Proverbes dramatiques/Le Seigneur du village amoureux

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LE SEIGNEUR
DU VILLAGE,
AMOUREUX.

SOIXANTE-DOUZIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. DE BOURCLOS, Seigneur du Village, en habit vert galonné, sans épée.
La Mere ROUGEAU, vieille veuve. Robe rayée, tablier noir, cornette avec une coëffe noire.
AGATHE, fille de la mère Rougeau. Robe grise, tablier vert, petite cornette.
M. CANON, Apothiquaire. Habit gris, veste noire, perruque courte, chapeau noir.


La Scène est chez la Mere Rougeau.

Scène premiere.

La Mère ROUGEAU, AGATHE.


La Mere ROUGEAU.

Eh bien, toujours soupirer, & ne point manger ; vous finirez par être une jolie fille à la fin de tout cela !


AGATHE.

Mais, maman, je me porte bien.


La Mere ROUGEAU.

Une fille ne se porte pas bien quand elle a un amour malheureux dans le cœur ; je le sai, je m’en souviens ; & si je n’avois pas épousé votre pere, vous ne seriez pas-là, car je serois morte.


AGATHE.

Est-ce que je me plains ?


La Mere ROUGEAU.

Vous ne vous plaignez pas ; mais avec cet amour-là, je sais bien où le bat vous blesse. J’ai crû que tout cela se passeroit, & voilà pourtant six ans que cela dure. Je vous aime ; mais je vous dis que ce sont des folies, encore une fois.


AGATHE.

Ah, s’il m’aimoit !


La Mere ROUGEAU.

Et, quand il vous aimeroit, Monsieur de Bourclos, croyez-vous qu’un homme qui est Seigneur d’une terre de dix mille livres de rente, voulût vous épouser ?


AGATHE.

Dix mille livres de rente ?


La Mere ROUGEAU.

Oui, cette terre-ci vaut dix mille livres de rente, & puis il a encore d’autres biens. Et vous, qu’est-ce que vous avez ? Votre père étoit Procureur Fiscal d’ici ; mais il est mort au bout de six mois qu’il m’avoit épousée, il n’avoit rien gagné : vous n’aurez que mon bien, mais pas si-tôt.


AGATHE.

Je le sai bien, parce que vous avez envie de vous remarier.


La Mere ROUGEAU.

Moi, me remarier ?


AGATHE.

Sûrement ; & je sai bien avec qui, encore.


La Mere ROUGEAU.

Mais voyez-donc comme elle me parle.


AGATHE.

Oui ; avec Monsieur Canon, l’Apothicaire.


La Mere ROUGEAU.

Eh bien, quand cela seroit, je ne suis pas aussi déraisonnable que vous ; je ne porte pas mes vues si haut : je ne méprise personne, moi.


AGATHE.

Je sai bien que vous ne lui tournez pas le dos comme tout le monde ; encore s’il vous aimoit.


La Mere ROUGEAU.

Et, Monsieur de Bourclos, vous aime-t-il, lui ?


AGATHE.

Si je ne le croyois pas un peu, je ne l’aimerois pas tant.


La Mere ROUGEAU.

Vous croyez qu’il vous aime ?


AGATHE.

J’aime à m’en flatter, du moins.


La Mere ROUGEAU.

On se flatte quelquefois sur ce que l’on desire. Et, qui vous le fait juger ?


AGATHE.

Mais tout plein de choses ; quand il me voit il est embarrassé il rougit, & puis il s’en va.


La Mere ROUGEAU.

Voyez un peu, il ne semble pas qu’elle y touche : eh mais, vous en savez long !


AGATHE.

Voilà Monsieur Canon, je ne veux pas troubler vos amours.


La Mere ROUGEAU.

Allez, allez rêver aux vôtres.


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Scène II.

M. CANON, La Mere ROUGEAU.


M. CANON.

Bonjour, la mere Rougeau, bonjour.


La Mere ROUGEAU.

Qu’est-ce que vous avez donc ? Vous avez l’air bien occupé.


M. CANON.

Vous m’aimez toujours ?


La Mere ROUGEAU.

Tu le sais bien, petit ingrat.


