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Proverbes dramatiques/Le Peintre en Cul-de-Sac

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Proverbes dramatiquesLejaytome II (p. 171-190).


LE PEINTRE
EN
CUL-DE-SAC.

VINGT-SEPTIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. Le MAIRE. D’abord en robe-de-chambre avec une perruque, puis habillé à la seconde Scène.
M. Le CLERC, ami de Monsieur le Maire. Habit galonné, avec une canne & une épée.
Le GRIS, Balayeur. En veste.
M. RAPHAËL, Peintre d’enseignes. Veste noire, bonnet de laine, le col de la chemise déboutonné, les bras nuds, en tablier bien fait, avec un pot où il y a du noir & une brosse.


La Scène est à Paris, dans un Cul-de-sac.

Scène premiere.

La Scène représente un grand mur, sur lequel on a préparé un enduit de plâtre, pour écrire. Il y a une grande pierre isolée, sur le pavé.


M. Le MAIRE, Le GRIS, un balai à la main.


M. Le MAIRE, en robe-de-chambre.

Hé bien, le Gris, cela est-il fini ?


Le GRIS.

Oui, Monsieur, j’ai tout nétoyé ; mais c’est tous les jours à recommencer.


M. Le MAIRE.

Je le sais bien, & encore cela sent mauvais toute la journée.


Le GRIS.

Vous disiez que vous feriez écrire une défense sur le mur.


M. Le MAIRE.

Sans doute ; mais il faut avoir une permission ; & je l’attends.


Le GRIS.

Mais je l’irai bien chercher, moi ; où faut-il aller ?


M. Le MAIRE.

C’est Monsieur le Clerc, qui doit me la faire avoir.


Le GRIS.

Il est déjà venu ; c’est peut-être pour cela.


M. Le MAIRE.

Quand est-il venu ?


Le GRIS.

Oh, il y a plus de deux heures ; mais on ne l’a pas voulu laisser entrer.


M. Le MAIRE.

Et pourquoi ?


Le GRIS.

Parce qu’on a dit qu’il n’étoit pas jour chez Monsieur.


M. Le MAIRE.

Voilà comme ils font toujours ; ils renvoient les gens à qui j’ai affaire.


Le GRIS.

Il a dit qu’il reviendroit dans une heure. Eh tenez, je crois que le voilà.


M. Le MAIRE.

C’est lui-même.


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Scène II.

M. Le MAIRE, M. Le CLERC, Le GRIS.


M. Le CLERC.

Je vous cherchois.


M. Le MAIRE.

L’on m’a dit que vous étiez déjà venu, & qu’on vous avoit renvoyé. Je suis au désespoir qu’on vous ait donné la peine de revenir.


M. Le CLERC.

Cela ne fait rien du tout ; j’ai été me promener sur le rempart.


M. Le MAIRE.

Hé bien, avons-nous la permission ?


M. Le CLERC.

Oui, la voilà.


M. Le MAIRE, lisant.

Cela est très-bien ; je vous ai la plus grande obligation.


M. Le CLERC.

Point du tout, si vous m’aviez dit cela plutôt, il y a long-temps que votre affaire seroit faite.


M. Le MAIRE.

Je veux faire écrire la défense tout de suite ; mais avant que j’aie mon Peintre, il faudra attendre trois ou quatre jours. Ces gens-là ont autant de peine à se mettre en train, qu’à finir.


M. Le CLERC.

C’est bien vrai ce que vous dites là ; ils commencent un ouvrage, & puis ils s’en vont ; & vous ne les revoyez plus : mais pourquoi envoyer chercher votre Peintre pour cela ?


M. Le MAIRE.

C’est que je n’en connois pas d’autre.


M. Le CLERC.

J’en viens de voir un ici-près, qui écrivoit l’enseigne d’un cabaret.


M. Le MAIRE.

Cela est trop heureux ! Je vais l’envoyer chercher.


