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Proverbes dramatiques/L’Importun

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Proverbes dramatiquesLejaytome V (p. 1-20).


L’IMPORTUN.

SOIXANTIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


LA COMTESSE DE CLÉRANCY, Bien mis.
LE CHEVALIER DE SOURVILLE,
LE MARQUIS DE BLANPRÉ,
LE VICOMTE DES BORNES, habit brun à Brandebourgs d’or, veste d’or, jarretières noires, grande perruque à nœuds bruns, épée & canne.
LE GRIS, Valet-de-chambre de la Comtesse, habit & veste rouge à boutons d’or.


La Scène est chez la Comtesse dans son Sallon.

Scène premiere.


Le MARQUIS.

Je vous jure, Madame, que le Chevalier n’est point coupable.


La COMTESSE.

Non, Marquis, je ne veux plus entendre seulement parler de lui.


Le MARQUIS.

Vous renvoyez ses lettres, vous ne voulez plus le voir & sans être sûre du tort que vous croyez qu’il a.


La COMTESSE.

Sans être sûre ?


Le MARQUIS.

Mais oui, j’avoue que les apparences sont contre lui.


La COMTESSE.

Quoi, un billet écrit de sa main ?


Le MARQUIS.

Il est vrai.


La COMTESSE.

Et vous croyez pouvoir le justifier ? Non, ce seroit envain que vous l’entreprendriez.


Le MARQUIS.

Mais qui vous a remis ce billet ?


La COMTESSE.

Une femme masquée, au bal de l’Opéra.


Le MARQUIS.

Assez grande ?


La COMTESSE.

Oui.


Le MARQUIS.

Et vous n’avez-vous pas reconnu la Baronne de Belleville ?


La COMTESSE.

Pardonnez-moi, & c’est ce qui m’a fait sentir la noirceur du procédé. Il a feint de m’aimer pour me sacrifier à elle. Le voilà ce billet ; lisez pour voir comment vous pourrez le justifier. Vous connoissez son écriture ?


Le MARQUIS.

Oui, c’est de lui. (Il lit.) « Ne croyez donc pas, Madame, que je puisse aimer la Comtesse ; j’ai voulu m’amuser de ses prétentions, en feignant pour elle une passion, que vous seule êtes capable de m’inspirer toute ma vie. »


La COMTESSE.

Eh bien, Monsieur, que direz-vous à cela ?


Le MARQUIS.

Que la Baronne a voulu se venger de ce que vous lui avez enlevé le Chevalier ? Elle l’a mandé elle-même à une femme de ses amies qu’elle croyoit brouillée avec le Chevalier, & qui lui a montré sa lettre : & si vous vouliez il vous l’apporteroit ; car je lui ai conseillé de tâcher de l’avoir.


La COMTESSE.

Cette lettre prouvera-t-elle que ce billet n’est pas du Chevalier ?


Le MARQUIS.

Non vraiment ; mais vous y verrez que la Baronne a retrouvé par hasard ce billet que lui écrivit un jour le Chevalier, qui dans un souper avoit feint de l’amour pour la Comtesse de Rénicart, une femme de Province, si ridicule, que vous avez vu ici il y a un an.


La COMTESSE.

Quoi, Marquis, vous ne me trompez point ?


Le MARQUIS.

Vous verrez cette lettre, si vous permettez que le Chevalier vous l’apporte.


La COMTESSE.

Mais en vérité…


Le MARQUIS.

Pouvez-vous hésiter, après tout ce que vous lui avez fait souffrir aussi injustement ?


La COMTESSE.

Ai-je été plus tranquille que lui ?


Le MARQUIS.

Je vais dire à votre porte qu’on le laisse entrer, n’est-ce pas ?


La COMTESSE.

Il faut bien y consentir, puisque vous le voulez.


Le MARQUIS.

J’admire l’effort que vous faites.


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Scène II.

La COMTESSE, Le VICOMTE, Le GRIS.


Le GRIS, annonçant.

Monsieur le Vicomte des Bornes.


La COMTESSE.

Pourquoi l’a-t-on laissé entrer ? Dites que le Chevalier de Sourville doit venir.


Le GRIS.

Oui, Madame.


Le VICOMTE.

Madame la Comtesse, veut bien que j’aie l’honneur de lui présenter mon respect.


La COMTESSE.

Asseyez-vous donc. Vous me paroissez en bonne santé ?


Le VICOMTE.

Oui, Madame, assez, comme cela ; c’est-à-dire, toujours goutteux, tantôt bien, tantôt mal.


