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Proverbes dramatiques/La Statue

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Proverbes dramatiquesLejaytome II (p. 23-50).


LA STATUE.

VINGTIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


La COMTESSE DE MIREVAL. Mises comme à la campagne.
Mlle DE RICHEVIERE, niece de la Comtesse.
Le MARQUIS DE BRECY. En habits de campagne, & sans épées.
Le BARON DE FONPRÉ.
Le CHEVALIER DE CLAIRFOND.
Un LAQUAIS, en livrée.


La Scène est à Auteuil, dans le Bosquet neuf
du Jardin du Marquis de Brecy.

Scène premiere.


Le MARQUIS.

Le Baron me suivoit ; qu’est-il devenu ? Mon cœur a besoin d’un ami, pour soulager la douleur qui m’accable ; s’y refuseroit-il ? non, je le vois ; j’ai tort de l’accuser. Le malheur nous rend souvent injustes & coupables.


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Scène II.

Le MARQUIS, Le BARON.


Le BARON.

Hé bien, Marquis, me confierez-vous enfin, le sujet de votre tristesse ?


Le MARQUIS.

Oui, mon cher Baron, à l’instant même ; ce qui m’a fait desirer de vous parler ici, c’est que je veux vous y montrer le seul objet de consolation qui me reste.


Le BARON.

Ici, un objet de consolation ?


Le MARQUIS.

Ou de regrets, n’importe ; écoutez-moi. Vous savez que je devois épouser la Comtesse à mon retour de Touraine, où je l’ai connue. Quel heureux temps ! elle m’aimoit alors ; du moins je le croyois !


Le BARON.

Qui peut vous faire imaginer qu’elle ait pu changer ?


Le MARQUIS.

Tout, Baron. Que je regrette l’heureux séjour de la Province ! on est aimé sans distraction ; sûr d’occuper entièrement l’objet qu’on aime, que faut-il de plus ?


Le BARON.

Quoique la Comtesse y soit née ; en vous épousant, elle ne pouvoit y demeurer long-temps.


Le MARQUIS.

Ah, sans l’état de ma mere, qui ne lui permet pas de quitter ce lieu-ci, je n’aurois pas été pressé de l’amener à Paris. J’espérois qu’ayant sa niece avec elle en y arrivant, que demeurant avec ma mere & à Auteuil, ce seroit la même chose que lorsque nous étions en Province.


Le BARON.

Hé bien ?


Le MARQUIS.

Je n’avois pas pensé que demeurer à Auteuil c’est être à Paris.


Le BARON.

C’est-là ce qui vous a fait retarder votre mariage ?


Le MARQUIS.

Sans doute. La Comtesse a desiré de voir Paris ; le goût de la dissipation s’est emparé d’elle ; l’exemple, les airs l’ont entraînée ; les plaisirs, les diverses connoissances, tout a contribué à la distraire de l’amour que je croyois qu’elle avoit pour moi.


Le BARON.

Ne la suiviez-vous pas dans ces différens amusemens ?


Le MARQUIS.

Oui ; mais semblable à l’homme qui donne le bras à une femme au bal ; c’étoit moi dont elle étoit le moins occupée ; témoin de toutes les agaceries qu’elle faisoit, de ce desir de plaire à la multitude, mon cœur sans cesse déchiré, ne put soutenir de la suivre en étant ainsi oublié ; & j’ai voulu laisser passer les premiers momens d’ivresse, où tant d’objets nouveaux l’avoient plongée.


Le BARON.

Sans lui faire aucuns reproches de cette espèce d’oubli ?


Le MARQUIS.

Les reproches ne ramenent point un cœur ; ils font craindre à une femme, qu’on ne veuille attenter à sa liberté ; & ils finissent par l’aigrir & par l’éloigner.


Le BARON.

Elle est peut-être piquée de votre froideur, du peu d’empressement que vous montrez de l’épouser, ne l’ayant amenée à Paris que dans ce dessein ?


Le MARQUIS.

Bien loin de pouvoir m’en flatter, je ne lis plus que de l’indifférence dans ses yeux.


Le BARON.

Et dans les vôtres, y voit-elle la même vivacité ?


Le MARQUIS.

Cherche-t-elle seulement à pénétrer ce qui se passe dans mon ame ?


