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Proverbes dramatiques/La Guinguette

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Proverbes dramatiquesLejaytome V (p. 259-296).


LA
GUINGUETTE.

SOIXANTE-NEUVIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


Mad. MINUIT, Sage-Femme. Robe d’Indienne brune, grand bonnet, mouchoir de col à carreaux, coëffe sur les épaules.
Mlle. GOTON, Fille de Mad. Minuit. Robe d’Indienne bleu & blanc, relevée dans les poches, avec un tablier à carreaux rouges, bordé de vert, un bonnet sans rubans.
M. PIQUEPOINT, Tailleur. Habit canelle, veste rouge bordée d’or, perruque ronde, chapeau uni.
M. BATTU, Huissier. Habit gris de fer, boutons d’or, veste noire, perruque à nœuds, chapeau & canne.
M. DE LA PRESSE, Perruquier. Habit blanc, veste de basin, cheveux retroussés avec un peigne, chapeau poudré.
Un GARÇON Cabaretier. Veste brune, tablier, bonnet de tafetas noir.


Tous les Acteurs sont du Fauxbourg S. Lazare.


La Scène est aux Porcherons, dans le jardin d’un cabaret ; il y a plusieurs tables.

Scène premiere.

Mlle. GOTON, M. BATTU.


Mlle. GOTON, tenant M. Battu sous le bras.

Mais je ne le vois pas par ici.


M. BATTU.

Qui cela, Monsieur Piquepoint ?


Mlle. GOTON.

Oui, lui-même ; il craint ma mère, il n’osera pas venir.


M. BATTU.

Ne vous embarrassez pas ; il a avec lui un gaillard, qui ne craint ni le feu ni l’eau.


Mlle. GOTON.

Qui donc cela ?


M. BATTU.

C’est un Perruquier de ses amis, qui vous fait la barbe, & qui vous frise au fer ; il faut voir.


Mlle. GOTON.

Mais Monsieur Piquepoint n’est-il pas aussi un habile Tailleur ?


M. BATTU.

Ah, je vous en réponds ; c’est lui qui m’a retourné cet habit-là ; voyez s’il y paroît ?


Mlle. GOTON.

S’il pouvoit changer de même la haine que ma mere a pour la sienne !


M. BATTU.

Ah dame, écoutez donc, la haine ne se met pas à la calandre comme le drap ; mais on lui donne quelquefois du fil à retordre. Vous l’aimez donc bien Monsieur Piquepoint ?


Mlle. GOTON.

Je serois trop ingrate si je ne l’aimois pas ; c’est une ancienne connoissance : ma mere m’avoit mise en couture chez la sienne ; c’est-là où j’ai appris mon métier, & vous sentez bien qu’on ne se voit pas comme cela de près, sans se dire un mot.


M. BATTU.

Sans doute, & c’est une bonne raison ; enfin vous verrez, si ce que j’ai imaginé ne réussira pas.


Mlle. GOTON.

Je sai bien qu’après vous il faut tirer l’échelle auprès de ma mere, mais si enfin, quand elle saura son nom, elle ne vouloit pas entendre parler de lui ?


M. BATTU.

Je vous dis que cela n’arrivera pas ; j’entends les affaires apparemment ; je ne suis pas Huissier pour rien.


Mlle. GOTON.

Allons, tant mieux ; parce que quand on a pris une fois, comme on dit, de l’amour pour un quelqu’un, il seroit bien chagrinant après, d’être obligée de songer à en prendre pour une autre personne.


M. BATTU.

Ne craignez rien. Tenez, le voilà Monsieur Piquepoint.


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Scène II.

Mlle. GOTON, M. PIQUEPOINT, M. BATTU.


M. PIQUEPOINT.

Ah, Mademoiselle, je vous cherche par-tout depuis une heure.


Mlle. GOTON.

Allez-vous-en donc, si ma mere venoit.


