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Proverbes dramatiques/Le Persifleur

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Proverbes dramatiquestome VIII (p. 215-251).


LE
PERSIFLEUR.

QUATRE-VINGT-DIX-NEUVIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


LA MARQUISE DE SÉVANE.

LA BARONE DE RIANVILLE.

LE COMTE DE MOQUART.

LE COMMANDEUR DE St. GATIEN.


La Scene est à la Campagne, chez la Marquise de Sévanne.

Scène premiere.

LA MARQUISE, LE COMMANDEUR.


LA MARQUISE.

Qu’avez-vous tait du Comte, Commandeur ?


LE COMMANDEUR.

Je crois qu’il se promene.


LA MARQUISE.

Ah ! j’en suis bien aise ; parce qu’il me dira comment il aura trouvé tout ce que j’ai fait dans mes jardins & mon parc.


LE COMMANDEUR.

Vous croyez qu’il vous le dira ?


LA MARQUISE.

Sûrement. Pourquoi pas ?


LE COMMANDEUR.

Mais saurez-vous au vrai ce qu’il pensera ?


LA MARQUISE.

Je n’en doute pas. Je sais bien que vous croyez qu’il persifle toujours.


LE COMMANDEUR.

Je ne l’ai jamais entendu parler autrement.


LA MARQUISE.

C’est que vous ne l’avez pas vu avec moi.


LE COMMANDEUR.

Non, encore hier à souper.


LA MARQUISE.

Il ne parloit pas sérieusement ; & puis les gens que nous avions étoient excellents, ils vouloient être loués, il les a servis selon leur goût.


LE COMMANDEUR.

C’est-à-dire, qu’il s’est bien amusé à leurs dépens.


LA MARQUISE.

Allons, vous lui en voulez.


LE COMMANDEUR.

Moi ? je vous jure que non, au contraire ; mais j’ai été plus de trois ans à me faire à son ton, & quelquefois même encore il m’embarrasse ; mais comme il m’a donné des preuves très-fortes de son amitié, elles m’ont rassuré.


LA MARQUISE.

Vous l’aimez donc ?


LE COMMANDEUR.

Beaucoup. Et je lui ai fait souvent des reproches de cette diable d’habitude, qui empêche de savoir réellement ce qu’il pense.


LA MARQUISE.

C’est votre défiance ordinaire qui fait que vous lui trouvez ce défaut.


LE COMMANDEUR.

Voilà bien les femmes ; quand on n’est pas de leur avis sur les hommes qu’elles protègent, elles vous trouvent des torts.


LA MARQUISE.

Torts ou non, si vous aimez le Comte, vous devez approuver mon projet.


LE COMMANDEUR.

Quel est-il ?


LA MARQUISE.

De le marier.


LE COMMANDEUR.

A propos de quoi ?


LA MARQUISE.

Parce que je sais qu’il s’ennuie d’être garçon.


LE COMMANDEUR.

Il vous l’a dit ?


LA MARQUISE.

Oui, très-souvent.


LE COMMANDEUR.

Et vous le croyez ?


LA MARQUISE.

Sûrement. En vérité, Commandeur, vous m’impatientez.


LE COMMANDEUR.

Ce n’est pas mon dessein. Poursuivez : à qui le destinez-vous ?


LA MARQUISE.

A la Baronne de Rianville.


LE COMMANDEUR.

Elle ne plaira pas au Comte.


LA MARQUISE.

Pourquoi cela ? c’est une femme très-aimable.


LE COMMANDEUR.

Si vous voulez. Vous la trouvez aimable, parce qu’elle rit toujours ; & moi je vous réponds qu’elle ne rit que par décontenancement.


LA MARQUISE.

Cela ne fait rien ; elle est gaie au moins.


LE COMMANDEUR.

Voilà encore ce que je ne vous accorde pas.


LA MARQUISE.

Vous êtes bien contrariant aujourd’hui !


LE COMMANDEUR.

Eh bien, vous verez s’il ne faudra pas que je me mêle de ce mariage-là pour qu’il réussisse ; je ne vous en dis pas davantage, parce que vous diriez encore que j’en veux à la Baronne.


LA MARQUISE.

J’entends le Comte, vous allez voir s’il me persiflera.


LE COMMANDEUR.

