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Proverbes dramatiques/Le Faux Empoisonnement

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Proverbes dramatiquesLejayTome IV (p. 303-339).


LE FAUX
EMPOISONNEMENT,


CINQUANTE-NEUVIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


LA MARQUISE DE ROUVIERE, bien mise.
LE COMTE DE BELVILLE, bien mis.
JULIE, Femme-de-Chambre de la Marquise. En Femme-de-Chambre.
LA FLEUR, Laquais du Chevalier. En veste jaune, galonnée d’or, couteau-de-chasse, chapeau, fouet & bottes fortes.
M. MARCELLIN, Médecin. Habit noir, grande perruque.
LA FRANCE, Laquais de la Comtesse. En livrée.
UN OFFICIER d’Office. Habit gris, complet, petit galon d’argent.


La Scène est chez la Marquise, dans le Sallon.



Scène premiere.

La MARQUISE, JULIE.


JULIE.

En vérité, Madame, je ne vous reconnois plus ! Vous qui n’avez jamais eu la moindre humeur, qui ne voyez rien que sous une forme plaisante, vous soupirez, vous êtes languissante, abbattue, je n’y comprends rien. Vous êtes veuve & jeune, vous aimez le Comte de Belville, vous êtes sûre qu’il vous adore…


La MARQUISE, se laissant tomber dans un fauteuil.

Ah ! Julie, que dis-tu ?


JULIE.

Quoi ! pourriez-vous douter de son amour ?


La MARQUISE.

J’ai de cruels soupçons !


JULIE.

Lui, dont vous faites la fortune, sur le point de l’épouser, de quoi pourriez-vous le soupçonner ? C’est lui faire injure ; peut-on outrager ainsi quelqu’un que l’on aime ? Non, Madame, je ne saurois le croire ingrat.


La MARQUISE.

Si je pouvois justifier sa conduite avec moi, ne l’aurois-je pas déjà fait ; mais sa froideur, son peu d’empressement, tout m’a fait craindre le malheur qui m’arrive ; non, le Comte ne m’aime plus.


JULIE.

Mais, Madame, je ne vois pas où est la froideur dont vous l’accusez.


La MARQUISE.

Tu n’as pas remarqué qu’il est moins occupé de moi, qu’il est rêveur, distrait, contraint ; est-ce là de l’amour ?


JULIE.

Il est sûr de votre cœur ; les hommes, quelquefois, veulent être tourmentés, & si vous vouliez lui donner un peu de jalousie…


La MARQUISE.

Quelle misere ! j’irois employer de pareils moyens pour le ramener ; j’irois flatter l’amour-propre d’un homme que je n’aimerois pas, pour tourmenter celui que j’aime.


JULIE.

C’est prendre sa revanche, il vous tourmente bien : mais faites une chose plutôt, si vous croyez avoir à vous plaindre de lui, pourquoi ne pas lui parler à cœur ouvert ? Vous vous éviteriez, peut-être, bien des peines. Quand on s’aime véritablement, peut-on manquer de confiance l’un pour l’autre ?


La MARQUISE.

Et s’il a le projet de me trahir, s’il en épouse une autre, à quoi me serviront les reproches ?


JULIE.

Vous pourriez croire qu’il vous abandonneroit ?


La MARQUISE.

Je le crains, te dis-je. Il voit souvent Madame de Méranci, elle est veuve comme moi, beaucoup plus riche, alliée à des gens puissants, tout me fait craindre…


JULIE.

Ah ! Madame ! seroit-il possible ?…


La MARQUISE.

Quoi ?


JULIE.

Elle se marie, j’en suis sûre ; mais le nom de celui qu’elle épouse est un secret.


La MARQUISE.

C’est lui, je n’en doute plus ! Ah, Julie !


JULIE.

Madame, je le saurai, si vous le voulez.


La MARQUISE.

Il a plus d’ambition que d’amour !


JULIE.

Madame, consentez…


La MARQUISE.

