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Proverbes dramatiques/Le bon Seigneur

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Proverbes dramatiquestome VIII (p. 133-159).


LE
BON SEIGNEUR.

QUATRE-VINGT-DIX-SEPTIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. DE VALBON, Seigneur du village.

DUCHESNE, Concierge du château.

HENRIETTE, Fille de Duchesne, Concierge du château.

LA BAILLIVE, Veuve.

PIERRE LE NOIR, Procureur-Fiscal.

DU SILLON, Fermier.


La Scene est dans le Sallon du Château

Scène premiere.

HENRIETTE, DU SILLON.


DU SILLON.

Non, ma chère Henriette, vous ne m’aimez pas autant que vous le dites.


HENRIETTE.

C’est-à-dire, que vous aimez mieux me croire coquette.


DU SILLON.

Vous ? Non, je ne le pense pas, je vous le jure ; vous êtes trop sage pour cela.


HENRIETTE.

Mais si vous imaginez que je vous trompe.


DU SILLON.

Je ne crois pas que vous me trompiez ; mais je veux dire que si vous m’aimiez, vous ne vous opposeriez pas au desir que j’ai de vous épouser.


HENRIETTE.

Eh ! croyez-vous que je ne le desire pas autant que vous ?


DU SILLON.

Pourquoi retarder chaque jour de sonder Monsieur Duchesne votre pere sur ce mariage ? Il est concierge du château, il est vrai ; mais nous appartenons au même maître, puisque je suis fermier de Monsieur de Valbon.


HENRIETTE.

Il est vrai ; mais si mon pere avoit un autre parti en vue, comment ferions-nous ? voilà ce que je crains d’apprendre.


DU SILLON.

Et s’il n’en a pas, en retardant encore de lui parler, il s’en présentera sûrement. Chaque jour vous devenez plus jolie ; croyez-vous qu’il n’y a que moi qui s’en apperçoive ?


HENRIETTE.

Je le voudrois au moins.


DU SILLON.

Vous le voudriez, ma chere Henriette ?


HENRIETTE.

Oui, je ne veux plaire qu’à vous, & toute ma vie.


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Scène II.

LA BAILLIVE, HENRIETTE, DU SILLON.


LA BAILLIVE.

Oui, comptez sur cela, Du Sillon.


HENRIETTE.

Comment, Madame la Baillive, que voulez-vous dire ?


LA BAILLIVE.

Que vous souffrez que le Procureur-Fiscal soit amoureux de vous.


HENRIETTE.

Le Procureur-Fiscal ?


LA BAILLIVE.

Oui, Pierre le Noir. Il le dit à tout le monde, il n’y a qu’à moi qu’il veut le cacher ; mais tout se sait, à la fin.


DU SILLON.

Henriette, il seroit vrai ?


HENRIETTE.

Eh ! croyez-vous plutôt Madame la Baillive que moi ?


DU SILLON.

Non, non, j’ai tort, j’en conviens ; & vous avez raison de vous fâcher.


HENRIETTE.

Je ne me fâche pas, Du Sillon ; vous aimez, vous êtes jaloux, on dit que tous les hommes sont comme cela.


DU SILLON.

Non, je ne le suis pas, je vous estime trop pour le devenir jamais. Cependant ne puis-je pas craindre que Pierre le Noir veuille vous épouser, & que votre père n’y consente ?


LA BAILLIVE.

Oh, ne craignez rien, Du Sillon, je l’attends, moi, Pierre se Noir ; je voudrois qu’il s’avisât de vouloir me devenir infidele, après tout ce qu’il m’a promis du vivant du pauvre défunt.


DU SILLON.

Et que vous a-t-il donc promis ?


LA BAILLIVE.

Que si le Bailli venoit à mourir, il m’épouseroit : il est mort, il y a six mois, comme vous savez, & je n’attends que la fin de mon deuil pour le forcer de me tenir sa parole.


DU SILLON.

Eh, comment pourriez-vous le forcer ?


LA BAILLIVE.

Vous savez quel est le caractere de Monsieur de Villebon ?


DU SILLON.

Notre maître ? c’est bien le meilleur humain qu’il y ait sur la terre. Il veut que tout soit heureux ici.


LA BAILLIVE.

Oui ; mais il est toujours de l’avis du dernier qui lui parle, & quand Pierre le Noir & le père d’Henriette lui auront parlé, je lui parlerai, moi, je lui parlerai.


DU SILLON.

Mais pourquoi ne pas lui parler avant eux ?


LA BAILLIVE.

