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Proverbes dramatiques/Le Médecin Gourmand

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Proverbes dramatiquesLejaytome VI (p. 1-34).


LE MÉDECIN
GOURMAND.

SOIXANTE-ONZIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. DE BELRONDE, en habit du matin, avec une canne, & sans épée.
M. BREMIN, Médecin. En habit noir & grande perruque.
M. DU MORBOIS, ami de M. De Belronde. En habit rouge galonné.
LA FRANCE. Laquais de M. de Belronde, en livrée.
SAINT-JEAN.


La Scène est chez M. de Belronde.

Scène premiere.

M. DE BELRONDE, LA FRANCE.


M. DE BELRONDE, donnant son chapeau & sa canne à La France.

La France ?


LA FRANCE.

Monsieur ?


M. DE BELRONDE.

A-t’on apprêté ce guignard ?


LA FRANCE.

Oui, Monsieur.


M. DE BELRONDE.

Et la poule de mer ?


LA FRANCE.

Aussi ; quand Monsieur voudra…


M. DE BELRONDE.

Mais tout à l’heure, car j’ai bien faim.


LA FRANCE.

Je m’en vais le dire.


M. DE BELRONDE.

Qu’on mette le guignard à la broche d’abord.


LA FRANCE.

Oui, Monsieur (Il s’en va & revient). Monsieur Bremin.


M. DE BELRONDE.

Le Docteur ? Ah, j’en suis bien aise.


----

Scène II.

M. BREMIN, M. DE BELRONDE.


M. DE BELRONDE.

Eh, bon jour Docteur ! Il y a bien long-tems que l’on ne vous a vu.


M. BREMIN.

Cela est vrai ; j’ai eu beaucoup d’affaires tous ces tems-ci ; & puis, on ne vous voit plus chez la Présidente.


M. DE BELRONDE.

Ma foi non, nous avons eu une tracasserie…


M. BREMIN.

Ah, cela ne peut pas toujours durer.


M. DE BELRONDE.

Vous avez peut-être cru comme tout le monde…


M. BREMIN.

J’ai crû ce qu’il m’a paru qui étoit.


M. DE BELRONDE.

Vous vous trompez, d’honneur. Seriez-vous homme à dîner avec moi, Docteur ?


M. BREMIN.

C’est selon.


M. DE BELRONDE.

J’entends bien, selon la chere que je vous ferai.


M. BREMIN.

Non, mais c’est que j’ai promis…


M. DE BELRONDE.

Vous n’avez pas promis de manger un guignard ?


M. BREMIN.

Un guignard ?


M. DE BELRONDE.

Oui, un guignard, & une poule de mer.


M. BREMIN.

Diable ! une poule de mer ?


M. DE BELRONDE.

Oui, qui est arrivée ce matin, & qui est bien fraîche.


M. BREMIN.

Mais vous me dites cela froidement ; voilà deux choses excellentes en même tems !


M. DE BELRONDE.

Je suis fâché que vous ayez promis.


M. BREMIN.

Promis… comme cela.


M. DE BELRONDE.

Je vous ferai avertir quand il m’en reviendra.


M. BREMIN.

Mais, je songe que je pourrois bien manquer à ma promesse.


M. DE BELRONDE.

Il ne faut pas vous gêner ; & puis nous aurions été seuls, & je n’ai que cela, parce que ne comptois sur personne.


M. BREMIN.

Mais il ne faut pas autre chose.


M. DE BELRONDE.

Pardonnez-moi, je ne veux pas vous faire mourir de faim.


M. BREMIN.

Vous vous moquez de moi, j’en trouve bien assez.


M. DE BELRONDE.

Eh bien, la premiere fois que j’en aurai…


M. BREMIN.

Non, je reste ici.


M. DE BELRONDE.

Vrai ?


M. BREMIN.

Mais sûrement.


M. DE BELRONDE.

Allons, tant mieux !


M. BREMIN.

Cela sera-t’il bientôt prêt ?


M. DE BELRONDE.

Oui, le guignard est à la broche.


