Proverbes dramatiques/Le Lièvre

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Proverbes dramatiquesLejayTome IV (p. 99-130).
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LE LIEVRE,


CINQUANTE-UNIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. DUBUT, Avocat. Robe-de-chambre de calmande rayée, bonnet de velours, & puis en habit brun, veste noire, grande perruque, cravate, chapeau uni & canne.
DAME JAQUELINE, Servante de M. Dubut. Juste brun, jupon rayé, tablier de cuisine, grande cornette plate.
GROS-PIERRE, Paysan. Habit & veste grise, sur un gillet d’indienne, perruque blonde, ronde, & chapeau noir, un bâton, avec un lievre.
VINCENT, Paysan. Habit & veste grise, boutons noirs, gillet de laine, grand chapeau noir, bâton, besace, & guêtres.


La Scène est chez M. Dubut, dans une petite Ville de Province.



Scène premiere.


M. DUBUT, en robe-de-chambre, écrivant.

Toujours travailler ! en voilà assez : il faut que faille prendre un peu l’air. Dame Jaqueline ? Dame Jaqueline ?


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Scène II.

M. DUBUT, Dame JAQUELINE.


Dame JAQUELINE.

Qu’est-ce que vous voulez, Monsieur l’Avocat ?


M. DUBUT.

Donnez-moi mes souliers.


Dame JAQUELINE.

Quoi ! vous voulez sortir ? Il ne fait pas trop beau.


M. DUBUT.

Cela ne fait rien.


Dame JAQUELINE, donnant les souliers.

Les voilà, ils sont tous prêts.


M. DUBUT.

Et mon habit, ma perruque ? (Il se chausse.)


Dame JAQUELINE.

Tout est ici. Mais pourquoi ne pas rester chez vous, plutôt ?


M. DUBUT.

Parce que je veux m’aller promener un peu, pour me délasser de mon travail.


Dame JAQUELINE.

De votre travail ? & pourquoi tant travailler ?


M. DUBUT.

Il faut bien être utile au Public, tant qu’on le peut.


Dame JAQUELINE.

Et vous vous tuez presque toujours pour rien : à votre place, je ne travaillerois que pour ceux qui me payeroient bien.


M. DUBUT.

Mais, Dame Jaqueline, il faut aider les malheureux qui n’ont pas dequoi.


Dame JAQUELINE.

Oui, ceux-là : mais il vous vient tous les jours des paysans, qui font les pauvres, pour ne vous rien donner ; & vous êtes la dupe de cela, vous.


M. DUBUT.

On n’est jamais dupe, en faisant le bien.


Dame JAQUELINE.

C’est peut-être beau, ce que vous dites-là ; mais cela ne rapporte rien. Pourquoi ne pas faire comme vos Confreres ? Toutes les fois qu’on vient les consulter, ils attrapent toujours quelque chose, pied ou aîle, n’importe, & voilà comme on fait une bonne maison.


M. DUBUT.

Mais, j’ai assez de bien pour moi.


Dame JAQUELINE.

On n’en a jamais trop, il faut amasser ; on ne sait pas ce qu’il peut arriver.


M. DUBUT.

Il ne faut pas se méfier de la Providence, Dame Jaqueline.


Dame JAQUELINE.

Je sais bien qu’on dit cela ; mais il ne faut pas refuser non plus ce qu’elle nous envoye ; il ne faut pas jeter à ses pieds ce qu’on tient dans ses mains.


M. DUBUT.

Oui, oui, vous avez raison. Donnez-moi mon habit.


Dame JAQUELINE.

Le voilà, le voilà. Vous ne ferez rien de tout ce que je vous dis là ?


M. DUBUT, mettant son habit.

Si, si, ne vous embarrassez pas. Ma cravate ?


Dame JAQUELINE.

La voilà. Dame ! c’est que si vous vouliez y penser, je vous ferois faire meilleure chere.


M. DUBUT.

Si c’était aux dépens du pauvre, cela ne vaudroit pas la peine.


Dame JAQUELINE.

Du pauvre ? non pas du pauvre ; mais de ceux à qui vous faites gagner des procès.


M. DUBUT.

Il leur en coûte toujours assez. (Il met sa cravate.)


Dame JAQUELINE.