M. CANON.

Ingrat ou non, cela ne fait rien, pourvu que je vous épouse.


La Mere ROUGEAU.

Tu m’épouserois, mon petit chat, tu m’épouserois ?


M. CANON.

Mais peut-être, laissez-moi faire.


La Mere ROUGEAU.

Oh, point de peut-être.


M. CANON.

Ecoutez-moi.


La Mere ROUGEAU.

Voyons, voyons, mon ami.


M. CANON.

Je veux faire la fortune de votre fille ; au moyen de cela, vous pourrez me donner tout votre bien, & cela arrangera mes affaires.


La Mere ROUGEAU.

C’est donc l’argent qui te déterminera ?


M. CANON.

Qu’est-ce que cela vous fait ?


La Mere ROUGEAU.

Ah, le petit vilain : mais comment feras-tu la fortune de ma fille ?


M. CANON.

Je vais vous le dire.


La Mere ROUGEAU.

Si c’est un mariage, elle n’y consentira jamais.


M. CANON.

Pourquoi ?


La Mere ROUGEAU.

C’est qu’elle a un amour en tête, que depuis six ans je ne saurois déraciner.


M. CANON.

Celui que je veux lui faire épouser l’aime aussi depuis six ans.


La Mere ROUGEAU.

Il faut être bien nigaud, pour un homme, d’aimer six ans sans le dire : ah, si j’avois été homme, je n’aurois pas perdu tant de tems.


M. CANON.

Mais vous n’en avez peut-être pas perdu étant femme.


La Mere ROUGEAU.

Ah, si tu étois jaloux, tu serois charmant !


M. CANON.

Est-on jaloux, sans amour ?


La Mere ROUGEAU.

Qu’est-ce qui te prie de me dire cela ? Allons voyons, quel est cet amoureux.


M. CANON.

Cet amoureux ? c’est un fort honnête homme.


La Mere ROUGEAU.

On peut être honnête homme & nigaud.


M. CANON.

Fort riche.


La Mere ROUGEAU.

On peut être fort riche & nigaud.


M. CANON.

Et qui craint ce qu’on diroit de lui, s’il épousoit votre fille.


La Mere ROUGEAU.

Eh mais, pourquoi cela ?


M. CANON.

C’est qu’un homme comme lui…


La Mere ROUGEAU.

Mais, qui est-il ?


M. CANON.

C’est M. de Bourclos.


La Mere ROUGEAU, avec joye.

Monsieur de Bourclos ! Agathe ? Quoi, je serois la belle-mere de M. de Bourclos, moi ? Agathe.


M. CANON.

Un moment donc.


La Mere ROUGEAU.

Madame Bourclos, Madame Canon, ah que nous allons faire de bruit dans le monde ! Agathe, Agathe.


M. CANON.

Mais, écoutez-moi donc.


La Mere ROUGEAU.

C’est que c’est de Monsieur de Bourclos, qu’elle est folle, Agathe.


M. CANON.

Tout de bon ?


La Mere ROUGEAU.

Oui, vraiment.


M. CANON.

Je l’ai bien servie, vous allez voir.


La Mere ROUGEAU.

Dites, dites-moi donc ?


M. CANON.

Vous ne voulez donc pas me laisser parler ?


La Mere ROUGEAU.

Allons, allons, j’écoute.


M. CANON.

Monsieur de Bourclos m’a confié, il y a long-tems, qu’il est amoureux, & qu’il ne vouloit pas se marier ; mais je ne sai que d’hier que c’est d’Agathe. Là-dessus, j’ai fondé mon projet ; ces bilieux ont le sang chaud, ai-je dit ; je lui ai proposé des drogues pour tempérer son amour, & je lui en ai donné ce matin qui feront le contraire.


La Mere ROUGEAU.

C’est d’un habile Apothicaire, ce que vous avez fait là. Je ne m’étonne pas s’il venoit ici si souvent, s’il y restoit si long-tems, & s’il étoit si triste.


M. CANON.

Il y viendra sûrement aujourd’hui.


La Mere ROUGEAU.

Dirai-je à ma fille qu’il l’aime ; car la petite coquine s’en doute bien ; mais elle n’en est pas sûre.


