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Proverbes dramatiques/Le Veuf

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Proverbes dramatiquesLejaytome II (p. 319-338).


LE VEUF.

TRENTE-DEUXIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. D’ORBEL. Habit de velours bleu, brodé.
M. D’ERVIERE. Habit rouge, galonné d’or.
M. DE GRAND-PRÉ, veuf. En grand deuil, avec des pleureuses.


La Scène est chez Monsieur d’Erviere.

Scène premiere.

M. D’ERVIERE, M. D’ORBEL.


M. D’ERVIERE entre tristement, un billet à la main. Il s’assied & soupire.

Ah !


M. D’ORBEL.

Pourquoi donc ne m’as tu pas attendu ? Je t’aurois ramené.


M. D’ERVIERE.

Je croyois que tu restois encore, ou que tu irois au Bal de l’Opéra, avec ces Dames.


M. D’ORBEL.

Qu’est-ce que c’est donc que cette tristesse-là ? T’est-il arrivé quelque malheur ?


M. D’ERVIERE.

Non, pas à moi ; mais c’est à ce pauvre Grand-Pré.


M. D’ORBEL.

Comment ?


M. D’ERVIERE.

Tu sais bien qu’il a perdu sa femme ?


M. D’ORBEL.

Oui.


M. D’ERVIERE.

Il est inconsolable.


M. D’ORBEL.

Inconsolable, qui, Grand-Pré ?


M. D’ERVIERE.

Oui, Grand-Pré.


M. D’ORBEL.

Tu te moques de moi ; nous avons dîné ensemble ; & nous avons ri comme des foux.


M. D’ERVIERE.

Oui, ri ! Il est comme cela devant le monde ; mais dans le particulier…


M. D’ORBEL.

Dans le particulier, il sera de même.


M. D’ERVIERE.

Vous autres agréables, vous ne croyez pas qu’on puisse regretter une femme sincérement ?


M. D’ORBEL.

Si ; quand on en était aimé, il est douloureux de la perdre ; mais on ne pleure pas toujours ; & il y a plus de quinze jours que Madame de Grand-Pré est morte.


M. D’ERVIERE.

C’est donc bien long, quinze jours ?


M. D’ORBEL.

Oui, pour de la douleur.


M. D’ERVIERE.

Hé bien, ce pauvre Grand-Pré pleurera long-temps, lui.


M. D’ORBEL.

Tu la pleureras peut-être plus long-temps, toi.


M. D’ERVIERE.

Moi, je l’aimois beaucoup.


M. D’ORBEL, en souriant.

Je le sais bien ; voilà pourquoi tu as la complaisance de la pleurer avec lui ; mais il faut que tout cela finisse.


M. D’ERVIERE.

Tu ne crois donc pas qu’il la regrette sincérement ?


M. D’ORBEL.

Je ne sais pas ce que je crois là-dessus.


M. D’ERVIERE.

Tiens, lis le billet qu’il m’écrit.


M. D’ORBEL, lisant.

Ah, il va venir ici ?


M. D’ERVIERE.

Oui, je l’attends.


M. D’ORBEL.

Hé bien, veux-tu parier que je le fais rire ?


M. D’ERVIERE.

Je ne crois pas celui-là.


M. D’ORBEL.

Tu le verras, je veux t’en donner le plaisir.


M. D’ERVIERE.

Paix donc, j’entends quelqu’un.


M. D’ORBEL.

C’est peut-être lui. Justement ; tu vas voir.


----

Scène II.

M. D’ERVIERE, M. D’ORBEL, M. DE GRAND-PRÉ, en habit noir & en pleureuses, avec un mouchoir.


M. DE GRAND-PRÉ, s’arrête en entrant & tient son mouchoir sur ses yeux.

Ah, mon ami !


M. D’ORBEL.

Mon cher Grand-Pré, votre douleur est juste ; & je viens aussi pleurer avec vous.


M. DE GRAND-PRÉ, se jettant dans un fauteuil.

Mes amis, j’ai tout perdu !


