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Proverbes dramatiques/Le Chien de la Foire

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Proverbes dramatiquesLejaytome II (p. 303-318).
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LE CHIEN
DE
LA FOIRE.

TRENTE-UNIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


Mad. DE GRAN-COUR Tous bien mis & suivant leur état.
Mad. DE FERMANT.
Le CHEVALIER.
L’ABBÉ.
Le PRÉSIDENT.
Le MAITRE du Chien. Redingotte bleue, mauvaise perruque.
CADET, Garçon de Spectacle. En espece de gillet galonné avec des rubans rouges.
Le CHIEN, qu’il faut prendre grand & bête.


La Scène est à la Foire, dans la loge où l’on fait voir le Chien sans-pareil.

Scène premiere.

Mad. DE GRAND-COUR, Mad. DE FERMANT, Le PRÉSIDENT, Le CHEVALIER, L’ABBÉ, Le MAITRE, CADET.


Mad. DE GRAND-COUR, paroissant à la porte.

Par où faut il aller ?


CADET.

C’est par ici, mes Princesses.


Mad. DE FERMANT.

Quoi ! il faut entrer là ?


Le MAITRE.

Oui, oui, pour voir le Chien sans-pareil, qui va vous donner toutes sortes de divertissemens.


Mad. DE GRAND-COUR.

L’Abbé, ceci sent bien mauvais.


L’ABBÉ.

A faire mal au cœur. Avez-vous un flacon ?


Mad. DE GRAND-COUR.

Vous savez bien que vous avez pris le mien, tantôt.


L’ABBÉ.

Ah, c’est vrai.


CADET.

Si vous voulez vous asseoir là, ma Princesse…


Le PRÉSIDENT.

On ne voit pas clair ici.


CADET.

On va allumer dans le moment, Monseigneur.


Mad. DE GRAND-COUR.

L’Abbé, mettez-vous donc auprès de moi.


Mad. DE FERMANT.

Madame êtes-vous bien ?


Mad. DE GRAND-COUR.

Comme cela.


Mad. DE FERMANT.

Chevalier, où allez-vous ?


Le CHEVALIER.

C’est que je veux demander… Est-ce un Chien de chasse que votre Chien qui fait des tours ?


Le MAITRE.

Non, mon Général ; c’est un Chien, comme qui diroit un Chien que j’ai élevé à faire ces tours-là en m’amusant comme cela, quand je n’avois rien à faire.


Mad. DE FERMANT.

Je crois que cela sera pitoyable, Président ; qu’en pensez-vous ?


Le PRÉSIDENT.

Nous verrons ; Monsieur, commencerez-vous bientôt ?


Le MAITRE.

Oui, Monseigneur. Allons, Cadet, allume le lustre.


CADET.

Je le tiens.


Le MAITRE.

Fais donc venir Violon.


CADET.

Il est allé boire un coup ; il va revenir.


L’ABBÉ.

Ah, faites-nous grâce de la musique.


Le MAITRE.

Comme il plaira à Votre Grandeur.


Mad. DE GRAND-COUR.

L’Abbé, on ne vous traite pas mal.


CADET.

Si son Eminence vouloit bien ranger ses pieds.


Mad. DE FERMANT.

Son Eminence ! L’Abbé, vous voilà Cardinal.


L’ABBÉ.

Ces gens-là vont grand train. Qu’est-ce que tu veux faire ?


CADET.

C’est pour étendre le tapis, pour ranger tout ce qu’il faut.


Mad. DE GRAND-COUR.

Président, dires-moi un peu ; qui est-ce qui donnoit la main à Madame Durteil, à la porte des Danseurs de corse ?


Le PRÉSIDENT.

C’est le Baron de Morberg.


Mad. DE GRAND-COUR.

Quoi, est-ce qu’elle l’a toujours ?


Le PRÉSIDENT.

Oui ; on dit qu’ils sont raccommodés ; c’est un homme vigoureux !


Mad. DE GRAND-COUR.

Fi donc ; ne dites donc pas de ces choses-la.


Le CHEVALIER.

A la Foire, vous verrez qu’il faut être bien scrupuleux.


Mad. DE GRAND-COUR.

A la Foire, comme ailleurs. Monsieur, quand commencerez-vous ?