Oh que non, il n’osera jamais.


LA MARQUISE.

Je me garderai bien de lui dire tout ce que vous pensez de la Baronne.


----

Scène II.

LA MARQUISE, LE COMTE, LE COMMANDEUR.


LA MARQUISE.

Eh bien, Comte, vous venez de vous promener ; vous allez me dire comment vous trouvez mon parc.


LE COMTE.

Je le trouve admirable !


LA MARQUISE.

Connoissiez-vous les jardins à l’Angloise ?


LE COMTE.

J’en avois entendu parler ; & je crois que les jardins à l’Angloise de France sont beaucoup plus beaux que ceux d’Angleterre.


LA MARQUISE.

Tout cela d’après ce que vous venez de voir ?


LE COMTE.

Sûrement.


LA MARQUISE.

Pour moi, je suis persuadée que le centre du goût est en Angleterre.


LE COMTE.

Voilà ce que j’avois toujours pensé.


LA MARQUISE.

Réellement ? je suis bien aise de me rencontrer ainsi avec vous. Voyons ce qui vous a le plus frappé dans mon parc ?


LE COMTE.

Tout.


LA MARQUISE.

Comment tout ?


LE COMTE.

Votre gazon, qui contient tout le parc.


LA MARQUISE.

Oui, oui, vous avez raison ; je ne veux marcher que sur de la verdure.


LE COMTE.

On ne sauroit mieux penser ; rien n’égale les gazons pour donner de l’ombre.


LA MARQUISE.

Rien n’est plus frais.


LE COMTE.

C’est ce que je vous dis. Vous aviez de grands arbres touffus qui couvroient tout, on ne savoit où se mettre à l’abri.


LA MARQUISE.

Oh ! j’ai fait couper tout cela, j’ai tout rajeuni.


LE COMTE.

Oui, ces arbres sans tête qui courent les uns après les autres sur vos gazons, sont charmants !


LA MARQUISE.

Délicieux ! vous verrez, quand ils seront venus.


LE COMTE.

Ces tombes de fleurs que l’on rencontre par-ci, par-là sur vos gazons, m’ont fait un plaisir à quoi l’on n’est pas accoutumé.


LA MARQUISE.

Et mes montagnes ?


LE COMTE.

Charmantes ! la vue passe par-dessus, rien n’est plus commode ! Voilà ce que j’ai trouvé de mieux imaginé dans ces sortes de jardins-là.


LA MARQUISE.

Vous ne me parlez pas de mes arbres étrangers, de mes arbres verts.


LE COMTE.

Il n’y a rien comme cela !


LA MARQUISE.

Je suis bien aise que vous en soyez content.


LE COMTE.

Comment ne le serois-je pas ? cela vous agrandit, vous éleve au-dessus de tout le monde !


LA MARQUISE.

Comment cela, Comte ? je ne comprends pas bien.


LE COMTE.

Vous savez que les pins, les sapins, tous ces arbres-là, dans leur pays, touchent les cieux, qu’à peine les regards peuvent atteindre à leurs cîmes ?…


LA MARQUISE.

Rien n’est plus vrai.


LE COMTE.

Et ici on y touche avec la main.


LA MARQUISE.

Vous avez raison : on se croit des géants ou des Dieux. A propos de cela, vous avez vu mon cedre du Liban ?


LE COMTE.

Ah ! je vous en réponds ; le Vicomte me l’a montré.


LA MARQUISE.

C’est lui qui me l’a donné.


LE COMTE.

Il m’a fait faire bien du chemin pour le trouver.


LA MARQUISE.

C’est qu’il a la vue basse, il falloit l’aider.


LE COMTE.

Je ne demandois pas mieux ; & pour cela je regardois parmi les arbres les plus grands celui qui domineroit, quand le Vicomte, qui étoit resté derriere moi, s’est écrié : Comte, le voilà, le voilà. Je me suis retourné, & j’ai vu le Vicomte qui étoit à quatre pattes à terre, & dont le nez me cachoit votre cedre du Liban.


LA MARQUISE.

Eh bien, vous l’avez vu enfin ; convenez que cela fera un bien bel arbre un jour ?


LE COMMANDEUR.

Oui, dans trois mille ans. Ma foi, vous êtes excellents tous les deux ! (il rit en s’en allant.)