La COMTESSE.

Et la Vicomtesse ?


Le VICOMTE.

Mais comme à son ordinaire, pas mal ; c’est-à-dire pourtant avec ses vapeurs.


La COMTESSE.

La campagne ne l’a pas guérie ?


Le VICOMTE.

Pardonnez-moi, tout l’été elle n’en a pas eu : c’est-à-dire, jusqu’à la S. Jean, qu’elles lui sont revenues.


La COMTESSE.

C’est un triste état que celui-là.


Le VICOMTE.

Oh ! on ne peut pas plus triste ; c’est-à-dire, quand je dis triste, c’est quand on est seule ; car quand on a du monde, & puis moi surtout qui cherche à l’égayer, cela suspend sa douleur ; & ce qui me le prouvoit, c’est qu’elle s’endormoit l’après-dîner, presque toujours.


La COMTESSE.

Comment avez-vous pu la quitter ?


Le VICOMTE.

Ce sont les affaires qui m’ont appellé ici, & rien ne cède à cela, comme vous savez ; cependant quand je dis les affaires, c’est-à-dire, que je n’en ai point, car je n’ai rien à demander, aucun procès à solliciter : j’ai un revenu fixe qui ne peut s’accroître ni diminuer ; mais il faut se mettre au courant de Paris, on se rouille dans la Province, quand je dis on se rouille, c’est à-dire, qu’on ne se rouille pas quand on a toujours vécu avec des gens comme soi, ou d’autres, cela est égal.


La COMTESSE, bâillant.

Ce que vous dites-là bien vrai.


Le VICOMTE.

Quand on est amusant on a toujours des ressources ; quand je dis des ressources, c’est-à-dire, que hors Paris il n’y en a gueres ; mais nous savons nous en faire, & c’est là-dessus que je voulois vous demander des conseils, & comme vous faites quand vous êtes à votre terre de Clérancy.


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Scène III.

La COMTESSE, Le CHEVALIER, Le VICOMTE, Le GRIS.


Le GRIS, annonçant.

Monsieur le Chevalier de Sourville.


Le CHEVALIER.

Ah ! Madame, vous permettez enfin…


Le VICOMTE.

Quoi, c’est le Chevalier ? Que je suis aise de vous voir ! Mais faites vos complimens, je vous parlerai après.


La COMTESSE.

Asseyez-vous donc, Messieurs.


Le CHEVALIER.

Madame, je vous apporte une lettre que je vous prie en grâce de lire, vous verrez…


La COMTESSE.

Donnez.


Le CHEVALIER, donnant la lettre.

La voici.


La COMTESSE, mettant la lettre dans sa poche.

Je la lirai.


Le VICOMTE.

Madame, si je vous gêne… (Il se leve.)


Le CHEVALIER, à part.

Sûrement.


La COMTESSE.

Point du tout, Vicomte.


Le VICOMTE.

J’en suis très-aise (Se rassoyant.) C’est une chose très-agréable que les lettres.


Le CHEVALIER.

Il y en a, Monsieur, qui causent quelquefois bien du chagrin.


Le VICOMTE.

Ce que vous dites-là est bien vrai, par exemple ; quand je dis bien vrai, c’est-à-dire, pas toujours, car…


Le CHEVALIER.

Monsieur, quand une lettre vous fait paroître coupable, & que vous ne l’êtes pas…


Le VICOMTE.

Ah diable ! vous parlez-La de choses fort fâcheuses, mais très-fâcheuses.


Le CHEVALIER.

Désespérantes, Monsieur !


Le VICOMTE.

Oui, désespérantes, quand je dis désespérantes, c’est-à-dire, cependant qu’il y a du remede à tout.


Le CHEVALIER.

Mais comment persuader qu’on est innocent ? Madame, croyez-vous que cela soit aisé ?


La COMTESSE.

Il faut avoir patience, Monsieur.


Le VICOMTE.

Oui, oui, rien ne se fait aussi promptement qu’on le voudroit ; on rencontre souvent des obstacles que l’on n’a pas prévu.


Le CHEVALIER.

Eh, Monsieur ! je ne le sai que trop, dans ce moment-ci sur-tout.


Le VICOMTE.

Quand je dis des obstacles, c’est-à-dire, qu’il n’y en a pas toujours que l’on ne puisse vaincre, par exemple, j’ai eu beaucoup de difficultés pour la terre que je voulois acheter ; il y avoit des substitutions, des… je ne sai pas trop comment vous dire, enfin des choses qui m’empêchoient de l’acquérir ; cela ne m’a point rebuté, parce qu’elle me plaisoit. Savez-vous ce que j’ai fait ? J’en ai acheté une autre qui me plaît davantage.