M. CANON.

Cela n’est pas nécessaire ; les filles ont bientôt là-dessus toute la certitude qu’il faut, & puis bon chien chasse de race : vous êtes maligne, vous, la mere Rougeau ?


La Mere ROUGEAU.

Allons, allons, tais-toi : & crois-tu qu’il parlera aujourd’hui ?


M. CANON.

Mais oui, pourquoi pas ?


La Mere ROUGEAU.

C’est que s’il craint qu’on ne désapprouve son mariage…


M. CANON.

J’aurai encore un autre moyen.


La Mere ROUGEAU.

Oui, mais si à force de drogues tu vas le faire crever.


M. CANON.

Je ne lui en donnerai plus ; c’est bon pour une fois, laissez-moi faire : tenez, le voici justement ; allons, faites venir votre fille ; selon la conversation qu’il aura, & que j’écouterai, nous agirons.


La Mere ROUGEAU.

Elle est peut-être dans le verger : allez l’avertir de me venir parler.


M. CANON.

J’y vais. Quand Monsieur de Bourclos voudra s’en aller, j’arriverai : vous nous laisserez ensemble, afin que je puisse savoir ce qu’il pense.


La Mere ROUGEAU.

C’est bon, allez, allez. Ecoute, écoute, aime-moi donc un peu.


M. CANON.

Oui, nous verrons cela.


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Scène III.

M. DE BOURCLOS, La Mere ROUGEAU.


M. DE BOURCLOS.

Bonjour la mere Rougeau.


La Mere ROUGEAU.

Monsieur, je suis votre servante ; vous vous portez bien aujourd’hui.


M. DE BOURCLOS.

Oui, pas mal.


La Mere ROUGEAU.

C’est que vous avez bien dîné peut-être.


M. DE BOURCLOS.

Oui, avec assez d’appétit.


La Mere ROUGEAU.

Il y a des jours comme cela. Tenez, voilà Agathe qui vient.


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Scène IV.

M. DE BOURCLOS, La Mere ROUGEAU, AGATHE.


La Mere ROUGEAU.

Allons, venez venez, Mademoiselle, voilà Monsieur de Bourclos, qui a quelque chose à vous dire.


M. DE BOURCLOS.

Moi ? (à part.) Je crois qu’elle devine (haut.) Vous vous trompez.


La Mere ROUGEAU.

Pardonnez-moi ; il me semble que…


AGATHE.

Que voulez-vous que Monsieur me dise, ma mere ?


La Mere ROUGEAU.

Ah, oui, oui, vous avez raison, Monsieur, c’est vrai, oui, je me trompe.


M. DE BOURCLOS.

Vous embellissez tous les jours, Mademoiselle Agathe.


AGATHE.

Monsieur, vous avez bien de la bonté !


La Mere ROUGEAU.

Vous la trouvez donc jolie, ma fille ?


M. DE BOURCLOS.

On ne peut pas la trouver autrement.


La Mere ROUGEAU.

Bon, autrement, elle le seroit bien davantage peut-être…


AGATHE, bas à la mere Rougeau.

Ma mere…


La Mere ROUGEAU.

Je ne dis rien, je ne dis rien.


M. DE BOURCLOS.

Pourquoi, Madame Rougeau ? Parlez, parlez.


La Mere ROUGEAU.

Ah, parlez vous-même ; si vous saviez tout ce que je lui dis depuis six ans.


M. DE BOURCLOS.

Et, sur quoi ?


La Mere ROUGEAU.

Eh dame, c’est son secret. N’y a-t-il pas six ans que vous avez acheté cette terre-ci ?


M. DE BOURCLOS.

Oui, il y a eu six ans, le mois passé.


La Mere ROUGEAU.

C’est cela même ; mais tout cela finira.


AGATHE.

Quoi ?


La Mere ROUGEAU.

Ah, je sai bien ce que je veux dire. Vous la trouvez donc jolie, ma fille ?


M. DE BOURCLOS.

Assurément.


La Mere ROUGEAU.

Vous ne lui aviez jamais dit encore ?


M. DE BOURCLOS.

C’est que…


La Mere ROUGEAU.