----

Scène III.

LA MARQUISE, LE COMTE.


LE COMTE.

A qui en a donc le Commandeur ? je ne l’ai jamais vu rire autant.


LA MARQUISE.

Je sais bien pourquoi.


LE COMTE.

Vous me le direz ?


LA MARQUISE.

Il croit que vous me persiflez.


LE COMTE.

Je le reconnois bien là, il est toujours défiant.


LA MARQUISE.

C’est son défaut, je lui ai dit mille fois.


LE COMTE.

Et vous avez bien fait ; mais vous ne le corrigerez jamais.


LA MARQUISE.

C’est ce que je pense, & je crains extrêmement que sa défiance ne me gagne.


LE COMTE.

Vous n’y avez nul penchant.


LA MARQUISE.

Il est vrai ; mais venons à ce que j’ai à vous dire. Vous savez toute l’amitié que j’ai pour vous ?


LE COMTE.

J’espere que vous n’ignorez pas combien elle m’est chere, & que vous me rendez justice.


LA MARQUISE.

Je veux du moins vous le prouver. Je sais que vous n’êtes pas riche, & j’ai envie de vous marier.


LE COMTE.

Comment ?


LA MARQUISE.

J’ai à vous proposer une veuve de qualité, jeune, jolie, très-aimable, jouissant de quarante mille livres de rentes, avec les espérances d’en avoir encore autant.


LE COMTE.

Cela me conviendroit très-fort.


LA MARQUISE.

Pour cela, je l’ai engagé à venir ici passer quelques jours ; mais je veux que cela soit fait tout de suite.


LE COMTE.

La connois-je ?


LA MARQUISE.

Vous pouvez connoître son nom ; mais je ne crois pas que vous l’ayiez jamais vu : c’est la Baronne de Rianville.


LE COMTE.

Je ne la connois pas.


LA MARQUISE.

Elle va arriver dans le moment.


LE COMTE.

Mais ce mariage-là m’arrangeroit on ne peut pas davantage.


LA MARQUISE.

Je vous réponds de le faire réussir.


LE COMTE.

Je vous en aurai la plus grande obligation.


LA MARQUISE.

Je vois, je crois, une voiture qui arrive ; c’est peut-être elle. Il faut que je le sache. (Elle sort.)


----

Scène IV.


LE COMTE.

Diable ! quarante mille livres de rentes, ce seroit une excellente affaire ! il faut convenir que la Marquise est une bien bonne femme. Ne négligeons pas ceci, & finissons promptement, puisqu’elle croit que cela est aisé.


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Scène V.

LA MARQUISE, LE COMTE.


LA MARQUISE.

C’est elle-même ; je suis sûre que vous en serez enchanté.


LE COMTE.

Je le suis déjà.


LA MARQUISE.

Non, je vous dis vous en serez content ; mais avant de la voir, laissez-moi la prévenir, & vous viendrez quand vous jugerez que nous aurons un peu causé.


LE COMTE.

Songez que je vous laisse entiérement la maîtresse de tout.


LA MARQUISE.

Laissez-moi faire. J’entends du bruit ; allez-vous en.


----

Scène VI.

LA BARONNE, LA MARQUISE.


LA MARQUISE.

Eh, la voilà donc, enfin, cette charmante Baronne ! (Elles s’embrassent.)


LA BARONNE.

Eh, mon Dieu, oui, me voilà. (Riant.) Mais savez-vous que j’ai cru que je n’arriverois jamais ; j’ai éprouvé toutes sortes de malheurs.


LA MARQUISE.

Comment donc !


LA BARONNE.

J’ai voulu faire la premiere poste avec mes chevaux ; j’ai rencontré des charretiers qui m’ont baré le chemin. Mes gens se sont battus ; c’étoit quelque chose d’affreux. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Mais vous avez dû avoir grande peur ?


LA BARONNE.

Oh ! j’ai été dans un état ! Est-ce que Julie ne s’est pas trouvée mal ! (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Vous l’avez amenée pourtant.


LA BARONNE.

Sûrement, je l’ai amenée. Je lui ai dit en arrivant d’aller se coucher. C’est incroyable tout ce qui m’arrive ! (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Enfin, vous voilà.


LA BARONNE.

