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Proverbes dramatiques/Le Comédien bourgeois

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Proverbes dramatiquesLejaytome VI (p. 347-365).


LE COMÉDIEN
BOURGEOIS.

QUATRE-VINGT-DEUXIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. ROBINEAU, Procureur. En robe-de-chambre, avec un bonnet de velours noir, puis après en habit noir.
M. ROBINEAU, le fils. En habit du matin, avec une canne, & point d’épée, cheveux noués.
ETIENNE, Laquais de Messieurs Robineau. Vieux, en veste, tablier blanc à bavette pointue, vieille perruque.


La Scène est dans la Chambre de M. Robineau, le fils.

Scène premiere.



ETIENNE, rangeant dans la chambre

Voyez s’il reviendra ! J’ai toujours bien fait d’accommoder la perruque de son pere, sans cela j’aurois couru risque d’être bien grondé. Car le pere & le fils, c’est un train ! l’un veut une chose, l’autre veut le contraire ; les peres & les enfans ne s’accordent jamais ; ah, mon Dieu, mon Dieu, que j’ai bien fait de rester garçon !


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Scène II.

M. ROBINEAU, ETIENNE.


M. ROBINEAU, sans paraître.

Etienne,


ETIENNE.

Bon, voilà le pere qui crie après moi, présent.


M. ROBINEAU.

Etienne, Etienne.


ETIENNE.

On y va.


M. ROBINEAU, en robe-de-chambre.

Eh-bien, qu’est-ce que tu fais ici ?


ETIENNE.

J’attends Monsieur votre fils.


M. ROBINEAU.

Comment mon fils, où est-il allé ?


ETIENNE.

Je ne sais pas, Monsieur, je crois que c’est chez un Monsieur de la Comédie Françoise.


M. ROBINEAU.

Pourquoi faire ?


ETIENNE.

Pour apprendre son rôle.


M. ROBINEAU.

Comment son rôle ! Est-ce qu’il joue la Comédie ?


ETIENNE.

Oh, mon Dieu oui, que trop souvent.


M. ROBINEAU.

Trop souvent ?


ETIENNE.

Pour cela oui ; car il faut lui porter des habits de toutes les couleurs, & tout cela m’ennuie, me fait lever matin & coucher tard.


M. ROBINEAU.

Voilà donc pourquoi son Agrégé dit qu’il ne le voit point.


ETIENNE.

Cela peut bien être.


M. ROBINEAU.

Il falloit me le dire.


ETIENNE.

Je croyois que vous le saviez.


M. ROBINEAU.

Et que je l’approuvois, n’est-ce pas ?


ETIENNE.

Moi, ce n’est pas mon affaire de savoir si vous l’approuvez ou non.


M. ROBINEAU.

Eh-bien, tu le verras ; & s’il la joue encore & que tu ne m’en avertisse pas, je te chasserai.


ETIENNE.

Mais il me fera peut-être chasser aussi lui, si je vous rends compte de ce qu’il fait.


M. ROBINEAU.

Je ne serai pas le maître n’est-ce pas ? Songe à ce que je te dis.


ETIENNE.

Mais Monsieur…


M. ROBINEAU.

Allons, tais-toi. Je crois que je l’entends ; tu vas voir comme je vais lui laver la tête.


ETIENNE.

Ne dites pas que je vous ai dit…


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Scène III.

M. ROBINEAU, M. ROBINEAU, le fils, ETIENNE.


M. ROBINEAU.

Eh-bien, Monsieur, d’où venez-vous comme cela ?


M. ROBINEAU, le fils.

Mon père, je viens…


M. ROBINEAU.

Je le sais.


M. ROBINEAU, le fils.

En ce cas-là…


M. ROBINEAU.

Croyez-vous que je veuille avoir un Comédien dans ma famille.


M. ROBINEAU, le fils.

Mais, mon pere, qui vous a dit que je veux me faire Comédien ?


M. ROBINEAU.

Vous ne vous occupez pas d’autre chose.


M. ROBINEAU, le fils.

Mais, je croyois qu’à mon âge, on pouvoit quelquefois s’amuser à jouer la Comédie.


M. ROBINEAU.

Tout cela fait perdre du tems, vous étudiez des rôles, au lieu de faire votre Droit.


M. ROBINEAU, le fils.

Mais mon pere, vous voulez me faire Avocat.


M. ROBINEAU.

Sans doute, par conséquent il faut savoir son Droit, étudier les Coutumes, les Loix.


M. ROBINEAU, le fils.

Oui, mais il faut savoir bien parler en public.


M. ROBINEAU.

Et pour cela faut-il être Comédien ?


M. ROBINEAU, le fils.

Je ne dis pas cela.