M. PIQUEPOINT.

Madame Minuit ? bon, elle est la-bas à regarder danser, avec une de ses commeres ; ainsi vous pouvez me parler. Je ne vous dirai pas…


Mlle. GOTON.

Oh, oui, je sai ce que vous savez : croyez-vous réussir ?


M. PIQUEPOINT.

Ah, vantez-vous-en, votre mere ne m’a pas vu depuis que j’ai fait mon tour de France ; elle ne me reconnoîtra pas ; parce que j’ai pris la perruque quand j’ai été revenu à Paris, & puis j’ai affaire à un grivois qui n’est pas manchot de la langue ; laissez-nous faire.


M. BATTU.

Tenez, voilà Madame Minuit qui vient : allez-vous-en.


M. PIQUEPOINT.

Eh pardi, je vais m’asseoir à cette table-là, chacun est libre ici pour son argent.


Mlle. GOTON.

Oui, oui, je vous verrai pendant ce tems-là.


M. PIQUEPOINT.

Hé, Garçon, la maison ?


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Scène III.

Mad. MINUIT, Mlle. GOTON, M. BATTU, M. PIQUEPOINT, Le GARÇON.


Le GARÇON, sans paroître.

Allons, allons.


Mad. MINUIT, en rentrant.

Nous nous retrouverons, ma commere.


Le GARÇON.

Qu’est-ce qui a appellé ici ?


M. PIQUEPOINT.

C’est moi, donnez-moi demi-setier.


Le GARÇON.

Tout-à-l’heure. (Il sort.)


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Scène IV.

Mad. MINUIT, Mlle. GOTON, M. PIQUEPOINT, M. BATTU.


M. BATTU.

D’où venez-vous comme çà, Madame Minuit ?


Mad. MINUIT.

Hé pardi, d’où j’étois, à voir danser, avec Madame Du Croc la Bouchere ; je fais mes affaires par-tout en riant, moi, comme vous voyez. Elle doit accoucher dans deux mois ; sa sage-femme est morte, & elle m’a promis qu’elle n’en auroit pas d’autre que moi.


M. BATTU.

Vous avez bien de l’esprit, au moins.


Mad. MINUIT.

Ah, oui, comme dit cet autre, tout autour de la tête, & rien dedans. Eh bien, où est donc cette salade que je devons manger.


M. BATTU.

Elle va venir, elle va venir.


Mad. MINUIT.

Nous mettrons-nous là ?


Mlle. GOTON, regardant Piquepoint.

Ah, oui, ma chere mere, nous verrons mieux le monde.


M. BATTU.

Garçon, allons, cette salade, du vin, du pain ?


Le GARÇON.

Vous allez l’avoir, on l’épluche.


M. PIQUEPOINT.

Garçon, & mon demi-setier ?


Le GARÇON, apportant le demi-septier.

Je le tiens, le voilà.


M. BATTU.

Garçon, allez donc.


Le GARÇON.

J’y vais, j’y vais.


Mlle. GOTON.

Il y a bien du monde ici, aujourd’hui.


M. BATTU.

Oh dame, un jour de fête ; c’est toujours comme cela.


Mlle. GOTON.

Et les Dimanches, y en a-t-il autant, Monsieur Battu ?


M. BATTU.

Qui dit l’un dit l’autre.


Mad. MINUIT.

Elle ne sait pas tout cela, elle. Premierement & d’un, il faut que vous sachiez que je l’ai élevée comme une Duchesse ; pourquoi ? parce que l’éducation va avant tout.


M. BATTU.

Oh, vous êtes une dessalée, vous, Madame Minuit.


Mad. MINUIT.

Je connois un peu le monde ; il m’en passe tant par les mains.


M. BATTU.

Du métier dont vous êtes, cela n’est pas étonnant.


Mad. MINUIT.

A propos, savez-vous que Madame la Rose est grosse de trois mois ?


M. BATTU.

Et il y a plus d’un an que son mari demeure à Senlis, & qu’il n’est venu à Paris.


Mad. MINUIT.