Le MAITRE.

Dans le moment, Madame ; vous n’attendrez pas long-temps à présent.


Le CHEVALIER.

Il ne faut pas tant de cérémonie.


Le MAITRE.

Non, mon (lénéral ; mais c’est que le Chien mange, parce qu’il a travaillé beaucoup aujourd’hui.


Le PRÉSIDENT.

Je crois que pour ce qu’il a à manger, cela doit être bientôt fait.


Le MAITRE.

Monseigneur, il faut qu’il soit bien nourri, sans quoi il ne travailleroit pas. Cadet ?


CADET, derriere une tapisserie.

J’y suis.


Le MAITRE.

Le Chien a-t-il mangé ?


CADET.

Oui, voilà qu’il a fini.


Le MAITRE.

Hé bien, amene-le donc.


CADET.

Il boit.


Le MAITRE.

Alors, dépêche-toi.


CADET, amenant le Chien.

Briscambille, allons, allons, mon ami.


L’ABBÉ.

Ah, le voilà.


Mad. DE GRAND-COUR.

Il n’est pas trop beau.


Mad. DE FERMANT

Il a l’air bien triste, la pauvre bête.


Le MAITRE.

Messieurs, Mesdames ; vous allez voir tout ce que sait faire cet animal-là. Je vais avoir l’honneur de ranger à terre un jeu de cartes qui ne sont aucunement préparées de quelque manière que ce soit. Mets donc Briscambille dans le milieu du tapis.


CADET.

Briscambille, allons reste-là. Il va se coucher. Hé, allons donc.


Le MAITRE.

Laisse-le tranquille. Vous allez voir, Messieurs, Mesdames, qu’il n’y a pas un animal pareil à celui-là. Il range les cartes en rond à terre autour du Chien. A présent s’il y a quelqu’une de ces Dames ou de ces Messieurs, qui veulent bien avoir la bonté de penser une carte, cet animal l’apportera sur le moment. Madame veut-elle bien penser une carte ?


Mad. DE GRAND-COUR.

J’en ai pensé une.


Le MAITRE.

Et Madame ?


Mad. DE FERMANT.

Et moi aussi.


Le MAITRE.

Ces Messieurs veulent-ils ?


Le CHEVALIER.

Non, non, une ; c’est comme cent.


Le MAITRE.

Allons, à présent, Briscambille, songe bien à ce que tu vas faire. Apporte-moi la carte que Madame a pensé. Le Chien apporte une carte. Madame, n’est ce pas cette carte-là ?


Mad. DE GRAND-COUR.

Non ; c’est la Dame de Tresse.


Le MAITRE.

Il n’a pourtant jamais manqué. Allons, Briscambille, prends garde à toi. Apporte-moi la carte que l’autre Dame a pensé. Le Chien tourne ou ne tourne pas, & apporte une carte. Madame, voilà votre carte.


Mad. DE FERMANT.

Non, Monsieur ; c’est l’As de Pique.


Le MAITRE.

Je suis fort étonné pourtant ; car jamais il n’a manqué. Je vais le faire recommencer.


Le PRÉSIDENT.

Faites-lui plutôt faire autre chose.


Le MAITRE.

Comme Monseigneur il voudra. Tiens, Cadet, ôte toutes les cartes.


Mad. DE GRAND-COUR.

Qu’est-ce qu’il va faire à présent.


Le MAITRE.

Présentement, vous allez voir les nombres ; il n’a jamais manqué celui là.


Le CHEVALIER.

Qu’est-ce que c’est que les nombres ?


Le MAITRE.

Les nombres, mon Général, c’est de deviner combien il y a de personnes dans la chambre, par exemple ; c’est un tour de raisonnement qui est fort joli pour un animal. Je vais ranger les nombres autour de lui. Il les range. Les voilà. Voyez à présent, Messieurs & Dames, ce que vous voulez lui demander ?


Mad. DE GRAND-COUR.

Hé bien, ce que nous sommes de personnes ici ?


Le MAITRE.

Oui, ma Princesse. Allons, Briscambille, prends bien garde à toi. Si tu veux avoir à souper, il faut que tu me dise combien, il y a de personnes ici. Allons, marche, apporte. Le Chien apporte un trois.


Mad. DE GRAND-COUR.