Je vous dis que cela seroit inutile ; & puis songez donc que je suis trop nouvellement veuve pour oser lui montrer le desir de me remarier : laissez-moi faire, & comptez sur moi ; d’ailleurs, je vous conseillerai sur cela Du Sillon ; mais il faut bien cacher votre amour à tout le monde.


DU SILLON.

Pourvu que je puisse voir Henriette autant que je le desire, & que je puisse l’assurer que je l’aimerai toujours, je ferai tout ce que vous voudrez.


LA BAILLIVE.

J’entends quelqu’un ; c’est justement Pierre le Noir, venez avec moi, Du Sillon.


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Scène III.

HENRIETTE, PIERRE LE NOIR.


PIERRE LE NOIR.

Ah, ah, Madame la Baillive s’en va avec Du Sillon ; cette femme-là aime furieusement les garçons.


HENRIETTE.

C’est bien mal fait à vous, Pierre le Noir, de parler comme cela d’elle.


P. LE NOIR.

Je n’en parle pas par envie, assurément.


HENRIETTE.

La jalousie rend souvent injuste.


P. LE NOIR.

Quoi, vous imaginez que je pourrois en être jaloux !


HENRIETTE.

Mais je n’en serois pas surprise ; quand on doit s’épouser & qu’on s’aime, cela peut arriver, à ce qu’on dit.


P. LE NOIR.

Comment, vous croiriez que je pourrois l’épouser !


HENRIETTE.

Je sais que vous le devez.


P. LE NOIR.

Ah ! cette crainte me charme.


HENRIETTE.

Comment donc, pourquoi ?


P. LE NOIR.

Elle me prouve tout ce que je désirois de savoir.


HENRIETTE.

Mais quoi encore ?


P. LE NOIR.

Que vous m’aimez, enfin. Je n’osois m’en flatter ; mais je n’en puis plus douter. Ah ! ne rougissez pas de me l’avouer, il y a assez long-temps que je ne pense qu’à vous & le jour & la nuit, que je ne suis heureux qu’autant que je vous vois, & que j’ose espérer de vous épouser.


HENRIETTE.

Vous ?


P. LE NOIR.

Oui, moi ; je ne veux plus différer, je regrette tout le temps que j’ai perdu jusqu’à ce moment.


HENRIETTE.

Ne comptez pas que j’y consente jamais.


P. LE NOIR.

Combien je vais être heureux ! Dites-moi, je vous prie, où je pourrai trouver Monsieur de Valbon, Monsieur Duchesne… Mais pourquoi me quittez-vous, Henriette, ma chere Henriette ? Elle est sans doute piquée de ce que je l’ai deviné. Que cette pudeur est charmante ! que la Baillive est éloignée de lui ressembler ! mais voici Monsieur de Valbon, ne perdons pas un instant.


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Scène IV.

M. DE VALBON, P. LE NOIR.


M. DE VALBON.

Eh ! Pierre le Noir, je suis bien aise de te trouver ici, j’ai à te parler.


P. LE NOIR.

Et moi je suis très-pressé de vous dire une chose très-intéressante, & qui ne pourra que vous plaire, puisque personne n’aime autant que vous à obliger.


M. DE VALBON.

C’est qu’on n’est pas heureux sans cela ; mais écoute-moi d’abord, après je t’écouterai à mon tour.


P. LE NOIR.

Vous serez fâché d’avoir différé, Monsieur, j’en suis sûr ; mais n’importe, je suis fait pour vous obéir.


M. DE VALBON.

J’ai appris qu’il y avoit dans le village une fille & un garçon qui s’aiment depuis long-temps…


P. LE NOIR.

C’est mon histoire que vous dites là.


M. DE VALBON.

Si tu savois que ces malheureux n’étoient pas assez riches pour s’épouser, il falloit donc me le dire, ils seroient mariés, les pauvres gens !


P. LE NOIR.

Je ne sais pas de qui vous voulez parler, & quand je disois à Monsieur que c’étoit mon histoire, cela est très-vrai.


M. DE VALBON.

Je ne te comprends point.


P. LE NOIR.

Vous savez, Monsieur, comme Mademoiselle Henriette est jolie ?


M. DE VALBON.

Oui ; & comme elle est sage, voilà ce dont je fais le plus de cas, aussi je pense à la marier, & à quelqu’un qui lui convienne.


P. LE NOIR.

Le parti est tout trouvé.


M. DE VALBON.

Tout de bon ? j’en serois fort aise. Et connois-je ce parti-là ?


P. LE NOIR.

Sûrement, Monsieur ; car c’est moi, si vous le trouvez bon.


