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Proverbes dramatiques/Les Voisins et les Voisines

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LES VOISINS
ET
LES VOISINES.

QUATRE-VINGT-DIX-HUITIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. TUBLEU, Peintre en bâtiment.

Me. TUBLEU.

M. FRANGEOT, Fabriquant de galons.

Me. FRANGEOT.

M. VARLOPE, Menuisier.

Me. VARLOPE.

M. LE NOIR, Fabriquant de chapeaux.

Me. LE NOIR.

DAME JEANNE, Cuisiniere de M. Tubleu.

St. JAQUES, Laquais de M. Tubleu.

M. LE CREUX, Basse-taille à l’Opéra.


La Scene est chez M. Tubleu, dans le Fauxbourg St. Martin, dans une Salle basse.

Scène premiere.

Me. FRANGEOT, DAME JEANNE.


DAME JEANNE.

Ah ! mon Dieu, Madame Frangeot, je ne savois pas que c’étoit vous qui sonniez.


Me. FRANGEOT.

Il n’y a pas de mal, Dame Jeanne, il n’y a pas de mal.


DAME JEANNE.

C’est que je vous ai fait un peu attendre, parce que je faisois frire du pain pour des épinards.


Me. FRANGEOT.

Et vous teniez la queue de la poële, n’est-il pas vrai ?


DAME JEANNE.

Oui, Madame ; & l’on est bien embarrassé, comme dit cet autre.


Me. FRANGEOT.

Est-ce qu’elle n’est pas ici la voisine Tubleu ?


DAME JEANNE.

Non. Si vous voulez vous asseoir, elle va revenir bientôt, car elle est allé aux Boulevards ; il vient de pleuvoir, & elle n’a pas son parapluie.


Me. FRANGEOT.

Et le voisin ?


DAME JEANNE.

Il est allé à Menil-Montant, chez un Procureur, qui veut faire blanchir sa maison de campagne.


Me. FRANGEOT.

Vous avez bien plus d’ouvrage à présent que lorsque vous demeuriez à la Butte St. Roch, & que le voisin Tubleu peignoit des portraits, n’est ce pas, Dame Jeanne ?


DAME JEANNE.

Ecoutez donc, dans ce temps-là nous couchions tous les trois quelquefois sans souper. Quand j’ai vu qu’ils n’avoient guère besoin de moi, je les ai quitté, & je suis revenue avec eux quand ils ont été dans ce quartier-ci.


Me. FRANGEOT.

C’est mon mari & moi qui leur ont conseillé d’y venir, & de se mettre dans la grande peinture.


DAME JEANNE.

Ah ! dame, vous leur avez donné là un bon conseil ; ils font bonne chere à présent.


Me. FRANGEOT.

Aussi je ne reconnois pas la voisine.


DAME JEANNE.

Elle engraisse tous les jours.


Me. FRANGEOT.

Ce n’est pas là ce que je veux dire.


DAME JEANNE.

Ah ! j’entends, elle a ses boutons de diamant dès le matin.


Me. FRANGEOT.

On ne peut pas être autrement, il faut bien être habillé ; je veux dire qu’elle devient fiere.


DAME JEANNE.

Et lui donc ? Ah ! pardi, il faut voir ! & comme ils gâtent leur enfant !


Me. FRANGEOT.

Il est bien laid.


DAME JEANNE.

Dites-leur cela, & allez vous chauffer à leur feu : ils le trouvent bien joli, eux. La mère lui dit : mon fils, qu’est-ce que tu veux être, quand tu seras grand ? Ambassadeur, maman ; parce que j’aurai un beau carrosse. Il a raison Chouchoux, dit-elle à son mari ; je veux qu’il ait un carrosse quand il sera grand. Eh mais, répond-il, peut-être deux, que sait-on ?


Me. FRANGEOT.

Ils ne disoient pas tout cela à leur Butte St. Roch, à leur quatrieme étage, n’est-ce pas ?


DAME JEANNE.

Ah ! je vous en réponds ; mais les honneurs changent les mœurs, comme dit cet autre.


Me. FRANGEOT.

Ce sont de bonnes gens, & je les aime beaucoup, plus le mari que la femme.


DAME JEANNE.

C’est toujours comme cela, nous autres nous aimons mieux les hommes. Ne leur dites pas tout ce que je viens de vous dire, je ne serois pas bonne à jetter aux chiens. Tenez, quoique ce petit Tubleu soit bien méchant, je l’aime, malgré qu’il m’égratigne toute la journée ; mais je l’ai vu naître, & puis sa mere dit : Il faut bien qu’il s’amuse à quelque chose.


Me. FRANGEOT.

C’est un vilain enfant.


DAME JEANNE.

Il est chez sa tante la faïanciere ; il leur casse tous les jours quelque chose : ils nous le renverront demain. J’entends quelqu’un ; j’ai oublié de fermer la grille.


Me. FRANGEOT.

C’est la voisine Varlope.


DAME JEANNE.

Je m’en vais travailler à mon souper, moi.


----

Scène II.

Me. VARLOPE, Me. FRANGEOT.


Me. FRANGEOT.

D’où venez-vous comme cela, ma voisine ?


Me. VARLOPE.

Ma voisine, je viens de St. Laurent.


Me. FRANGEOT.

Moi j’aime mieux les Récollets, j’y vais toujours.


Me. VARLOPE.

A cause de votre beau-frere le Récollet.


Me. FRANGEOT.

Ne croyez pas que c’est lui que je vais voir, il vient bien chez nous ; & puis les dimanches il prêche toujours ailleurs, on ne le trouve jamais. Où est le voisin ?


Me. VARLOPE.

Mon mari ?


Me. FRANGEOT.

Oui.


Me. VARLOPE.