Un trois ! & nous sommes sept.


CADET.

Non, non, Madame ; il va faire dans l’instant.


Le MAITRE.

Je te demande, Briscambille, combien nous sommes de monde dans cette chambre ? Le Chien apporte un Cinq.


Le PRÉSIDENT.

Vous voyez bien qu’il ne sait ce qu’il fait.


Le MAITRE.

Il est vrai ; je ne comprends pas moi-même…


Le CHEVALIER.

C’est une bête fort habile !


L’ABBÉ.

Plus que vous ne pensez : voyez les deux cartes, cinq & trois font huit ; il se compte aussi.


Le MAITRE.

Oui, oui, justement ; Son Eminence il a raison ; c’est qu’il fait quelquefois en deux fois.


Le PRÉSIDENT.

Je crois que l’Abbé est de moitié avec le Chien.


Le CHEVALIER.

Oui, oui, je le crois aussi.


Mad. DE GRAND-COUR, qui causoit avec Madame de Fermant.

Hé bien, a-t-il deviné ?


Le PRÉSIDENT.

Non, vraiment ; & je vous réponds qu’il ne devinera rien.


Le MAITRE.

Je demande pardon à Monseigneur.


Mad. DE FERMANT.

Hé bien, allons-nous-en, voulez-vous, Madame ?


Mad. DE GRAND-COUR.

Je ne demande pas mieux. Se levant.


Le MAITRE.

Ah, mes Princesses, ce tour-ci encore, qu’il fait fort bien.


Mad. DE FERMANT.

Oui, comme les autres.


L’ABBÉ.

Il faut le voir, Mesdames ; asseyez-vous.


Mad. DE GRAND-COUR.

L’Abbé y prend goût.


Mad. DE FERMANT.

C’est ennuyeux à mourir !


L’ABBÉ.

Cela sera bien tôt fait, n’est-ce pas, Monsieur ?


Le MAITRE.

Oui, mon Révérend Pere.


Mad. DE GRAND-COUR.

Ah, l’Abbé, mon Révérend Pere ! je l’aime tout-à-fait ! Elle rit.


L’ABBÉ.

Allons, Mesdames, ne faites donc pas de bruit.


Mad. DE GRAND-COUR.

Oui, oui, mon Révérend Père. Elle rit.


Le CHEVALIER.

Qu’est-ce qu’il va faire, votre Chien, Monsieur le Maître ?


Le MAITRE.

C’est pour les couleurs à présent. Il les range. Vous allez voir présentement, qu’il va deviner la couleur qu’on voudra ; par où voulez-vous qu’il commence ?


Le PRÉSIDENT.

Ah, par où vous voudrez vous-même.


Le MAITRE.

Allons, je vais dire la robe de la Princesse. Briscambille, regarde bien. Le chien ne regarde pas. Il faut deviner cette couleur. Briscambille ; allons, apporte donc. Le Chien apporte du noir.


Mad. DE FERMANT.

Fort bien, fort bien ; il prend du couleur de rose pour du noir.


Le MAITRE, menaçant le Chien.

Ah, le vilain. Allons, recommence.


Mad. DE GRAND-COUR, s’en allant.

Non, en voilà assez.


Le PRÉSIDENT, ironiquement.

Il est fort habile, votre chien.


Le MAITRE.

Monseigneur, une autre fois, il fera encore mieux.


Mad. DE GRAND-COUR.

Ah, l’Abbé, mon manteau, je vous prie.


L’ABBÉ.

Où l’avez-vous laissé ?


Mad. DE GRAND-COUR.

Quelque part là sur la chaise où j’étois assise.


L’ABBÉ.

Oui, le voilà.


Mad. DE GRAND-COUR.

En vous remerciant, l’Abbé.


Le MAITRE.

Mes Princesses, vous nous ferez l’honneur de revenir nous voir.


Le PRÉSIDENT.

Sûrement, ces Dames n’y manqueront pas.


Le MAITRE.

Nous vous prions de nous envoyer vos amis, vos connoissances.


Le PRÉSIDENT.

Oui, c’est un bon tour à leur faire.


Le MAITRE.

Je suis bien aise que Monseigneur il soit content. Ils sortent tous.


Fin du trente-unieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

31. Promettre & tenir sont deux.