Il ne faut pas vous gêner là-dessus, déjà, parce que, vous entendez bien, une mere est toujours bien-aise qu’on aime ses enfans.


AGATHE.

Qu’est-ce que vous dites donc ma mere ?


La Mere ROUGEAU.

Laissez, laissez-moi faire. D’ailleurs, c’est la douceur même ; je l’y ai accoutumée, parce qu’il faut être comme cela avec les hommes ; je veux qu’elle rende son mari heureux.


M. DE BOURCLOS.

Sûrement il le sera.


La Mere ROUGEAU.

Oh, vous le dites, mais je parie que vous ne le croyez pas.


M. DE BOURCLOS.

Pourquoi donc ?


La Mere ROUGEAU.

Parce qu’elle n’a pas de bien. Ah dame, si elle étoit bien riche, je lui dirois, ma fille il faut être fiere avec les hommes, parce que tout le monde voudroit d’elle.


M. DE BOURCLOS.

Quand on est faite comme elle, on n’a pas besoin de richesses.


La Mere ROUGEAU.

Ah, voilà ce qu’on appelle parler cela : tenez, Monsieur de Bourclos, asseyez-vous, asseyez-vous. Agathe, donne donc une chaise à Monsieur.


M. DE BOURCLOS.

Ce n’est pas la peine, je vais m’en aller.


La Mere ROUGEAU.

Vous avez des affaires ?


M. DE BOURCLOS.

Oui, j’ai bien de l’embarras dans la tête.


La Mere ROUGEAU.

Eh bien, débarrassez-vous ; quand on a un fardeau trop lourd, il faut le mettre à terre : dites, nous vous aiderons.


M. DE BOURCLOS.

Vous ne savez pas ce que c’est.


La Mere ROUGEAU.

Ma fille en porteroit la moitié ; elle est assez forte pour cela. Dites toujours.


M. DE BOURCLOS.

Non, je ne saurois. Adieu.


La Mere ROUGEAU.

Mais ne vous en allez pas ; nous allons vous laisser si vous voulez : en rêvant on trouve quelquefois… Allons, ma fille, saluez Monsieur.


M. DE BOURCLOS.

Vous vous en allez donc aussi, Mademoiselle ?


La Mere ROUGEAU.

Si vous voulez, je vous la laisserai.


M. DE BOURCLOS.

Non, non, je ne veux pas la gêner.


La Mere ROUGEAU.

Vous ne la gênerez point, elle n’a rien à faire.


M. DE BOURCLOS.

Eh bien… je m’en vais.


La Mere ROUGEAU.

Tenez, voilà Monsieur Canon ; il vous tiendra compagnie ; dites-lui votre embarras, cela soulage toujours.


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Scène V.

DE BOURCLOS, M. CANON.


M. CANON, bas à la mere Rougeau.

Ecoutez ce que je vais dire (à M. de Bourclos.) Eh, Monsieur, je vous cherche par-tout.


M. DE BOURCLOS.

Pourquoi ?


M. CANON.

Le remede que je vous ai donné a-t-il tempéré votre amour ?


M. DE BOURCLOS.

Hélas, non, au contraire.


M. CANON.

Vous n’avez pas été indifférent pour Mademoiselle Agathe.


M. DE BOURCLOS.

Non, je l’aime plus que jamais.


M. CANON.

C’est singulier cela. Si vous aviez pû vous déterminer à l’épouser, c’étoit le meilleur remede ?


M. DE BOURCLOS.

Oui, mais vous savez tout ce qu’on diroit de ce mariage-là ?


M. CANON.

Vous avez raison. Allons, le moyen que j’ai imaginé est sûr pour vous guérir de votre amour.


M. DE BOURCLOS.

Me guérir ?


M. CANON.

Ne le voulez-vous pas ?


M. DE BOURCLOS.

Mais il le faut bien ; je suis désespéré !


M. CANON.

De quoi ?


M. DE BOURCLOS.

Ah !


M. CANON.

Je vous dis que mon moyen est sûr.


M. DE BOURCLOS.

Quel est-il ?


M. CANON.

J’ai déjà agi, & j’ai été assez heureux pour réussir.