Oui ; mais elle vient de Senlis, elle.


M. BATTU.

Et depuis quand ?


Mad. MINUIT.

Il y avoit quinze jours qu’elle y étoit.


M. BATTU.

Ah, c’est malin, cela.


Mad. MINUIT.

Oui, elle a dit à tout le quartier qu’elle s’ennuyoit de ne le pas voir, qu’elle en mouroit d’envie ; & l’on a dit que c’étoit une envie de femme grosse.


M. BATTU.

Ah, il est bon-là, le lapin. Hé, Garçon ?


Le GARÇON.

Le voilà, le voilà. (Il arrange tout.) Voilà toujours du vin & du pain.


M. PIQUEPOINT, à part.

Ah, voilà La Tresse, enfin.


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Scène V.

Mad. MINUIT, Mlle. GOTON, M. BATTU, M. PIQUEPOINT, M. DE LA TRESSE, Le GARÇON.


M. DE LA TRESSE.

Bon jour Piquepoint, tu m’attendois, je parie ?


M. PIQUEPOINT.

Assurément : quand on s’est donné rendez-vous, est-ce qu’on manque de parole ?


M. DE LA TRESSE.

Quelquefois, selon l’occurence de l’occasion.


M. PIQUEPOINT.

Je ne te reconnois pas-là.


M. DE LA TRESSE.

Mais, un moment, on ne condamne pas les gens sans les entendre, apparemment.


M. PIQUEPOINT.

C’est juste.


M. DE LA TRESSE.

Quand on ne sçait pas, il ne faut pas parler. C’est que pour te le dire en deux mots, je me suis trouvé dans une danse avec un quelqu’un, qui m’a donné un coup de talon dans la cheville du pied, qui m’a fait monter la moutarde au nés, de maniere qu’il ne l’a pas porté loin, car je lui ai donné un coup de peigne sur le visage, avec mon poing, dont il se sentira long-temps.


M. PIQUEPOINT.

Tu ne seras donc jamais sage ?


M. DE LA TRESSE.

Mais c’est que ce mal-peigné là, après encore un coup de pied au cul que je lui ai donné, s’est avisé de m’appeller chien de Merlan ; quand on a de l’honneur, c’est un peu dur à entendre, & sans le respect du sexe, & la garde qui est accourue, je crois que cela ne se seroit pas passé comme cela ; mais je le retrouverai : ce coquin-là me regardoit de travers encore.


Mad. MINUIT, à M. Battu.

Voilà un Perruquier qui à l’air d’un bien mauvais sujet.


M. DE LA TRESSE.

Quoi-ce que c’est donc, Madame, que vous avez à dire comme cela en me regardant ?


Mad. MINUIT.

Eh ! mais, voyez un peu quel mal on lui fait ? un chien regarde bien un Evêque.


M. DE LA TRESSE.

Oui ; mais il ne parle pas en riant à un autre chien.


M. PIQUEPOINT.

Finis donc, La Tresse.


M. BATTU.

Qu’est-ce que c’est qu’un chien, Monsieur, seroit-ce de moi, par exemple, que vous voudriez parler ?


M. DE LA TRESSE.

Et quand cela seroit, ne seriez-vous pas trop heureux d’être le chien de Madame ? Si vous prenez cela pour vous, à la bonne heure ; qui se sent morveux se mouche ; ne vous échauffez pas, not’ bourgeois.


M. BATTU.

Comment…


Mlle. GOTON.

Allons, Monsieur Battu, laissez ça là.


M. PIQUEPOINT, bas à La Tresse.

Fort bien, fort bien.


M. DE LA TRESSE.

Tu seras content : mais buvons donc. Garçon ?


Le GARÇON.

Allons, allons. Qu’est-ce qu’il y a pour ces Messieurs ?


M. DE LA TRESSE.

Donnez-nous chopine.


M. PIQUEPOINT.

Et une salade.


M. DE LA TRESSE.

C’est bien dit.


Le GARÇON.