Bon ! est-ce qu’il ne m’a pas quitté dès deux heures pour aller aux champs Elisées.


Me. FRANGEOT.

Il y va donc toujours ?


Me. VARLOPE.

Plus que je ne voudrais. Ils sont là une troupe qui jouent au cochonet, ou qui parient.


Me. FRANGEOT.

Qu’est-ce que c’est que cela le cochonet ?


Me. VARLOPE.

Vous ne le connoissez pas ? c’est un jeu qu’on joue avec des boules. Je ne voudrois pourtant pas en dire de mal.


Me. FRANGEOT.

Pourquoi donc ?


Me. VARLOPE.

Parce que c’est là que mon mari a fait connoissance avec mon pere.


Me. FRANGEOT.

Oui ?


Me. VARLOPE.

Sûrement ; mon pere est marchand de bois, comme vous savez, & nous demeurions au Roule : quand il a vu qu’il pourroit avoir un gendre menuisier qui lui feroit vendre du bois, il l’a amené chez nous ; moi, qui me doutois bien pourquoi c’étoit faire, j’en suis devenue amoureuse ; il me venoit voir tous les dimanches, & puis nous nous sommes mariés.


Me. FRANGEOT.

Cela s’est fait comme cela ?


Me. VARLOPE.

Oui vraiment.


Me. FRANGEOT.

Il est fort bien le voisin Varlope.


Me. VARLOPE.

Sur-tout depuis qu’il a un habit noir & une perruque à nœuds ; c’est moi qui l’ai voulu.


Me. FRANGEOT.

Vous avez bien fait. Il faut soutenir son état.


Me. VARLOPE.

Voilà ce que je lui ai dit. Cela est plus cher ; mais ce sont les pratiques qui paient tout cela.


Me. FRANGEOT.

Sans doute.


Me. VARLOPE.

Et, Dieu merci, il y en a de bonnes à présent, elles sont toutes dans la finance.


Me. FRANGEOT.

Cela est bien heureux, aussi vous devenez une grosse Dame, ma voisine.


Me. VARLOPE.

Ecoutez donc ; je ne me laisse manquer de rien, comme de raison ; mais ce qui m’embarrasse, ma voisine, c’est que j’ai acheté un bonnet à la mode, & je ne sais pas le mettre sur ma tête.


Me. FRANGEOT.

C’est qu’il est trop en avant, on ne voit pas assez les cheveux ; & puis ils sont trop plats.


Me. VARLOPE.

Je le sais bien.


Me. FRANGEOT.

Voyez-moi. Il faut avancer les cheveux, & reculer le bonnet. Laissez-moi faire. (Elle la raccommode.)


Me. VARLOPE.

C’est que je trouve que l’on a l’air d’un chat fâché, ne trouvez-vous pas, ma voisine ?


Me. FRANGEOT.

On dit que c’est la mode ; tout le monde est comme cela : voyez aux Boulevards.


Me. VARLOPE.

J’en viens.


Me. FRANGEOT.

Y avez-vous vu la voisine Tubleu ?


Me. VARLOPE.

Non.


Me. FRANGEOT.

Elle y est pourtant, à ce que m’a dit Dame Jeanne.


Me. VARLOPE.

A propos, ma voisine, que je vous dise donc. Savez-vous la nouvelle ?


Me. FRANGEOT.

Qu’est-ce que c’est, ma voisine ?


Me. VARLOPE.

Ils ont pris un laquais.


Me. FRANGEOT.

Tout de bon, ma voisine ?


Me. VARLOPE.

Oui, vraiment ; c’est un paysan de la Villette ; le perruquier lui a mis ses cheveux en queue ce matin pour la premiere fois.


Me. FRANGEOT.

Ces gens-là se ruineront, ma voisine.


Me. VARLOPE.

Il commencent à avoir de bonnes pratiques, à ce qu’ils disent ; mais ce n’est pas tout.


Me. FRANGEOT.

Comment donc ?


Me. VARLOPE.

La voisine Tubleu apprend à chanter dans la musique.


Me. FRANGEOT.

C’est un conte que vous me faites là.


Me. VARLOPE.

Je vous dis que non, ma voisine ; c’est le frere de ma couturiere qui lui montre, il s’appelle Monsieur le Creux, il est à l’opéra : je crois même qu’il soupera ici aujourd’hui avec nous.


Me. FRANGEOT.

Ah ! j’en serai bien aise ; il faudra le prier de chanter.


Me. VARLOPE.

Tenez, voilà le voisin le Noir, il le connoît bien, lui.


Me. FRANGEOT.

Allons, cela est bon.


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Scène III.

Me. VARLOPE, Me. FRANGEOT, M. LE NOIR.


Me. FRANGEOT.

Eh bien, mon voisin, où est donc la voisine ?


M. LE NOIR.

Ma femme ? je n’en sais rien ; je viens de chez un Colonel à qui je fournis des chapeaux, il m’avoit dit de venir cette après-midi, & il est allé à l’opéra.


Me. VARLOPE.

Mais, en vérité, mon voisin, vous qui fréquentez le beau monde, est ce qu’on parle comme cela donc ?


M. LE NOIR.

Quoi ! on ne dit pas un Colonel ?


Me. VARLOPE.

Ce n’est pas de cela que je vous parle.


M. LE NOIR.

De quoi donc ?


Me. VARLOPE.

De la voisine.


M. LE NOIR.

Ah ! parce que j’ai dit… Oui, vous avez raison, je devois dire mon épouse. Et votre époux, le voisin Frangeot, pourquoi n’est-il pas ici ? nous commencerions notre piquet.


Me. FRANGEOT.

Il est allé chez un sellier, à qui il fournit des franges & des crépines, il va venir.


M. LE NOIR.

Et le voisin Varlope ?