Le BARON.

Au lieu de vous livrer à la douleur, que ne lui parlez-vous ? Le manque de confiance éloigne souvent des cœurs faits pour s’aimer toujours. Permettez-moi de vous servir ; je veux…


Le MARQUIS.

Non, mon cher Baron, il seroit inutile. Cette froideur encore, n’est pas le seul reproche que je puisse faire à la Comtesse.


Le BARON.

Comment ?


Le MARQUIS.

Un goût nouveau m’a entièrement banni de son cœur. Le Chevalier s’est occupé de lui plaire ; & il n’y a que trop réussi.


Le BARON.

Vous verrez que c’est encore une autre erreur.


Le MARQUIS.

Mon malheur ne me permet pas d’en douter ; un cœur qui sait aimer, connoît facilement quand il a un rival qu’on lui préfere.


Le BARON.

Les Amans sont souvent injustes lorsqu’ils sont jaloux. Mais quel est donc votre espoir ?


Le MARQUIS.

Hélas, aucun !


Le BARON.

Et cet objet de consolation que vous devez goûter ici, quel est-il ? Vous proposez-vous de devenir infidele, avec tant d’amour ?


Le MARQUIS.

J’en suis bien éloigné. Je ne veux jamais cesser d’aimer la Comtesse ; je veux ici la regretter toujours, & y adorer son image, que moi seul y verrai.


Le BARON.

Je ne vous comprends point.


Le MARQUIS.

Je vais vous expliquer ce mystere. (Ceci vous paroîtra un peu romanesque ; mais n’importe.) Ce bosquet, caché dans l’épaisseur de ce bois, vient d’être fini depuis huit jours : je l’avois consacré à la Comtesse ; je comptois l’y amener le lendemain de mon mariage, & l’y surprendre agréablement, en lui faisant voir une statue qui la représente. Malheureusement, hélas ! ce n’est plus le temps de penser à faire cette galanterie ! j’ai fait cacher cette figure derriere ce treillage, qui se sépare & la laisse voir quand je veux, en poussant un simple ressort. Voilà, mon ami, la divinité que je veux adorer le reste de ma vie.


Le BARON.

C’est un délire que ce projet ; je veux absolument vous en guérir, &…


Le MARQUIS.

J’entends quelqu’un, c’est la voix de la Comtesse & celle de sa niece. Comment ont-elles pu pénétrer jusqu’ici ? tâchez de le découvrir ; je m’enfuis ; restez un moment avec elles, & revenez me trouver. Nous choisirons le tems où elles seront rentrées, pour revenir ici. Il s’échappe.


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Scène III.

La COMTESSE, Le BARON, Mlle. DE RICHEVIERE.


La COMTESSE.

Ah, Monsieur le Baron ! vous connoissez ce bosquet que le Marquis vient de faire faire, qu’il nous cachoit.


Le BARON.

Madame, je le vois pour la premiere fois.


La COMTESSE.

Le hasard me l’a fait découvrir ; je cherchois un endroit écarté pour causer avec ma niece ; & je ne croyois pas en trouver un aussi agréable. Mais vous étiez avec le Marquis ?


Le BARON.

Oui, Madame.


La COMTESSE.

Que faisiez-vous donc ici ? il vous montroit son ouvrage apparemment ?


Le BARON.

Il est vrai ; mais vous avez affaire avec Mademoiselle, ainsi… S’en allant.


La COMTESSE.

Nous vous reverrons ; vous ne retournez pas aujourd’hui à Paris ?


Le BARON.

Non, Madame, je n’irai que demain.


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Scène IV.

La COMTESSE, Mlle DE RICHEVIERE.


La COMTESSE.

Il m’évite ; il connoît sans doute l’infidélité du Marquis ; & il peut l’approuver !


Mlle DE RICHEVIERE.

Mais le Marquis vous aimoit si sincerement ; comment pouvez-vous le soupçonner d’infidélité ? Ah, ma tante ! je mourrois plutôt que d’avoir un pareil soupçon sur l’amour que le Chevalier a pour moi.


La COMTESSE.

Vous êtes bien jeune, ma niece ; & vous ne connoissez pas encore les hommes.


Mlle DE RICHEVIERE.