Madame de Brécy, doit m’instruire de tout ; je veux, lorsqu’il viendra, l’observer encore mieux, le pousser à bout, & s’il me vient des éclaircissements qui ne me laissent plus douter de son projet, je lui dirai tout ce que je saurai, je veux le confondre & le détester après.


JULIE.

Ce sera très-bien fait, Madame, au lieu de vous laisser dépérir : il faut prendre un parti qui vous sauve du désespoir.


La MARQUISE.

Et en le détestant, en serai-je moins malheureuse ?


JULIE.

J’entends quelqu’un, c’est peut-être lui.


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Scène II.

La MARQUISE, Le COMTE, JULIE, La FRANCE.


La FRANCE.

Monsieur le Comte de Belleville.


La MARQUISE.

Julie, restez ici, & observez-le.


JULIE.

Oui, Madame.


La MARQUISE.

Ah ! Comte ; c’est vous ?


Le COMTE.

Madame, je me reprochois d’avoir passé hier la journée sans vous voir, j’ai été à la Campagne, & j’ai voulu m’en dédommager aujourd’hui en venant de bonne-heure.


JULIE, bas à la Marquise.

Vous devez être contente.


La MARQUISE.

Vous avez été à la Campagne ? Vous m’en avez rien dit.


Le COMTE.

Je l’avois oublié. Je craignois de ne vous pas trouver aujourd’hui. (Il s’assied.)


La MARQUISE.

Pourquoi cela ? Vous deviez être bien sûr de l’impatience que j’aurois de vous voir ; quand on aime véritablement, qui peut nous intéresser assez vivement, pour le préférer à l’objet de notre amour ?


Le COMTE.

Ceci n’est pas un reproche, j’espere ?


La MARQUISE.

Non, pourquoi vous en ferois-je ? vous n’en méritez sûrement pas.


Le COMTE, troublé.

Non, Madame. Et je crois que vous me rendez trop de justice pour penser autrement de moi.


La MARQUISE.

S’il m’arrivoit jamais de pouvoir vous soupçonner d’infidélité, je me le reprocherois comme un crime.


Le COMTE, avec embarras.

Oui… vous avez raison… C’en seroit un à vous. (Il se lève.)


La MARQUISE.

Où allez-vous donc ?


Le COMTE.

Je reviendrai ; c’est que…


La MARQUISE.

Comte ?


Le COMTE.

Madame ?


La MARQUISE.

Je connois votre impatience…


Le COMTE.

Mon impatience ?


La MARQUISE.

Oui, la contrariété vous est insupportable, je le sais.


Le COMTE, intrigué.

Je ne vois pas à propos de quoi vous me dites cela.


La MARQUISE.

Cependant je n’ai point à me plaindre de vous, vous avez eu l’attention de me cacher combien elle vous faisoit souffrir.


Le COMTE.

Mais… sûrement.


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Scène III.

La MARQUISE, Le COMTE, JULIE, La FRANCE.


La FRANCE.

On demande Mademoiselle Julie.


JULIE.

Madame, n’a pas besoin de moi ?


La MARQUISE.

Non ; voyez ce que c’est.


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Scène IV.

La MARQUISE, Le COMTE.


La MARQUISE.

Asseyez-vous donc.


Le COMTE.

Comme vous voudrez.


La MARQUISE.

Les retardemens qui se sont opposés à notre mariage ne m’ont point inquiétée ; parce qu’il ne me rendra pas plus sûr de votre cœur que je le suis.


Le COMTE.

Il est vrai que si j’ai cessé de me plaindre, c’est que j’ai craint de vous déplaire par cette même impatience, voilà ce qui m’a fait garder le silence jusqu’à présent.


La MARQUISE.

Je m’en étois doutée &, sans vous le dire, j’ai fait tout ce qu’il m’a été possible pour hâter le moment que nous desirons : les formalités nécessaires seront terminées dans peu de jours.


Le COMTE, cachant sa surprise.

Dans peu de jours ?


La MARQUISE.

Oui, Comte, on vient de me l’annoncer.