Me. VARLOPE.

Ah ! ne m’en parlez pas, il me fait de ces tours-là tous les dimanches.


M. LE NOIR.

Il faut savoir quels tours, ma voisine ; je voudrois bien vous en faire comme lui, moi.


Me. VARLOPE.

Et n’avez-vous pas la voisine le Noir ?


M. LE NOIR.

C’est parce que je l’ai, que je voudrois en avoir une autre.


Me. FRANGEOT.

Voilà bien comme ils sont, ma voisine, tous ces Messieurs-là. Si nous en disions autant, nous ?


M. LE NOIR.

Oh ! mais dire & faire, il y a loin de l’un à l’autre, ma voisine, n’est-ce pas ? (il lui prend la main.)


Me. FRANGEOT.

Allons, finissez donc, je n’aime pas ces manieres-là.


M. LE NOIR.

Ah ! comme elle fait la petite bouche la voisine !


Me. FRANGEOT.

Je vous dis de me laisser.


M. LE NOIR.

Quand je vous aurai embrassé. (il l’embrasse.)


Me. FRANGEOT.

Vous voilà bien plus gras.


M. LE NOIR.

Mais je m’en porte mieux toujours. Ah çà, dites-moi un peu où est donc la voisine & le voisin Tubleu ?


Me. VARLOPE.

La voisine est aux Boulevards.


M. LE NOIR.

J’ai envie d’aller au devant d’elle.


Me. VARLOPE.

Cela seroit fort honnête de nous laisser comme cela toutes seules pour aller la chercher : est ce que nous ne la valons pas bien ?


M. LE NOIR.

Je ne dispute pas le contraire.


Me. FRANGEOT.

Voyez un peu, ma voisine, comme sont les hommes ; il sembloit tout-à-l’heure qu’il étoit amoureux de moi, & à présent il ne pense qu’à la voisine Tubleu.


Me. VARLOPE.

Il va être bien content ; car la voici avec la voisine le Noir, à qui j’ai envie de dire tout cela pour nous venger.


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Scène IV.

Me. FRANGEOT, Me. LE NOIR, Me. VARLOPE, Me. TUBLEU, M. LE NOIR.


Me. TUBLEU.

Mes voisines, j’ai bien l’honneur de vous souhaiter le bon soir.


Me. FRANGEOT.

Bon soir, ma voisine.


Me. LE NOIR.

Mes voisines, l’une portant l’autre, je vous souhaite bien le bon soir.


M. LE NOIR.

Ah çà, ma voisine Tubleu, il faut que vous m’embrassiez. (Il l’embrasse.)


Me. TUBLEU.

Allons, dépêchez-vous ; car je suis toute en sueur.


Me. LE NOIR.

Et moi, tu ne me dis rien, ma petite maman ?


M. LE NOIR.

Je te parlerai tantôt.


Me. FRANGEOT.

Si vous saviez, ma voisine, comme il nous a fait enrager le voisin….


Me. LE NOIR.

Cela est fort joli, Monsieur.


M. LE NOIR.

Allons, ne vas-tu pas te fâcher ? Embrasse-moi.


Me. LE NOIR.

Je ne le veux plus, à présent.


M. LE NOIR.

Si tu fais la fiere, tant pis pour toi.


Me. TUBLEU.

Ah ! mon Dieu, que j’ai chaud !


M. LE NOIR.

D’où venez-vous donc comme ça, ma voisine ?


Me. TUBLEU.

Je viens d’avec la voisine le Noir.


M. LE NOIR.

Ah ! vous verrez qu’elles ont un petit amoureux en ville.


Me. LE NOIR.

Tu le mériterois bien.


Me. TUBLEU.

J’ai dit comme ça, quand mon mari a été sorti : il fait beau, j’ai envie d’aller prendre ma voisine le Noir, pour aller aux Boulevards, elle m’attendoit ; nous n’avons pas été plutôt en chemin, qu’il est venu de la pluie, nous avons été bien embarrassées.


M. LE NOIR.

Il falloir vous mettre à couvert.


Me. TUBLEU.

C’est ce que nous avons fait.


Me. LE NOIR.

Et nous avons trouvé un Monsieur bien honnête ; car il vouloit nous payer à chacune une caraffe d’orgeat.


Me. FRANGEOT.

Ah ! je le connois. N’est-ce pas un grand homme en habit rouge, ma voisine ?


Me. LE NOIR.

Je crois oui, ma voisine.


Me. FRANGEOT.

Ah ! il y a long-temps qu’il est amoureux de moi ; il m’attend tous les dimanches aux Récollets pour me donner une chaise.


M. LE NOIR.

Eh bien, vous avez enlevé comme cela à la voisine son amoureux ?


Me. TUBLEU.

Point du tout.


Me. LE NOIR.

Nous lui avons dit : Monsieur, nous vous sommes bien obligées, & nous avons été nous asseoir devant le grand café.


Me. VARLOPE.

J’y vas aussi quelquefois ; mais il y a toujours trop de monde.


Me. LE NOIR.

C’est que vous êtes un peu sauvage, ma voisine.


Me. VARLOPE.

Ce n’est pas cela, je vous assure ; mais c’est que j’aime à être à mon aise.


Me. TUBLEU.

Oh, moi, j’aime mieux n’être pas si bien, & entendre la musique.


Me. FRANGEOT.

A propos, ma voisine, on dit que vous l’apprenez ?


Me. TUBLEU.

Je ne voulois pas qu’on le sût ; mais mon mari a prié mon Maître à souper.


M. LE NOIR.

Eh bien, tant mieux, nous le verrons ; abondance de bien ne nuit pas : plus on est de fous plus on rit.


Me. TUBLEU.