M. D’ORBEL.

Il est vrai qu’il n’y a pas une autre femme comme celle-là.


M. DE GRAND-PRÉ.

D’Erviere le sait bien ; il la connoissoit comme moi : il passoit sa vie avec elle ; mon ami, nous ne la verrons plus ! Il pleure.


M. D’ERVIERE.

Que de grâces, que d’esprit, que de gaieté !


M. D’ORBEL.

Et elle étoit vraie sa gaieté ; elle rioit de l’ame ; ce n’étoit pas une grimace ; ce n’étoit pas que le rire lui sieyoit bien.


M. DE GRAND-PRÉ.

Oh, elle n’y pensoit seulement pas.


M. D’ORBEL.

Je me souviendrai toute ma vie de l’histoire de cet Abbé.


M. DE GRAND-PRÉ.

A Vincennes ?


M. D’ORBEL, riant.

Oui.


M. DE GRAND-PRÉ.

D’Erviere y étoit ; il doit s’en souvenir.


M. D’ERVIERE.

Si je m’en souviens ! je ne l’oublierai jamais.


M. D’ORBEL, riant.

Quand je pense encore, comme l’Abbé donna dans le panneau. Ah, ah, ah, comme il croyoit… Ah, ah, ah, je n’ai rien vû de si plaisant, ah, ah, ah !


M. DE GRAND-PRÉ.

Comme elle l’avoit amené par dégrés à croire que…


M. D’ORBEL.

A croire, ah, ah, ah, ah, ah.


M. D’ERVIERE.

Oui, à croire ; c’est vrai cela, ah, ah, ah.


Ensemble, riant tous trois à l’excès.

Ah, ah, ah, ah, &c.


M. D’ORBEL.

Ah, je n’en puis plus !


M. DE GRAND-PRÉ, finissant de rire.

Ah, ah, ah.


M. D’ORBEL.

Mon ami, tu as fait là une perte irréparable.


M. DE GRAND-PRÉ, pleurant.

Ah, je le sais bien ! retombant dans son fauteuil.


M. D’ORBEL.

Tu ne dois jamais t’en consoler.


M. DE GRAND-PRÉ.

Moi, moi, m’en consoler ! Je me regarderois comme un lâche, si j’en avois la pensée ; d’Erviere le sait bien ; oui, mon cher d’Erviere, je veux que nous la pleurions toujours ensemble ; il n’y a plus d’autre douceur pour moi. Me le promets-tu ? Il pleure.


M. D’ERVIERE.

Ah, si je te le promets ! assurément.


M. DE GRAND-PRÉ.

Je ne te quitterai plus.


M. D’ERVIERE.

Ah ! tant que tu voudras !


M. D’ORBEL.

Tout ce que je me rappelle d’elle, augmente mes regrets. Que de talens !


M. DE GRAND-PRÉ.

Ah, qui en pourroit avoir davantage ! Pleurant.


M. D’ERVIERE.

Comme elle peignoit !


M. DE GRAND-PRÉ.

Comme elle jouoit la Comédie !


M. D’ORBEL.

Comme elle chantoit dans les Opéra-Comiques !


M. DE GRAND-PRÉ.

Le François, l’Italien !


M. D’ERVIERE.

Les Duo, les Duo !


M. DE GRAND-PRÉ.

Tout, tout ce qu’elle vouloit.


M. D’ORBEL.

Dans Ninette à la Cour, cet air que j’aimois tant !


M. DE GRAND-PRÉ.

Lequel ?


M. D’ORBEL.

Hé, mon dieu ! tu fais bien ce que je veux dire, toi, d’Erviere ?


M. D’ERVIERE.

Lequel donc ?


M. D’ORBEL.

Et celui qu’il chantoit aussi, Grand-Pré ; où il la contrefaisoit si bien, que nous croyions que c’étoit elle.


M. DE GRAND-PRÉ.

Ah ! viens, espoir enchanteur ?


M. D’ORBEL.

Oui, c’est cela.


