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Proverbes dramatiques/Le Pari

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Proverbes dramatiquesLejaytome III (p. 149-167).


LE PARI,

QUARANTIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


Mad. MOKA, maîtresse du Caffé. Robe de tafetas rayé, petit bonnet, boutons de diamans, tablier blanc.
M. DUVAL. Habit, veste, bleu céleste, chapeau, épée.
M. DELALANDE. Habit complet, de plusieurs couleurs, épée, chapeau à plumet.
M. DESPRESSINS. Habit rouge à brandebourgs d’or, veste brodée en or, couteau-de-chasse, & chapeau à plumet.
M. LE DOUX, manchot. Habit gris complet, boutons d’or, perruque à nœuds, chapeau sous le bras, épée.
LE GARÇON cafetier. Veste blanche, tablier blanc.


La Scène est dans un des Caffés du Boulevard.

Scène premiere.

Mad. MOKA, M. DUVAL, LE GARÇON.


M. DUVAL.

Bonjour, Madame Moka, vous n’avez pas grand monde ?


Mad. MOKA.

Il est encore de bonne heure, Monsieur.


M. DUVAL.

Monsieur Delalande n’est pas venu ici aujourd’hui ?


Le GARÇON.

Il est venu, ce matin, à cheval.


M. DUVAL.

Il m’avoit dit qu’il viendroit cette après-dînée.


Le GARÇON.

Monsieur, le voilà.


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Scène II.

Mad. MOKA, M. DUVAL, M. DELALANDE, Le GARÇON.


M. DUVAL.

Ah ! te voilà, Lalande ?


M. DELALANDE.

J’ai été te chercher chez Madame Delarue, l’on m’a dit qu’on ne t’avoit pas vû, & je suis venu voir ici.


M. DUVAL.

Qu’est-ce que tu as fait hier au vintg-un ?


M. DELALANDE.

J’ai perdu trente-neuf louis ; ils n’y savent pas jouer ; il n’y a pas moyen de rien faire avec des gens comme cela.


M. DUVAL.

Et Madame des Bruyères, a-t-elle gagné ?


M. DELALANDE.

Oui, je crois qu’elle a eu une douzaine de louis.


M. DUVAL.

Ah ! tiens, n’est-ce pas la petite Aglaé qui passe, dans le vis-à-vis ?


M. DELALANDE.

Je crois que oui. Il n’a tenu qu’à moi de souper avec elle, avant-hier ; mais je ne m’en suis pas soucié ; elle est trop blonde.


M. DUVAL.

Qu’est-ce qui l’a à présent ?


M. DELALANDE.

Mais, tout le monde.


M. DUVAL.

N’est-ce pas le Chevalier de la Merville ?


M. DELALANDE.

Bon ! il y a long-temps qu’il ne l’a plus, elle a eu un Anglois depuis. Vas-tu aux Italiens aujourd’hui ?


M. DUVAL.

Je ne sais pas. Qu’est-ce qu’on donne ?


M. DELALANDE.

Le Roi & le Fermier, avec les Sœurs rivales, je crois.


M. DUVAL.

Et aux François ?


M. DELALANDE.

Ma foi, je n’en sais rien. Je n’y vas jamais, c’est un spectacle triste, & je ne donne pas dans l’esprit moi.


M. DUVAL.

Je crois que tu ne lis gueres.


M. DELALANDE.

Parbleu non, je n’ai pas le temps. Et puis que diable lire ? J’ai acheté pourtant la Bibliothèque de campagne ; mais c’est pour ceux qui viendront chez moi.


M. DUVAL.

Ah ! c’est du moins quelque chose.


M. DELALANDE.

Combien te coûte cet habit-là ?


M. DUVAL.

Ma foi, je n’en sais rien, je ne m’en informe seulement pas. A propos, as-tu vû mes derniers chevaux ?


M. DELALANDE.

Lesquels ?


M. DUVAL.

Ceux que j’avois hier à la plaine ?


M. DELALANDE.

Oui. Ils sont vilains.


M. DUVAL.

Vilains, oui, c’est ce qu’ils sont, & dressés ! Il n’y a rien de si agréable à mener ; j’ai pourtant envie de m’en défaire.


M. DELALANDE.

Si tu veux les troquer contre mon cheval anglois…


M. DUVAL.

Quoi, cette grande rosse que tu avois l’autre jour au Bois de Boulogne ?


M. DELALANDE.

Oui, une rosse ! je ne le donnerois pas pour quatre-vingt louis.


M. DUVAL.

Allons donc !


M. DELALANDE.

Ah ! voilà Despressins.


M. DUVAL.

C’est vrai.


M. DELALANDE.

Je m’en vais l’appeller. Despressins ?


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Scène III.

Mad. MOKA, M. DELALANDE, M. DESPRESSINS, M. DUVAL, LE GARÇON.