M. DE VALBON.

Toi, Pierre le Noir ?


P. LE NOIR.

Oui, Monsieur, si c’étoit votre bonté de vouloir bien consentir…


M. DE VALBON.

Mais tu n’es pas un trop bon sujet, toi.


P. LE NOIR.

Ah ! Monsieur.


M. DE VALBON.

Il est vrai qu’il ne faut pas écouter les mauvaises langues. Mais Duchesne ne m’en a pas parlé.


P. LE NOIR.

C’est qu’il n’en sait encore rien.


M. DE VALBON.

Il n’en sait rien !


P. LE NOIR.

Non vraiment.


M. DE VALBON.

Pierre le Noir, je n’aime pas cela ; se faire aimer d’une fille sans l’avis de ses parents, ce n’est pas marcher droit.


P. LE NOIR.

Mais, Monsieur, voulez-vous que j’aille la demander à son pere, sans savoir si je plais à la fille, que le pere la force de consentir à m’épouser, & que si elle ne peut pas m’aimer, je sois cause, pour n’avoir pas su ce qu’elle pensoit, qu’elle soit malheureuse toute sa vie ?


M. DE VALBON.

Non, non ; c’est penser en honnête homme, & je ne puis pas trouver à redire à cette conduite.


P. LE NOIR.

Vous voyez bien, Monsieur, que vous m’avez condamné sans m’entendre.


M. DE VALBON.

Allons, j’avois tort. Que faut-il que je fasse pour reparer tout cela ?


P. LE NOIR.

Que vous nous rendiez heureux.


M. DE VALBON.

Eh, comment ?


P. LE NOIR.

Le voici. Une fille ne peut pas dire décemment à son pere, j’aime un tel.


M. DE VALBON.

Non.


P. LE NOIR.

Moi, je ne peux aller dire à Monsieur Duchesne non plus, votre fille est amoureuse de moi ?


M. DE VALBON.

Assurément.


P. LE NOIR.

Mais vous, Monsieur, vous pouvez lui dire : Duchesne, j’ai pensé à marier ta fille. C’est un parti sortable qui lui convient. Il ne pourra que vous avoir obligation de penser à cela, & quand vous lui direz, c’est Pierre le Noir, il vous répondra : Monsieur, ma fille & moi nous ferons tout ce que vous ordonnerez ; vous ajouterez : Duchesne, tu m’en donnes ta parole ? Et il la donnera ; ensuite j’irai le trouver de votre part, & cela sera fini tout de suite.


M. DE VALBON.

Mais, vraiment, rien n’est plus aisé ; je ne sais pas comment je n’avois pas pensé à ce mariage-là. Et Henriette t’aime donc ?


P. LE NOIR.

A la folie.


M. DE VALBON.

Pour cela, j’ai grand tort d’être cause que cette pauvre fille languisse, qu’elle soit dans des alarmes, des craintes que l’on a toujours quand on aime.


P. LE NOIR.

Ah ! Monsieur, un bon mariage paiera tout cela.


M. DE VALBON.

Allons, va-t-en. Je vais parler dans le moment à Duchesne ; le voici justement.


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Scène V.

M. DE VALBON, DUCHESNE.


DUCHESNE.

Je ne viens d’apprendre que dans le moment que Monsieur étoit rentré. J’ai fait serrer tout le foin, & demain le bois…


M. DE VALBON.

Laissons cela, mon ami, je suis très-content de toi & de tous tes soins ; mais cela ne suffit pas, je crains de te paroître ingrat.


DUCHESNE.

Vous, Monsieur ?


M. DE VALBON.

Oui, moi, je n’ai encore rien fait pour toi.


DUCHESNE.

Comment, Monsieur, vous me donnez tous les ans une gratification, vous avez fait élever ma fille avec le plus grand soin, & …


M. DE VALBON.

Voilà de belles bagatelles : je te dis que j’ai des torts envers vous deux. La voilà grande la fille ; mais est-elle mariée ?


DUCHESNE.

Ah ! Monsieur, cela ne presse pas.


M. DE VALBON.

Et si, si, cela presse, & je n’y veux pas perdre un moment.


DUCHESNE.

Monsieur est bien bon, assurément.


M. DE VALBON.

Je ferai les frais de la nôce, & je lui donne cent écus de rente en la mariant ; mais il faut que tu consentes à ce mariage-là.


DUCHESNE.

Monsieur est bien le maître.


M. DE VALBON.

Eh bien, consens-tu ?


DUCHESNE.

Je ne peux pas dire non ; mais je voudrois savoir à qui vous la destinez.