M. BREMIN.

A la broche ; pardi cela me donne appétit, rien qu’à en entendre parler.


M. DE BELRONDE.

Et à moi aussi, mais très-fort.


M. BREMIN, à part rêvant.

Diable ! (haut, regardant M. de Belronde). Qu’est-ce que vous avez ? Vous êtes jaune aujourdhui.


M. DE BELRONDE.

Jaune ?


M. BREMIN.

Oui, je parie que vous n’avez pas pris la derniere médecine que je vous ai ordonné ?


M. DE BELRONDE.

La derniere, non ; mais j’en avois pris trois.


M. BREMIN.

Ce n’étoit pas assez. Voilà comme on se met dans le cas de retomber. Avez-vous dormi cette nuit ?


M. DE BELRONDE.

Oui, j’ai dormi huit heures tout de suite.


M. BREMIN.

Voilà justement ce que je disois.


M. DE BELRONDE.

Comment ?


M. BREMIN.

Les liqueurs s’épaississent, voilà comme une grande maladie commence. Vous étés bien déraisonnable.


M. DE BELRONDE.

Mais je vous assure que je me porte fort bien.


M. BREMIN.

Fort bien, fort bien ! Je parie que vous avez de la lassitude ?


M. DE BELRONDE.

De la lassitude ?


M. BREMIN.

Oui de la lassitude.


M. DE BELRONDE.

Il est vrai ; mais c’est que j’ai couru toute la matinée à pied.


M. BREMIN.

Vous croyez que c’en est la cause ?


M. DE BELRONDE.

Sûrement ; pourquoi pas ?


M. BREMIN.

Eh, point du tout ! Donnez-moi votre main. Il lui tâte le pouls.


M. DE BELRONDE.

Eh bien ?


M. BREMIN.

Vous n’avez pas voulu faire ce que je vous ai dit.


M. DE BELRONDE.

Comment.


M. BREMIN.

Je ne suis point du tout content de ce pouls-là. Il ne faut pas que cela vous inquiète.


M. DE BELRONDE.

Mais qu’est-ce que vous trouvez ?


M. BREMIN.

Une plénitude.


M. DE BELRONDE.

Mais je n’ai pas soupé hier.


M. BREMIN.

Aussi cela vient-il d’un amas d’humeurs, qui est prêt à faire un ravage horrible. Il faut l’empêcher.


M. DE BELRONDE.

Quoi, Docteur, vous croyez…


M. BREMIN.

Tenez, ne badinons pas avec cela.


M. DE BELRONDE.

Vous m’allarmez.


M. BREMIN.

Ecoutez-moi : vous êtes bien heureux que je sois venu ici ; il faut couper court au mal.


M. DE BELRONDE.

Que faut-il faire ?


M. BREMIN.

Je ne vous dirai pas de vous coucher, mais de vous tranquilliser, & de boire de l’eau de poulet toute la journée : nous verrons ce soir s’il faudra vous saigner.


M. DE BELRONDE.

Je croyois me porter le mieux du monde.


M. BREMIN.

Voilà comme souvent on se trompe, & que l’on ne prévoit rien. Sans moi, je ne sai pas ce qui en seroit arrivé.


M. DE BELRONDE.

Je vous remercie bien, Docteur. Je ne pourrai donc pas dîner ?


M. BREMIN.

Dîner ? Non vraiment. Je m’en vais sonner, pour qu’on vous fasse de l’eau de poulet. Il sonne.


----

Scène III.

M. BREMIN, M. DE BELRONDE, LA FRANCE.


M. BREMIN.

La France, faites écorcher un poulet tout-à-l’heure.


LA FRANCE.

Un poulet, Monsieur ?


M. BREMIN.

Oui, & qu’on le fasse bouillir dans deux pintes d’eau, & vous en ferez boire très-souvent à votre maître, jusqu’à ce soir.


LA FRANCE.

Je ne comprends pas…


M. DE BELRONDE.

Allons, faites ce qu’on vous dit.


LA FRANCE.

Et le guignard, la poule de mer ?


