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Proverbes dramatiques/La Médaille d’Othon

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Proverbes dramatiquesLejaytome III (p. 169-188).


LA MÉDAILLE
D’OTHON

QUARANTE-UNIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. DEVERBERIE. Habit verd, brandebourgs d’or, veste d’or, perruque à nœuds.
M. DELAMERCI. Habit, veste rouge, galonnés d’or, chapeau, épée.
L’ABBÉ DE L’EXERGUE. En habit noir, rabat, manteau, grande perruque d’Abbé.
LEROUX, Laquais de M. Deverberie. En redingotte, une serviette à la main.


La Scène est chez M. Deverberie.

Scène premiere.

M. DEVERBERIE, LEROUX.


M. DEVERBERIE.

Tu dis que M. Delamerci viendra sûrement ?


LEROUX.

Oui, Monsieur ; il a envoyé savoir quand vous rentreriez.


M. DEVERBERIE.

C’est bon. Il faut faire du chocolat.


LEROUX.

A l’heure qu’il est ?


M. DEVERBERIE.

Oui.


LEROUX.

Pour qui ?


M. DEVERBERIE.

Pour lui.


LEROUX.

Mais, Monsieur, on ne prend pas de chocolat l’après-midi.


M. DEVERBERIE.

Non pas tout le monde, mais lui.


LEROUX.

A la bonne heure.


M. DEVERBERIE.

C’est que je veux qu’il goûte le mien, il s’y connoît, & il l’aime beaucoup.


LEROUX.

Allons. (Annonçant.) M. Delamerci.


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Scène II.

DEVERBERIE, M. DELAMERCI, LEROUX.


M. DELAMERCI.

Ah ! Monsieur Deverberie, enfin, je vous trouve ; j’avois bien peur de vous manquer.


M. DEVERBERIE.

Je n’avois garde de ne pas vous attendre, d’abord que j’ai sçu que vous aviez à me parler ; mais avant tout, je vous en prie, prenez une tasse de chocolat.


M. DELAMERCI.

Je vous remercie.


M. DEVERBERIE.

C’est que vous ne connoissez pas celui-là ; Leroux, allez donc.


LEROUX.

Oui, Monsieur.


M. DELAMERCI.

Je vous dis que je vous suis bien obligé.


M. DEVERBERIE.

Quelles façons ! Allons, allons, faites toujours.


M. DELAMERCI.

Mais réellement, je n’en veux pas.


M. DEVERBERIE.

Vous n’en prendrez que ce que vous voudrez. Leroux ? (A M. Delamerci.) Voulez-vous du pain avec ?


M. DELAMERCI.

Je vous dis que je ne veux rien.


M. DEVERBERIE.

Ah ! oui, oui. Leroux, ayez soin d’avoir un petit pain.


LEROUX.

Oui, Monsieur.


M. DEVERBERIE.

Et dépêchez-vous.


LEROUX.

Cela ne sera pas long.


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Scène III.

M. DEVERBERIE, M. DELAMERCI.


M. DEVERBERIE.

Je suis bien-aise que vous preniez de mon chocolat, parce que vous vous y connoissez bien, & que vous me direz ce que vous en penserez.


M. DELAMERCI.

Je vous réponds que je n’en prends jamais, & sur-tout à cette heure-ci.


M. DEVERBERIE.

Oh ! il ne vous fera pas de mal, il est fait chez moi.


M. DELAMERCI.

Voulez-vous me laisser dire ce qui m’amene ?


M. DEVERBERIE.

Volontiers ; mais c’est que j’étois bien-aise d’être sûr avant, d’avoir votre avis sur mon chocolat.


M. DELAMERCI.

Vous connoissez l’Abbé de l’Exergue ?


M. DEVERBERIE.

Si je le connois ? Sûrement. Eh ! vous me faites songer… Il doit venir ici cette après-dînée ; c’est lui qui m’a procuré le cacao, il faudra bien qu’il en prenne aussi du chocolat.


M. DELAMERCI.

Vous n’avez que votre chocolat dans la tête ; mais puisque l’Abbé vient ici, il faut bien que je l’attende.


M. DEVERBERIE.

Sans doute, vous prendrez du chocolat ensemble.


M. DELAMERCI.

C’est un homme très-curieux en médailles, à ce que vous m’avez dit ?


M. DEVERBERIE.

C’est très-vrai. Leroux ? Je crains qu’il n’en fasse pas assez.


M. DELAMERCI.

Ne vous inquiétez pas de cela. Je voudrois causer avec l’Abbé, un peu, pour savoir…


M. DEVERBERIE.

Permettez que j’aille dire à Leroux…


M. DELAMERCI.

Cela n’est pas nécessaire.


M. DEVERBERIE.

Allons, comme vous voudrez ; mais vous serez cause qu’il n’y aura pas assez de chocolat de fait.


M. DELAMERCI.

Je vous dis que je n’en prendrai pas, ainsi il y en aura toujours assez pour l’Abbé.