Le COMTE, avec contrainte.

Vous me ravissez, je craignois les obstacles que le temps amène quelquefois.


La MARQUISE.

Il n’y en aura plus, Comte, & nous serons enfin heureux.


Le COMTE.

Oui, très-heureux. Cependant, je crains pour votre santé. Il me semble que depuis quelque temps vous n’êtes pas bien.


La MARQUISE.

C’est peu de chose, & le plaisir de me voir entierement à vous, me remettra bientôt.


Le COMTE, se levant.

Je crois que vous ne doutez pas combien je desire que rien ne retarde mon bonheur ?


La MARQUISE.

J’en suis persuadée. Vous avez quelque chose à faire, Comte ?


Le COMTE.

Oui, cela ne sera pas long.


La MARQUISE.

Revenez tout de suite.


Le COMTE.

Oui, Madame.


La MARQUISE.

Vous me le promettez ?


Le COMTE.

Sûrement ; que voulez-vous que je fasse quand je ne vous vois pas ? (Il sort.)


La MARQUISE.

Mon sort est donc décidé ! avec quelle froideur il a reçu ce que je lui ai dit ! Ah !


----

Scène V.

La MARQUISE, JULIE.


La MARQUISE.

Eh bien ! Julie, ce que je craignois, n’est que trop vrai !


JULIE.

Ah ! Madame ! je ne saurois vous rassurer ; voici une lettre de Madame de Brécy, qu’elle m’a fait donner pour vous remettre lorsque vous seriez seule ; je crains bien… (La Marquise prend la lettre.)


La MARQUISE, après avoir lû.

Il n’y a donc plus à en douter, l’ingrat épouse Madame de Méranci ! Je me meurs !


JULIE.

Ah ! Madame ! pourquoi vous ai-je donné cette lettre ?


La MARQUISE.

Le perfide ! (Elle se leve.) Non, je ne l’aime plus, je rougis même de l’avoir autant aimé.


JULIE.

C’est bien fait, Madame, oubliez-le, & pour toujours.


La MARQUISE.

Pour toujours ! que je l’oublie, moi, Julie !


JULIE.

Espérez tout du temps.


La MARQUISE.

Ah ! j’en mourrai. Il jouira du fruit de son crime, & il sera, sans-doute, charmé de se voir à l’abri de mes reproches.


JULIE.

Mais, Madame, si vous essayez de le retirer de cet égarement.


La MARQUISE.

Que ne lui ai-je pas sacrifié ! mais c’étoit moi que je satisfaisois ; quand je le préférois à tout au monde, il avoit cessé de m’aimer, il me trompoit ; mais, non, je me trompois moi-même, je croyois lire au fond de son cœur ce que ses yeux ne me disoient plus.


JULIE.

Eh bien ! Madame, ne le revoyez point.


La MARQUISE.

Ne crains pas que je lui montre ma douleur, son parti est pris, ce seroit, peut-être, pour lui un triomphe. Vengeons-nous, plutôt ; le mépris seul suffiroit ; mais je ne saurois trop lui rendre les inquiétudes qu’il m’a données.


JULIE.

Comment ?


La MARQUISE.

Tu vas approuver mon projet.


JULIE.

Si vous le bannissez de votre cœur, Madame, c’est tout ce que vous pouvez faire de mieux.


La MARQUISE.

Oui, je l’en bannirai, je te le promets ; mais je veux lui faire éprouver un tourment singulier. Il va revenir, fais préparer quelques tasses de glaces ; je lui en ferai prendre, & je veux qu’il se croie empoisonné : pour lors je l’abandonnerai à toutes les horreurs que lui causera cette crainte.


JULIE.

Cette vengeance est encore trop douce.


La MARQUISE.

On vient, c’est lui, peut-être, va-t-en. Faisons tous nos efforts pour nous contraindre jusqu’au moment d’éclater.


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Scène VI.

La MARQUISE, Le COMTE.


La MARQUISE.

Vous êtes de parole, Comte.