Mes voisines, j’ai toujours chaud, parce que quand j’ai entendu sonner sept heures, nous sommes revenues tout de suite sans nous arrêter. Voulez-vous boire de la biere ?


Me. LE NOIR.

Cela n’est pas de refus, ma voisine.


M. LE NOIR.

Si elle est bonne, j’en boirai bien aussi.


Me. TUBLEU.

Ah ! je vous en réponds, qu’elle est bonne ; car c’est un brasseur dont mon mari a peint toutes les machines, qui lui en a fait un quarteau exprès pour lui. (Elle se leve.)


M. LE NOIR.

Où voulez-vous donc aller, ma voisine ?


Me. TUBLEU.

Appeller Dame Jeanne, pour qu’elle nous en donne, mon voisin.


M. LE NOIR.

Ah bien, celui-là n’est pas mauvais ; est-ce que vous croyez que je suis manchot des jambes & de la langue, je vais y aller. Laissez, laissez-moi faire.


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Scène V.

Me. LE NOIR, Me. TUBLEU, Me. VARLOPE, Me. FRANGEOT.


Me. TUBLEU.

C’est un drôle de corps que votre mari, ma voisine.


Me. LE NOIR.

Vous avez bien de la bonté.


Me. FRANGEOT.

Pour moi, il me fait toujours rire.


Me. VARLOPE.

On peut bien dire qu’il n’a pas sa langue dans sa poche.


Me. LE NOIR.

Ah ! Dame, cela n’est pas étonnant ; il a affaire à tout moment à des gens de condition ; c’est là l’agrément de notre état : &, dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es.


Me. FRANGEOT.

On voit bien qu’il tient d’eux.


Me. LE NOIR.

Savez-vous qu’il nous vient tous les jours des officiers à la maison.


Me. VARLOPE.

Je n’aimerois pas cela, moi, ils me font peur.


Me. LE NOIR.

C’est que vous n’y êtes pas habituée, ma voisine ; car, moi qui les connois, je vous assure que je les trouve bien polis, ils savent tous très-bien parler aux femmes ; ils ne sont pas comme les autres hommes.


Me. VARLOPE.

Je sais bien que si j’avois une fille, je n’aimerois pas qu’il en vînt chez moi.


Me. LE NOIR.

Vous avez raison, ma voisine, cela fait une différence, une fille n’a pas d’expérience ; mais pour soi, on sait bien ce que l’on a affaire.


Me. FRANGEOT.

Pour moi, je ne m’y fierois pas ; car il y a une de mes amies qui m’a dit qu’il faut bien y prendre garde ; elle prétend qu’il semble qu’ils aient chacun cinq ou six mains, on les trouve toujours par-tout.


Me. TUBLEU.

Ah ! cela est bien vrai ce qu’elle dit la voisine ; j’ai fait un voyage à Valenciennes, & je les ai trouvés comme cela ; mais cela n’empêche pas qu’ils ne soient fort aimables.


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Scène VI.

Me. LE NOIR, Me. FRANGEOT, Me. VARLOPE, Me. TUBLEU, M. LE NOIR, M. VARLOPE.


M. LE NOIR.

Tenez, voilà le voisin Varlope & de la biere qui vont vous arriver.


M. VARLOPE.

Mes voisines, j’ai bien l’honneur ce vous souhaiter le bon soir.


Me. TUBLEU.

Ah ! bon soir, mon voisin ; vous boirez bien un verre de biere avec nous ?


M. VARLOPE.

Je vous demande pardon, ma voisine, je n’ai pas de soif. Et ce piquet, quand est-ce que nous commençons, mon voisin ?


M. LE NOIR.

Eh pardi, tout-à-l’heure, je t’attends.


Me. TUBLEU.

Attendez, mes voisins, je vais vous donner des cartes.


M. LE NOIR.

Dites où ce qu’elles sont tant seulement, ma voisine, vous n’avez que faire de vous remuer.


Me. TUBLEU.

Tenez, dans la petite armoire, à côté de la cheminée ; vous trouverez aussi la bourse aux jettons.


M. LE NOIR.

Eh bien, c’est bon cela, ma voisine, voilà ce qui s’appelle savoir parler, vous ne mourrez pas sans confession.


Me. TUBLEU.

Mais cette biere ne vient pas. Voilà comme est Dame Jeanne.


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Scène VII.

Me. VARLOPE, Me. TUBLEU, Me. LE NOIR, Me. FRANGEOT, M. VARLOPE, M. LE NOIR, DAME JEANNE.


DAME JEANNE.

M’y voilà, tout à l’heure.


M. LE NOIR.

Allons, voisin, voyons à qui c’est à faire.


M. VARLOPE.

Tiens, c’est à toi.


M. LE NOIR.

C’est bon ; tu me dois trois parties de dimanche.


M. VARLOPE.

Est-ce que nous n’avons pas joué le tout, que j’ai gagné ?


M. LE NOIR.

Tu as gagné ?


M. VARLOPE.

Sûrement.


M. LE NOIR.

Voisin, tu nous en coules là.


Me. TUBLEU, se levant.

Dame Jeanne ?


DAME JEANNE, portant de la biere & des verres.

Eh, mais dame, je ne peux pas tout faire ; je ne suis pas comme Michel Morin, qui sonne les cloches & qui va à la procession. Je ne peux pas faire votre souper & aller à la cave.


Me. FRANGEOT.

Elle a raison Dame Jeanne, ma voisine.


Me. TUBLEU.

Mais où est ce petit garçon ?


DAME JEANNE.

St. Jacques ? Est-ce que je sais, moi ? Il a dit qu’il alloit voir son pere à la Villette. Ah çà, vous verserez bien votre biere ; je m’en retourne voir si l’éclanche ne brûle pas ; car le tourne-broche s’arrête à tout moment.


Me. LE NOIR.

