.


Mad. THOMAS.

Allons, allons. Elle va chercher le souper.


Le COMTE.

Mettons-nous toujours à table. Ils s’arrangent tous les deux & déploient leurs serviettes.


Mad. THOMAS, apportant le gigot[1].

Tenez, Messieurs, voilà un gigot qui a la meilleure mine du monde.


Le COMTE.

Oui, mais il est bien petit, Madame Thomas.


Mad. THOMAS.

Pas trop, Monsieur, vous en serez bien content.


Le CHEVALIER.

Si vous voulez, mon Général, je m’en vais le couper.


Le COMTE.

Non, non, laissez-moi faire. Il coupe le gigot. Avez-vous faim ?


Le CHEVALIER.

Oui, vraiment, car je n’ai pas dîné.


Le COMTE.

Tant pis.


Mad. THOMAS.

Ah-ça, Messieurs, vous n’avez plus besoin de rien ?


Le COMTE.

Vous n’avez pas autre chose ?


Mad. THOMAS.

Non, Monsieur, dont je suis bien fâchée. Quand vous appellerez, je viendrai tout de suite.


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Scène VII.

Le COMTE, Le CHEVALIER.


Le COMTE.

Tenez, Monsieur le Chevalier, voilà une bonne tranche. Un peu de jus. Je vous en redonnerai d’autre quand vous aurez mangé cela.


Le CHEVALIER, dévorant.

J’aurai bientôt fait.


Le COMTE, mangeant.

Vous vous étouffez.


Le CHEVALIER.

Oh, que non.


Le COMTE.

Allons, buvez un coup. Ils boivent.


Le CHEVALIER.

Mon Général, voulez-vous bien me donner une autre tranche.


Le COMTE.

Vous mangez trop vîte.


Le CHEVALIER.

Quand j’ai grande faim, je ne perds pas de temps, comme vous voyez.


Le COMTE.

Oui, oui. Ils mangent vîte tous les deux.


Le CHEVALIER.

Mon Général, je suis fâché de la peine ; mais si vous vouliez me laisser prendre.


Le COMTE, coupant.

Hé, non, non, un moment, s’il vous plaît. Tenez, voilà un bon morceau.


Le CHEVALIER.

Oh, il sera bientôt expédié. Il mange d’une vîtesse incroyable.


Le COMTE, à part, en mangeant.

Il faut prendre un parti ici.


Le CHEVALIER.

Mon Général, voulez-vous bien ?…


Le COMTE.

Buvez en attendant. Le Chevalier boit. Tenez, cela sera peut-être un peu dur. Il lui donne un morceau en faisant une grimace. Hé bien, comment le trouvez-vous ? Il fait encore une grimace, & le Chevalier le regarde avec étonnement.


Le CHEVALIER.

Fort bon. Il le regarde, & le Comte redouble ses grimaces.


Le COMTE.

Il y a à tirer. Il fait une grimace.


Le CHEVALIER.

Un peu ; mais cela ne fait rien. Le Comte fait encore une grimace qui étonne de plus en plus le Chevalier.


Le COMTE.

Qu’est-ce que vous avez donc ? Il fait une grimace.


Le CHEVALIER.

C’est que… vous…


Le COMTE, faisant la grimace.

Quoi ?


Le CHEVALIER.

Je ne sais pas ce que cela veut dire.


Le COMTE, faisant la grimace.

Ce mouvement-là que je fais ?


Le CHEVALIER.

Oui, mon Général.


Le COMTE, faisant la grimace.

Je vous le dirai si vous voulez, ce n’est rien.


Le CHEVALIER.

Vous ne faisiez pas de même avant le souper.


Le COMTE, faisant la grimace.

Non, cela vient de me prendre tout-à-l’heure. Depuis quinze jours je suis comme cela souvent. Tenez, mangez ce petit morceau-là. Il fait la grimace.


Le CHEVALIER.

Et peut-on savoir d’où cela vient ?


Le COMTE, faisant la grimace.

Je vous le dirai si vous voulez. Il y a environ un mois que je fus mordu par un petit chien… Il fait la grimace.


Le CHEVALIER, avec inquiétude.