M. DE BELRONDE.

Le Docteur les mangera.


M. BREMIN.

Ne perdez pas de tems.


M. DE BELRONDE.

Et revenez.


----

Scène IV.

M. BREMIN, M. DE BELRONDE.


M. DE BELRONDE.

Mais, Docteur, qu’est-ce que vous croyez que ce sera ?


M. BREMIN.

Peut-être rien, avec cette précaution. Voyons votre pouls (Il tâte le pouls). Toujours tout de même ; nous verrons ce soir. Il se lève.


M. DE BELRONDE.

Eh bien, que faites-vous ? Le guignard, la poule ?…


M. BREMIN.

Je les mangerai sûrement. Je m’en vais revenir.


M. DE BELRONDE.

Ne tardez pas. Où allez-vous ?


M. BREMIN.

Chez Madame de Lendort.


M. DE BELRONDE.

Bon, elle vous retiendra, & vous ne reviendrez pas.


M. BREMIN.

Je vous réponds que je reviendrai, tranquilisez-vous. Où est La France ! ah, le voici. Il sort.


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Scène V.

M. DE BELRONDE, LA FRANCE.


LA FRANCE, en entrant, parlant à M. Bremin.

Oui, oui, Monsieur.


M. DE BELRONDE.

La France, donnez-moi ma robe-de-chambre.


LA FRANCE.

Mais Monsieur, est-ce que vous êtes malade ?


M. DE BELRONDE.

Apparemment. (Il se deshabille.) Cela est inconcevable ! cela est venu tout d’un coup.


LA FRANCE.

Mais qu’est-ce que vous sentez ?


M. DE BELRONDE.

Rien ?


LA FRANCE.

Vous n’êtes donc pas malade.


M. DE BELRONDE.

Allons, il en saura plus que le Docteur. Je suis bien heureux qu’il soit venu me voir ; car sans lui je croirois que je me porte bien.


LA FRANCE.

Tenez, Monsieur, je n’aime pas les Médecins.


M. DE BELRONDE.

Oh, je sai bien que vous autres, vous avez plus de confiance dans un petit Chirurgien du coin de la rue. Donnez-moi mon bonnet de nuit.


LA FRANCE, lui mettant son bonnet de nuit.

Ils ne nous donnent pas des maladies du moins, comme font vos grands Médecins.


M. DE BELRONDE.

Oui, les Médecins donnent des maladies !


LA FRANCE.

Sûrement.


M. DE BELRONDE.

Sûrement ! allons, vous ne savez ce que vous dites. Et cette eau de poulet ?


LA FRANCE.

Elle va être prête dans le moment.


M. DE BELRONDE.

Mettez toujours le couvert du Docteur.


LA FRANCE.

Cela sera bientôt fait. Il met le couvert.


M. DE BELRONDE.

J’ai bien du regret de ne pouvoir pas dîner.


LA FRANCE.

Ma foi, si j’étois de Monsieur, je mangerois toujours, cela vous donneroit des forces pour la maladie à venir.


M. DE BELRONDE.

Comme vous raisonnez !


LA FRANCE.

Dame, Monsieur, chacun a sa maniere.


M. DE BELRONDE.

Donnez au Docteur du vin de Bourgogne.


LA FRANCE.

Oui, Monsieur.


M. DE BELRONDE.

Je crois que je l’entends. Allez, allez voir si tout est prêt, & apportez l’eau de poulet, afin qu’il ne me gronde pas, de n’en avoir pas encore bu.


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Scène VI.

M. BREMIN, M. DE BELRONDE.


M. BREMIN.

Ah, vous vous êtes déshabillé, vous avez bien fait. (Il lui tâte le pouls.) Voyons ? la tension est la même.


M. DE BELRONDE.

Je n’ai pas encore bu.


M. BREMIN.

Ah, c’est cela.


M. DE BELRONDE.

Eh-bien, votre Madame de L’endort, qu’est-ce qu’elle a ?


M. BREMIN.

Oh ! des vapeurs, des nerfs, un mari qu’elle ne peut pas souffrir, & qui la contrarie du matin au soir.