Allez, allez, Dame Jeanne. Viens donc, Monsieur le Noir.


M. LE NOIR.

Eh, attendez, ma voisine, je vais vous verser à boire ; le voisin Varlope attendra bien.


Me. TUBLEU.

Ne quittez pas votre jeu.


M. LE NOIR.

Laissez-moi faire, ma voisine ; allons, à vous premiérement.


Me. TUBLEU.

Donnez à la voisine.


Me. LE NOIR, prenant un verre.

Non, non, à vous, ma voisine.


Me. TUBLEU.

Mes voisines, en voulez-vous ?


Me. FRANGEOT.

Non pas, moi.


Me. VARLOPE.

Ni moi non plus, ma voisine.


M. LE NOIR.

Allons, prenez toujours. Je m’en vais boire à votre santé ; permettez-vous que je choque avec vous.


Me. TUBLEU, choquant.

Vous me faites bien de l’honneur, mon voisin.


Me. LE NOIR.

Et moi donc, la petite maman.


M. VARLOPE.

Eh bien, as-tu bientôt fini, toi, voisin ?


M. LE NOIR, s’essuyant la bouche sur la manche.

M’y voilà, m’y voilà.


M. VARLOPE.

Tiens, une quinte en cœur quinze, & cinq de point valent vingt auprès de Fontainebleau ; & puis trois valets.


M. LE NOIR.

Oui, gringalet. Le diable t’emporte.


Me. TUBLEU.

J’avois bien soif toujours ; en voulez-vous encore, ma voisine ?


Me. LE NOIR.

Non, la biere est trop nourrissante ; je ne pourrois pas souper.


M. LE NOIR.

Mon épouse a de la prévoyance, comme vous voyez, ma voisine.


Me. LE NOIR.

Allons, allons, tais-toi, ma petite maman, songe à ton jeu.


M. LE NOIR.

J’y songe aussi ; je suis comme toi, je pense à tout.


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Scène VIII.

Me. TUBLEU, Me. FRANGEOT, Me. VARLOPE, Me. LE NOIR, M. LE NOIR, M. VARLOPE, St. JAQUES.


Me. TUBLEU.

Ah ! voilà St. Jaques. D’où venez-vous comme cela si tard ?


St. JAQUES.

Je venons de la Villette, où j’ons été voir mon père, Madame Tubleu.


Me. TUBLEU.

Vous l’avez vu hier ?


St. JAQUES.

Oui ; mais j’ons été lui montrer mes cheveux en queue, qu’il n’avoit pas encore vus.


Me. TUBLEU.

Il falloit donc revenir tout de suite.


St. JAQUES.

Je ne pouvions pas, parce que j’ons tiré à l’oie.


Me. TUBLEU.

Je ne veux plus que vous sortiez comme cela sans ma permission, entendez-vous, St. Jaques ?


St. JAQUES.

Eh bien Madame Tubleu, je ne le ferons plus.


Me. TUBLEU.

Il faut dire Madame tout court, & je ne le ferai plus : vous êtes à la ville, il ne faut plus parler en paysan.


St. JAQUES.

Oh ! je parlerons tout de même que vous voudrez, Madame Tubleu.


M. LE NOIR.

Il se corrige bien St. Jaques, ma voisine.


Me. TUBLEU.

Allons, emportez tout cela, & prenez garde de rien casser.


St. JAQUES.

Si cela tombe, je le ramasserons.


Me. LE NOIR.

Fort bien, ami.


St. JAQUES.

Ah ! Monsieur, je sons bien vot serviteur.


Me. TUBLEU.

Mais il ne faut pas mettre son chapeau dans la maison.


St. JAQUES.

Je ne pouvons pas tenir tout cela, & puis encore mon chapeau avec.


Me. TUBLEU.

Allons, allez-vous-en, & laissez votre chapeau à la porte.


St. JAQUES.

Oui, & on me le prendra.


Me. TUBLEU.

Eh, non, à la porte de la salle.


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Scène IX.

Me. TUBLEU, Me. FRANGEOT, Me. LE NOIR, Me. VARLOPE, M. LE NOIR, M. VARLOPE.


Me. LE NOIR.

Vous avez là un laquais bien dégourdi, ma voisine.


Me. TUBLEU.

Ah ! taisez-vous donc, mon voisin ; je ne peux pas souffrir qu’on appelle un homme comme cela.


Me. LE NOIR.

C’est pourtant là comme les appellent les gens de condition.


Me. TUBLEU.

Je ne crois pas cela.


M. LE NOIR, montrant un mémoire.

Eh pardi, tenez, voyez ce mémoire-là ; lisez ici : un chapeau pour le cocher de Monsieur le Comte ; plus, trois chapeaux pour ses laquais.


Me. TUBLEU.

Oh bien, je ne dirai jamais mon laquais, ni ma servante.


Me. VARLOPE.

Ni moi non plus, je ne dis pas ma servante.


Me. LE NOIR.

Comment donc faut-il dire, ma cuisiniere ?


Me. TUBLEU.

Non, ma domestique, & un homme mon domestique.


M. LE NOIR.

Je ne crois pas cela, ma voisine.


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Scène X.

Me. TUBLEU, Me. FRANGEOT, Me. VARLOPE, Me. LE NOIR, M. LE NOIR, M. VARLOPE, M. LE CREUX.


Me. TUBLEU.

Il y a quelqu’un là, je crois.


M. LE CREUX, avec une voix de base-taille.

Peut-on entrer ?


Me. TUBLEU.

Ah ! c’est Monsieur le Creux.


M. LE CREUX.

Oui, Madame. Messieurs, Mesdames, j’ai bien honneur de vous souhaiter le bon soir.