S’il y en a de perfides, je jurerois bien que le Chevalier ne sera jamais de ce nombre-là.


La COMTESSE.

J’approuve cette façon de penser ; il faut estimer ce qu’on aime. Voilà comme je croyois que je serois toujours avec le Marquis, avant de venir à Paris. J’ai vû naître sa froideur ; j’ai cru la pouvoir ranimer par la jalousie. Il ignore que le Chevalier doit vous épouser ; en essayant de le faire paroître amoureux de moi, j’ai eu la douleur de voir le Marquis insensible à cette épreuve ; non, il ne m’aime plus !


Mlle DE RICHEVIERE.

Peut-être craint-il de vous offenser en vous montrant de la jalousie. Cessez cette feinte, puisqu’elle est inutile.


La COMTESSE.

Elle ne durera pas long-temps, ma chère niece ; je suis même fâchée d’avoir retardé pour cela votre bonheur ; dès ce jour même je vais tout réparer.


Mlle DE RICHEVIERE.

Quoi, dès ce jour ? Ah, ma chère tante !… Mais si vous n’êtes pas heureuse, il manquera toujours quelque chose à la satisfaction que je vais goûter.


La COMTESSE.

Ce sentiment prouve bien votre tendresse pour moi, & me la rend plus chere à chaque instant. Apprenez donc tout ce que je redoute. Je me promenois avant hier seule & fort tard ; je m’égarai en rêvant à la froideur du Marquis. Il faisoit clair de lune ; le hasard m’amena proche de ce bosquet. J’entendis parler, c’étoit lui : il se plaignoit ; je m’avançai sans bruit & j’écoutai.


Mlle DE RICHEVIERE.

O Ciel ! avec qui étoit-il ? Je frémis pour vous !


La COMTESSE.

Il étoit seul.


Mlle DE RICHEVIERE.

Et il parloit ? Vous n’avez sûrement pas vu à qui ?


La COMTESSE.

Il étoit seul, vous dis-je. Il adressoit des plaintes entre-coupées de soupirs, à une statue qu’il accusoit d’ingratitude. Voilà souvent comme les hommes abandonnent qui les aiment pour vouloir être aimés de qui les délaissent.


Mlle DE RICHEVIERE.

Il parloit à une statue ! ici ?


La COMTESSE.

Ici.


Mlle DE RICHEVIERE.

Mais il n’y en a point.


La COMTESSE.

Il y en a sûrement une que nous ne voyons pas.


Mlle DE RICHEVIERE.

Parler à une statue ! Ma tante, vous vous moquez de moi ; que peut-on lui dire ?


La COMTESSE.

Ah, ma niece ! il lui disoit qu’il l’adoreroit toujours.


Mlle DE RICHEVIERE.

Je crains en vérité que la tête ne lui ait tourné. Cela est effrayant, au moins ; & je ne vois pas pourquoi vous seriez jalouse de cette statue.


La COMTESSE.

Je vais vous l’apprendre. Avant de m’aimer, le Marquis aimoit la Marquise de Vermont ; il en étoit aimé ; mais la fortune de la Marquise étant réduite à rien, ses parens la forcerent d’épouser Vermont, qui est très-riche. Il y avoit dix ans qu’elle étoit mariée, lorsque je connus le Marquis ; il la regrettoit toujours aussi vivement ; un cœur si tendre me parut estimable ; je désirai de pouvoir le consoler, j’y parvins ; & je l’aimai comme je l’aime encore. Si cette statue étoit celle de la Marquise, si c’est cet amour qui s’est ranimé, j’en mourrai de douleur.


Mlle DE RICHEVIERE.

Mais, où est-elle ? Cherchons. Elle regarde de tous côtés. Je ne vois rien.


La COMTESSE.

Elle ne sauroit paroître, sans savoir le secret qui peut ouvrir ce qui nous la cache ; mais à force d’argent, l’Ouvrier qui l’a fait, m’a donné ce secret ; je l’ai ici. Elle tire un papier.


Mlle DE RICHEVIERE.

Voyons promptement.


La COMTESSE, montrant sur son papier.

Voici le treillage comme il est fait. Lisons. En poussant le bouton A, la niche s’ouvre ; en poussant le bouton B, elle se referme.