Le COMTE.

Il n’y a pas de mérite. Vous aviez quelque chose à me dire, à ce qu’il m’a semblé tantôt.


La MARQUISE.

Oui ; d’ailleurs j’étois bien-aise de vous revoir. Je voulois vous demander si vous iriez encore bientôt à la campagne ?


Le COMTE, étonné & embarrassé.

Oui, Madame, j’irai chez mon frere.


La MARQUISE.

Chez votre frere ?


Le COMTE.

Oui, il m’a mandé qu’il avoit absolument besoin de moi, & je compte y aller passer quelques jours.


La MARQUISE.

Chez lui ?


Le COMTE.

Oui, à Dorci.


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Scène VII.

La MARQUISE, Le COMTE, JULIE, Un OFFICIER, portant des glaces.


JULIE.

Madame, veut-elle les glaces qu’elle a demandées.


La MARQUISE.

Oui, le Comte en prendra. Tenez, mettez-les là & laissez-nous. (On met les glaces sur une table proche de la Marquise.)


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Scène VIII.

La MARQUISE, Le COMTE.


La MARQUISE, prenant des glaces.

Eh bien ! Comte, pourquoi donc ne prenez-vous pas des glaces ?


Le COMTE.

Je ne m’en soucie pas.


La MARQUISE.

Allons, je veux que vous preniez cette tasse. (Elle lui donne une tasse de glaces.)


Le COMTE.

Tout comme il vous plaira. (Il prend la tasse de glaces.)


La MARQUISE.

Comptez-vous souper avec moi, ce soir ?


Le COMTE.

Ce soir ?


La MARQUISE.

Oui, ce soit. Qu’est-ce que cette question a d’extraordinaire ?


Le COMTE.

Rien. Oui, Madame, j’y souperai.


La MARQUISE.

Vous y souperez ? je vous réponds bien que non.


Le COMTE, à part.

O Ciel ! auroit-elle deviné ?… Madame, il est vrai que j’ai voulu vous cacher que je partois ce soit ; de crainte de vous affliger....


La MARQUISE.

De crainte de m’affliger ?


Le COMTE.

Oui, Madame, j’ai craint la douleur que peut causer une réparation, quoique de peu de jours, quand on aime aussi vivement que…


La MARQUISE.

Quoi, vous pouvez feindre à ce point-là ! pourquoi affecter une tendresse que vous ne sentez plus ?


Le COMTE.

Moi, Madame ? Je veux mourir…


La MARQUISE.

Vous n’allez pas chez le Baron de Granvilliers ? Vous vous troublez. Ce n’est pas tout, il doit vous présenter à la Marquise de Méranci, que vous allez épouser.


Le COMTE.

Ah ! Madame ! vous pouvez me soupçonner d’une pareille perfidie ?


La MARQUISE.

Vous avez l’audace de nier ?


Le COMTE, voulant fuir.

Permettez…


La MARQUISE.

Non, arrêtez & écoutez-moi, je le veux.


Le COMTE.

Eh bien ! accablez-moi, Madame, je le mérite ; mais si vous saviez…


La MARQUISE.

Taisez-vous. Rien ne peut vous justifier, non : depuis long-temps je ne vois en vous que de la froideur ; on ne trompe point un cœur sensible & délicat, sans qu’il s’en apperçoive ; je n’ai pas voulu me plaindre, je me suis même flattée d’un retour que vous deviez à l’amour le plus tendre ; c’étoit vainement, je ne vous en ferai point de reproches, vous ne méritez pas que je m’abaisse jusqu’à ce point-là, je reconnois que vous êtes indigne de ma tendresse, & je ne vous aime plus.


Le COMTE.

Vous ne m’aimez plus !


La MARQUISE.

Non ; mais je dois une vengeance à l’Amour outragé, elle est remplie : je viens de vous empoisonner, ainsi que moi, en prenant des glaces.


Le COMTE.

Que dites-vous ? quoi !…


La MARQUISE.