Oui, voilà comme vous êtes ; vous n’en ferez rien.


M. DUBUT.

Je vous dis que si.


Dame JAQUELINE.

Mais quand ?


M. DUBUT.

Nous verrons.


Dame JAQUELINE.

Oui, oui, nous verrons.


M. DUBUT.

Ma perruque ?


Dame JAQUELINE.

La voilà. Promettez-moi donc.


M. DUBUT.

Hé bien ! je vous le promets. (Il met sa perruque.) Ma canne, mon chapeau ?


Dame JAQUELINE.

Je vous le promets, je vous le promets. Je crains bien que ce ne soit pas. À beau prêcher, qui n’a cœur de bien faire. Où allez-vous ?


M. DUBUT.

Sur la place ; savoir s’il y a quelques nouvelles.


Dame JAQUELINE.

Revenez bientôt, & n’allez pas vous enrhumer, toujours.


M. DUBUT.

Non, non. S’il vient quelqu’un, faites attendre, je ne serai pas long-temps.


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Scène III.


Dame JAQUELINE.

C’est tout comme si l’on ne disoit rien. Il travaille, & pourquoi faire ? Tous ces gens d’esprit-là sont plus bêtes ! Si on ne les gouvernoit pas, je ne sais pas comment ils feroient. Cela fait pitié ! Bon, pendant que je m’amuse là à gémir, peut-être que mon bœuf à la mode ne cuit pas.


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Scène IV.

Dame JAQUELINE, GROS-PIERRE.


GROS-PIERRE.

Bonjour, Dame Jaqueline.


Dame JAQUELINE.

Ah ! vous êtes à la Ville, aujourd’hui, Gros-Pierre ?


GROS-PIERRE.

Oui, vraiment. Vous vous portez bien ?


Dame JAQUELINE.

Oui, assez bien, comme cela, tous les ans douze mois, comme on dit.


GROS-PIERRE.

Ah ! Dame ! écoutez donc, on n’est pas toujours de même ; il faut aller comme le temps. Eh bien ! dites-moi un peu ; est ce que Monsieur l’Avocat n’est pas ici ? j’ons affaire à lui, & je ne venons que pour ça.


Dame JAQUELINE.

Il est allé faire un tour ; il reviendra bientôt, attendez-le.


GROS-PIERRE.

Pardi ! il faut bien que je l’attende.


Dame JAQUELINE.

Est ce que vous avez un procès ?


GROS-PIERRE.

Oh ! non ; mais j’ons envie de le consulter, pour en avoir un ; c’est un si brave-homme, que j’ons confiance en lui, voyez-vous.


Dame JAQUELINE.

Vous l’aimez, parce qu’il ne vous prend pas d’argent, quand vous le consultez.


GROS-PIERRE.

Oh ! c’est bien vrai. Je l’y en ont offert pourtant une fois ; mais il n’a pas voulu : il m’a dit, comme ça, allons, Gros-Pierre, je ne veux point de ton argent, ne m’en parle jamais : ton Pere étoit fermier du mien ; ainsi je ne prendrai rien de toi ; c’est-là un honnête-homme, cela, par exemple.


Dame JAQUELINE.

Oui, voilà comme il se ruine.


GROS-PIERRE.

Oh ! que non ; est-ce qu’il n’a pas une bonne ferme auprès de chez nous ?


Dame JAQUELINE.

Oui ; mais cela n’empêche pas que tout travail ne mérite salaire. Pourquoi ne posez-vous pas là votre paquet, au lieu de le garder sur votre épaule ?


GROS-PIERRE.

Cela n’est pas lourd.


Dame JAQUELINE.

Qu’est-ce que c’est donc ?


GROS-PIERRE.

Ce n’est rien.


Dame JAQUELINE.

Je crois que c’est un lievre ; car je vois des pattes qui passent.


GROS-PIERRE.

Des pattes ?


Dame JAQUELINE.

Oui, ce sont des pattes ; je ne me trompe pas, c’est un lievre.


GROS-PIERRE.

C’est une commission qu’on m’a chargé de faire.


Dame JAQUELINE.

Il les aime bien, les lievres, Monsieur l’Avocat.


GROS-PIERRE.

Tout de bon ?