Mlle DE RICHEVIERE.

Ah, ma tante ! que ce soit moi, je vous prie. Elle va pousser un bouton. Hé bien, la niche ne s’ouvre pas.


La COMTESSE.

C’est que c’est l’autre bouton sans doute ; essayons. Le treillage s’ouvre & l’on voit une statue de femme.


Mlle DE RICHEVIERE, avec joie.

Ah, ma tante ! que vois-je ?


La COMTESSE.

Quoi donc ?


Mlle DE RICHEVIERE.

C’est vous-même.


La COMTESSE.

Moi ?


Mlle DE RICHEVIERE.

Oui, examinez bien, ce sont tous vos traits ; il vous aime toujours ! Elle embrasse la Comtesse.


La COMTESSE.

J’ai peine à retenir l’excès de ma joie !


Mlle DE RICHEVIERE, la soutenant.

Ah ! jouissez de tout votre bonheur.


La COMTESSE.

C’étoit donc à moi qu’il parloit, qu’il adressoit des plaintes si tendres !


Mlle DE RICHEVIERE.

Et vous le croyez ingrat ! vous voyez bien, ma tante, qu’il ne faut pas soupçonner légérement son amant d’être infidèle.


La COMTESSE.

Oui, ma chère niece, vous avez raison. Elle rêve.


Mlle DE RICHEVIERE.

A quoi pensez-vous donc ?


La COMTESSE.

Il me vient une idée… oui.


Mlle DE RICHEVIERE.

Qu’est-ce que c’est ?


La COMTESSE.

Je dois récompenser le Marquis, de tous les maux que je lui ai causés.


Mlle DE RICHEVIERE.

Oh, pour cela, oui.


La COMTESSE.

Je gagerois qu’il étoit ici avec le Baron, pour lui faire voir cette statue.


Mlle DE RICHEVIERE.

J’en jurerois, moi.


La COMTESSE.

Nous allons refermer ce treillage.


Mlle DE RICHEVIERE.

Oui, oui, venez. Elles ferment le treillage.


La COMTESSE.

Je pourrai pénétrer à travers la charmille qui est derriere la figure, me mettre à sa place ; & quand le Marquis reviendra pour la montrer au Baron, ce sera moi qu’il trouvera.


Mlle DE RICHEVIERE.

Ah, ma tante ! c’est l’amour même qui vous inspire.


La COMTESSE.

Ma robe est blanche, une gase, un voile… Julie m’ajustera tout cela à merveille, pour qu’au premier coup d’œil, il s’y méprenne un instant.


Mlle DE RICHEVIERE.

Qu’il sera délicieux pour lui, cet instant !


La COMTESSE.

Restez ici pour l’empêcher, ainsi que le Baron, d’approcher avant que j’aye pu me placer.


Mlle DE RICHEVIERE.

Je ne demande pas mieux.


La COMTESSE.

Asseyez-vous sur ce banc, & faites semblant de lire. Avez-vous un livre ?


Mlle DE RICHEVIERE.

Ma tante, voilà le Chevalier.


La COMTESSE, souriant.

J’entends, vous n’aurez pas besoin de livre, n’est-ce pas ?


Mlle DE RICHEVIERE.

Si vous permettez…


La COMTESSE.

Quand le Marquis & le Baron viendront, vous ne vous en irez, que lorsque je vous enverrai dire de venir me parler.


Mlle DE RICHEVIERE.

Je n’ai point d’autre affaire ; je vous en réponds.


La COMTESSE.

Ne dites rien au Chevalier, de mon projet ; sa vivacité, sa joie pourroient le déranger.


Mlle DE RICHEVIERE.

Ne craignez rien.


La COMTESSE.

La contrainte ne sera pas longue.


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Scène V.

La COMTESSE, Le CHEVALIER, Mlle. DE RICHEVIERE.


La COMTESSE.

Monsieur le Chevalier, j’ai une affaire qui ne me permet pas de rester ici ; mais je vous y laisse en bonne compagnie ; vous n’avez pas, je crois, à vous plaindre de ma confiance en vous.


Le CHEVALIER.