M. LE NOIR.

Ah ! tenez Monsieur le Creux décidera ce que nous disions tout à l’heure. Vous en rapporterez-vous à lui, ma voisine ?


Me. TUBLEU.

Oui, mon voisin.


M. LE CREUX.

Madame, vous me faites bien de l’honneur. Qu’est-ce que c’est, de quoi s’agit-il ?


M. LE NOIR.

De savoir si l’on doit dire mon laquais, ou mon domestique.


M. LE CREUX.

Moi, je dirois mon garçon.


Me. TUBLEU.

Ecoutez, mon voisin, j’aime mieux cela.


M. LE NOIR.

Monsieur le Creux peut avoir raison, il connoît le monde.


M. LE CREUX.

Monsieur a bien de la bonté ; il est vrai que nous en voyons un peu, nous autres, sur-tout les jours d’opéra.


M. VARLOPE.

Venez-vous de l’opéra à présent, Monsieur le Creux ?


M. LE CREUX.

Oui, Monsieur.


Me. LE NOIR.

Il y en a donc eu aujourd’hui ?


M. LE CREUX.

Oui, Madame ; tous les dimanches, les mardis, les vendredis, & pendant six mois les jeudis.


Me. VARLOPE.

Et vous chantez tous ces jours-là, Monsieur ?


M. LE CREUX.

Oui, Madame, dans tous les actes.


Me. FRANGEOT.

Mon voisin le Noir, dites donc à Monsieur ce que nous disions tout à l’heure, quand on a dit qu’il souperoit ici.


M. LE NOIR.

Quoi donc, ma voisine ?


Me. FRANGEOT.

Vous savez bien.


M. LE NOIR.

Ah ! je m’en souviens. Monsieur le Creux, c’est que ces Dames voudroient bien vous entendre chanter.


M. LE CREUX.

Mesdames, vous me faites bien de l’honneur. Que voulez-vous que je chante ?


Me. VARLOPE.

Tout ce que vous voudrez.


Me. TUBLEU.

Monsieur, ce que vous avez chanté aujourd’hui, par exemple.


Me. FRANGEOT.

Oui ; ce sera comme si nous avions été à l’opéra.


M. LE CREUX prélude.

Ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta. (Il chante la basse d’un chœur, & il compte les pauses.)

Loin de nos bois,
Un deux,
Asyles de la paix,
Un deux trois quatre.
Portez vos feux,
Un deux.
Portez vos traits,
Un deux.
Dieux trompeurs de Cythere,
Un deux trois quatre.
Loin de nos bois…
Un deux.
Asyles de la paix…
Un deux trois quatre.
Portez vos feux…
Un deux.
Portez vos traits…
Un deux.
Dieux trompeur
Un deux.
De Cythere.


Me. LE NOIR.

Ah ! que c’est bien chanté, ma voisine !


Me. TUBLEU.

Oui, fort bien, ma voisine. Je ne comprends pas comment les hommes ont comme cela une si grosse voix.


M. LE NOIR.

C’est la différence du sexe, ma voisine, entendez-vous ?


Me. TUBLEU.

J’entends bien ; mais c’est que je ne comprends pas…


M. LE CREUX.

Cela est pourtant bien vrai ; car il y a des hommes qui n’ont la voix claire qu’à cause de la différence….


Me. TUBLEU.

De la différence ?…


M. LE CREUX.

Monsieur le Noir entend bien ce que je veux dire.


Me. FRANGEOT.

Dites donc, mon voisin ?


M. LE NOIR.

Cela ne vous regarde pas, ma voisine, vous n’avez rien à faire là, n’est-ce pas, Monsieur le Creux ? (il rit.)


M. LE CREUX.

Oui, Monsieur, vous avez raison. (il rit gros.)


Me. TUBLEU.

Ma voisine, ne trouvez-vous pas les hommes bien insupportables ? ils se moquent de nous quand nous ne savons pas quelque chose, & ils ne veulent pas nous l’apprendre quand nous leur demandons de nous l’expliquer.


Me. LE NOIR.

Ah ! ne m’en parlez pas. Parlons plutôt de la belle voix de Monsieur.


M. LE CREUX.

Madame, vous avez bien de la bonté.


Me. LE NOIR.

Je voudrois bien que mes enfants eussent de la voix comme cela.


M. LE NOIR.

Oui, ta fille, par exemple.


Me. LE NOIR.

Non ; mais Noiron aimera la musique, je crois ; car il fait bien du bruit toute la journée.


Me. FRANGEOT.

Et ma fille à moi, ma voisine, elle fait toutes les chansons de sa mie.


M. LE CREUX.

C’est ce que nous appellons avoir des dispositions pour la musique, Madame.


Me. TUBLEU.

Il faut lui faire apprendre, ma voisine, & par Monsieur le Creux, qui montre fort bien.


Me. FRANGEOT.

C’est à quoi je pensois, pour quand elle ne sera plus nouée.


M. LE NOIR.

Ah ! voilà enfin le voisin Tubleu.


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Scène XI.

Me. TUBLEU, Me. FRANGEOT, Me. LE NOIR, Me. VARLOPE, M. TUBLEU, M. LE NOIR, M. VARLOPE, M. LE CREUX.


M. LE NOIR.

Parbleu, tu te fais bien attendre, voisin.


M. TUBLEU.

Dame, ce n’est pas ma faute. Mes voisines, je vous souhaite bien le bon soir.


Me. LE NOIR.

Bon soir, mon voisin.


M. TUBLEU.

Allons, tenez, voilà comme on dit bon soir. (il l’embrasse, ainsi que Madame Frangeot & Madame Varlope.)


Me. VARLOPE.

Finissez donc.


M. TUBLEU.

Je ne fais que commencer.


Me. FRANGEOT.

En voilà assez.


Me. TUBLEU.