Dame JAQUELINE.

Oh ! quand je peux en avoir un, pour lui faire un civet, il est enchanté.


GROS-PIERRE.

Et les aimez-vous, Dame Jaqueline ?


Dame JAQUELINE.

Oh ! mais il ne faut pas prendre garde à moi.


GROS-PIERRE.

Pourquoi ? Dites, dites, naturellement ? Avouez que vous mangeriez bien un bon civet de lievre.


Dame JAQUELINE.

Mais…


GROS-PIERRE.

Pourquoi ne pas dire sans façon ?


Dame JAQUELINE.

Oui, je l’aimerois bien.


GROS-PIERRE ; il fait comme s’il alloit donner son lievre, & il se redresse.

Vous l’aimeriez bien ? Et moi aussi.


Dame JAQUELINE, à part.

Hum, le vilain Trigaud !


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Scène V.

Dame JAQUELINE, GROS-PIERRE, VINCENT.


VINCENT.

Hé ! Gros-Pierre. Quoi que tu fais ici ? je t’ai vu entrer, & j’ai dit, comme ça, il faut que je lui demande s’il veut que nous nous en allions ensemble.


GROS-PIERRE.

M’attendras-tu ?


VINCENT.

Eh ! pardi ! sûrement, je t’attendrai.


Dame JAQUELINE.

Ah ! ça ! je vous laisse. Je m’en vais voir à mon souper. Asseyez-vous là.


GROS-PIERRE.

Allez, allez, ne vous embarrassez pas de nous.


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Scène VI.

GROS-PIERRE, VINCENT.


VINCENT.

Eh ! dis donc, Gros-Pierre, est-ce que tu as un procès ?


GROS-PIERRE.

Non ; mais je veux en faire un à la veuve Mignot ; tu sais bien qu’alle a t’un pré tout près du nôtre.


VINCENT.

Oui ; mais ça n’est pas bian de vouloir l’avoir.


GROS-PIERRE.

Et son pere n’a-t-il pas eu, comme ça, un quartier de nos vignes ?


VINCENT.

Mais, c’est différent.


GROS-PIERRE.

Je le sais bien ; mais si Monsieur l’Avocat me le conseille.


VINCENT.

Il ne te conseillera pas de dépouiller une veuve.


GROS-PIERRE.

Une veuve ne me fait pas plus de pitié qu’une autre ; alle n’a qu’à se remarier, alle ne sera plus veuve.


VINCENT.

C’est vrai ça ; mais il ne faut pas prendre le bien de son voisin.


GROS-PIERRE.

Je ne le prendrai pas non plus ; c’est la justice qui me le donnera.


VINCENT.

Mais alle ne serait plus une justice dans ce cas-là.


GROS-PIERRE.

Mais n’est-ce pas les Avocats & les Procureurs, qui font la justice ? Hé bien, est-ce qu’ils ne pouvont pas vous faire avoir le bien que vous voulez ?


VINCENT.

Dame ! je ne savons pas.


GROS-PIERRE.

Il ne faut donc pas parler. Enfin je veux que Monsieur l’Avocat me baille cet avis-là, vois-tu ? & s’il me le baille, je lui baillerai un Lievre que j’ai apporté par exprès pour cela ; mais s’il me baille un autre avis, il n’aura pas le Lievre, & je le mangerons, nous. Je le vois qui vient, je crois. Oui, c’est ly-même.


VINCENT.

Je ne sais plus que te conseiller à présent.


GROS-PIERRE.

Oh ! laisse-moi faire ; tu vas voir, tu vas voir.


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Scène VII.

M. DUBUT, GROS-PIERRE, VINCENT.


M. DUBUT.

Ah ! ah ! vous voilà à la Ville, Gros-Pierre ?


GROS-PIERRE.

Oui, Monsieur l’Avocat, j’y venons, parce que j’ons une affaire de conséquence, où j’aurions grand besoin que vous me bailliez votre avis, voyais-vous.


M. DUBUT.

Eh bien ! mon ami, tu n’as qu’à dire. Tu sais bien que j’aime à te faire plaisir.


GROS-PIERRE.

C’est aussi pour cela que je venons à vous, Monsieur l’Avocat.


VINCENT, à Gros-Pierre.