M. DE BOURCLOS.

Qu’avez-vous fait ?


M. CANON.

Comme l’amour meurt dès qu’il n’a plus d’espoir, l’envie de vous servir m’a fait imaginer un expédient sûr, & je me suis sacrifié pour vous.


M. DE BOURCLOS.

Comment ?


M. CANON.

J’ai demandé Mademoiselle Agathe, en mariage à sa mere.


M. DE BOURCLOS.

Pour vous ?


M. CANON.

Pour moi-même ; elle me l’a accordé, & je l’épouserai tout de suite. Que dites-vous de cela ? Je crois que vous m’aurez quelque obligation. Vous ne répondez point ?


M. DE BOURCLOS.

Et Mademoiselle Agathe, y a-t-elle consenti ?


M. CANON.

Elle n’en sait rien encore, mais c’est tout de même ; sa mere me l’a promise.


M. DE BOURCLOS.

Et, si elle n’y vouloit pas consentir ?


M. CANON.

Oh, sa mere l’y forceroit bien.


M. DE BOURCLOS.

Faites-la moi venir, la mère Rougeau.


M. CANON.

Pourquoi faire ?


M. DE BOURCLOS.

Je veux lui parler.


M. CANON.

Je vais vous l’envoyer (à part.) Je crois que nous le tenons.


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Scène VI.

La Mere ROUGEAU, M. DE BOURCLOS.


M. DE BOURCLOS.

Quelle idée a eu cet homme-là ! Et il prétend me servir.


La Mere ROUGEAU.

Monsieur Canon m’a dit que vous me demandiez, Monsieur.


M. DE BOURCLOS.

Oui, j’ai à vous parler.


La Mere ROUGEAU.

Me voilà toute prête à vous entendre.


M. DE BOURCLOS.

Vous mariez votre fille ?


La Mere ROUGEAU.

Oui, Monsieur, j’espère que vous le trouverez bon, que vous y consentirez, & que vous allez me féliciter d’en être débarrassée ; car, garder une fille, ce n’est pas peu de chose au moins ; cependant elle est sage.


M. DE BOURCLOS.

Et, croyez-vous qu’elle aime Monsieur Canon ?


La Mere ROUGEAU.

Point du tout ; mais cela ne fait rien..


M. DE BOURCLOS.

Cela ne fait rien ?


La Mere ROUGEAU.

Non, pour se marier, cela n’est pas toujours nécessaire.


M. DE BOURCLOS.

Et, comment êtes-vous sûre qu’elle ne l’aime point ?


La Mere ROUGEAU.

Oh, je m’en doute, parce que…


M. DE BOURCLOS.

Parce que ?…


La Mere ROUGEAU.

Je vous ai dit, il y a six ans…


M. DE BOURCLOS.

Achevez.


La Mere ROUGEAU.

Il y a six ans qu’elle est triste ; auparavant, elle chantoit toujours, c’étoit une réjouie, comme il n’y en a point.


M. DE BOURCLOS.

Est-ce que vous croyez qu’elle aimeroit quelqu’un ?


La Mere ROUGEAU.

Je l’imagine.


M. DE BOURCLOS.

Elle n’est donc pas aimée ?


La Mere ROUGEAU.

Ah dame, celui là, je ne peux pas vous le dire ; car si ce quelqu’un l’aimoit, il y a long-tems que je le lui aurois donné, s’il me l’avoit demandée.


M. DE BOURCLOS.

Il faudroit savoir qui elle aime.


La Mere ROUGEAU.

Ah, demandez-lui ça vous même.


M. DE BOURCLOS.

C’est que je voudrois qu’elle fût heureuse.


La Mere ROUGEAU.

Oh, elle le sera sûrement avec Monsieur Canon.


M. DE BOURCLOS.

Monsieur Canon ?


La Mere ROUGEAU.

Est-ce que vous n’approuvez pas ce mariage-là ?


M. DE BOURCLOS.

Si elle aime ailleurs ?


La Mere ROUGEAU.

Que voulez-vous que j’y fasse ?


M. DE BOURCLOS.

Cela est vrai… je voudrois lui parler.


La Mere ROUGEAU.