Vous allez en avoir une.


Mad. MINUIT.

Et nous donc, Garçon ?


Le GARÇON.

Tout à ce moment, Madame Minuit.


M. DE LA TRESSE.

Quoi, cette Dame, qui fait tant la fiere, s’appelle Madame Minuit ?


M. PIQUEPOINT.

Oui, oui, paix donc.


Mad. MINUIT.

Pourquoi donc qu’il parle de moi, cet autre ?


M. DE LA TRESSE.

Ah, je ne suis pas étonné si elle a besoin d’un bout de chandelle quand elle parle ; c’est pour voir clair à ce qu’elle dit, apparemment.


Mad. MINUIT.

Oui, peste de manant.


M. DE LA TRESSE.

Madame Minuit de la douceur.


M. PIQUEPOINT.

Tais-toi donc.


M. DE LA TRESSE.

C’est vous qui demeurez dans la rue du Bout-du-Monde ; il ne faut pas vous fâcher, pour cela : savez-vous bien que j’ai pensé être votre gendre, & quoiqu’on dise, la nuit tous chats sont gris, c’est vot’ nom qui m’en a empêché ; mais je ne connoissois pas cette belle enfant-là.


Mad. MINUIT.

Allons, Monsieur, passez votre chemin, & laissez-nous en repos.


M. DE LA TRESSE.

Madame Minuit, chacun est ici pour son écot, & avec de l’argent le vin n’est pas cher.


M. PIQUEPOINT.

Si tu veux chercher querelle, comme cela à tout le monde, je m’en vais te laisser là.


M. DE LA TRESSE.

Ah, tu prends le parti du beau sexe, c’est bien fait à toi.


M. PIQUEPOINT.

Allons, ne dis plus rien.


M. DE LA TRESSE.

Tu ne m’empêcheras pas de regarder Mamselle Minuit, apparemment.


M. PIQUEPOINT.

Tiens-toi tranquille toujours.


Mad. MINUIT, à M. Battu.

J’ai bien envie de frotter les oreilles à ce garnement-là.


Mlle. GOTON.

Ah ! ma chere mere, ne prenez pas garde à lui.


M. BATTU.

Oui, oui, Madame Minuit, montrez-vous la plus raisonnable.


M. DE LA TRESSE.

Ah, voilà du vin ; & cette salade ?


Le GARÇON.

Vous allez l’avoir.


M. DE LA TRESSE.

Allons, buvons à la santé de Madame Minuit. Madame Minuit, sans rancune, vous voulez bien qu’on boive à vos plaisirs ?


Mad. MINUIT.

Allons, allons, c’est celui de ne jamais vous voir.


M. DE LA TRESSE.

Ah, voyez donc comme elle fait la petite bouche ! ce n’est pas là la politesse de votre quartier, Madame Minuit.


M. BATTU.

Où voulez-vous donc aller ?


Mlle. GOTON.

Ma chere mere, restez donc là.


Mad. MINUIT, en colere, se levant.

C’est que…


M. BATTU.

Assoyez-vous, assoyez-vous.


Mad. MINUIT.

Qu’il ne me dise donc plus rien, ou je…


M. BATTU.

Ne l’écoutez pas.


M. DE LA TRESSE, bas à Piquepoint.

Il faudra nous battre, n’est-ce pas ?


M. PIQUEPOINT.

Oui, oui, mais pas encore.


M. DE LA TRESSE, bas.

Je veux toujours l’agacer.


M. PIQUEPOINT.

Fort bien.


M. DE LA TRESSE.

Parlez donc un peu, Madame Minuit.


Mlle. GOTON.

Allons, Monsieur, on ne vous dit rien, ne nous parlez pas.


M. DE LA TRESSE.

Ah, mon Dieu, Mameselle, est-ce que vous êtes aussi revêche que Madame votre mere ?


M. PIQUEPOINT.

Veux-tu bien te taire. Mesdames, je vous demande bien pardon pour lui.