La COMTESSE.

Vous avez des expédiens admirables pour tout.


Le VICOMTE.

Ah oui, voilà ce que j’ai au-dessus de tout le monde, c’est un grand avantage ; quand je dis un avantage, c’est-à-dire, qu’il n’y en a pas dans cela, l’imagination fait tout, il faut savoir imaginer comme je fais toujours.


Le CHEVALIER.

Si vous pouviez imaginer, par exemple, un moyen de se défaire des importuns, ce seroit un secret bien agréable.


Le VICOMTE.

Vous avez bien raison, les importuns sont insupportables : quand je dis insupportables pourtant, c’est-à-dire, que cela ne me fait rien à moi.


La COMTESSE.

Je le crois, sans cela on seroit trop à plaindre.


Le VICOMTE.

A plaindre, sans doute ; quand je dis à plaindre, c’est-à-dire, qu’on ne l’est pas, parce qu’il n’y a qu’à faire comme je fais : quand je suis dans une maison auprès d’une belle Dame, comme Madame la Comtesse, par exemple, je me trouve si bien, que j’y passerois la journée, sans que personne pût m’y déplaire : aussi je ne fais souvent qu’une visite dans toute une après-dîner, voilà comme je suis.


Le CHEVALIER.

Ah ! je suis perdu ! (A la Comtesse.) Madame…


La COMTESSE.

Quoi ?


Le CHEVALIER.

Est-ce qu’il ne s’en ira jamais ?


La COMTESSE.

La conversation de Monsieur vous plaît ?


Le VICOMTE.

Ecoutez donc, vous êtes bien honnête ; mais quand on s’amuse, on amuse toujours les autres. Quand je dis on amuse, c’est-à-dire, qu’on n’amuse pas, mais qu’on doit amuser.


Le CHEVALIER.

S’il y en a qu’on amuse, il y en a bien que l’on impatiente.


Le VICOMTE.

Oui, oui, comme vous dites.


Le CHEVALIER.

Mais, Monsieur, est-ce que vous n’allez jamais au Spectacle ?


Le VICOMTE.

Non, jamais ; quand je dis jamais, c’est-à-dire, à Paris, car je l’aime beaucoup ; on joue la Comédie tout l’été dans ma terre des Bornes.


La COMTESSE.

Tout l’été, cela doit être charmant !


Le CHEVALIER, à la Comtesse.

Il ne finira jamais si vous lui laissez entamer cette conversation-là.


Le VICOMTE.

Quand je dis tout l’été, c’est-à-dire, dans l’automne ; parce que dans l’été il fait trop chaud. Nous avions des pièces charmantes, parce que je les faisois ; quand je dis je les faisois, c’est-à-dire, que je ne les faisois pas entiérement, parce que je prenois des scènes toutes faites des meilleurs Auteurs, que je joignois ensemble.


La COMTESSE.

Je ne comprends pas bien cela.


Le VICOMTE.

Je m’en vais vous l’expliquer.


La COMTESSE.

Vous me ferez plaisir.


Le CHEVALIER, à part.

Pour moi j’en mourrai d’impatience.


Le VICOMTE.

Vous savez, Madame ; quand je dis vous savez, c’est-à-dire, peut-être que vous ne le savez pas, parce que vous n’y êtes pas obligée ; mais il faut le savoir pour m’entendre. Pour bien faire une Comédie, il faut que chaque personnage ait un caractere : or on les a tous faits & très-bien : je prends donc la meilleure scène de l’Avare, que je mets avec la meilleure du Joueur, du Glorieux, du Misantrope ; vous concevez bien, ou plutôt vous ne pouvez pas concevoir cela sans l’avoir vu. Quand il me manque des vers, & que je n’en trouve pas absolument, j’en fais pour joindre le tout ensemble.


La COMTESSE.

Quoi, vous faites des vers ?


Le VICOMTE.

Oui vraiment, & de très bons ; quand je dis que j’en fais, c’est-à-dire, que je n’en fais pas ; mais j’ai de la mémoire, je prends une rime d’un côté, une rime d’un autre, dans tout ce que je me rappelle, & voilà comme cela va, en cherchant un peu.


La COMTESSE.

Vous devriez bien en faire pour moi.


Le VICOMTE.