Eh, pardi, je m’en vais l’appeller. Agathe, Agathe.


M. DE BOURCLOS, à part.

Quel parti prendre ?


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Scène VII.

AGATHE, La Mere ROUGEAU, M. DE BOURCLOS.


AGATHE.

Que voulez-vous ma mere ?


La Mere ROUGEAU.

Regardez comme elle est triste.


M. DE BOURCLOS.

Mademoiselle Agathe, me parlerez-vous naturellement ?


AGATHE.

Oui, Monsieur.


M. DE BOURCLOS.

Votre mere veut vous marier.


AGATHE.

Monsieur Canon vient de me le dire.


M. DE BOURCLOS.

Ce mariage vous plaît-il ?


AGATHE.

Monsieur…


M. DE BOURCLOS.

On dit que vous aimez quelqu’un. Pourquoi ne l’avez-vous pas dit à votre mere ?


AGATHE.

Parce que cela seroit inutile.


M. DE BOURCLOS.

Si je pouvois vous faire épouser ce que vous aimez, je vous en donne ma parole, nommez-le moi.


AGATHE.

Je ne le peux pas nommer, qu’il ne dit m’ait dit lui-même qu’il m’aime auparavant.


M. DE BOURCLOS.

Il ne vous l’a pas dit encore ?


AGATHE.

Non, Monsieur, & je ne crois pas qu’il me le dise jamais.


M. DE BOURCLOS.

Pourquoi ? Peut-être vous aime-t-il, & qu’il craint de vous déplaire, en vous le disant.


AGATHE.

Il n’y a rien d’offensant quand on a envie d’épouser.


M. DE BOURCLOS.

Il est vrai.


AGATHE.

Et s’il ne peut pas m’épouser, cela est inutile.


La Mere ROUGEAU.

Elle dit fort bien, ne trouvez-vous pas, Monsieur ?


M. DE BOURCLOS.

Assûrement… Mais si je le connoissois, je lui demanderois ce qu’il a envie de faire.


AGATHE.

A quoi cela serviroit-il ? Je vous dis qu’il ne m’épousera pas.


La Mere ROUGEAU.

En ce cas-là, il ne faut pas lanterner, elle épousera Monsieur Canon. Monsieur je vous prie de la nôce.


M. DE BOURCLOS.

Moi, je sçai quelqu’un qui vous aime, & qui vous épousera si vous le voulez.


AGATHE.

Monsieur…


La Mere ROUGEAU.

Il faut dire qui c’est.


M. DE BOURCLOS.

Moi, charmante Agathe, qui vous aime depuis six ans, & qui desire de faire votre bonheur.


AGATHE.

Ah, Monsieur, il ne sera jamais plus grand qu’il l’est dans ce moment-ci.


La Mere ROUGEAU.

Elle répond fort bien, au moins, Monsieur.


M. DE BOURCLOS.

Seroit-ce moi que vous aimez ?


AGATHE.

Comment aurois-je pu en aimer d’autre, après vous avoir vu ?


M. DE BOURCLOS.

Vous me charmez ! Il lui baise la main.


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Scène VIII.

M. DE BOURCLOS, La mere ROUGEAU, M. CANON, AGATHE.


M. CANON.

Vous allez voir tous nos parens que je vous amène, la Mere Rougeau. Mais, que vois-je ? Monsieur de Bourclos baise la main de ma prétendue !


M. DE BOURCLOS.

Oui, j’épouse Agathe.


La Mere ROUGEAU.

Monsieur Canon, vous savez ce que vous m’avez promis.


M. DE BOURCLOS.

Qu’est-ce que c’est ?


La Mere ROUGEAU.

C’est, s’il n’épousoit pas ma fille, de m’épouser.


M. CANON.

Oui, la Mere Rougeau, voilà qui est fini.


M. DE BOURCLOS.

Eh-bien, en faveur de ce mariage, je vous donne à tous les deux un fief que j’ai à dix lieues d’ici pour toute votre vie.


M. CANON.

Grand-merci. Allons trouver nos parens, & le Notaire, pour faire nos deux contrats.


Fin du soixante-douzieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

72. Il vaut mieux tard que jamais.