M. DE VALBON.

Quoi, je ne te l’ai pas dit ?


DUCHESNE.

Non, Monsieur.


M. DE VALBON.

Parbleu, je suis un grand étourdi ! C’est au Procureur-Fiscal.


DUCHESNE.

Pierre le Noir ?


M. DE VALBON.

Oui. C’est moi qui lui ai fait apprendre les affaires ; il a été deux ans chez mon procureur ; il est fort intelligent, il ne réussit pas mal, & je lui augmenterai ses appointements en faveur de ce mariage.


DUCHESNE.

Je ne sais comment remercier Monsieur de toutes les bontés.


M. DE VALBON.

Il n’est pas question de cela. Tu me donnes ta parole ?


DUCHESNE.

Monsieur peut bien y compter.


M. DE VALBON.

Allons, parles à ta fille ; je vais dans mon cabinet chercher un papier dont j’ai besoin pour ce mariage.


DUCHESNE.

Je ne remercie pas Monsieur de…


M. DE VALBON.

Allons, allons, ne parles pas de cela.


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Scène VI.

DUCHESNE, HENRIETTE.


DUCHESNE.

Henriette ? viens, viens, ma fille ; j’ai une bonne nouvelle à te dire.


HENRIETTE.

Qu’est-ce que c’est, mon pere ?


DUCHESNE.

Si tu savois comme notre Monsieur est bon !


HENRIETTE.

Mais ce n’est pas là une nouvelle, mon pere, nous l’éprouvons tous les jours.


DUCHESNE.

Sans doute ; c’est bien vrai ce que tu dis là. Si ta pauvre mere étoit encore vivante, comme elle seroit aise, la pauvre femme de ce qui va t’arriver.


HENRIETTE.

Ah ! mon père…


DUCHESNE.

Tu pleures, mon enfant ? tu as bien raison ; mais séches tes larmes, le plus beau jour de la vie approche.


HENRIETTE.

Comment donc ?


DUCHESNE.

Croirois-tu que, sans que j’en aie ouvert la bouche seulement, c’est notre Monsieur qui y a pensé le premier.


HENRIETTE.

Mais à quoi donc ?


DUCHESNE.

A te marier.


HENRIETTE.

A me marier !


DUCHESNE.

Oui, vraiment ; il te donne cent écus de rente en mariage, & il augmente les appointements de Pierre le Noir.


HENRIETTE.

De Pierre le Noir ? pourquoi faire ?


DUCHESNE.

Pour qu’il t’épouse. Oh, cela fera un bon mariage. Mais qu’as-tu donc, mon enfant ? tu pâlis.


HENRIETTE.

Et vous consentiriez que je sois malheureuse toute ma vie !


DUCHESNE.

Comment donc ?


HENRIETTE.

Je ne saurois souffrir Pierre le Noir.


DUCHESNE.

Pourquoi cela ?


HENRIETTE.

C’est un traître, qui abandonne Madame la Baillive, qu’il a promis d’épouser.


DUCHESNE.

Qui t’a dit cela ?


HENRIETTE.

Elle-même.


DUCHESNE.

Apparemment qu’il ne l’aime plus.


HENRIETTE.

Mais je ne le puis souffrir. Mon pere, je vous en prie, empêchez ce mariage-là, vous en êtes le maître.


DUCHESNE.

Eh non, vraiment, je ne le suis pas ; j’ai donné ma parole à Monsieur de Valbon, qui est enchanté de ce mariage.


HENRIETTE.

Il ne sauroit être enchanté de faire mon malheur, il est trop bon pour cela.


DUCHESNE.

Oui ; mais en lui résistant nous passerons pour des ingrats.


HENRIETTE.

Non, mon pere, vous en devez être sûr.


DUCHESNE.

Mais que veux-tu que je fasse ?


HENRIETTE.

Allez trouver Madame la Bailive, apprenez-lui le dessein de Monsieur de Valbon, elle lui parlera, & il se rendra à ses raisons.


DUCHESNE.

J’y vais. Crois, mon enfant, que mon dessein n’est pas de forcer ton inclination.


HENRIETTE.

Je connois trop votre tendresse pour moi pour n’en pas être sûre ; mais, je vous en prie, ne perdez pas de temps.


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Scène VII.

HENRIETTE, M. DE VALBON.


M. DE VALBON.

Ah ! vous voilà, Henriette ? votre pere vous a-t-il parlé ?


HENRIETTE.

Oui, Monsieur.


M. DE VALBON.

Vous devez bien m’en vouloir ?


HENRIETTE.

Pourquoi donc, Monsieur ?