Le GRIS.

Si vous voulez, Monsieur…


M. Le MAIRE.

Oui, vas-y.


M. Le CLERC.

C’est tout près, ici à droite.


Le GRIS.

Oh, je trouverai bien.


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Scène III.

M. Le MAIRE, M. Le CLERC.


M. Le MAIRE.

Vous ne sauriez croire l’incommodité qu’il y a, d’avoir des vues sur ce Cul-de-sac ; on ne peut pas ouvrir les fenêtres absolument de ce côté-ci.


M. Le CLERC.

Avec la précaution que vous allez prendre, cela n’arrivera plus.


M. Le MAIRE.

Vous le croyez ?


M. Le CLERC.

Oh, sûrement.


M. Le MAIRE.

J’avois bien pensé à demander de l’acheter, il n’y a pas d’autre porte que la mienne ; mais on m’a dit que cela seroit impossible.


M. Le CLERC.

Sans doute, parce que d’un moment à l’autre, vos voisins peuvent avoir envie d’en ouvrir, & que cela appartient au Public.


M. Le MAIRE.

Oui ; mais le Public en jouit d’une étrange façon. Il ne le traite pas honnêtement.


M. Le CLERC.

Il le traite comme un Cul-de-sac.


M. Le MAIRE.

Ah, voilà le Gris.


M. Le CLERC.

Et le Peintre ; c’est lui-même.


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Scène IV.

M. Le MAIRE, M. Le CLERC, M. RAPHAËL, Le GRIS.


Le GRIS.

Monsieur, voilà Monsieur Raphaël.


M. Le MAIRE.

Vous vous appellez Raphaël ?


RAPHAËL, avec un bonnet, un tablier, un pot à couleur, & une brosse.

Oui, Monsieur, pour vous servir.


M. Le MAIRE.

Ah ça, Monsieur Raphaël, pourrez-vous m’écrire sur ce blanc-là que vous voyez : Il est défendu de faire ici ses ordures, sous peine de punition corporelle.


M. RAPHAËL.

Oui, Monsieur ; c’est moi qui fais ordinairement toutes les écritures de défenses dans les Culs de-sac.


M. Le MAIRE.

Cela sera-t-il bientôt fait ?


M. RAPHAËL.

Mais, pour quand, Monsieur le voudroit-il ?


M. Le MAIRE.

Pour tout-à-l’heure.


M. RAPHAËL.

Pour tout-à-l’heure ; mais c’est que j’ai ici-près un ouvrage de commencé, qui sera bientôt fini ; si Monsieur vouloit…


M. Le MAIRE.

Non, non, je ne vous laisse pas aller. N’avez-vous pas du noir ?


M. RAPHAËL.

Oui, en voilà ; parce que votre Monsieur m’a dit que c’étoit pour écrire que vous m’envoyiez chercher.


M. Le MAIRE.

Hé bien, mettez-vous à la besogne tout de suite, mon cher Monsieur Raphaël ; je vous payerai bien.


M. RAPHAËL.

Oh, Monsieur, ce n’est pas-là ce qui tient ; parce que dans notre métier, c’est plutôt l’honneur qui nous gouverne, que l’argent ; il est pourtant vrai que l’un n’empêche pas l’autre.


M. Le MAIRE.

Oui, oui ; vous avez raison. On distingue toujours les gens à talens, sur-tout quand ils ont de l’esprit comme vous.


M. RAPHAËL.

Monsieur me pousse là une gouaille ; mais cela ne fait rien.


M. Le CLERC.

Non, Monsieur Raphaël, vous ne connoissez pas Monsieur le Maire.


M. RAPHAËL.

Messieurs, divertissez-vous autant qu’il vous plaira ; rira bien, qui rira le dernier, comme dit l’autre ; & puis votre argent est toujours bon ; & voilà le principal.


M. Le MAIRE.

Allons, que je vous voye commencer un peu.