Il m’est avis qu’il faut que je m’en aille, je m’en vais t’attendre aux trois-Rois.


GROS-PIERRE.

Quand j’aurai fini, j’irai t’y trouver.


VINCENT.

Adieu, Monsieur l’Avocat.


M. DUBUT.

Adieu, mon ami, adieu.


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Scène VIII.

M. DUBUT, GROS-PIERRE.


M. DUBUT, s’asseyant.

Allons, Gros-Pierre, conte-moi ton affaire.


GROS-PIERRE.

Vous saurez, Monsieur l’Avocat, qu’il y a, à côté de mon grand pré, un autre pré qui est à la veuve Mignot. Vous la connoissez, la veuve Mignot ?


M. DUBUT.

Non.


GROS-PIERRE.

La Veuve Mignot est la plus méchante femme du monde ; alle dit que je recule tous les ans la borne qui nous sépare ; & alle veut que je plantions une haye, pour n’avoir plus de dispute ; moi, je ne veux pas de haye, & je voudrois l’attaquer en justice, sur ce qu’elle dit que j’ai reculé la borne.


M. DUBUT.

Mais, il n’y a qu’à mesurer le terrain, & l’on verra bien si vous y avez touché.


GROS-PIERRE.

Je ne voulons pas qu’on le mesure, & je ne voulons pas qu’alle m’accuse de cela ; c’est pourquoi je voulons l’y faire un procès en réparation de dommages & intérêts, afin qu’on m’adjuge son pré, pour que je n’ayons pas de disputes.


M. DUBUT.

J’entends bien cela.


GROS-PIERRE.

Voilà ce que je voudrois que vous me conseilliez, Monsieur l’Avocat.


M. DUBUT.

Mais, Gros-Pierre, cela n’est pas bien de vouloir avoir, comme cela, l’héritage de son voisin.


GROS-PIERRE.

Je savons bien qu’on dira cela ; mais si la Justice me le donne, qu’est-ce qu’il y aura à dire ?


M. DUBUT.

La Justice ne te le donnera pas.


GROS-PIERRE.

Pardonnez-moi, il n’y a qu’à embrouiller tout cela de façon que cela finisse comme je le voulons ; vous comprenez bian, Monsieur l’Avocat.


M. DUBUT.

Je ne te conseillerai jamais de tenter un procès injuste.


GROS-PIERRE.

Mais pourquoi ?


M. DUBUT.

Parce qu’il faut être honnête-homme, d’abord.


GROS-PIERRE.

Mais de tous les gens qui ont des procès, il y en a toujours un qui perd.


M. DUBUT.

Sans doute.


GROS-PIERRE.

Hé bien ! si la veuve Mignot perd, c’est tout ce que je veux.


M. DUBUT.

Oui ; mais si tu perds, toi, comme cela arrivera, tu payeras les frais & tu diras que, je t’ai mal conseillé.


GROS-PIERRE.

Je dirai… je dirai qui vous n’avez pas bien embrouillé l’affaire, comme je voulois, parce que je suis sûr qu’on pourroit me faire avoir ce pré-là.


M. DUBUT.

Mais, je te dis que la Loi est contre toi.


GROS-PIERRE.

Mais il n’y a qu’à la retourner, elle sera pour moi.


M. DUBUT.

Tu n’y entends rien ; je ne te veux pas embarquer dans une mauvaise affaire : je crois que c’est te donner un bon conseil.


GROS-PIERRE.

Oui, un bon conseil qui ne rapporte rien, à quoi est-il bon ?


M. DUBUT.

À empêcher qu’on ne te mange inutilement.


GROS-PIERRE.

Voilà donc votre dernier mot, Monsieur l’Avocat ?


M. DUBUT.

Oui, & celui que tu dois suivre.


GROS-PIERRE.

Si vous aviez voulu, vous auriez pu m’en donner un autre, tant pis pour vous.


M. DUBUT.

Je ne veux pas te tromper. Jusqu’à présent, ne t’ai-je pas bien conduit dans tes affaires ?


GROS-PIERRE.

Cela est vrai.


M. DUBUT.

Eh bien ! de quoi te plains-tu ?


GROS-PIERRE.

Oh ! de rien. Vous n’avez rien à mander chez nous, Monsieur l’Avocat ?