M. DESPRESSINS.

Ah ! eh voilà Duval aussi ! Qu’est-ce vous faites ici tous les deux ?


M. DELALANDE.

Ma foi rien. Où as-tu dîné ?


M. DESPRESSINS.

Dans la rue S. Louis.


M. DUVAL.

Chez qui cela ?


M. DESPRESSINS.

Chez une vieille Tante à moi. Madame Moka est toujours jolie.


M. DUVAL.

Elle se porte mieux que cet hyver, à la foire.


Mad. MOKA.

Oui, Monsieur, Dieu merci, cela va assez bien à présent.


M. DELALANDE, à part, aux autres.

Elle a été assez jolie au moins.


M. DESPRESSINS.

Elle l’est bien encore.


M. DUVAL.

C’est dommage qu’elle aime son mari.


M. DESPRESSINS.

Tu le crois ?


M. DUVAL.

Oui, on me l’a dit.


M. DELALANDE.

Ah ! je t’en réponds, je voudrois avoir autant de cinquante louis… A propos, Madame Moka, ce Monsieur que j’ai vu ici une fois, que vous disiez qui ne vous avoit jamais parlé, vient-il encore ?


Mad. MOKA.

Oui, Monsieur, tous les jours.


Le GARÇON.

Voilà, à-peu-près, l’heure où il vient prendre du caffé.


M. DELALANDE.

Et il ne t’a jamais rien dit non plus à toi ?


Le GARÇON.

Non, Monsieur, jamais ; il fait signer seulement, nous sommes accoutumés à cela. On lui verse du caffé, il le prend & il s’en va, après avoir payé, s’entend.


M. DUVAL.

Ah ! je me rappelle ; c’est un homme qui…

(Il fait un signe pour le désigner.)

Le GARÇON.

Oui, Monsieur.


M. DELALANDE.

Parbleu, je suis curieux de le voir.


Mad. MOKA.

Monsieur, si vous ne vous en allez pas vous aurez ce plaisir-là.


M. DUVAL.

Hé bien ! j’ai envie de le faire parler.


M. DESPRESSINS.

Cet homme-là ? Tu seras bien fin, je le connois moi.


M. DUVAL.

Veux-tu parier dix louis ?


M. DESPRESSINS.

Non.


M. DUVAL.

Pourquoi ?


M. DELALANDE.

Je les parie moi ; mais aujourd’hui.


M. DUVAL.

Tout-à-l’heure, s’il vient.


Le GARÇON.

Il ne tardera pas.


M. DUVAL.

Allons, voyons tes dix louis.


M. DELALANDE.

Les voilà. (Il tire sa bourse.)


M. DUVAL.

Voilà les miens. (Il tire aussi sa bourse.) Il n’y a qu’à les mettre entre les mains de Despressins.


M. DELALANDE.

Je le veux bien. Tenez. (Il donne les dix louis.)


M. DUVAL.

Vois s’il y a dix louis ?


M. DESPRESSINS.

Oui, oui ; hé bien ! à présent, je vous dirai que je suis pour celui qui parie, qu’il ne parlera pas.


M. DELALANDE.

Nous verrons.


Le GARÇON.

Ah ! Monsieur, le voilà, le voilà qui vient.


M. DELALANDE, va voir.

Il a parbleu raison, c’est lui-même.


Mad. MOKA.

Oh ! il ne manque jamais, à moins qu’il ne pleuve à verse.


M. DUVAL.

Il prend son caffë bien tard.


Le GARÇON.

C’est son heure ordinaire.


M. DELALANDE.

Range-toi donc de la porte.


M. DESPRESSINS.

Je m’en vais.


M. DELALANDE.

Et mes dix louis. Ce gaillard-là emporte les enjeux.


M. DESPRESSINS.

Je m’en vais faire une visite ici près, & je reviens savoir la réussite du pari.


M. DUVAL.

Ne sois pas long-temps.


M. DESPRESSINS.

Je ne fais qu’aller & venir.


M. DELALANDE.

Laissons passer notre homme, sans faire semblant de rien.


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Scène IV.

Mad. MOKA, M. DELALANDE, M. DUVAL, M. LEDOUX, boitant, ayant une main retirée, faisant la grimace à tous momens par tic. Le GARÇON.


M. DELALANDE, à M. Ledoux.

Monsieur, je vous attendois avec impatience, je suis charmé de vous voir.

M. LEDOUX ne regarde pas M. Delalande. Il fait signe au Garçon de lui donner du Caffé, & il va s’asseoir auprès d’une table.


M. DELALANDE.

vous aimez beaucoup le caffé d’ici ?


M. LEDOUX fait la grimace, & regarde si on apporte son café.

M. DELALANDE.

Monsieur, vous n’allez jamais à la campagne. Je crois que vous avez tort. Si vous preniez des eaux, cela seroit peut-être bon pour votre main. (Il veut toucher la main de M. Ledoux.)