Et moi, Choux-choux, tu ne me dis rien ?


M. TUBLEU.

Allons, tiens. (il tend la joue.)


Me. TUBLEU.

Est-ce comme cela ?


M. TUBLEU.

Allons, finis. (Madame Tubleu l’embrasse cinq ou six fois.) Eh ! voilà le voisin Varlope !


Me. LE NOIR.

Oui, vraiment, qui me gagne deux parties.


M. TUBLEU.

Monsieur le Creux, vous êtes un honnête homme de ne pas nous avoir manqué de parole.


M. LE CREUX.

Monsieur, assurément, je n’avois garde.


M. TUBLEU.

Où est donc le voisin Frangeot ?


Me. FRANGEOT.

Je ne sais pas ce qu’il est devenu depuis quatre heures.


M. TUBLEU.

Il vous abandonne, ma voisine, il ne faut pas souffrir cela ; si vous voulez, je vous vengerai.


Me. FRANGEOT.

N’avez-vous pas votre épouse ?


M. TUBLEU.

Bon ! c’est le pain quotidien.


Me. TUBLEU, l’embrassant.

Qu’est-ce que c’est donc que ce coquin-là ? c’est fort joli, Monsieur ! Dis donc, Choux-choux, d’où viens-tu si tard ?


M. TUBLEU.

Si tard, si tard ! je viens de faire une bonne affaire.


M. LE NOIR, se levant.

Qu’est-ce que c’est ?


Me. TUBLEU.

Dis à moi, Choux-choux.


M. TUBLEU.

Tu sais bien ce Procureur de Menil-Montant, Monsieur de la Grosse ?


Me. TUBLEU.

Eh bien ?


M. TUBLEU.

Je vas repeindre sa maison en dehors à la maniere Italienne ; elle est fort petite, & pour cela il me donne un bon cheval de cabriolet.


Me. TUBLEU.

Eh bien, c’est bon cela.


Me. FRANGEOT.

Vous allez avoir un cabriolet, ma voisine ?


Me. TUBLEU, se redressant.

Oui, ma voisine.


M. TUBLEU.

Oui, mais c’est moi qui m’en servirai ; parce que je vais avoir beaucoup d’affaires.


Me. TUBLEU.

Oui ; mais j’irai dedans les dimanches, n’est ce pas, mon Choux-choux ?


M. TUBLEU.

Oui, oui.


Me. TUBLEU.

Voilà pourquoi nous avons pris St. Jaques, parce qu’il sait panser les chevaux.


M. LE NOIR.

Eh ! quelles affaires auras-tu donc tant, voisin ?


M. TUBLEU.

Premiérement, toutes les maisons que va faire bâtir Monsieur d’Orbon, voisin.


M. LE NOIR.

Cet homme si riche ?


M. TUBLEU.

Oui, & puis beaucoup de pratiques qu’il doit me donner, dont il y en a beaucoup à la campagne.


Me. VARLOPE, à Me. Frangeot.

Mais s’il va tant à la campagne, la voisine ne se servira pas du cabriolet.


Me. TUBLEU.

Pardonnez-moi, mes voisines ; puisque nous avons St. Jaques, il pourra panser aussi bien deux chevaux qu’un seul.


Me. FRANGEOT.

Vous avez raison, ma voisine ; mais en ce cas-là j’aimerois autant avoir un carrosse, il ne vous en coûteroit pas davantage.


Me. TUBLEU.

Que dis-tu à cela, Choux-choux ?


M. TUBLEU.

C’est assez bien dit.


Me. LE NOIR.

Et St. Jaques vous serviroit de cocher, mon voisin.


M. TUBLEU.

Il faudra donc que j’achete un carrosse, au lieu d’un cabriolet ?


M. LE NOIR.

Sans doute, voisin ; il n’y a qu’à prendre un carrosse d’hasard, il ne coûtera pas davantage qu’un cabriolet tout neuf.


M. TUBLEU.

Tu le crois, voisin ?


M. LE NOIR.

Sûrement. Eh ! tiens, le voisin Frangeot a un sellier de sa connoissance, il pourra t’en faire avoir un à bon marché.


Me. FRANGEOT.

J’en fais mon affaire, moi, voisin.


M. TUBLEU.

Je vous suis obligé, voisine.


Me. FRANGEOT.

Mais c’est à condition que j’irai dans le carrosse.


M. TUBLEU.

Je vous en prierai, voisine.


Me. LE NOIR.

Et moi, voisine ?


Me. TUBLEU.

Sûrement, & la voisine Varlope aussi ; allons, mes voisines, montez donc.


Me. FRANGEOT.

Je n’en ferai rien, ma voisine, après vous.


Me. TUBLEU.

La voiture est à moi, allons mes voisines, mettez-vous donc sur le derriere, sans façon.


M. LE NOIR.

Oui, à terre, vous ne tomberez pas de bien haut.


Me. LE NOIR.

Ah ! mon Dieu, le drôle de corps !


M. VARLOPE.

Et moi, où me mettrai-je, voisine ?


M. LE NOIR.

Sur le derriere aussi, après ces Dames, en dehors.


M. VARLOPE.

J’aime mieux aller à pied, ma voisine.


M. LE NOIR.

Eh bien, tu iras, il ne faut rien pour cela, voisin.


Me. TUBLEU.

Il me semble déjà que je me vois passer dans mon carrosse, mes voisines. Je vous menerai aussi, Monsieur le Creux.


M. LE CREUX.

Madame, vous avez bien de la bonté.


M. LE NOIR.

Attendez donc, ma voisine, n’allez pas si vite, vous assez nous écraser. Attends donc, St. Jaques, veux-tu bien t’arrêter ?


M. TUBLEU.

Allons, finis donc, toi, voisin.