M. DUBUT.

Non, non, mon ami. Porte-toi bien.


GROS-PIERRE.

Je vous baille bian le bonjour.


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Scène IX.

M. DUBUT, Dame JAQUELINE.


Dame JAQUELINE.

Eh bien ! Monsieur l’Avocat, vous avez vu Gros-Pierre ?


M. DUBUT.

Oui.


Dame JAQUELINE.

Qu’est-ce qu’il vous vouloit ?


M. DUBUT.

Me consulter sur un procès, qu’il vouloit avoir avec une de ses voisines.


Dame JAQUELINE.

Lui avez-vous donné votre avis ?


M. DUBUT.

Oui.


Dame JAQUELINE.

Et qu’est-ce qu’il vous a donné, lui ?


M. DUBUT.

Rien.


Dame JAQUELINE.

Comment rien ? C’est donc là ce que vous m’aviez promis.


M. DUBUT.

Mais que veux-tu ? Tu sais bien que Gros-Pierre…


Dame JAQUELINE.

Je sais, je sais qu’avec tout votre esprit, vous ne savez ce que vous faites ; si j’avois été là, j’aurois sûrement eu un lievre qu’il avoit.


M. DUBUT.

Il avoit un lievre ?


Dame JAQUELINE.

Assurément.


M. DUBUT.

Je ne l’ai pas vu.


Dame JAQUELINE.

Je le crois bien, & puis ce coquin-là se moque de vous, après cela.


M. DUBUT.

Je ne lui donne rien du mien.


Dame JAQUELINE.

Et votre peine ! votre science !… J’ai plus de regrets à ce lievre-là… où est-il allé, Gros-Pierre ?


M. DUBUT.

Il est allé, aux trois-Rois, retrouver un de ses amis.


Dame JAQUELINE.

Il y sera peut-être encore. Je veux absolument avoir le lievre, ou je ne demeurerai plus avec vous.


M. DUBUT.

Quoi ! vous voudriez me quitter, depuis vingt-cinq ans que nous sommes ensemble ?


Dame JAQUELINE.

Qu’est-ce que j’y ai gagné ? Faites-vous la moindre chose de ce que je veux ? Vous me promettez tantôt, & puis vous n’y songez plus à la première occasion.


M. DUBUT.

Que voulez-vous ? je vous promets encore…


Dame JAQUELINE.

Oui, oui, promettre & tenir sont deux. Voilà qui est fini, je m’en irai demain.


M. DUBUT.

Ah ! Dame Jacqueline…


Dame JAQUELINE.

Il n’y a point de Dame Jaqueline qui tienne.


M. DUBUT.

Mais, comment faire ?


Dame JAQUELINE.

Je veux avoir le lievre, & tout-à-l’heure. Voyez à vous arranger ; je ne me contente pas de promesses davantage, je veux des effets. Si vous voulez, je m’en vais dire à Gros-Pierre que vous avez quelque chose à lui dire.


M. DUBUT.

Si j’ai le lievre, notre paix sera donc faite ?


Dame JAQUELINE.

Oui, pour cette fois-ci.


M. DUBUT.

Fort-bien. Allez, allez le chercher.


Dame JAQUELINE.

Je le vois à la porte des trois-Rois. Je m’en vais l’appeler.


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Scène X.


M. DUBUT.

Dame Jaqueline a raison ; mieux on conseille les gens, & moins ils ont de reconnoissance. Si j’avois été de l’avis de Gros-Pierre, il m’aurait sûrement donné son lievre. Puisque cela fait tant de plaisir à Dame Jaqueline, je m’en vais employer un moyen, qui, sûrement, me réussira. Prenons un gros livre pour faire semblant de consulter ; il en sera, sûrement, la dupe. (Il prend un grand livre, & il se met à lire.)


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Scène XI.

M. DUBUT, Dame JAQUELINE, GROS-PIERRE, VINCENT.


Dame JAQUELINE.

Tenez, Monsieur l’Avocat, le voilà Gros-Pierre ; il n’étoit pas encore parti.


GROS-PIERRE.

Est-ce que vous avez quelque chose à me dire, Monsieur l’Avocat ?