Mad. MINUIT.

Ah, Monsieur, ce n’est pas votre faute, & l’on sait distinguer les personnes qui ont des manieres honnêtes.


M. DE LA TRESSE.

Oui, oui, ne vous y fiez pas, Madame Minuit, c’est un gaillard qui est retord, il amadoue la poule pour avoir les poussins, je me souviens de ce qu’on m’a dit.


Mad. MINUIT.

Je ne veux pas le savoir, il est honnête, & plus que vous, afin que vous le sachiez.


M. PIQUEPOINT.

Madame, vous avez bien de la bonté.


M. DE LA TRESSE.

Voilà pourquoi il m’a amené ici ; c’est pour lui tenir compagnie, pendant qu’il regardera Mameselle Minuit.


M. PIQUEPOINT.

Madame, ne croyez pas ce qu’il dit.


Mad. MINUIT.

Et Monsieur, quand cela seroit, où est le mal, quand c’est en tout bien & tout honneur ?


M. BATTU.

Oui, Madame Minuit a raison.


Mlle. GOTON.

Ma chere mere, je n’en savois rien, en vérité.


Mad. MINUIT.

Allons, taisez-vous, quand je parle.


M. DE LA TRESSE.

J’ai été bien nigaud de donner dans cet amour-là : oh, je vois bien que tu seras le gendre de Madame Minuit, tu me couperas l’herbe sous le pied.


Mad. MINUIT.

Ah, elle n’étoit pas encore venue ; si tu ne manges pas d’autre fruit, tu as bien l’air de mourir de faim.


M. DE LA TRESSE.

Parlez donc, Madame Minuit, est-ce que vous me prenez pour un âne ?


Mad. MINUIT.

Je ne nomme personne, Monsieur.


M. DE LA TRESSE.

Qu’est-ce que c’est donc que ces manieres-là ?


M. PIQUEPOINT.

Allons, Madame Minuit sait bien ce qu’elle dit, ne parle pas davantage.


M. DE LA TRESSE.

Mais si je veux parler moi ?


Mlle. GOTON.

Il est bien honnête ce Monsieur-là ; ma chere mere.


Mad. MINUIT.

Oui, mais l’autre.


M. BATTU.

Allons, buvez, Madame Minuit.


Mad. MINUIT

Monsieur, c’est à votre santé, tout seul.


M. PIQUEPOINT.

Madame, c’est bien de l’honneur pour moi.


M. DE LA TRESSE.

Ah, pardi Madame Minuit, si vous croyez faire des jaloux, ce n’est pas encore votre tour.


M. PIQUEPOINT.

Mais pourquoi attaques-tu comme cela le monde ?


M. DE LA TRESSE.

Parce que cela me plaît apparemment. Ah, voilà notre salade.


Le GARÇON.

Non Monsieur, on l’épluche, je m’en vais vous l’apporter.


M. DE LA TRESSE.

Je veux avoir celle-là, & je l’aurai.


Mad. MINUIT.

Tu ne l’auras pas, puisqu’elle est à moi.


M. DE LA TRESSE.

Madame Minuit, rendez-moi la de bonne grâce, ou


Mad. MINUIT.

Qu’est-que tu feras ?


M. PIQUEPOINT.

Je crois que tu menaces Madame Minuit ?


M. DE LA TRESSE.

Tout comme une autre.


M. PIQUEPOINT.

Finis un peu ces manieres-là.


M. DE LA TRESSE.

Qu’est-ce que tu veux donc dire toi ?


M. PIQUEPOINT.

Que je t’apprendrai à respecter le sexe.


M. DE LA TRESSE.

Toi ?


M. PIQUEPOINT.

Oui, moi ; veux-tu voir ?


M. BATTU.

Allons Messieurs, la paix, la paix.


M. DE LA TRESSE.

Eh bien, de quoi donc il se mêle, celui-là ?


M. PIQUEPOINT.

Tais-toi, & demande pardon à Madame Minuit.