M. LE NOIR.

Mais c’est que je veux empêcher St. Jaques de crever tes chevaux.


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Scène XII.

Me. LE NOIR, Me. TUBLEU, Me. VARLOPE, Me. FRANGEOT, M. TUBLEU, M. LE NOIR, M. FRANGEOT, M. VARLOPE, M. LE CREUX.


M. FRANGEOT.

Eh bien, eh bien, qu’est-ce que c’est donc que tout ce train-là ? je m’en vais aller chercher le Commissaire, moi.


Me. FRANGEOT.

Ecoutes, écoutes donc, la poule.


M. FRANGEOT.

Voyons, qu’est-ce qu’il y a ?


M. LE NOIR.

C’est que tu peux rendre un grand service au voisin & à la voisine Tubleu.


M. FRANGEOT.

Je ne demande pas mieux.


M. LE NOIR.

Je savois bien, moi, qu’il feroit ton affaire, voisin.


M. FRANGEOT.

Allons, dites donc.


Me. FRANGEOT.

La poule, j’ai dit au voisin que tu connoissois un sellier.


M. FRANGEOT.

Et un bon, je peux m’en vanter. Eh ! tiens, voisin, je sors de chez lui tout à l’heure.


Me. FRANGEOT.

Voilà ce que j’ai dit. C’est que le voisin voudroit avoir un bon carrosse d’hasard.


M. FRANGEOT.

Pour qui ?


Me. TUBLEU.

Pour nous, mon voisin.


M. FRANGEOT.

Allons donc, ma voisine ; pourquoi vous moquez-vous de moi comme cela ?


M. LE NOIR.

Elle ne se moque pas de toi, voisin ; ils ont déjà un cheval & un cocher.


M. FRANGEOT.

Tout de bon ? vous avez donc fait fortune, voisin ?


M. TUBLEU.

Mais, enfin…


M. LE NOIR.

Ce n’est pas ton affaire. Dis seulement si tu pourras leur faire avoir un carrosse d’hasard ?


M. FRANGEOT.

Je m’en vante, & il y a pour cela bonne occasion.


Me. TUBLEU.

Laquelle, mon voisin ?


M. FRANGEOT.

C’est, ma voisine, celle d’une pratique du sellier en question, qui vient de mourir, & qui avoit cinq ou six voitures fort bonnes.


M. TUBLEU.

Tout de bon, voisin ?


M. FRANGEOT.

Oui, je viens de voir son billet d’enterrement.


Me. TUBLEU.

Cela est trop heureux, Choux-choux !


M. LE NOIR.

Et comment s’appelle ce vivant-là, qui vient de mourir comme cela tout exprès ?


M. FRANGEOT.

C’étoit un homme fort riche. Attendez que je me souvienne de son nom. Ah ! c’est Monsieur d’Orson.


M. TUBLEU, s’écriant.

Monsieur d’Orson est mort ?


M. FRANGEOT.

Je te dis que j’en suis sûr, voisin.


Me. FRANGEOT.

Qu’est-ce que tu dis donc là, la poule ?


M. FRANGEOT.

Ce que je sais. Oh ! je leur ferai faire un bon marché ; ils peuvent compter sur moi.


M. TUBLEU.

Voilà un grand malheur !


M. FRANGEOT.

Qu’est-ce qu’il a donc lui ?


M. VARLOPE.

Voisin, je crois que nous n’avons plus besoin de ta protection.


M. FRANGEOT.

Pourquoi donc ?


M. LE NOIR, à M Tubleu.

Voisin, je te conseille de vendre ton cheval de cabriolet.


M. FRANGEOT.

Mais je n’entends rien à tout cela.


M. LE NOIR.

On te l’expliquera, voisin. Tu viens de verser là une voiture où étoit la voisine Frangeot & toutes les voisines ; tu es un grand maladroit.


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Scène derniere.

Me. TUBLEU, Me. FRANGEOT, Me. VARLOPE, Me. LE NOIR, M. TUBLEU, M. FRANGEOT, M. VARLOPE, M. LE NOIR, M. LE CREUX, St. JAQUES.


St. JAQUES.

Madame Tubleu, Dame Jeanne dit comme cela que vous veniez souper tout-à-l’heure, tout-à-l’heure.


Me. TUBLEU.

Ah ! je n’ai plus d’appétit.


M. LE NOIR.

Bon, bon, ma voisine, venez-vous-en boire à la santé du mort ; il est peut-être cause que vous ne manquerez jamais d’avoir de quoi vivre.


Me. TUBLEU.

Mes voisines, voulez-vous bien passer là-dedans ?


M. LE NOIR.

Eh bien, n’allez-vous pas faire des façons comme pour monter en carrosse ?


Me. LE NOIR.

Allons, ne ris donc pas, la petite maman.


M. LE NOIR.

Passe, toi. Monsieur le Creux, nous vous menerons à pied ; ne vous embarrassez pas, passez toujours, & chantez ; moquez-vous de cela.


M. TUBLEU.

Voisin, j’ai envie de rester ici tout seul.


M. LE NOIR.

Parce que tu n’as pas de carrosse ? nous te prêterons les nôtres, ce sera tout de même, marche toujours.


M. FRANGEOT.

Voisin, tu m’expliqueras donc tout cela ?


M. LE NOIR.

Pardi cela ne sera pas bien difficile. Les choses ne peuvent pas toujours durer. Tu nous a mis tous à pied ; c’est-à-dire, chacun à sa place.


M. FRANGEOT.

Eh bien, je n’ai donc pas fait de mal ?


M. LE NOIR.

Non, non, voisin, tranquillise-toi ; la tête vouloit faire reposer les pieds, & elle auroit fait reposer les dents.


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Explication du Proverbe :

98. Qui trop embrasse, mal étreint.