M. D’ERVIERE.

Je m’en souviens.


M. D’ORBEL.

Comment donc est cet air-là. Ah, je crois que le voici. Il chante faux.

Viens, espoir enchanteur,
Viens consoler mon cœur.


M. DE GRAND-PRÉ.

Ah, mon Dieu ! qu’elle ne chantoit pas comme cela ; je m’en vais vous dire ; cet air-là m’a toujours tourné la tête, chanté par elle ; voilà pourquoi je l’ai appris. Il chante en femme.

Viens, espoir enchanteur,
Viens consoler mon cœur.
D’un sort plein de douceur,
Peins moi l’image.


M. D’ORBEL.

Il y avoit une tenue, il y avoit une tenue.


M. DE GRAND-PRÉ.

La voici.

Viens…


M. D’ORBEL.

C’est cela même.


M. DE GRAND-PRÉ.

Viens consoler mon cœur,
Viens consoler mon cœur ;
Promets-moi le bonheur
D’enchaîner mon vainqueur,
De fixer son ardeur
Trop volage.


M. D’ORBEL.

Le volage est plus long que cela.


M. DE GRAND-PRÉ.

Attends donc.

Trop vola....ge,
Trop volage,
Viens.....
Viens me tracer l’image
Du plus fidèle hommage…


M. D’ERVIERE.

C’est comme si on l’entendoit.


M. DE GRAND-PRÉ.

Promets-moi l’avantage,
Promets-moi l’avantage,
De fixer un vola....ge.


M. D’ORBEL.

Plus long encore.


M. DE GRAND-PRÉ, faisant signe de la main de se taire.

De fixer un vola....ge.


M. D’ORBEL.

Fort bien, fort bien !


M. DE GRAND-PRÉ.

Et puis :

Espoir flateur,
Viens consoler mon cœur.
Espoir flateur,
Viens consoler mon cœur.


M. D’ORBEL.

Bravo, bravo !


M. DE GRAND-PRÉ.

Paix donc.

Viens consoler… mon cœur.


M. D’ORBEL.

Il n’y a rien, rien au monde, qui puisse tenir lieu d’une femme comme celle-là.


M. DE GRAND-PRÉ, retombant dans le fauteuil.

Non, non, mes amis, il n’y a rien, rien, ah !


M. D’ORBEL.

Allons, allons, mon cher Grand-Pré, il faut se faire une raison.


M. DE GRAND-PRÉ.

Hé, je serois trop heureux de l’avoir perdu la raison ?


M. D’ORBEL.

Mais si elle en avoit aimé un autre que toi ; ne serois-tu pas encore plus à plaindre ?


M. DE GRAND-PRÉ.

Un autre que moi ! Un autre ! Ah, d’Erviere le sait bien, si elle en a aimé un autre ; il est là pour le dire. Hélas, la pauvre femme !


M. D’ERVIERE.

Allons, allons, ne parlons pas de cela.


M. D’ORBEL.

Mais pourquoi ? Tout ce qui occupe la douleur, la console.


M. DE GRAND-PRÉ.

La console ! Est-ce moi que l’on croit qui peut se consoler ?


M. D’ERVIERE.

Non, mon ami, non, non ; nous ne le croyons pas.


M. DE GRAND-PRÉ.

Et pourquoi donc le dire ?


M. D’ORBEL.

Je disois qu’en la rappellant, ainsi que ses talens, c’est occuper la douleur…


M. DE GRAND-PRÉ.

Ah, avec ses talens, il y en aura pour longtemps.


M. D’ORBEL.

Un de ses talens supérieurs, c’étoit celui de contrefaire tout le monde.


M. DE GRAND-PRÉ.

Comme si on le voyoit, tout le monde.


M. D’ORBEL.

Il n’y avoit personne dont elle n’imitât la danse, par exemple.


M. DE GRAND-PRÉ.

Personne, non personne.


M. D’ORBEL.

Dans les Allemandes, sur-tout, Madame de Mirecourt. D’Erviere, donnes-moi la main. Ils dansent.