M. DE BELRONDE.

Docteur, ne ferai-je pas bien d’être sur une chaise longue, au lieu d’être dans un fauteuil ?


M. BREMIN.

Oui, cela ne sera pas mal, sur-tout après dîné.


M. DE BELRONDE.

Oui, après le vôtre, car le mien est fait, n’est-ce pas ?


M. BREMIN.

A quoi songez-vous-là, dans l’état où vous êtes.


M. DE BELRONDE.

Mais je ne sens rien qu’un grand appétit.


M. BREMIN.

Je le crois bien ; c’est l’humeur qui est avide de repaître.


M. DE BELRONDE.

L’humeur ?


M. BREMIN.

Oui, vous ne connoissez pas cela ?


M. DE BELRONDE.

Pardonnez-moi. Très bien. Je crois qu’on apporte votre dîner ; mettez-vous toujours à table.


M. BREMIN.

Vous avez raison. Il se met à table.


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Scène VII.

M. BREMIN, M. DE BELRONDE, LA FRANCE, portant le guignard, SAINT-JEAN, portant l’eau de poulet.


M. DE BELRONDE.

Allons, voilà votre guignard.


M. BREMIN.

Il est beau, j’ai grande faim.


M. DE BELRONDE.

Voyons, La France. (Il regarde le guignard.) Il a bien bonne mine.


M. BREMIN.

Pourquoi vous donner des regrets ?


M. DE BELRONDE.

Vous avez raison, Docteur. Mangez, mangez.


M. BREMIN, coupant le guignard.

Vous, buvez votre eau de poulet.


M. DE BELRONDE.

Donnez donc. (Il boit.) Ah ! que cela est fade !


M. BREMIN.

Cela vous fera du bien.


M. DE BELRONDE.

Comment trouvez-vous le guignard ?


M. BREMIN.

Excellent ! Il mange avec plaisir & délectation.


M. DE BELRONDE.

Il m’en viendra peut-être encore un dans huit jours, serai-je en état d’en manger ?


M. BREMIN.

Oui, oui, nous verrons. (Il mange.) Mais faites-en venir deux.


M. DE BELRONDE.

Eh bien, j’écrirai, si je suis en état.


M. BREMIN.

Oh ! vous ferez sûrement en état d’écrire.


M. DE BELRONDE.

J’ai bien faim.


M. BREMIN.

Vous le croyez ; mais si je vous permettois de manger un peu seulement, vous verriez le dégoût que vous éprouveriez.


M. DE BELRONDE, vivement.

Du dégoût ? Oh, point du tout. Laissez-moi essayer.


M. BREMIN.

Non, non.


M. DE BELRONDE.

Mais, de la poule de mer ?


M. BREMIN.

Qu’est-ce que vous dites-là ?


M. DE BELRONDE.

C’est du poisson, cela ne peut pas me faire de mal.


M. BREMIN.

Je m’en garderai bien. Buvez, buvez.


LA FRANCE.

Monsieur veut-il boire ?


M. DE BELRONDE.

Il le faut bien (Il boit). Allez chercher la poule de mer.


LA FRANCE.

Allez, allez Saint-Jean. Saint-Jean sort.


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Scène VIII.

M. BREMIN, M. DE BELRONDE, LA FRANCE.


M. DE BELRONDE.

Comment trouvez-vous le vin, Docteur ?


M. BREMIN.

Fort bon.


M. DE BELRONDE.

C’est du Clos Vougeau que je vous ai fait donner.


M. BREMIN.

Je l’ai bien reconnu. Tenez, tenez-vous tranquille, & buvez.


M. DE BELRONDE.

Est-ce la poule de mer qui vient-là ?


LA FRANCE.

Oui, Monsieur.


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Scène IX.

M. BREMIN, M. DE BELRONDE, LA FRANCE, SAINT-JEAN, portant la poule de mer.


M. DE BELRONDE.

Voyons ? (on la lui montre.) Elle a bonne mine, Docteur.