M. RAPHAËL, travaillant.

M’y voilà. Il écrit, il est. C’est-il bien comme cela ?


M. Le MAIRE.

A merveilles. Vous ne quitterez pas, quelque chose qui arrive, Monsieur Raphaël ?


M. RAPHAËL.

Je vous le promets ; & un honnête-homme n’a que sa parole.


M. Le MAIRE.

Je vais m’habiller ; & je reviendrai vous voir.


M. RAPHAËL.

Allez, allez ; si vous ne me trouvez pas, c’est que cela sera fini.


M. Le MAIRE.

Ne venez-vous pas avec moi ?


M. Le CLERC.

Non, j’ai affaire ; je suis bien aise de savoir tout-à-fait hors d’inquiétude. Le C’est à vous que j’en ai l’obligation. Le Gris, restez ici.


M. RAPHAËL.

Ah, Monsieur, je n’ai pas besoin qu’on me garde. Allez, Monsieur le Gris, allez à vos affaires.


M. Le MAIRE.

Viens donc, puisqu’il le veut.


Le GRIS.

Oui, Monsieur ; car ces gens-là ont souvent des fantaisies ; & il laisseroit peut-être tout là. Ils s’en vont.


M. RAPHAËL, travaillant. Il se recule de temps en temps pour voir l’effet. Il chante.

Sur l’air : Des rues.

Dans notre quartier.

Regardant son ouvrage.

Cela ne va pas mal, comme cela. Je ne sais si j’aurai assez de noir. Oh, oui.

Dans notre quartier,
Quantité de Belles,…

J’ai bien mal au ventre, moi.

Vont se promener
Le soir sans chandelle,      oui.

Je ne sais pas si j’aurai assez de place.

Le soir sans chandelle,      oui.
Jusqu’après minuit
Restent ces pucelles,      oui.

Ah, mais mon mal veut augmenter. Il faut pourtant finir cet ouvrage là.

Restent ces pucelles,      oui.
Jusqu’après minuit,
Vont à petit bruit.

Voyons un peu, de faire ici ses ordures. Haye, haye, haye. Il se panche de côté, pour prendre du noir avec son pinceau dans le pot. Cela me presse diablement. Sous peine… Il a l’air de souffrir beaucoup, & il fait diverses contorsions en travaillant. Je ne pourrai jamais achever. J’ai pourtant promis à ce Monsieur de ne pas quitter. Haye, haye, haye. Comment faire ? De punition… Ah, je n’en puis plus !… Si je me mettois derriere cette grosse pierre. Pu… ni… ti… on… Ah ! Il n’y a pas à balancer. Il va derriere la pierre, & il revient un instant après. Il n’y avoit pas moyen de faire autrement. Voyons à présent ; sous peine de punition… Il n’y a plus que corporelle à mettre. Il travaille & chante.

Dans notre quartier
Quantité de Belles…

Ce Monsieur me payera bien ; j’irai boire un coup tout de suite pour me refaire.

Vont se promener
Le soir sans chandelles,      oui.
Jusqu’après minuit
Restent ces pucelles,      oui.
Jusqu’après minuit…


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Scène VI.

M. Le MAIRE, M. RAPHAËL.


M. Le MAIRE, habillé.

Hé bien, Monsieur Raphaël, cela avance-t-il ?


M. RAPHAËL.

Oui, Monsieur, j’en suis à corporelle ; cela va être fini.


M. Le MAIRE, regarde avec une lorgnette.

Cela va fort bien.


M. RAPHAËL, travaillant en chantant.

Restent ces pucelles,      oui.


M. Le MAIRE.

Mais cela sent toujours mauvais.


M. RAPHAËL.

Jusqu’après minuit.


M. Le MAIRE.

C’est inconcevable, cette mauvaise odeur.


M. RAPHAËL.

Vont à petit bruit.


M. Le MAIRE.

Monsieur Raphaël, est-ce que vous ne sentez pas quelque chose ?