M. ROBINEAU.

Voilà pourtant ce que vous deviendriez, si je vous laissois faire.


M. ROBINEAU, le fils.

Je vous assûre mon pere…


M. ROBINEAU.

Je vous assûre mon fils, que vous ne jouerez plus la Comédie.


M. ROBINEAU, le fils.

Quoi, je ne pourrai pas quelquefois la jouer avec mes amis.


M. ROBINEAU.

Non, Monsieur, je ne veux pas laisser fortifier en vous ce goût-là ; en un mot, je ne veux pas avoir un Comédien dans ma famille, encore une fois.


M. ROBINEAU, le fils.

Mais mon pere…


M. ROBINEAU.

Mais, c’est un parti pris, & je charge Etienne de me dire, si vous vous avisez de jouer davantage…


M. ROBINEAU, le fils.

Puisque vous ne le voulez pas…


M. ROBINEAU.

Prenez-y garde, je le saurai & je vous mettrai sur le champ à Saint-Lazare.


M. ROBINEAU, le fils.

Moi ?


M. ROBINEAU.

Oui, vous.


M. ROBINEAU, le fils.

Eh-bien mon pere, je ne jouerai plus.


M. ROBINEAU.

Songez-y bien. (Il s’en va & revient.) Vous me le promettez ?


M. ROBINEAU, le fils.

Oui, mon pere.


M. ROBINEAU.

Nous verrons. Il sort.


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Scène IV.

M. ROBINEAU, le fils, ETIENNE.


M. ROBINEAU, le fils, d’un air occupé.

Etienne ?


ETIENNE.

Monsieur.


M. ROBINEAU, le fils.

Tenez…


ETIENNE.

Voulez-vous vous habiller ?


M. ROBINEAU, le fils.

Non, pas encore.


ETIENNE.

C’est que j’ai affaire.


M. ROBINEAU, le fils.

Un moment. Tiens-toi là. Il le place à la droite du théâtre.


ETIENNE.

Pourquoi faire ?


M. ROBINEAU, le fils.

Tu seras Junie.


ETIENNE.

Junie ?


M. ROBINEAU, le fils.

Oui, moi, je fais Britannicus.


ETIENNE.

Ma foi vous ferez tout ce que vous voudrez ; mais il faut que je m’en aille.


M. ROBINEAU, le fils.

Je ne te demande qu’un instant ; c’est pour répéter une Scène que Monsieur le Kain vient de me montrer.


ETIENNE.

Quoi, c’est encore de votre Comédie ?


M. ROBINEAU, le fils.

Ce n’est rien, te dis-je.


ETIENNE.

Après ce que vous avez promis à Monsieur votre pere.


M. ROBINEAU, le fils.

Tu n’auras rien à dire.


ETIENNE.

Comment rien à dire ? Et si je ne lui dis pas que vous voulez toujours jouer la Comédie, il me chassera.


M. ROBINEAU, le fils.

Mais je ne la jouerai pas, je ne veux que répéter.


ETIENNE.

Répéter, répéter…


M. ROBINEAU, le fils.

Oui, tiens-toi donc là, & ne parle pas.


ETIENNE.

Allons, mais…


M. ROBINEAU, le fils.

Tais-toi donc. Ah-ça, voyons, j’entre par ici. Il marche tragiquement, & il déclame.

[1] » Madame, quel bonheur me rapproche de vous ?
» Quoi ! je puis donc jouir d’un entretien si doux ?

Ce n’est pas cela. Il recommence.

» Madame, quel bonheur me rapproche de vous ?
» Quoi ! je puis donc jouir…

Je suis trop près, recommençons. Il se retourne pour s’éloigner, & Etienne se sauve. Il le suit.


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Scène V.



M. ROBINEAU, le fils.

Etienne, Etienne, Etienne. (revenant.) Le coquin, ne reviendra pas. Comment faire ? Si je ne répéte pas cette Scène pendant que je suis tout rempli de ce que m’a dit Monsieur le Kain, je me refroidirai. Essayons avec un fauteuil. Il place un fauteuil où étoit Etienne, puis il s’éloigne & revient.

» Madame, quel bonheur me rapproche de vous ?
» Quoi ! je pourrai jouir d’un entretien si doux ?
» Mais parmi ce plaisir, quel chagrin vous dévore ?

Cela ne peut pas aller, il faut lire ce chagrin dans les yeux de Junie, il faut absolument parler à quelqu’un. Ce coquin d’Etienne ! Mais qu’est-ce qu’il a à faire ? Il rêve. Ah il me vient une idée. Il sort, & il revient avec une tête à perruque, sur laquelle est la perruque de son pere, qui est fort grande, & il place cette tête, où étoit le fauteuil. Ah, fort bien, recommençons. Il s’éloigne & revient s’adressant à la tête à perruque.