M. BREMIN.

Tant mieux !


M. DE BELRONDE.

Mais, si j’en mangeois, rien que…


M. BREMIN.

Pouvez-vous faire l’enfant comme cela ! Buvez, buvez.


M. DE BELRONDE.

Buvons donc. (Il boit.) Docteur, cela me relâchera l’estomach ?


M. BREMIN.

Cela doit tout relâcher. Buvez peu à la fois.


M. DE BELRONDE.

Que dites-vous de la poule ?


M. BREMIN, la bouche pleine.

Bien fraîche.


M. DE BELRONDE.

Buvez-donc aussi vous.


M. BREMIN.

Je ne demande pas mieux ; je suis raisonnable, moi. Il tend son verre.


M. DE BELRONDE.

Je le serois bien, à pareil prix.


M. BREMIN.

Je m’en vais boire à votre santé. Il boit.


M. DE BELRONDE.

En vous remerciant, cher Docteur.


LA FRANCE.

Monsieur, ne pourra-t’il pas manger une soupe, du moins ?


M. BREMIN.

Nous verrons cela quand je reviendrai.


LA FRANCE.

C’est que sans cela…


M. BREMIN.

Ne craignez-vous pas qu’il ne meure de faim. Voilà comme ils sont ; ils croient, lorsqu’ils sont malades, qu’il faut toujours manger.


LA FRANCE.

Mais, Monsieur…


M. BREMIN.

Si vous saviez combien il meurt de gens dans les Hôpitaux, pour avoir des amis imprudens qui leur apportent à manger, vous ne diriez pas cela.


M. DE BELRONDE.

Ils n’en croyent rien. Que voulez-vous qu’on vous donne à présent, Docteur ?


M. BREMIN.

Pas la moindre chose ; je m’en vais boire un coup & m’en aller tout de suite. Il boit.


M. DE BELRONDE.

Vous ne voulez pas de la compote, une poire ?


M. BREMIN.

Non, l’on m’attend pour une consultation (Il se lave la bouche, puis il se lève.) Allons, voyons votre pouls. (Il tâte le pouls.) Cela va un peu mieux : nous verrons ce soir.


M. DE BELRONDE.

Croyez-vous que vous serez obligé de me faire saigner ?


M. BREMIN.

C’est selon que je vous trouverai.


M. DE BELRONDE.

Ne m’oubliez-pas, je vous prie.


M. BREMIN.

Vous n’avez pas besoin de me prier. Allons, tranquillisez-vous, & buvez. Il s’en va.


M. DE BELRONDE.

A ce soir, Docteur ?


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Scène X.

M. DE BELRONDE, LA FRANCE, SAINT-JEAN, ôtant le couvert.


M. DE BELRONDE.

A-t’il tout mangé ?


LA FRANCE.

Ah, je vous en réponds, il n’a rien laissé.


M. DE BELRONDE.

Il a bien fait.


LA FRANCE.

Oui, & pendant ce tems-là, vous mourez de faim.


M. DE BELRONDE.

Mais quand on est malade…


LA FRANCE.

Malade ! Et où avez-vous mal ?


M. DE BELRONDE.

Mal ? Partout.


LA FRANCE.

Ah, si j’étois de vous, je mangerois au moins un biscuit, & je boirois un bon coup de vin.


M. DE BELRONDE.

Voilà un joli conseil, & j’aurois peut-être une grande maladie après cela, au lieu d’une petite incommodité.


LA FRANCE.

Moi, ce que je dis…


M. DE BELRONDE.

Allons, en voilà assez. Donnez-moi à boire. Il boit.


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Scène XI.

M. DU MORBOIS, M. DE BELRONDE, LA FRANCE, SAINT-JEAN.


SAINT-JEAN.

Monsieur du Morbois.


M. DU MORBOIS.

Ah, ah, qu’est-ce que tu as donc ? Est-ce que tu es malade ?


M. DE BELRONDE.

Oui, vraiment.


M. DU MORBOIS.

Mais je ne comprends pas cela. Tu te portois à merveilles hier au soir.