Et mon beau-pere, qui est à la mort. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Réellement ?


LA BARONNE.

Oui, il est abandonné des médecins. Vous savez combien il m’a tourmenté ; cependant je le regrette fort. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Je le crois. Mais votre mari lui ressembloit.


LA BARONNE.

Ah ! malgré cela, je le pleurerai toute ma vie. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Il faut mettre un terme à votre douleur.


LA BARONNE.

Voilà ce que je ne saurois gagner sur moi ; j’en rêve toutes les nuits ; il me fait des peurs affreuses ! (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Pour chasser ces idées-là, il faut vous remarier. Est-ce que vous ne vous ennuyez pas d’être veuve ?


LA BARONNE.

Si je m’ennuie ? je m’ennuie à la mort ; cela peut-il être autrement ? (Elle rit.)


LA MARQUISE.

L’on a beau dire ; notre existence, à nous autres femmes, est celle qu’un mari nous donne ; nous tenons de lui toute notre considération. J’ai un homme à vous proposer, qui est non-seulement un homme de mérite, mais qui est fort aimable.


LA BARONNE.

Ah le Baron étoit très aimable, & je ne retrouverai jamais un mari comme lui. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Mais vous ne connoissez pas le Comte de Moquart ?


LA BARONNE.

J’en ai entendu parler, & l’on m’a fait craindre horriblement de le rencontrer. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Pourquoi donc ? Quelle enfance !


LA BARONNE.

C’est qu’il a la réputation de persifler tout le monde, & que je crains toujours qu’on ne se moque de moi, cela me désole ; (Elle rit.) parce que je ne saurois m’en appercevoir.


LA MARQUISE.

Le Comte a le desir de vous plaire ; ainsi cela doit vous rassurer. Le voici : c’est son cœur qui le conduit vers vous.


----

Scène VII.

LA MARQUISE, LA BARONNE, LE COMTE.


LA MARQUISE.

Venez, venez, Comte. Tenez, voilà cette chere Baronne, dont je vous ai tant parlé.


LE COMTE.

Tout ce que vous m’en avez dit, Madame, est fort au-dessous de ce que je vois ; & vous peignez foiblement vos amis.


LA MARQUISE.

Vous la trouverez encore mieux quand vous la connoîtrez davantage. Ah çà, Comte, voulez-vous bien lui tenir compagnie pendant que je vais achever une lettre qu’il faut que je fasse partir dans l’instant ?


LA BARONNE.

Mais, Madame… (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Je ne serai pas long-temps.


----

Scène VIII.

LA BARONNE, LE COMTE.


LA BARONNE, riant.

La Marquise est folle, je crois, de me laisser comme cela en tête à tête avec quelqu’un que je vois pour la premiere fois.


LE COMTE.

Si c’étoit une plaisanterie, elle retomberoit entiérement sur moi, & mon amour-propre ne seroit pas flatté qu’on me crût aussi peu redoutable ; mais elle connoît le respect dont je suis capable, & celui que vous inspirez.


LA BARONNE.

Vous me trouvez un air redoutable, apparemment ? (Elle rit.)


LE COMTE.

Ecoutez donc, Madame, il faut être prodigieusement en garde pour ne pas se livrer entiérement au sentiment que vous faites naître ; & si le desir de vous plaire n’étoit pas retenu par la crainte de n’y pas réussir…


LA BARONNE.

Oui, je vois que votre modestie vous empêche de vous en trouver digne. C’est le défaut ordinaire des hommes : cependant cela n’empêche pas qu’on ne les craigne ; mais je dis beaucoup. (Elle rit.)


LE COMTE.

Ne plaisantez pas, Madame, je vous en supplie ; je vais vous parler absolument du fond de mon cœur. Ce que je viens de vous dire n’a rien qui doive vous surprendre ; & ce doit être le langage de tous ceux qui vous connoissent ; mais si je pouvois l’emporter sur eux par une préférence qui me lieroit à vous pour toute ma vie, je ne conçois pas qu’il puisse y avoir jamais de bonheur plus grand !


LA BARONNE.

Voilà qui est divin ! Un pouvoir si subit de mes charmes auroit de quoi me tourner la tête, sur-tout étant senti par un homme aussi supérieur que vous, Monsieur. (Elle rit.)


LE COMTE.