Avec grand plaisir, quand vous voudrez.


Le CHEVALIER.

Oh, oui, Madame, vous donnera du tems.


La COMTESSE.

Non, je voudrois que ce fût tout-à-l’heure.


Le VICOMTE.

Je ne demande pas mieux ; quand je dis pas mieux, c’est-à-dire…


La COMTESSE.

Il n’y a qu’à sonner, on vous apportera du papier, de l’encre…


Le CHEVALIER.

Si Monsieur passoit dans votre cabinet, il ne seroit point distrait.


Le VICOMTE.

Oui, je serois beaucoup mieux, c’est-à-dire pourtant qu’ici…


La COMTESSE.

C’est que j’aurois voulu le voir travailler.


Le CHEVALIER.

Non, non ; Monsieur, voulez-vous bien passer. (Il le conduit.)


Le VICOMTE.

Très-volontiers, très-volontiers. (Il revient.) Je ne serai pas long-tems, ne vous impatientez pas, quand je dis…


Le CHEVALIER.

Eh, vous perdez du tems.


Le VICOMTE, allant dans le cabinet.

Allons, allons ; Vous avez raison ; quand je dis que vous avez raison, c’est-à-dire…


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Scène IV.

La COMTESSE, Le CHEVALIER.


Le CHEVALIER.

Ah ! Madame, je n’ai jamais autant souffert de ma vie !


La COMTESSE.

J’ai vu toute votre impatience, & elle m’a fait le plus grand plaisir.


Le CHEVALIER.

Comment !


La COMTESSE.

Elle vous a justifié entièrement vis-à-vis de moi, & si bien que je vous rends votre lettre, que je ne veux pas lire seulement.


Le CHEVALIER.

Ah ! Madame, quel bonheur de ne plus vous paroître coupable !


La COMTESSE.

Me pardonnerez-vous cette petite vengeance dont je viens de jouir ?


Le CHEVALIER.

Je ne la méritois pas ; puisque je n’ai jamais cessé de vous adorer ; & si j’avois à me plaindre, c’est de ce que vous m’en avez pu soupçonner : mais je crains que le Vicomte ne vienne encore troubler mon bonheur.


La COMTESSE.

Eh bien, passons par le jardin, pour aller chez ma mere. Sonnez.


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Scène V.

La COMTESSE, Le CHEVALIER, Le GRIS.


La COMTESSE.

Je vais chez ma mere ; vous direz au Vicomte qui est dans mon cabinet, que j’ai été obligée de sortir, que j’en suis bien fâchée, & que je le prie de me revenir voir, & recommandez bien au Suisse de ne le plus laisser entrer.


Le GRIS.

Oui, Madame.


La COMTESSE.

Allons, Chevalier. (Ils sortent.)


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Scène VI.

Le VICOMTE, Le GRIS.


Le VICOMTE, un papier à la main.

JE n’ai pas été long-tems, comme vous voyez… Mais où est-elle donc, la Comtesse ?


Le GRIS.

Monsieur, elle est très-fâchée d’avoir été


Le VICOMTE.

Elle est sortie ? quand je dis sortie…


Le GRIS.

Oui, Monsieur le Vicomte.


Le VICOMTE.

Pendant que je fais des vers pour elle ? c’est-à-dire…


Le GRIS.

Elle vous en fait bien excuses, & elle vous prie de revenir bientôt la voir.


Le VICOMTE.

Sûrement ; quand je dis sûrement…


Le GRIS.

Vous n’y manquerez pas ?


Le VICOMTE.

Je n’ai garde ; c’est une femme charmante. Ah ça, tenez, vous lui donnerez ces vers que je viens de faire : si elle n’en est pas contente, je les corrigerai quand je reviendrai : quand je dis que je les corrigerai, c’est-à-dire…


Le GRIS.

En ce cas-là elle les trouvera bien.


Le VICOMTE.

Je suis pressé un peu ; quand je dis que je suis pressé, c’est-à-dire, que j’attendrois, si elle revenoit bientôt.


Le GRIS.

Elle est sortie pour toute la journée.


Le VICOMTE.

Je reviendrai demain ou après demain, c’est-à-dire… si je le peux.


Le GRIS.

Ce sera la même chose ; c’est égal.


Le VICOMTE.

Adieu : n’oubliez pas de lui donner ces vers, toujours, c’est-à-dire…


Le GRIS.

Oui, oui. (Ils s’en vont.)


Fin du soixantieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

60. A quelque chose, malheur est bon.