M. DE LA TRESSE.

Moi ? J’aimerois mieux que cinq cens Diables me tordent le cou, vois-tu ? demander pardon à cette guenon là.


Mad. MINUIT.

Mais voyez donc un peu cet insolent.


M. DE LA TRESSE.

Tu es mon ami & tu me conseilles cela ?


M. PIQUEPOINT.

Oui, & je te le ferai faire encore.


M. DE LA TRESSE.

Je t’en défie.


M. PIQUEPOINT.

Nous verrons.


M. DE LA TRESSE, se levant.

Eh-bien, sors : nous allons voir.


M. PIQUEPOINT.

Oui, oui, je sortirai, attends, attends-moi.


M. DE LA TRESSE.

Je t’attends au coin de la rue. (Il s’en va).


M. BATTU, retenant Piquepoint.

Eh Monsieur, montrez-vous le plus raisonnable.


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Scène VI.

Mad. MINUIT, Mlle. GOTON, M. BATTU, M. PIQUEPOINT.


M. PIQUEPOINT, en colere.

Non, non, je veux lui apprendre à parler, pour que cela ne lui arrive plus.


Mad. MINUIT.

Mais Monsieur, un petit moment de patience : c’est bien honnête à vous, de vouloir vous battre comme cela, pour une femme que vous ne connoissez pas.


Mlle. GOTON.

Ah, pour cela oui ma chere mere !


M. PIQUEPOINT.

Je ne vous connois pas Madame ? on connoît toujours les honnêtes gens. Laissez-moi aller.


Mad. MINUIT.

Monsieur Battu, retenez-le.


M. BATTU.

Allons, Monsieur Piquepoint, écoutez-moi, vous allez vous faire des affaires, la garde viendra, on vous ménera au Châtelet, & vous serez bien avancé.


M. PIQUEPOINT.

Monsieur, cela ne me fait rien, Madame est une brave femme, qui est insultée par un homme avec qui je suis…


Mad. MINUIT.

Mais Monsieur, qu’est-ce que cela fait ? c’est passé, n’y songez plus.


M. PIQUEPOINT.

Cela ne se peut pas, Madame.


Mad. MINUIT.

Je vous en prie pour l’amour de moi.


M. PIQUEPOINT.

Allons ; puisque vous le voulez j’y consens ; mais je le retrouverai. Madame & Monsieur je suis bien votre serviteur.


M. BATTU.

Où voulez-vous aller ?


Mad. MINUIT.

Vous ne vous en irez qu’avec nous déjà ; allons, mettez-vous-là.


M. PIQUEPOINT.

Madame, vous avez bien de la bonté.


Mlle. GOTON.

Oui, Monsieur, je m’en vais vous faire une place à côté de ma chere mere.


M. PIQUEPOINT.

Mais Mademoiselle, je ne prendrai pas votre place.


Mad. MINUIT.

Monsieur Battu, lui donnera la sienne.


M. BATTU.

Oui, oui, passez-là, Mademoiselle, je me mettrai ici.


Mlle. GOTON.

Mais, c’est que…


Mad. MINUIT.

Allons, faites ce que Monsieur Battu vous dit.


Mlle. GOTON.

M’y voilà, ma chere mere.


M. BATTU.

Madame Minuit ; c’est un brave garçon que Monsieur Piquepoint.


Mad. MINUIT.

Eh mais, écoutez donc, vous n’avez pas besoin de le dire, on le voit bien.


M. BATTU.

Et un habile homme encore.


Mad. MINUIT.

Et de quelle vacation êtes-vous, Monsieur ?


M. PIQUEPOINT.

Je suis Tailleur, Madame, & apprentif de Paris.


M. BATTU.

C’est quelque chose. Il ne me reconnoît pas, c’est pourtant lui qui m’a retourné cet habit-là.


M. PIQUEPOINT.

Mais ? cela se peut bien.


M. BATTU.

Il y a deux ans.