Peut-être vous paroît-il ridicule que j’ose vous l’avouer si promptement ; mais si vous me connoissiez davantage, peut-être vous détermineriez-vous moins difficilement ; & ma supériorité, pour parler selon vous, s’éclipseroit bientôt ; voilà ce qui m’engage à faire en sorte d’arracher un consentement qui ne devroit être que le prix d’un temps considérable d’assiduités & de soins.


LA BARONNE.

Ce que j’admire, c’est l’excès de votre modestie. (Elle rit.)


LE COMTE.

C’est que je ne crois pas que dans une affaire si sérieuse, il faille se donner pour plus que l’on ne vaut.


LA BARONNE.

Mais je trouve que vous valez beaucoup, & j’ai mes craintes aussi, c’est que vous ne vous abusiez excessivement sur tout ce que je vous parois mériter. (Elle rit.)


LE COMTE.

Parlez-moi donc sérieusement, Madame, & tirez-moi de l’inquiétude où vous me mettez ; répondez-moi, je vous prie, d’une maniere à me donner l’espérance la plus flatteuse que je puisse concevoir.


LA BARONNE.

Oh ! je vous crois très-sincérement, & rien ne peut m’engager plus facilement à me décider que le ton que vous venez d’employer. (Elle rit, & sort.)


----

Scène IX.


LE COMTE, la regardant aller.

Ce qui m’arrive est unique ! je me suis moqué de vingt femmes, qui en ont toutes été la dupe ; & celle-ci, à qui je parle très-sérieusement, se rit de moi ! je m’y perds. Sans doute elle aime ailleurs. La Marquise n’en est pas instruite, apparemment. Je suis désespéré d’avoir vu la Baronne !


----

Scène X.

LE COMMANDEUR, LE COMTE.


LE COMMANDEUR.

Où sont donc ces Dames ? réponds-moi : que fais-tu là à rêver, toi ?


LE COMTE.

C’est une aventure incroyable !


LE COMMANDEUR.

Quoi donc ?


LE COMTE.

Cette Baronne de Rianville, vient de se moquer de moi en plein.


LE COMMANDEUR.

Comment ?


LE COMTE.

La Marquise est une tête aussi comme il n’y en a point. Elle avoit imaginé que je pourrois épouser la Baronne, je crois qu’elle l’a prévenu de ce projet, j’arrive ; elle me laisse avec elle : sa fortune m’avoit tenté, & sa figure me décide dès le premier moment ; jamais aucune femme n’a su me plaire davantage.


LE COMMANDEUR.

Eh bien, tout a été conclu, arrangé dans l’instant, sans doute ?


LE COMTE.

Eh ! point du tout. J’ai tout employé pour lui faire connoître l’ascendant que ses charmes ont acquis tout-à-coup sur mon cœur, en la voyant pour la premiere fois, & je lui ai montré le desir le plus vif de l’épouser.


LE COMMANDEUR.

Ce n’est pas perdre de temps.


LE COMTE.

Mais je la croyois prévenue par la Marquise, & je ne voulois pas d’ailleurs qu’elle crût que je pusse former sur elle d’autres desseins.


LE COMMANDEUR.

Cela est délicat.


LE COMTE.

Tu m’impatientes avec tes réflexions.


LE COMMANDEUR.

Finis.


LE COMTE.

La Baronne n’a fait que me rire au nez, & je n’ai pu lui rien persuader.


LE COMMANDEUR.

Tu le crois ?


LE COMTE.

J’en suis sûr.


LE COMMANDEUR.

Celui-là est délicieux !


LE COMTE.

Cette exclamation-là, prouve tout-à-fait l’intérêt que tu prends à ma situation.


LE COMMANDEUR.

Ta situation ! voilà un grand mot. Voyons, expliquons-nous : tu en es donc réellement amoureux ?


LE COMTE.

Je te dis à en perdre l’esprit.


LE COMMANDEUR.

Ah çà, en honneur, tu ne me persifles pas, tu n’as pas réussi ?


LE COMTE.

Je te dis que je suis désespéré.


LE COMMANDEUR.

Je n’avois pas prévu cela.


LE COMTE.

Pourquoi donc ?


LE COMMANDEUR.