M. RAPHAËL.

Moi, Monsieur, oh, je suis accoutumé à cela.


M. Le MAIRE.

J’ai pourtant bien fait balayer. Est-ce qu’il seroit venu quelqu’un depuis tantôt.


M. RAPHAËL.

Jusqu’après minuit.


M. Le MAIRE.

Monsieur Raphaël ?


M. RAPHAËL.

Monsieur ?


M. Le MAIRE.

Parlez-moi donc ?


M. RAPHAËL.

Je n’ai plus que l’E à faire.


M. Le MAIRE.

Dites donc s’il est venu ici quelqu’un, depuis que je vous ai quitté.


M. RAPHAËL.

Non, Monsieur, il n’est pas venu un chat.

Jusqu’après minuit,
Vont à petit bruit.


M. Le MAIRE, regardant partout avec sa lorgnette, va jusques derrière la pierre.

Hé parbleu, je ne m’étonne pas. Il revient à Monsieur Raphaël.


M. RAPHAËL.

Monsieur, voilà qui est fini.


M. Le MAIRE.

Il n’est pas question de cela.


M. RAPHAËL.

Comment donc, Monsieur.


M. Le MAIRE.

Vous dites qu’il n’est venu personne ici depuis tantôt.


M. RAPHAËL.

Non, Monsieur, & je le soutiendrai encore.


M. Le MAIRE.

Mais venez voir. Il le mene auprès de la pierre. Voyez, s’il n’est venu personne ?


M. RAPHAËL.

Hé mais, Monsieur, assurément, je suis honnête homme, moi ; je ne dis jamais une chose pour l’autre ; pourquoi vous tromperois-je ?


M. Le MAIRE.

Vous m’impatientez !


M. RAPHAËL.

Il n’y a pas à s’impatienter ; je vous dirai bien qui a fait cela.


M. Le MAIRE.

Et qui ?


M. RAPHAËL, d’un air de confiance.

Hé, mais Monsieur, c’est moi ; il ne faut pas chercher bien loin, ce qui est bien près.


M. Le MAIRE.

Comment, c’est vous !…


M. RAPHAËL.

Oui, Monsieur ; & pourquoi pas ?


M. Le MAIRE.

Quoi, lorsque vous écrivez sous peine de punition corporelle…


M. RAPHAËL.

Sans doute, écoutez donc la raison de cela.


M. Le MAIRE.

La raison de cela ?


M. RAPHAËL.

Oui. il faut être juste en tout ; ne vous ai-je pas promis de ne pas quitter votre ouvrage…


M. Le MAIRE.

Oui ; mais en écrivant sous peine de punition.


M. RAPHAËL.

Je ne peux pas répondre d’un mal de ventre qui me prend ; je n’avois plus qu’un mot à écrire ; si je m’étois en allé, si je m’étois trouvé mal, & que je ne fusse pas revenu, qu’est-ce que vous auriez dit ?


M. Le MAIRE.

Que le diable vous emporte.


M. RAPHAËL.

Enfin, voilà qui est fait ; vous devez être content.


M. Le MAIRE.

Oui, très-fort, sous peine de punition ; & cela ne fait rien !


M. RAPHAËL.

Comment, Monsieur…


M. Le MAIRE.

Allons, allez-vous-en chez moi ; on vous payera.


M. RAPHAËL.

Mais, Monsieur, je ne veux pas que vous vous plaigniez de moi. Si vous voulez que je fasse encore quelque chose, vous n’avez qu’à dire…


M. Le MAIRE.

Allez-vous-en, vous dis-je.


M. RAPHAËL.

Monsieur, je serai toujours bien à votre service. Il s’en va.


M. Le MAIRE.

Il faut que j’aille encore chercher le Gris pour nettoyer. Il faut avoir une belle patience avec ces gens-là. Il s’en va.


Fin du vingt-septieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

27. Nécessité n’a point de loi.