M. DE GRAND-PRÉ.

Non, non, ce n’est pas comme cela.


M. D’ORBEL.

Je te dis que si, la tête panchée, la ceinture en avant.


M. DE GRAND-PRÉ.

Non, te dis-je, ôtes-toi. Viens, d’Erviere ; d’Orbel, je vas te montrer. Ils dansent & chantent.


M. D’ORBEL.

Oui, c’est vrai ; c’est comme cela ; mais quand elle dansoit avec toi, Grand-Pré ?


M. DE GRAND-PRÉ.

Ah, tu vas voir. Il chante & il danse très-vivement avec M. d’Erviere.


M. D’ORBEL.

Ah, mon ami, tu as raison ; tu dois pleurer cette femme-là toute la vie.


M. DE GRAND-PRÉ, se remettant dans le fauteuil & pleurant.

Je n’ai pas d’autre projet mes amis ; je puis bien vous en assurer ; ce que j’ai perdu ne se retrouve pas une seconde fois ; ah !


M. D’ORBEL.

C’étoit par amour que tu l’avois épousée, je crois.


M. DE GRAND-PRÉ.

Oui, par amour ; mais c’est la première fois qu’on avoit vu l’amour & la raison d’accord à ce point là.


M. D’ORBEL.

C’est au spectacle que tu en devins amoureux, je crois ?


M. DE GRAND-PRÉ.

A l’Opéra.


M. D’ORBEL.

A l’Opéra ?


M. DE GRAND-PRÉ.

Hélas, oui.


M. D’ORBEL.

C’est une chose cruelle, que le grand deuil empêche d’aller au spectacle.


M. DE GRAND-PRÉ.

Pourquoi cela ? Il ne peut plus m’intéresser.


M. D’ORBEL.

Sans doute ; mais revoir des lieux chéris, par ce qu’on a autant aimé.


M. DE GRAND-PRÉ.

Il est vrai que c’est une douceur de moins ; mais le spectacle ne me fera plus rien.


M. D’ORBEL.

Je le crois bien. Cependant, pensant comme toi, j’aimerois à revoir sa petite loge, à m’asseoir à la place qu’elle occupoit.


M. DE GRAND-PRÉ.

Sûrement, ce seroit une sorte de consolation ; mais cela n’est pas possible !


M. D’ORBEL.

Je ne sais pas.


M. DE GRAND-PRÉ.

Que diroit-on de moi ?


M. D’ERVIERE.

Quelle idée ! En vérité, d’Orbel, pourquoi lui donner de nouveaux regrets ?


M. D’ORBEL.

Au contraire, & il me vient une idée…


M. D’ERVIERE.

Comment ?


M. D’ORBEL.

Oui, il faut absolument l’exécuter tout-à-l’heure.


M. D’ERVIERE.

Qu’est-ce que c’est ?


M. D’ORBEL.

Allons, Grand-Pré, viens avec nous.


M. DE GRAND-PRÉ.

Où cela ?


M. D’ORBEL.

Au Bal de l’Opéra ; personne n’en saura rien ; je vais te donner un Domino ; nous nous masquerons tous les trois ; & nous n’emmenerons pas nos gens.


M. DE GRAND-PRÉ.

Mais…


M. D’ORBEL.

Point de résistance. Le faisant lever. Le motif est louable.


M. DE GRAND-PRÉ.

En vérité…


M. D’ORBEL.

Il n’y a pas à délibérer.


M. DE GRAND-PRÉ.

Vous êtes mes amis…


M. D’ORBEL.

Sans doute, partons.


M. DE GRAND-PRÉ.

Allons, puisque vous le voulez ; mais vous me répondez du plus grand secret ?


M. D’ORBEL.

Oui, oui.

Monsieur d’Orbel & Monsieur d’Erviere l’emmenent en le faisant marcher devant eux, & en riant derriere lui.


Fin du trente-deuxieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

32. Il n’y a point d’éternelles douleurs.