Non, Madame ; mais j’ai à me plaindre du retard que vous apportez à mon mariage : je suis très-aise de vous servir ; mais il est cruel que ce soit un ingrat, qui empêche l’amant tendre & constant d’être heureux.


La COMTESSE.

Ne voyez-vous pas autant que vous le voulez, ce que vous aimez ? Ce n’est pas une situation si fâcheuse ; & vous pourriez être plus malheureux.


Le CHEVALIER.

Il est vrai ; mais que vous sert de me faire jouer un personnage comme celui que je fais auprès de vous, quand le Marquis ne montre pas la moindre jalousie ?


La COMTESSE.

Elle est peut-être sur le point d’éclore.


Le CHEVALIER.

Ah, Madame je ne vous comprends point ; je vois régner sur votre visage une espèce de satisfaction…


La COMTESSE, souriant.

C’est sans doute l’espoir qui renaît ; que sait-on ? Adieu, Chevalier ; je vous reverrai ici.


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Scène VI.

Mlle. DE RICHEVIERE, Le CHEVALIER.


Le CHEVALIER.

Je ne comprends rien à tout ceci, Mademoiselle ; la Comtesse n’est point comme à l’ordinaire ; vous-même ne semblez plus partager mon impatience ; qu’est-ce cela veut dire ? Que dois-je ou espérer ou craindre ?


Mlle DE RICHEVIERE.

Le retard ne doit vous faire rien craindre.


Le CHEVALIER.

Ah, quand on aime bien vivement, tout doit allarmer.


Mlle DE RICHEVIERE.

Non, tout, au contraire, doit faire jouir de son bonheur, sur-tout lorsqu’on est sûr d’être aimé.


Le CHEVALIER.

Mais ne peut-il pas échapper ce bonheur, lorsqu’on le craint le moins ? Votre tranquillité n’est-elle pas désespérante ? Vous n’êtes pas aujourd’hui, comme je vous ai vue jusqu’à présent. Loin de partager ma peine…


Mlle DE RICHEVIERE.

Quelle peine voulez-vous que j’aye ? Vous m’aimez ; que me faut-il de plus ?


Le CHEVALIER.

Aimer autant que je vous aime.


Mlle DE RICHEVIERE.

Et qui vous dit que je sois changée ? Je connois votre cœur ; qui pourroit m’allarmer ?


Le CHEVALIER.

Je m’y perds… Ah ! si je suis injuste, pardonnez à l’amour le plus tendre qui fut jamais.


Mlle DE RICHEVIERE, soupirant.

Ah !


Le CHEVALIER.

Vous soupirez ?


Mlle DE RICHEVIERE, à part.

Si je pouvois lui dire…


Le CHEVALIER.

Vous parlez bas.


Mlle DE RICHEVIERE.

Tenez… ce soir je vous dirai…


Le CHEVALIER.

Quoi ?


Mlle DE RICHEVIERE.

Oui, vous le saurez.


Le CHEVALIER.

Vous augmentez mon inquiétude.


Mlle DE RICHEVIERE.

Calmez-vous ; je vous réponds qu’il ne peut nous arriver rien que d’heureux.


Le CHEVALIER.

Vous me trompez peut-être…


Mlle DE RICHEVIERE.

Non, je vous le jure ; je ne sais point feindre ; & ce soupçon m’offense.


Le CHEVALIER, piqué.

Je suis injuste ; je le sens ; je me tairai. Vous avez des secrets pour moi, quand jusqu’au moindre mouvement de mon cœur vous est connu. Où regne l’amour, la confiance doit aussi régner ; mais…


Mlle DE RICHEVIERE.

Je ne vous aime pas ? achevez ; le pensez-vous ?


Le CHEVALIER.

Comment voulez-vous que je croye…


Mlle DE RICHEVIERE, piquée.

Je ne veux rien, Monsieur.


Le CHEVALIER, à genoux.

O Ciel ! que je meure à vos pieds, si j’ai pu vous accuser…


Mlle DE RICHEVIERE.

Douter de mon cœur ! & dans quel instant !


Le CHEVALIER.

Voyez mon repentir : je consens à vous perdre pour toujours, si j’ai jamais d’autres volontés que les vôtres.


Mlle DE RICHEVIERE.

Si votre bonheur & le mien ne dépendoient pas du secret que je vous fait, pourrois-je me taire ?