M. DE VALBON.

C’est que j’aurois pu vous éviter bien des inquiétudes, bien des peines, & que je ne l’ai pas fait.


HENRIETTE.

Ah ! Monsieur, vous êtes trop bon !


M. DE VALBON.

Si j’avois su que vous aimiez, il y a long-temps que vous seriez mariée.


HENRIETTE.

Quoi, Monsieur, vous auriez consenti…


M. DE VALBON.

N’en doutez pas.


HENRIETTE.

Que je suis fâchée que mon pere ne soit pas ici, & qu’il ne vous entende pas !


M. DE VALBON.

Pourquoi donc ?


HENRIETTE.

Je n’aurois plus rien à craindre.


M. DE VALBON.

Comment, qui peut vous affliger ?


HENRIETTE.

Mon pere croit que vous vous opposerez à mon bonheur.


M. DE VALBON.

Votre pere croit cela ? c’est très-mal fait à lui, & je n’entends point…


HENRIETTE.

Monsieur, il va venir, dites-le lui donc vous-même, & assurez-le bien…


M. DE VALBON.

Mais qu’est-ce que cela veut dire ? il ne compte pas davantage sur moi, oh, je vais lui parler. Apparemment qu’il a d’autres desseins que les miens ; je ne souffrirai pas qu’il les exécute. Le voici : laissez-moi faire, je vous ferai épouser celui que vous aimez.


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Scène VIII.

HENRIETTE, M. DE VALBON, DUCHESNE, DU SILLON.


M. DE VALBON.

Qu’est-ce que c’est donc que cela, Duchesne, vous voulez vous opposer à ce que je desire ?


DUCHESNE.

En vérité, Monsieur…


M. DE VALBON.

Je le trouve fort mauvais ; il ne faut point chercher d’excuse ici.


DUCHESNE.

Mais, Monsieur, je ne vous reconnois pas, vous qui êtes la bonté même.


M. DE VALBON.

Qu’est-ce qu’il y a là de contraire à ma bonté ?


DUCHESNE.

Que vous voulez me forcer de faire le malheur d’Henriette.


M. DE VALBON.

Comment, en consentant qu’elle épouse celui qu’elle aime ? où est donc le malheur ?


M. DUCHESNE.

Si vous voulez qu’elle épouse celui qu’elle aime, elle sera trop heureuse.


M. DE VALBON.

Sûrement, je le veux ; ne vous y opposez donc plus.


DUCHESNE.

Moi, je ne m’y oppose point.


M. DE VALBON.

Eh bien, Henriette, soyez donc heureuse, mon enfant, c’est tout ce que je desire.


HENRIETTE.

Ah ! Monsieur… Du Sillon, remerciez Monsieur de toutes ses bontés pour nous.


M. DU SILLON.

Oui, Monsieur, vous allez faire le bonheur de notre vie.


M. DE VALBON.

Quoi, c’est vous Du Sillon, qu’Henriette aime ?


DUCHESNE, HENRIETTE, DU SILLON.

Oui, Monsieur.


M. DE VALBON.

Mais Pierre le Noir m’avoit assuré qu’il en étoit aimé.


DUCHESNE.

C’étoit apparemment le desir qu’il en avoit qui le lui faisoit croire.


DU SILLON.

Sûrement ; car Henriette n’est point trompeuse.


M. DE VALBON.

Duchesne, cela ne change rien à mes arrangements, au contraire, oui, je remets une année du bail de ma ferme à Du Sillon.


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Scène derniere.

M. DE VALBON, HENRIETTE, LA BAILLIVE, DUCHESNE, DU SILLON, P. LE NOIR.


P. LE NOIR.

Monsieur Duchesne, Mademoiselle Henriette, je vous prie de me pardonner, si je me suis adressé à Monsieur de Valbon pour le prier de seconder mes desirs.


M. DE VALBON.

Tranquillisez-vous, Pierre le Noir, ils ne vous en voudront point ; puisque Henriette épouse Du Sillon.


P. LE NOIR.

Comment !


LA BAILLIVE.

Allons, petit ingrat, je te pardonne l’infidélité que tu me voulois faire ; mais à condition que tu ne changeras plus.


M. DE VALBON.

Ce n’est qu’à cette condition aussi que je n’aurai point de ressentiment de l’injustice qu’il vouloit me faire faire, & que je lui donne toujours ce que je lui avois destiné en épousant Henriette.


P. LE NOIR.

Votre bonté, Monsieur, va me corriger pour jamais.


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Explication du Proverbe :

97. A tout bon compte on peut revenir.