M. PIQUEPOINT.

Ah ! c’est que depuis ce tems-là, j’ai fait mon tour de France, & on voit tant de choses, que cela fait perdre la mémoire.


Mad. MINUIT.

Oui, mais les voyages donnent bien de l’esprit.


M. PIQUEPOINT.

Ah, Madame, cela seroit bon, si j’avois été à votre école.


Mad. MINUIT.

Vous n’en avez pas besoin. Vous êtes donc de Paris ?


M. PIQUEPOINT.

Oui, Madame, de la Paroisse Saint-Laurent, il y a plus de vingt ans.


Mad. MINUIT.

Eh mais, nous sommes de la même Paroisse, c’est heureux cela ! As-tu jamais vu Monsieur dans notre quartier, toi, Goton ?


Mlle. GOTON.

Oui, ma mere, bien des fois.


Mad. MINUIT.

Monsieur Battu, écoutez donc, si ce que nous disions ce matin pouvoit se faire, Madame Padoue auroit un pied de nés avec son fils, qu’elle m’a fait dire qui étoit un bon sujet.


M. BATTU.

Oui, oui, mais…


Mad. MINUIT.

Mais, mais… ce que je dis est vrai apparemment ; c’est que cette femme-là a une langue d’aspic.


M. PIQUEPOINT.

Est-ce que vous ne l’aimez pas ?


Mad. MINUIT.

Ah, pour cela non ; c’est une méchante bête ?


M. PIQUEPOINT.

Madame…


Mad. MINUIT.

Est-ce qu’elle n’a pas voulu faire accroire au pauvre défunt, que Goton n’étoit pas sa fille ; mais il ne faut pas parler de cela devant les enfans, je ne dis rien.


M. PIQUEPOINT.

Il ne faut pas croire les rapports.


Mad. MINUIT.

Eh pardi, puisqu’elle l’a dit devant moi, il n’y a pas de rapport à cela ; & elle veut que son fils épouse ma fille.


M. BATTU.

Cela pourra se faire Madame Minuit.


Mad. MINUIT.

J’aimerois mieux la noyer tout-à-l’heure avec une pierre au cou, voyez-vous, plutôt que d’y consentir ; ce n’est pas quelle n’ait été de mes amies, Madame Padoue, puisque ma fille a été en couture chez elle.


M. BATTU.

Ne vous emportez pas, & finissons cette affaire-là, si Mademoiselle Goton veut bien de Monsieur, il n’y a pas à aller par quatre chemins.


Mad. MINUIT.

Qu’elle le veuille ou non ; cela ne fait rien, je suis sa mere en un mot, on ne peut pas dire le contraire, comme cette vilaine Madame Padoue, disoit de son pere.


M. BATTU.

Sans doute, sans doute ; ce n’est pas là le cas.


Mad. MINUIT.

Eh-bien, cela sera fini tout de suite. Allons Goton, vous entendez ?


Mlle. GOTON.

Oui ma chere mere ; mais…


Mad. MINUIT.

Oh, point de mais, si Monsieur… comment vous appellez-vous ?


M. PIQUEPOINT.

Piquepoint, Madame, à vous obéir.


Mad. MINUIT.

Je dis donc, si Monsieur Piquepoint, le veut bien…


M. PIQUEPOINT.

Madame c’est bien de l’honneur, & je ne demande pas mieux ; mais…


Mad. MINUIT.

Quoi aussi des mais ! savez vous, Monsieur, que je n’aime pas à être contrariée ?


M. BATTU.

Allons Monsieur, dites vos raisons à Madame Minuit.


M. PIQUEPOINT.

C’est que je crains que Madame ne change d’avis quand elle saura qui je suis.


Mad. MINUIT.

Eh pourquoi cela ? est-ce que vous avez eu quelques pendus dans votre famille ?


M. PIQUEPOINT.

Non, Madame.


Mad. MINUIT.

Vous me prenez donc pour une girouette.


M. PIQUEPOINT.

Je ne dis pas cela ; mais c’est que j’ai une mere.