Le CHEVALIER.

Ah, vous me ravissez ! Il se releve & lui baise la main.


Mlle DE RICHEVIERE.

J’entends quelqu’un.


Le CHEVALIER.

C’est le Baron, & le Marquis.


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Scène VII.

Mlle. DE RICHEVIERE, Le BARON, Le MARQUIS, Le CHEVALIER.


Le MARQUIS, au Baron.

Retirons-nous ; la Comtesse est peut-être près d’ici.


Le BARON.

Je vais le savoir. Ils avancent. Monsieur le Chevalier, je vous croyois ici avec Madame la Comtesse.


Le CHEVALIER.

Vous voyez que non ; une affaire l’a fait rentrer chez elle.


Mlle DE RICHEVIERE.

Oui, sans quoi, nous y serions ; mais elle nous a promis de nous faire avertir quand elle seroit libre.


Le BARON.

Voici un de ses gens.


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Scène VIII.

Mlle. DE RICHEVIERE, Le CHEVALIER, Le MARQUIS, Le BARON, Un LAQUAIS.


Mlle DE RICHEVIERE, au Laquais.

Ma tante me demande ?


Le LAQUAIS.

Oui, Mademoiselle.


Mlle DE RICHEVIERE.

J’y vais ; venez-vous, Monsieur le Chevalier ?


Le CHEVALIER.

Sûrement, je ne vous quitte pas.


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Scène IX.

Le MARQUIS, Le BARON.


Le MARQUIS.

Il ne la quitte pas ! non, pour la suivre chez la Comtesse. Ai-je tort d’être jaloux ?


Le BARON.

Oui ; car si la Comtesse aimoit le Chevalier, l’auroit-elle laissé ici tête-à-tête avec sa niece ?


Le MARQUIS.

Mais s’il étoit possible qu’elle m’aimât encore, verroit-elle ma froideur sans inquiétude ? Pourquoi écouter le Chevalier, avec tant de complaisance ? Tout ce qu’il fait la charme ; elle ne cesse de le louer, & en ma présence.


Le BARON.

Ce seroit-là ce qui me feroit croire…


Le MARQUIS.

Qu’elle ne l’aime pas ?


Le BARON.

Sans doute ; sans cela elle mettroit plus de mystère.


Le MARQUIS.

Elle croit peut-être que j’ai cessé de l’aimer, & elle se venge. Ma situation est affreuse ; j’en mourrai ; mais c’est ici que je veux expirer.


Le BARON.

Quel délire !


Le MARQUIS.

Oui, viens, regarde cette image que j’adore. Il ouvre le treillage, & l’on voit la Comtesse à la place de la statue.


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Scène X.

La COMTESSE, Le MARQUIS, Le BARON.


Le BARON.

Ah c’est elle-même ! Hé bien, tombe à ses pieds.


Le MARQUIS.

Que vois-je ?


La COMTESSE.

Celle qui n’a jamais cessé de vous aimer, & qui vous aimera toujours.


Le MARQUIS.

N’est-ce point un songe ?


La COMTESSE.

Non, Marquis. Quand c’est parce que l’amour est extrême, qu’il peut offenser, il mérite d’être excusé.


Le MARQUIS.

Je meurs de joie & de regrets !


La COMTESSE.

Au sein de la constance, comment nous pouvions-nous soupçonner d’infidélité !


Le MARQUIS.

Je ne le comprendrai jamais.


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Scène XI.

La COMTESSE, Mlle. DE RICHEVIERE, Le MARQUIS, Le CHEVALIER, Le BARON.


La COMTESSE.

Tenez, Marquis, voilà l’objet de votre jalousie ; voilà le Chevalier dont vous avez retardé, sans le savoir, le mariage avec ma niece.


Le MARQUIS.

Quoi, il l’épouse ?


La COMTESSE.

Oui, dès demain.


Le MARQUIS.

Que de torts j’ai à réparer ! & qu’ils doivent tous deux m’en vouloir !


Mlle DE RICHEVIERE.

Vous allez faire le bonheur de ma tante ; le nôtre le suivra ; nous n’avons rien à vous reprocher.


Fin du vingtieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

20. Il ne faut point condamner les gens sans les entendre.