Mais, vous me survivrez, je n’ai rien épargné pour hâter l’instant de ma mort. Adieu.


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Scène IX.


Le COMTE, seul, avec la plus grande agitation.

Quelle funeste vengeance ! quoi, nous périrons tous les deux ! ô Ciel ! qui nous secourera ? oh là, quelqu’un ? malheureux que je fuis ! la Fleur ? la Fleur ?


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Scène X.

Le COMTE, LA FLEUR en bottes fortes.


LA FLEUR.

Monsieur, tout est prêt, & vous pourrez partir quand il vous plaira ; je n’ai pas perdu de temps, comme vous voyez.


Le COMTE.

Ah ! la Fleur, du secours ; c’est fait de moi, du secours ; un Médecin.


La FLEUR.

Qu’avez-vous donc ?


Le COMTE.

Eh ! ne perds pas un instant ; un Médecin, va, cours promptement.


La FLEUR.

Monsieur Marcelin, le Médecin de la maison, est ici.


Le COMTE.

Va donc le chercher, ou crains…


La FLEUR.

Mais si vous vouliez me dire…


Le COMTE.

Eh ! va donc, le mal commence, je sens que je m’affoiblis.


La FLEUR, en s’en allant.

Je crois qu’il est devenu fou


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Scène XI.


Le COMTE, se traînant à un fauteuil où il s’assied.

Je crois déjà voir la mort s’emparer de moi, oui, je sens agir le poison. Ah ! malheureuse femme ! elle périt aussi, & c’est son amour pour moi qui est cause… ma tête s’embarrasse il me semble que ma vue se trouble, je vois moins clair assûrément. Je n’entends rien qu’un bourdonnement. O Dieux, quel sort j’éprouve !


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Scène XII.

Le COMTE, M. MARCELIN, La FLEUR.


M. MARCELIN, à la Fleur.

Mais encore, quel mal a-t-il, votre Maître ?


La FLEUR.

Monsieur, je n’en sais rien, je crois qu’il est enragé.


M. MARCELIN, voulant fuir.

Enragé ?


Le COMTE, à M. Marcelin que la Fleur retient.

Monsieur Marcelin, j’attends de vous la vie.


M. MARCELIN.

Ah ! Monsieur le Comte, je vous en prie, ne m’approchez pas.


Le COMTE.

Par pitié, Monsieur Marcelin, écoutez-moi ; je suis empoisonné.


M. MARCELIN.

Empoisonné ?


Le COMTE.

Oui, Monsieur.


M. MARCELIN.

Sûrement ?


Le COMTE.

Hélas ! il n’est que trop vrai.


M. MARCELIN.

A la bonne-heure, tant-mieux, tant-mieux ; calmez-vous.


Le COMTE.

Mais, Monsieur, je vais, peut-être, tomber mort à vos pieds.


M. MARCELIN.

Doucement, doucement ; asseyez-vous. Donnez-moi votre main.


Le COMTE.

Eh ! Monsieur, aurai-je le temps de…


M. MARCELIN.

Oui, oui, ne vous mettez pas en peine. Mais, vraiment, votre pouls est fort agité. Répondez-moi.


Le COMTE.

Oui, Monsieur.


M. MARCELIN.

Je ne puis vous faire de remede sans savoir quelle est la cause du mal.


Le COMTE.

Je vous ai déjà dit que c’étoit le poison.


M. MARCELIN.

Oui, oui, c’est le poison ; fort bien, le pouls l’indique aussi, je vous comprends.


Le COMTE.

Ordonnez donc sans tarder ce qu’il faut faire. La Fleur, va, cours.


M. MARCELIN.

Arrêtez, mon enfant, examinons sensément avant de rien ordonner. Que sentez-vous ?


Le COMTE.

Ce que je sens ?


M. MARCELIN.

Oui, avez-vous des cordialgis ?


Le COMTE.

Des cordialgis ? Eh ! Monsieur…


M. MARCELIN.

Je vois que vous ne m’entendez pas. Avez-vous des nausées, des maux de cœur ?