Mad. MINUIT.

Est-ce que je ne suis pas une mere aussi moi ? vous en aurez deux, & qui plus est, c’est qu’il ne vous en coûtera rien, pour l’accouchement de votre femme.


M. BATTU.

C’est bien quelque chose cela, Monsieur Piquepoint.


M. PIQUEPOINT.

Sûrement ; mais elle n’est pas encore grosse.


Mlle. GOTON.

Comment Monsieur, est-ce que vous ne voudriez plus de moi, à présent ; cela seroit joli à vous.


M. PIQUEPOINT.

Ah mon dieu Mademoiselle, au contraire, je ne dis pas cela.


Mad. MINUIT.

Parlez donc ?


M. PIQUEPOINT.

C’est que ma mere m’a voulu marier à un quelqu’un qui n’a pas voulu de moi, & elle en a été si piquée, qu’elle veut à cette heure que j’en épouse une autre.


Mad. MINUIT.

Oh, nous lui ferons entendre raison.


M. PIQUEPOINT.

Oui ; mais quand vous saurez qui elle est, vous ne voudrez sûrement plus de moi.


Mad. MINUIT.

Quand je vous dis, en un mot comme en cent, que je vous donne ma parole ; apparemment que je suis une honnête femme. Qu’est-ce qu’elle est, votre mere ?


M. PIQUEPOINT.

Elle est Couturiere.


Mad. MINUIT.

Eh bien, ma fille est Couturiere aussi. Et pourquoi ne voudroit-elle pas que vous l’épousiez ? Madame vaut bien Monsieur, & Monsieur vaut bien Madame.


M. PIQUEPOINT.

C’est que vous ne savez pas mon vrai nom ; parce que j’en ai changé, pour faire mon tour de France.


Mad. MINUIT.

C’est bien fait : mais comment vous appellez-vous ?


M. PIQUEPOINT.

Je suis le fils de Madame Padoue.


Mad. MINUIT.

De Madame Padoue ? Ah ! celui-là est bon : mais je vous reconnois à présent. Et vous dites qu’elle veut vous marier à une autre. Laissez-moi faire, je lui parlerai encore une fois.


M. PIQUEPOINT.

C’est qu’elle est bien entêtée.


Mad. MINUIT.

Ah, je le suis plus qu’elle.


M. BATTU.

Mais, Madame Minuit, il faudroit employer la douceur.


Mad. MINUIT.

La douceur ? Si elle refusoit ma fille ; elle qui lui a montré son métier. Ah, je n’aime pas l’ingratitude : je m’en vais la trouver ; allons, allons-nous-en.


M. PIQUEPOINT, se levant de table.

Je crois qu’il faut que je la prévienne.


M. BATTU.

Oui, il a raison. (bas à Piquepoint.) C’est-il vrai qu’elle ne voudra pas ?


M. PIQUEPOINT, bas à M. Battu.

Oh que si ; elle sait toute notre manigance.


Mad. MINUIT.

Qu’est-ce qu’il dit, Monsieur Battu ?


M. BATTU.

Qu’il faut que nous allions tous chez sa mere.


Mad. MINUIT.

Eh, vraiment ; c’est bien comme cela que je le compte. Allons, partons.


M. BATTU.

Il faut payer. Garçon ?


M. PIQUEPOINT.

Monsieur, cela me regarde.


Mad. MINUIT.

Allons, mon gendre, chacun son écot, payez pour vous, Monsieur Battu payera pour nous.


M. BATTU.

Eh bien, nous payerons à la maîtresse.


Mad. MINUIT.

Allons, donnez le bras à ma fille ; je m’en vais prendre celui de Monsieur Battu. (Ils partent les premiers.)


M. PIQUEPOINT.

Vous voyez bien que nous en sommes venus à bout.


Mlle. GOTON.

Ah, j’ai eu bien peur toujours !


Fin du soixante-neuvieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

69. Tout Chemin mène à Rome.