Je te le dirai. Voici ces Dames ; je vais tâcher de pénétrer les raisons de la Baronne. Ne t’éloigne pas.


LE COMTE.

Je remets mes intérêts entre tes mains.


----

Scène XI.

LA MARQUISE, LA BARONNE, LE COMMANDEUR.


LE COMMANDEUR, à part.

Elles ne me voyent pas, écoutons.


LA MARQUISE.

Mais, en vérité, Madame, je ne saurois croire cela…


LA BARONNE.

Je vous dis que je le connoissois de réputation, & l’on ne m’a pas trompée. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Mais que vous a-t-il dit enfin ?


LA BARONNE.

Oh ! que sais-je, moi ? que je pouvois seule faire son bonheur, comme s’il me connoissoit depuis long-temps ; enfin, il ne m’a pas dit un mot sans me persifler. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Et que lui avez-vous répondu ?


LA BARONNE.

Que j’étois enchantée de sa modestie. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Et tout cela en riant ?


LA BARONNE.

Mais jugez, j’étois d’un embarras extrême. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Il est donc persuadé qu’il vous convient ?


LA BARONNE.

Je crains qu’il n’imagine que j’aie été la dupe de tout ce qu’il m’a dit. (Elle rit.)


LE COMMANDEUR.

Eh bien, Madame, vous pouvez cesser d’être inquiete.


LA MARQUISE.

Quoi, vous avez entendu ce que la Baronne vient de dire ?


LE COMMANDEUR.

Oui, vraiment, & tout ceci est fort plaisant !


LA MARQUISE.

Comment donc ?


LE COMMANDEUR.

C’est que le Comte est réellement persuadé que Madame la Baronne s’est moquée de ses prétentions sur elle.


LA MARQUISE.

Ah ! celui-là est charmant !


LA BARONNE.

Madame, Monsieur le Commandeur me persifle aussi, & je vous avoue que j’en suis furieuse. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Non, je vous réponds du Commandeur.


LE COMMANDEUR.

Et moi du Comte ; mais je vois que vous serez difficiles à persuader l’un & l’autre. Je vous ai bien dit, Madame la Marquise, que ce mariage-là ne réussiroit pas, si je ne m’en mêlois point.


LA MARQUISE.

Et que comptez-vous faire pour cela ?


LE COMMANDEUR.

Le voici. Il faut que Madame la Baronne m’honore assez de sa confiance, pour me dire tout naturellement si le Comte lui convient.


LA BARONNE.

J’ai déjà dit à Madame, qu’un homme, qui la premiere fois qu’il m’a vue m’a persiflée, ne sauroit me convenir. (Elle rit.)


LE COMMANDEUR.

Mais, supposé qu’il ne vous ai pas persiflée ?


LA BARONNE.

Eh bien, un autre homme qui lui ressembleroit, & qui n’auroit pas le défaut qu’il a, ne me déplairoit pas. (Elle rit.)


LE COMMANDEUR.

Je vais le faire venir. (Il va chercher le Comte.)


LA BARONNE.

Ah ! gardez-vous-en bien, il me fait une frayeur mortelle. (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Et que risquez-vous de l’entendre encore une fois ?


LA BARONNE.

Mais tout. S’il alloit vouloir m’épouser malgré moi, (Elle rit.) je serois très-malheureuse.


LA MARQUISE.

Quelle folie !


----

Scène derniere.

LA MARQUISE, LA BARONNE, LE COMTE, LE COMMANDEUR.


LE COMMANDEUR.

Madame, voici le Comte, qui est désespéré de n’avoir pu vous persuader de la vérité de tout ce qu’il vous a dit.


LE COMTE.

Il est très-vrai, Madame, que la malheureuse prévention où vous êtes contre moi, fera le malheur de ma vie, & que je ne sais comment m’exprimer, pour vous convaincre de la vérité de mes sentiments.


LA BARONNE.

Je sais à merveille qu’il ne tiendroit qu’à moi de vous croire, & que même vous en seriez fort aise. (Elle rit.)


LE COMTE.

Ah ! Madame, je serois au comble du bonheur !


LA BARONNE.

Voilà ce que je dis, & ce qui n’arrivera pas. (Elle rit.)


LE COMTE.

Mais pourquoi ?


LE COMMANDEUR.