Le COMTE.

J’ai tous les maux ensemble, & je vous prie, hâtez-vous d’empêcher les progrès du poison.


M. MARCELIN.

Sentez-vous des douleurs dans la région hipégrastique ? l’hypograstique, ou aux deux hypocondres ?


Le COMTE.

J’ignore…


M. MARCELIN.

Je vais m’expliquer, un moment, c’est-à-dire, dans l’estomach, ou dans le ventre ?


Le COMTE.

Assurément.


M. MARCELIN.

Dans les lombes, ou dans les reins ?


Le COMTE.

Oui, oui.


M. MARCELIN.

Mais ensemble dans les différentes régions, rien n’indique la nature du poison.


Le COMTE.

Eh ! qu’importe ?


M. MARCELIN.

Comment, qu’importe ? un remede pour un autre peut hâter votre mort ; il faut le connoître nécessairement pour vous donner un contre-poison sûr.


Le COMTE.

Je le crois ; mais le temps se perd.


M. MARCELIN.

Point d’impatience. De quelle maniere avez-vous pris ce poison ?


Le COMTE.

Dans une tasse de glaces ; la voilà.


M. MARCELIN, mettant ses lunettes & regardant les tasses.

La voilà ?


Le COMTE.

Regardez-là. Je mourrai sûrement d’impatience, si je ne me meurs pas de l’effet du poison.


M. MARCELIN.

Je ne vois rien là de décisif, il faut que ce soit… Attendez, comment est-ce que cela s’appelle en grec ?… je ne saurois trop vous dire… cela ne me revient pas.


Le COMTE.

Eh, Monsieur ! appellez quelqu’un à votre secours, si vous ne pouvez rien faire tout seul.


M. MARCELIN.

Quoi, Monsieur, vous m’insultez ?


Le COMTE.

Eh non ! Monsieur, mais de grace…


M. MARCELIN.

Vous ne savez pas à qui vous avez affaire.


Le COMTE.

Je vous demande pardon.


M. MARCELIN.

Allons, je n’y prendrai pas garde, parce que le cas est pressé. Cependant il faudroit savoir…


Le COMTE.

Eh, Monsieur ! la Marquise est dans le même cas que moi, voulez-vous aussi la laisser périr ?


M. MARCELIN.

Madame la Marquise ?


Le COMTE.

Oui, sans doute, & elle doit savoir quel est le poison que nous avons pris tous les deux.


M. MARCELIN.

Une femme que j’aime, que je respecte, il faut la secourir promptement.


Le COMTE.

Oui, sans doute, Monsieur, je vous en conjure… La Fleur, appelle Julie, cherche-la ; je crains qu’il ne soit trop tard. Dieux ! & c’est moi qui la tue ! (La Fleur sort.)


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Scène XIII.

Le COMTE, M. MARCELIN.


M. MARCELIN.

Il y a quarante ans que je suis le Médecin de toute sa famille ; c’est son Bisayeul à qui feu mon pere a dû l’honneur d’être Capitoul, & je la laisserois périr ! périsse plutôt toute la pharmacie & la faculté de Médecine.


Le COMTE.

Ne perdons pas un instant : Monsieur Marcelin, oubliez-moi, pour ne songer qu’à elle ; trop heureux de mourir, si ses jours sont conservés, & si elle peut voir mon repentir.


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Scène XIV.

Le COMTE, M. MARCELIN, JULIE, La FLEUR.


La FLEUR revient en criant.

Julie ? Julie ? Je ne trouve personne dans toute la maison.


JULIE.

Eh bien ! me voilà, me voilà, qu’as-tu donc tant à crier ?


Le COMTE.

Ah, Julie ! que nous voyions ta maîtresse.


JULIE.

Cela ne se peut pas, Monsieur.


M. MARCELIN.

Comment, pourquoi ?


JULIE.

Elle est renfermée, & elle m’a défendu absolument de laisser entrer personne chez elle.


Le COMTE.