M. DEVERBERIE.

Oh ! bon, vous en prendrez aussi tous les deux. Eh bien ?


M. DELAMERCI.

Eh bien ! si l’Abbé avoit une certaine Médaille, qui me manque, je serois le plus heureux homme du monde.


M. DEVERBERIE.

Vous saurez cela en prenant du chocolat ensemble.


M. DELAMERCI.

On m’a dit qu’il l’avoit, & vous sentez bien que s’il vouloit me la céder…


M. DEVERBERIE.

Oh ! il le fera, puisqu’il m’a cédé le cacao avec quoi j’ai fait mon chocolat.


M. DELAMERCI.

Ce n’est pas la même chose.


M. DEVERBERIE.

Pardonnez-moi, pardonnez-moi.


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Scène IV.

M. DELAMERCI, L’ABBÉ, M. DEVERBERIE, LEROUX.


LEROUX, annonçant.

Monsieur l’Abbé de l’Exergue.


M. DEVERBERIE.

Ah ! le voilà. Je savois bien moi qu’il viendroit. Leroux, il faut faire une tasse de plus.


LEROUX.

Oui, oui, Monsieur.


L’ABBÉ.

Dequoi ?


M. DEVERBERIE.

Du chocolat, vous en prendrez.


L’ABBÉ.

Oh ! pour cela non.


M. DEVERBERIE.

Faites, faites toujours.


LEROUX.

Oui, Monsieur.


M. DEVERBERIE.

Deux pains, trois pains, vous entendez ?


LEROUX.

Oui, oui.


M. DEVERBERIE.

Ah ! écoutez. (Il parle à l’oreille de Leroux.)


M. DELAMERCI.

Monsieur l’Abbé, j’avois la plus grande envie de vous voir.


L’ABBÉ.

Monsieur, je suis charmé de cette rencontre, il y a long-temps que je sais que vous avez le plus beau Cabinet de Médailles qui soit au monde, &…


M. DELAMERCI.

Monsieur, il est vrai, mais…


M. DEVERBERIE, revenant.

Il faut un peu de temps, pour qu’il soit bon ; mais vous n’attendrez pas trop. Je vous détourne peut-être. Ah ! Leroux, mettez-nous toujours une table.


LEROUX.

Celle-là ?


M. DEVERBERIE.

Non, l’autre, celle de bois d’Acajou. Tenez, la voilà tout près de vous.


LEROUX.

C’est vrai. (Il apporte la table.)


M. DEVERBERIE.

Allez-vous-en à présent.


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Scène V.

M. DELAMERCI, L’ABBÉ, M. DEBERBERIE.


L’ABBÉ, à M Delamerci.

Monsieur, vous avez les plus belles collections…


M. DEVERBERIE.

Il est un peu étourdi ; mais il fait très-bien le chocolat.


M. DELAMERCI.

Monsieur l’Abbé, il n’y a point de belle collection, quand elle n’est pas complette.


M. DEVERBERIE.

Oh ! mais l’Abbé fera votre affaire il est très obligeant, & je me souviendrai toujours du cacao…


L’ABBÉ.

Ne parlons pas de cela.


M. DEVERBERIE.

Mais c’est la base du chocolat. Que je ne vous interrompe pas, je vous prie.


M. DELAMERCI.

Une piece qui me seroit bien précieuse, c’est une Médaille d’Othon, & l’on dit que vous en avez une.


L’ABBÉ.

Il est vrai, & très-belle même ; elle est de bronze.


M. DELAMERCI.

Vous pourriez me faire un très-grand plaisir.


L’ABBÉ.

Il faut savoir ; si c’est quelque échange…


M. DELAMERCI.

Non ; c’est cette Médaille d’Othon, qui justement me manque, & qu’on m’a dit que vous aviez achetée avant-hier. Si vous vouliez me la céder…


L’ABBÉ.

Si elle vous fait un si grand plaisir !…


M. DELAMERCI.

C’est réellement un service, & je vous donnerai tout ce que vous voudrez.


L’ABBÉ.

Mais il y aura peut-être moyen de nous arranger.


M. DELAMERCI.

Comment ?


L’ABBÉ.

Si vous avez quelque chose qui me convienne.


M. DELAMERCI.

Je ne crois pas, & puis cela seroit trop long, je pars demain.


L’ABBÉ.

Hé bien ! à votre retour.


M. DELAMERCI.

Non, je vous en supplie ; dites ce que vous en voulez.


L’ABBÉ.

Je ne fais ordinairement que des échanges, & j’ai une chose en vue pour laquelle je la donnerois volontiers. Si vous pouviez l’avoir…


M. DELAMERCI.

Je l’aurois bien si j’avois le temps, chargez-vous de l’acheter. Combien en veut-on ?


L’ABBÉ.

C’est une affaire de dix louis.


M. DELAMERCI.

Eh bien ! je m’en vais vous les donner. Votre Othon est-il chez vous ?


L’ABBÉ.

Non, je l’ai ici.


M. DELAMERCI.

Finissons notre affaire.