Par un chien ?


Le COMTE.

Oui, un petit chien noir. Il fait la grimace. Mangez donc.


Le CHEVALIER.

Je n’ai plus faim.


Le COMTE, faisant la grimace.

Quand je fais ce mouvement-là, je crois toujours le voir, ce chien, comme s’il alloit se jetter sur moi. Il fait la grimace. Mais ce n’est rien.


Le CHEVALIER se leve, prend son assiette en regardant attentivement le Comte.

Le COMTE, faisant la grimace.

Ou allez-vous ?


Le CHEVALIER, s’en allant.

Je m’en vais revenir.


Le COMTE.

Mais restez donc.


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Scène VIII.


Le COMTE, mangeant.

Si je n’avois pas pris ce parti-là, je me serois couché sans souper. Il mange le reste du gigot. Ils se disputent là-bas. Dépêchons-nous. Il boit. Il n’est pas mauvais ce petit gigot-là. Quel train ! Madame Thomas ? Madame Thomas ?


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Scène IX.

Le COMTE, Mad. THOMAS.


Mad. THOMAS sans paroître.

Monsieur, laissez-moi faire, je m’en vais lui parler.


Le COMTE.

Hé bien, venez donc.


Mad. THOMAS, à la porte, tenant la clef.

Comment, Monsieur…


Le COMTE.

Qu’est-ce que vous avez donc ? entrez, entrez.


Mad. THOMAS, à la porte.

C’est Monsieur le Chevalier, qui dit comme cela, que c’est fort mal fait à moi de le faire souper avec un enragé.


Le COMTE.

Il le croit réellement ?


Mad. THOMAS, à la porte.

Comment s’il le croit ! oui, Monsieur, il le croit ; & c’est fort mal fait à vous de venir, comme cela, décrier mon Auberge.


Le COMTE.

Mais je ne fuis pas enragé.


Mad. THOMAS, à la porte.

Pourquoi donc est-ce qu’il le dit ?


Le COMTE.

Approchez, approchez. Est-ce que les enragés boivent & mangent ?


Mad. THOMAS, approchant.

Ah, c’est vrai ; il est donc fou.


Le COMTE.

Apparemment.


Mad. THOMAS.

Je ne comprends pas cela.


Le COMTE.

Faites-le venir.


Mad. THOMAS, criant.

Monsieur le Chevalier, venez, venez.


Le COMTE, criant.

Allons, Chevalier, arrivez.


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Scène X.

Le COMTE, Le CHEVALIER, Mad. THOMAS.


Mad. THOMAS.

Entrez donc, Monsieur le Comte n’est pas enragé.


Le CHEVALIER.

Vous n’êtes pas enragé ?


Le COMTE.

Je vous dis que non.


Le CHEVALIER, avançant.

J’ai cru que vous alliez le devenir.


Le COMTE.

C’est un conte que je vous ai fait.


Mad. THOMAS.

Quand je vous l’ai dit, vous n’avez pas voulu me croire.


Le COMTE.

Je m’en vais boire à votre santé. Il boit.


Mad. THOMAS.

Vous savez bien que les enragés ne boivent, ni ne mangent.


Le CHEVALIER.

Mais, mon Général, pourquoi faisiez-vous donc toutes ces grimaces ?


Le COMTE.

Pour vous empêcher de manger autant, & pour que je puisse avoir ma part du gigot. Mais nous faisons la même route, & demain je vous promets de vous bien donner à dîner.


Le CHEVALIER.

Ma foi, j’en ai été la dupe tout-à-fait.


Le COMTE, se levant.

Voulez-vous que nous allions voir nos chevaux ?


Le CHEVALIER.

Je ne demande pas mieux.


Mad. THOMAS.

Pendant ce temps-là, je m’en vais desservir tout cela, & faire préparer vos lits. Elle emporte le plat les assiettes.


Le COMTE.

Vous ferez bien, Madame Thomas. Allons, venez, Chevalier. Ils sortent.


Fin du seizieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

16. Plus de peur que de mal.



  1. On fait un gigot avec un morceau de pain, dans lequel on enfonce une fourchette entourée de papier, pour faire le manche.