Que dis-tu ? Peut-être qu’elle expire, & je vis encore !


M. MARCELIN.

Mais il est nécessaire que nous la voyions, il y va de sa vie, elle est empoisonnée !


JULIE.

Ma maîtresse empoisonnée !


M. MARCELIN.

Faites-moi ouvrir promptement.


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Scène XV.

La MARQUISE, Le COMTE, M. MARCELIN, JULIE, La FLEUR.


JULIE.

Tenez, Messieurs, la voilà.


M. MARCELIN.

Ah ! Madame ! je viens à votre secours ; vous êtes empoisonnée, ainsi que Monsieur le Comte, il prétend que vous savez quelle est la nature du poison que l’on a employé, hâtez-vous de me le nommer, les plus prompts & les plus sûrs remedes vous tireront d’affaire.


La MARQUISE.

Il n’en est pas besoin, Monsieur.


Le COMTE.

Quoi, Madame, vous voulez mourir absolument ? Ah, laissez-moi expier mon crime & vivez ; mais que je n’emporte pas dans le tombeau la douleur d’avoir causé votre perte.


M. MARCELIN.

Vous ne mourrez ni l’un ni l’autre, fiez-vous à moi ; Madame, ne différez plus…


La MARQUISE.

Monsieur Marcelin, je vous remercie de votre empressement & de vos soins, ils sont inutiles ; nous ne sommes point empoisonnés ; non, Monsieur, ne craignez plus rien, j’ai voulu vous en faire la peur ; voilà toute la vengeance que je veux tirer de votre perfidie.


Le COMTE, avec joie.

Je n’ai plus rien à craindre pour vous, je respire !


M. MARCELIN.

Actuellement, Monsieur & Madame, je vois que je ne vous suis bon à rien, & je vous donne le bon soir. (Il sort, ainsi que Julie & la Fleur.)


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Scène derniere.

La MARQUISE, Le COMTE.


Le COMTE

Ah ! Madame ! arrêtez, je vous en supplie. Quoi, vous pourriez m’abandonner ? seroit-il possible que mon repentir ne pût parvenir à vous toucher ? Ah ! croyez qu’il n’est rien…


La MARQUISE.

Non, Monsieur, vous m’êtes devenu entièrement indifférent ; je ne vous veux aucun mal, au contraire, je souhaite même que les nœuds que vous allez former, puissent faire votre bonheur.


Le COMTE.

Mon bonheur ! Ah ! Madame ! il n’en est plus pour moi, si vous ne me donnez l’espoir de pouvoir vous mériter un jour ; oui, je vais percer ce cœur que vous croyez qui a pû vouloir vous offenser ; c’est une erreur où il n’a point de part ; rien au monde ne peut lui tenir lieu de vous ; sans vous, la vie ne peut que m’être odieuse ; mes torts n’ont servi qu’à me faire connoître que je perds tout en vous perdant.


La MARQUISE.

C’est vainement que vous tenteriez de vouloir me persuader ; votre cœur vous avoit trompé, vous aviez crû pouvoir m’aimer toujours, vous pouvez le croire encore dans ce moment ; mais mon malheur ne seroit que retardé, si je me rendois à vos instances, si je pouvois vous rendre mon cœur.


Le COMTE, aux pieds de la Marquise.

Quoi ! vous avez pu réellement cesser de m’aimer ? Ah ! Madame ! je ne le saurois croire, je connoîs trop la délicatesse de votre ame, & cette derniere action m’a bien prouvé que vous ne vouliez point ma perte. Regardez-moi, Madame, regardez-moi, je vous en supplie ; si vos yeux sont d’accord avec votre bouche, cet instant sera le dernier de ma vie.


La MARQUISE, lui tendant la main.

Ah, Comte ! mériterez-vous le pardon que vous m’arrachez ?


Le COMTE, lui baisant la main.

Ma reconnoissance égalera toujours mon amour.


Fin du cinquante-neuvième Proverbe.


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Explication du Proverbe :

59. Plus de peur que de mal.