M. DEVERBERIE.

Oui, avant de prendre du chocolat.


L’ABBÉ.

Je ne peux pas.


M. DELAMERCI.

Pourquoi cela ? d’abord que vous l’avez ; songez donc que je voudrois partir demain de bonne-heure.


L’ABBÉ.

Je comprends bien.


M. DELAMERCI.

Vous n’êtes engagé avec personne, pour cette Médaille ?


L’ABBÉ.

Non.


M. DELAMERCI.

Voyons-là.


L’ABBÉ.

Je ne peux pas vous la montrer à présent.


M. DELAMERCI.

Comment ?


L’ABBÉ.

J’ai des raisons ; vous l’aurez demain.


M. DELAMERCI.

Mais d’abord que vous l’avez ici, pourquoi me remettre ? Je vais vous compter vos dix louis.


L’ABBÉ.

Ce n’est pas là ce qui m’arrête.


M. DELAMERCI.

Je n’y comprends rien ; mais je vous prie en grâce, de me faire le plaisir de me la céder actuellement.


L’ABBÉ.

Je vous jure que je ne demande pas mieux.


M. DELAMERCI.

Mais quelle raison pouvez-vous avoir ?


L’ABBÉ.

Je ne puis pas vous la dire.


M. DELAMERCI.

Oh ! pour cela, Monsieur l’Abbé, je ne puis pas m’empêcher de croire que vous voulez la céder à un autre.


L’ABBÉ.

Je vous jure, en honneur, que vous l’aurez.


M. DELAMERCI.

Et vous ne voulez pas me la montrer ?


L’ABBÉ.

Si je le pouvois, croyez…


M. DELAMERCI.

Hé bien ! dites-moi seulement pourquoi ; je ne vous demande que cela.


L’ABBÉ.

Vous êtes bien pressant.


M. DELAMERCI.

Que diable cela vous fait-il ?


L’ABBÉ.

Mais c’est que…


M. DELAMERCI.

Dites donc ?


L’ABBÉ.

Allons ; mais en vérité… je vous dis que…


M. DELAMERCI.

Quoi ! allez-vous encore vous défendre ?


L’ABBÉ.

Puisque vous le voulez absolument…


M. DELAMERCI.

Je vous en prie.


L’ABBÉ.

Il faut bien y consentir. Vous saurez qu’avant hier au soir j’achetai cette Médaille, qui est réellement très-belle.


M. DELAMERCI.

Je vous en crois sur votre parole.


L’ABBÉ.

Celui qui me la vendit, voulut absolument me donner à souper ; c’étoit dans le quartier S. Victor, où l’on ne trouve point de fiacres : je fus donc obligé de revenir à pied. En passant dans une petite rue, deux hommes, qui marchoient derrière moi me firent craindre qu’ils ne fussent des voleurs ; j’eus beau doubler le pas, ces hommes me suivoient, & ma crainte augmentoit. J’étois très-occupé de sauver ma Médaille, & je m’embarrassois peu du reste. Je pris le parti de l’avaler, je n’eus pas plutôt fait, que ces deux hommes tournerent par une autre rue, & je me repentis de ma peur.


M. DELAMERCI.

Depuis ce temps-là…


L’ABBÉ.

Depuis ce temps-là, je l’ai toujours dans le corps, ainsi vous voyez bien que je ne peux pas vous la montrer ; elle ne me fait point de mal.


M. DEVERBERIE.

Hé bien ! prenez du chocolat, cela fera peut-être que…


L’ABBÉ.

Non, au contraire : ainsi vous voyez bien que j’avois mes raisons.


M. DELAMERCI.

Il est vrai ; mais quand pourrai-je donc partir ?


L’ABBÉ.

Je ne sais pas ; mais d’ici à deux ou trois jours, seulement…


M. DELAMERCI.

Quoi ! deux ou trois jours !…


L’ABBÉ.

Je ne peux pas répondre du temps.


M. DELAMERCI.

Mais n’y auroit-il pas quelques moyens à prendre ; car cela me dérange prodigieusement.


M. DEVERBERIE.

C’est dommage que l’Abbé croie que le chocolat… mais essayez-en toujours.


L’ABBÉ.

Tenez, puisque vous êtes si pressé…


M. DELAMERCI.

Voyons ?


L’ABBÉ.

Venez-vous-en chez moi, en chemin nous passerons chez mon Apothicaire…


M. DELAMERCI.

Je vous entends.


L’ABBÉ.

Et peut-être finirions-nous cette affaire-là tout de suite.


M. DELAMERCI.

Allons, je le veux bien ; ne perdons pas de temps.


M. DEVERBERIE.

Vous ne voulez pas de chocolat ?


M. DELAMERCI.

Une autre fois.


M. DEVERBERIE.

Demain avant de partir ?


M. DELAMERCI, en s’en allant.

Oui, oui.


Fin du quarante-unième Proverbe.


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Explication du Proverbe :

41. Ce qui est bon à prendre, est bon à rendre.