» Madame, quel bonheur me rapproche de vous ?
» Quoi ! je puis donc jouir d’un entretien si doux ?

Cela va bien.

» Mais parmi ce plaisir, quel chagrin vous dévore ?
» Hélas ! puis-je espérer de vous revoir encore ?
» Faut-il que je dérobe, avec mille détours,
» Un bonheur que vos yeux m’accordoient tous les jours ?
» Quelle nuit ! quel réveil !…

Ce n’est pas cela.

» Quelle nuit ! quel réveil ! vos pleurs, votre présence,
» N’ont point de ces cruels désarmé l’insolence ?
» Que faisoit votre Amant ? quel Démon envieux,
» M’a refusé l’honneur de mourir à vos yeux ?
» Hélas, dans la frayeur dont vous étiez atteinte ?
» M’avez-vous en secret adressé quelque plainte ?

Ceci n’est pas assez tendre.

» M’avez-vous en secret adressé quelque plainte ?
» Ma Princesse, avez-vous daigné me souhaiter ?
» Songiez-vous aux douleurs que vous m’alliez coûter ?
» Vous ne me dites rien ? quel accueil ! quelle glace !
» Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrace ?
» Est-ce ainsi que…
» Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrace ?
» Parlez. Nous sommes seuls. Notre ennemi trompé,
» Tandis que je vous parle, est ailleurs occupé.
» Ménageons les moments de cette heureuse absence.

Il faudra recommencer tout cela ; mais voyons les autres vers que j’ai eu tant de peine à dire, Comment donc est-ce qu’ils commencent ? Il rêve. Il est singulier que je ne me les rappelle pas. Il cherche.


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Scène VI.

M. ROBINEAU ET ETIENNE, sans paroître. M. ROBINEAU, le fils.


M. ROBINEAU.

Allons donc Etienne, ma perruque ?


ETIENNE.

Eh, Monsieur, je la cherche.


M. ROBINEAU.

Qu’en as-tu donc fait ?


ETIENNE.

Elle étoit là sur la tête, dans le poudroir, & je ne trouve ni la tête ni la perruque.


M. ROBINEAU.

Mais il faut que je sorte.


ETIENNE.

Je ne comprends pas cela.


M. ROBINEAU.

Veux-tu bien la chercher.


ETIENNE.

Je ne fais pas autre chose.


M. ROBINEAU, le fils.

Je me souviens à présent, voyons. à la tête à perruque.

» Ah, n’en voilà que trop ! c’est trop me faire entendre,
» Madame, mon bonheur, mon crime, vos bontés.
» Et sçavez-vous pour moi tout ce que vous quittez ?

Il se jette à genoux.

» Quand pourrai-je à vos pieds expier ce reproche ?


ETIENNE, entrant avec Monsieur Robineau.

Eh, Monsieur, la voilà votre perruque, je sçavois bien qu’elle n’étoit pas perdue. Il emporte la tête à perruque.


M. ROBINEAU, le fils.

Eh, que fais-tu donc. Il suit Etienne.


M. ROBINEAU, l’arrêtant.

Quoi, Monsieur, malgré la promesse que vous venez de me faire, vous continuez à jouer la Comédie, & avec ma perruque encore.


M. ROBINEAU, le fils.

Mon père…


M. ROBINEAU.

Qu’avez-vous à dire, quand je vous prends sur le fait ? quoi, vous ne disiez pas là des vers à genoux & à ma perruque ? Je crois qu’il me feroit jouer moi-même, si je le laissois faire. Je vous en donnerai des perruques pour vous exercer.


M. ROBINEAU, le fils.

C’étoit pour la derniere fois.


M. ROBINEAU.

Mais voyez un peu, il faut bien avoir la rage de la Comédie pour s’exercer avec ma perruque ! que cela vous arrive encore. Vous verrez que je vous tiendrai parole. A Saint-Lazare, oui Monsieur, vous irez je vous en réponds bien. Avec ma perruque !


M. ROBINEAU, le fils.

En vérité mon père…


M. ROBINEAU.

Que je n’entende plus parler de Comédie, & allez-vous-en tout-à-l’heure, chez votre Agrégé.


M. ROBINEAU, le fils.

Je m’en y vais.


M. ROBINEAU.

Mais voyez l’impudence, prendre ma perruque. Il sort.


M. ROBINEAU, le fils, prenant sa canne & son chapeau.

Il vaut mieux aller répéter avec celle qui jouera Junie. Après tout ce train-là, je serai bien heureux si je n’ai pas oublié ce que Monsieur le Kain m’a dit.


Fin du quatre-vingt-deuxieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

82. A beau prêcher, qui n’a cœur de bien faire.



  1. Vers de Racine, dans Britannicus.