C’est que tu ne pourras jamais persuader à Madame tout ce que tu sens pour elle.


LA MARQUISE.

Oui, elle est très-piquée de ce que vous l’avez persiflée ; elle prétend que vous avez cette réputation, & que vous vous êtes laissé entraîner par ce penchant, dès le premier moment que vous l’avez vu.


LE COMTE.

Moi ! il seroit possible ?…


LA MARQUISE.

Je l’ai fort assuré que non.


LE COMMANDEUR.

Et moi aussi. Tout ce que j’ai gagné, c’est qu’elle a trouvé que je la persiflois. Voilà le fruit de ta malheureuse habitude, de ne plus rien pouvoir persuader.


LE COMTE.

A quelles épreuves faut-il que je me soumette, Madame, je vous en supplie, ordonnez, exigez, je suis prêt à tout.


LA BARONNE.

Je n’en veux point d’autres ; il m’est doux de m’être trompée, & je vous prie de le croire. (Elle rit.)


LE COMMANDEUR.

Tu dois être content.


LE COMTE.

Oui, Madame ne se moque-t-elle pas encore de moi ?


LA BARONNE.

Je vous réponds que ce n’est pas mon défaut. (Elle rit.)


LE COMTE.

Allons, je dois aller cacher ma honte.


LE COMMANDEUR.

Ecoute-moi.


LE COMTE.

Que pourras-tu me dire ?


LE COMMANDEUR.

Que ceux qui passent leur vie à plaisanter, ne supportent pas quelquefois la plaisanterie des autres ; qu’ils craignent autant le ridicule, qu’ils sont charmés de le faire naître, & de sacrifier tout ce qui se trouve sous leur main pour le seul plaisir d’amuser.


LE COMTE.

Je ne vois pas à quoi tu en veux venir, si ce n’est encore à me rendre plus odieux aux yeux de Madame.


LE COMMANDEUR.

Voilà ce qui n’arrivera pas, si tu ne veux plus avoir de défiance. Madame est vraie, elle suit les mouvements de son cœur en consentant à t’épouser.


LE COMTE.

Seroit-il bien possible ?


LA MARQUISE.

Madame, rassurez-le donc ; allons, ma chere Baronne.


LA BARONNE.

Monsieur le Commandeur vient d’exprimer si bien tout ce que je pense, que je n’ai rien à y ajouter. (Elle rit.)


LE COMTE.

Eh bien, tu vois comme elle se moque de moi.


LA BARONNE.

Vous m’offenserez très vivement, Monsieur, si vous continuez d’avoir cette pensée. Lorsque j’ai bien voulu revenir de la prévention où j’étois contre vous, sur la parole de Madame la Marquise & celle de Monsieur le Commandeur. Je vous le dis très-sérieusement. (Elle rit.)


LE COMTE, à part.

Je n’y comprends plus rien.


LA BARONNE.

Vous hésitez encore à me croire ; prenez y garde, je penserai que vous voulez jouer la modestie. (Elle rit.)


LE COMTE.

Et je ne vous paroîtrai donc jamais vrai ?


LA BARONNE.

Sera-ce ma faute ? n’ai-je pas fait tout ce qu’il falloit pour me persuader moi-même ? (Elle rit.)


LA MARQUISE.

Tenez, convenez de vos faits, & ne vous expliquez pas davantage.


LA BARONNE.

Pour moi, j’y consens de tout mon cœur. (Elle lui donne sa main en riant.)


LE COMTE, lui baisant la main.

Ah ! mon bonheur n’est donc plus douteux !


LE COMMANDEUR.

Je vais dévoiler à présent tout le mystere. La gaieté de Madame la Baronne t’a embarrassé ?


LE COMTE.

Il est vrai.


LE COMMANDEUR.

J’ai voulu que tu sentisses une fois bien véritablement par toi-même, combien, avec l’habitude de persifler, on ôte la confiance à ceux avec qui on est exposé à vivre tous les jours.


LA BARONNE.

L’avis est bon, Monsieur le Comte. (Elle rit.)


LE COMTE.

Et je vous jure d’en profiter.


LE COMMANDEUR.

Allons, ne nous occupons plus que du soin d’assurer votre bonheur.


----


Explication du Proverbe :

99. Il ne faut pas mesurer tout le monde à son aulne.