M. DE BELRONDE.

Sûrement, & ce matin aussi : cela est venu tout d’un coup.


M. DU MORBOIS.

Cela est bien prompt ! Tu ne pourras donc pas venir à la Piece nouvelle.


M. DE BELRONDE.

Eh, mon Dieu non !


M. DU MORBOIS.

Qu’est-ce que tu sens ?


M. DE BELRONDE.

Je suis d’une foiblesse extrême.


M. DU MORBOIS.

Qu’est-ce que tu as pris aujourd’hui ?


M. DE BELRONDE.

De l’eau de poulet, voilà tout.


M. DU MORBOIS.

Qu’est-ce que c’est donc que l’on dessert là ?


M. DE BELRONDE.

C’est le dîner du Docteur.


M. DU MORBOIS.

Comment, du Docteur ?


M. DE BELRONDE.

Oui, j’avois un guignard & une poule de mer que je croyois que j’allois manger, quand il est arrivé…


M. DU MORBOIS.

Quoi, c’est à toi… (Il rit.) Ah je n’en puis plus ! Il rit.


M. DE BELRONDE.

Qu’est-ce qu’il y a donc de si plaisant à cela ?


M. DU MORBOIS.

Oh, c’est une histoire délicieuse ! (Il rit.) Je ne te croyois pas si dupe.


M. DE BELRONDE.

Je crois que tu es devenu fou !


M. DU MORBOIS.

Non, tu en rirois autant que moi, si cela étoit arrivé à un autre.


M. DE BELRONDE.

Mais quoi ?


M. DU MORBOIS.

Le Docteur a tout conté chez Madame de L’endort, où j’étois, & où il devoit dîner.


M. DE BELRONDE.

Quoi, que j’étois malade ?


M. DU MORBOIS, riant.

Oui, que tu étois malade ! Il ne t’a pas nommé ; mais il a dit qu’il avoit été prié de manger sa part d’une poule de mer & d’un guignard, mais qu’ayant eu envie de les manger tout seul, il avoit fait accroire, à celui qui l’en prioit, qu’il étoit malade ; qu’il lui avoit ordonné de l’eau de poulet, & de la diète, pendant qu’il alloit bien dîner à ses dépens. Ah, ah, ah, l’aventure est charmante ! Il rit très fort.


M. DE BELRONDE, se levant avec vivacité.

Comment, je serois sa dupe ?


M. DU MORBOIS.

Ah, je t’en réponds. Je viens de le voir entrer chez Madame de L’endort, où il avoit promis de revenir à l’entre-mêt. Il rit.


M. DE BELRONDE.

Parbleu, voilà un grand fripon !


M. DU MORBOIS.

Tu es bien heureux d’en être quitte à si bon marché.


M. DE BELRONDE.

Mais c’est que je meurs de faim.


M. DU MORBOIS.

Je le crois.


LA FRANCE.

Monsieur, je vous le disois bien, qu’il falloit toujours manger.


M. DE BELRONDE.

Allons, qu’on me mette des côtelettes, tout ce qu’on trouvera.


LA FRANCE.

Saint-Jean, allez vite. Saint-Jean sort.


M. DU MORBOIS.

Tu ne trouves pas l’histoire bonne ; mais conviens pourtant qu’elle est bien plaisante.


M. DE BELRONDE.

Je n’en reviens pas !


M. DU MORBOIS.

Allons, habille-toi en attendant ton dîner.


M. DE BELRONDE.

Je te demande le secret.


M. DU MORBOIS, riant.

Oui, oui.


M. DE BELRONDE.

Ne me nomme pas.


M. DU MORBOIS.

Mais c’est qu’une histoire ne vaut rien, quand on ne dit pas les noms.


M. DE BELRONDE.

Tu es bien heureux ! Tu ris de tout. Allons, viens avec moi, je vais m’habiller.


M. DU MORBOIS.

Mon Dieu la bonne histoire ! Il s’en va en riant.


Fin du soixante-onzieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

71. Qui se fait Brebis, le Loup le mange.