M. DUBUT.

Eh ! oui, vraiment, j’ai songé à ton affaire, & j’ai trouvé ici…


GROS-PIERRE.

Quoi, Monsieur l’Avocat ?


M. DUBUT.

Que tu pourrois bien…


GROS-PIERRE.

Avoir mon pré ?


M. DUBUT.

Oui, s’il n’y a jamais eu de haye qui ait séparé ces deux héritages.


GROS-PIERRE.

Non, Monsieur l’Avocat, je suis bien sûr qu’il n’y en a jamais eu, parce que le tout appartenoit au même Maître ; c’est pourquoi je pourrions demander ce qui est à la veuve Mignot, mon pré étant plus grand que le sien.


M. DUBUT.

Le tien est plus grand ?


GROS-PIERRE.

Oui.


M. DUBUT.

Il n’y a plus de difficultés.


GROS-PIERRE.

Tout de bon ! Monsieur l’Avocat, vous le croyez ?


M. DUBUT.

Sans doute, & le procès se gagnera, parce que le fort emporte le foible.


GROS-PIERRE.

C’est vrai, cela ; vous êtes un bien habile homme !


M. DUBUT.

On ne voit pas tout d’un coup le pour & le contre.


GROS-PIERRE.

Vincent ! je t’avois bien dit que ma cause étoit bonne, tu n’entends rien aux affaires, toi.


VINCENT.

Eh bien ! je ne le crois pas encore.


GROS-PIERRE.

Tu es bien obstiné ! tu ne mangeras pas de mon lievre ; car je m en vais le donner à Monsieur l’Avocat.


Dame JAQUELINE.

Qu’est-ce que vous dites, Gros-Pierre ?


GROS-PIERRE.

Je dis que je donne ce lievre à Monsieur l’Avocat. Prenez-le, Dame Jaqueline. (Il lui donne.)


Dame JAQUELINE.

Donnez, donnez. (Elle l’emporte, & elle revient.)


M. DUBUT.

Ah ! ça ! écoutez-moi, Gros-Pierre ; je vois que vous aimez les bons conseils.


GROS-PIERRE.

Eh ! pardi ! je vous le demande ? il n’y a que ceux-là.


M. DUBUT.

C’est donc ceux-là qu’il faut payer, & non pas les autres.


GROS-PIERRE.

C’est ce que je vous disons.


M. DUBUT.

Eh bien ! c’est le premier que je vous ai donné, qui étoit le bon, & non pas le second.


GROS-PIERRE.

Quoi ! celui de ne pas plaider ?


M. DUBUT.

Sans doute.


GROS-PIERRE.

Quoi ! le plus fort ?…


M. DUBUT.

Est souvent le plus injuste.


GROS-PIERRE.

Mais l’adresse, l’habileté, la ruse…


M. DUBUT.

Fait des dupes.


VINCENT.

Je te l’avois bien dit, Gros-Pierre.


GROS-PIERRE.

Tais-toi.


Dame JAQUELINE.

Si tu ne t’étois pas moqué de moi, tantôt, avec ton lievre, nous ne nous moquerions pas de toi, à présent.


GROS-PIERRE.

Je parie que c’est vous, Dame Jaqueline, qui avez conseillé à Monsieur l’Avocat de me faire ce tour-là.


Dame JAQUELINE.

Eh bien ! c’est vrai, Gros-Pierre.


M. DUBUT.

Tu en es quitte à meilleur marché, que si tu plaidois.


GROS-PIERRE.

Oh ! je n’en suis pas fâché à cause de vous, mais à cause d’elle.


VINCENT.

Moi, j’en suis bien-aise, parce que tu n’as pas voulu me croire. Allons, allons-nous-en.


M. DUBUT.

Adieu, mes amis, votre serviteur.


GROS-PIERRE.

Adieu, Monsieur l’Avocat, je ne croirons plus jamais que votre première parole. (Ils sortent.)


Dame JAQUELINE.

Vous voyez bien que j’avois raison, Monsieur l’Avocat.


M. DUBUT.

Oui ; mais vous m’avez fait mentir, je n’aime pas cela. Allons souper. (Ils sortent.)


Fin du cinquante-unième Proverbe.


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Explication du Proverbe :

51. Il faut gratter les gens où il leur démange.