M. LEDOUX fait la grimace, & change de place. On lui verse du caffé. Il regarde droit devant lui, faisant des grimaces souvent.


M. DELALANDE.

Quel diable d’homme ! on ne sait par où l’entamer. Aimez-vous un peu le spectacle ? Cela doit vous amuser, n’aimant pas à parler ?


M. LEDOUX fait la grimace, & se tourne de l’autre côté.

M. DELALANDE.

Monsieur, pour faire connoissance avec vous ; je voudrois bien que vous me fissiez le plaisir de venir dîner avec moi.


M. LEDOUX, grimace, prend son café, & n’écoute pas.

M. DELALANDE.

Il n’est pas gourmand ! Monsieur, nous aurions des femmes fort jolies.


M. LEDOUX fait la grimace, & n’a l’air de rien entendre.

M. DUVAL.

Je crois que j’aurai bien-tôt tes dix louis.


M. DELALANDE.

Pas encore. Attends, attends. (A M. Ledoux.) Monsieur, il y a un homme qui vous cherche pour vous remettre cinquante louis d’une restitution qu’il est chargé de vous faire.


M. LEDOUX, fait la grimace, & ne dit rien.

M. DELALANDE.

Il n’aime pas l’argent. Monsieur, il y a quelqu’un qui m’a dit que vous n’aimiez pas à vous battre.


M. LEDOUX fait la grimace, & pousse sa tasse qu’il a vuidée, & reste tranquille.

M. DELALANDE.

Parbleu, il parlera. (Il marche sur le pied de M. Ledoux.)


M. LEDOUX se leve, fait la grimace, ne crie pas, & il va payer sa tasse de caffé.

M. DELALANDE.

Monsieur, quand reviendrez-vous ici ? Je serois bien-aise de causer avec vous : car vous avez bien de l’esprit.


M. LEDOUX fait la grimace, & s’en va en boitant.

M. DELALANDE.

Que le diable l’emporte.


M. DUVAL, riant.

Ah, ah, ah, ah.


M. DELALANDE.

Est-ce que c’est un fou ? Dis donc toi ?


LE GARÇON.

Nous n’en savons rien, Monsieur.


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Scène V.

Mad. MOKA, M. DELALANDE, M. DUVAL, M. DESPRESSINS, Le GARÇON.


M. DESPRESSINS.

Hé bien, a-t-il parlé ?


M. DUVAL.

Oh ! pour cela non. Allons donne-moi mes vingt louis.


M. DELALANDE.

Un moment.


M. DUVAL.

Mais n’as-tu pas parié que tu le ferois parler ?


M. DELALANDE.

C’est vrai.


M. DUVAL.

Hé bien ?


M. DELALANDE.

Comme je lui ai marché sur le pied, peut-être qu’il m’enverra dire qu’il veut se battre, il faut attendre.


M. DUVAL.

Nous sommes convenus qu’il parleroit aujourd’hui, qu’as-tu à dire ?


M. DELALANDE.

C’est vrai ; mais si c’est par ce que je lui ai dit, qu’il parle demain, je le suppose, je n’aurai pas perdu.


M. DUVAL.

Tout de même.


M. DELALANDE.

Non pas. Veux-tu parier encore dix louis ?


M. DUVAL.

Si tu veux.


M. DESPRESSINS.

Finissons cette affaire-ci auparavant.


M. DELALANDE.

Et comment ?


M. DESPRESSINS.

Ecoutez-moi, vous êtes deux nigauds tous les deux.


M. DELALANDE.

Pourquoi cela ?


M. DESPRESSINS.

Parce que cet homme, qui s’appelle Monsieur Ledoux, ne pouvoit pas vous répondre, vous lui auriez parlé cent ans.


M. DUVAL.

Il est peut-être muet ?


M. DESPRESSINS.

Tu l’as dit. Il est sourd & muet de naissance.


M. DELALANDE.

Que diable ! il falloit donc nous le dire.


M. DESPRESSINS.

J’ai voulu vous laisser parier. Tenez, voilà vos dix louis à chacun. (Il les leur rend.)


M. DUVAL.

Veux-tu que je te mene, où vas-tu ?


M. DELALANDE.

Aux Italiens.


M. DESPRESSINS.

Et bien, j’irai aussi.


M. DUVAL.

Garçon, vois si mon carosse est la.


Le GARÇON, regardant.

Oui, Monsieur.


M. DELALANDE.

Allons-nous-en. Bonjour, Madame Moka.


Mad. MOKA.

Messieurs, je suis bien votre servante.


M. DUVAL.

Allons, passe. (Ils s’en vont.)


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Explication du Proverbe :

40. On ne sauroit tirer de l’huile d’un mur.