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Proverbes dramatiques/Les Voyageurs

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Proverbes dramatiquestome VII (p. 291-323).


LES VOYAGEURS.

QUATRE-VINGT-DOUZIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


Me. DE MORTILLIERE.

Me. DE SOUSAY.

L’ABBÉ D’ORLOT.

Me. ROUGEAU, Maîtresse de poste.

M. DU HABLE.

M. PINÇON, Exempt de la Maréchaussée.

ANDRÉ, Postillon de poste.


La Scene est à la Poste.

Scène premiere.

Me. ROUGEAU, M. DU HABLE.


M. DU HABLE, avant de paroître.

Où est-elle, Madame Rougeau ?


Me. ROUGEAU.

Me voilà, me voilà. Ah ! c’est vous, Monsieur du Hable ?


M. DU HABLE.

Oui, c’est moi-même. N’y a-t-il personne ici qui nous entende ?


Me. ROUGEAU.

Non, non ; vous pouvez parler.


M. DU HABLE.

Il va vous arriver une voiture, où il y a un Abbé & deux Dames.


Me. ROUGEAU.

En poste ?


M. DU HABLE.

Oui ; ainsi vous savez bien ce que vous avez à faire.


Me. ROUGEAU.

Sans doute ; mais c’est que je crains toujours.


M. DU HABLE.

Quoi ?


Me. ROUGEAU.

Que si, à la fin, cela tournoit mal…


M. DU HABLE.

Que voulez-vous dire ? quel mal trouvez-vous d’attraper des nigauds ? D’ailleurs, vous leur faites bonne chere, & ils ne souperoient pas si bien, & ne seroient pas si bien couchés à d’autres postes.


Me. ROUGEAU.

Cela est vrai.


M. DU HABLE.

Ne seront-ils pas trop heureux d’être ici ?


Me. ROUGEAU.

Sans doute ; mais…


M. DU HABLE.

N’avons-nous pas toujours réussi ? n’y gagnez-vous pas de l’argent ?


Me. ROUGEAU.

J’en conviens ; mais…


M. DU HABLE.

Quelle idée avez-vous donc aujourd’hui ? Tenez, voilà la voiture arrivée ; songez à vous : dans un moment je ferai le reste. (Il sort.)


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Scène II.

Me. ROUGEAU, ANDRÉ.


ANDRÉ.

Madame Rougeau, velà qu’on demande quatre chevaux.


Me. ROUGEAU.

N’as-tu pas dit qu’il n’y en avoit pas ?


ANDRÉ.

Oui vraiment ; mais il y a un Abbé qui jure comme un possédé, & qui dit qu’il nous en fera bien trouver.


Me. ROUGEAU.

Ah ! je ne le crains pas. Fais sortir ceux qui sont dans l’écurie dans le verger, & ferme bien la porte du jardin.


ANDRÉ.

Ah ! oui, oui, j’entends ; j’y vais.


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Scène III.

Me. DE MORTILLIERE, Me. DE SOUSAY, L’ABBÉ, Me ROUGEAU.


L’ABBÉ, d’une voix flûtée

Comment, ventre non pas d’un diable, il n’y a pas de chevaux ici ! je ferai casser le Maître de poste.


Me. ROUGEAU.

Monsieur l’Abbé, il n’y en a pas ; il est mort il y a trois ans, le pauvre homme !


L’ABBÉ.

Est-ce vous qui êtes la maîtresse de la poste ?


Me. ROUGEAU.

Oui, Monsieur, à vous obéir.


L’ABBÉ.

A m’obéir ? En ce cas-là, donnez-nous des chevaux.


Me. ROUGEAU.

Mais, Monsieur l’Abbé, je n’en ai pas pour le présent.


L’ABBÉ.

Comment, mort non pas d’un diable, vous n’avez pas de chevaux ! Pourquoi donc êtes-vous Maîtresse de poste ? Je m’en plaindrai à M. l’intendant.


Me. ROUGEAU.

Et c’est justement lui-même qui les a tous pris.


L’ABBÉ.

Qui ?


Me. ROUGEAU.

Monseigneur l’intendant ; mais avant une heure il y en aura sûrement de retour.


L’ABBÉ.

Comment, l’intendant…


Me. ROUGEAU.

Il fait sa tournée, & il a bien du monde. Je vous réponds que les chevaux ne tarderont pas.


L’ABBÉ.

Il faudroit envoyer au devant.


Me. ROUGEAU.

De quel côté ces Dames vont-elles, Monsieur l’Abbé ?


L’ABBÉ.

Nous allons à Sedan.


Me. ROUGEAU, faisant l’étonnée.

A Sedan, Monsieur l’Abbé !


L’ABBÉ.

Oui, à Sedan.


Me. ROUGEAU.

Allons, puisque vous voulez partir absolument.


L’ABBÉ.

Assurément.


Me. ROUGEAU.

Je vais envoyer.


L’ABBÉ.

Et vous ferez bien.


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Scène IV.

Me. DE MORTILLIERE, Me. DE SOUSAY, L’ABBÉ.


Me. DE MORTILLIERE.

Vous voyez, Madame, comme il est nécessaire d’avoir des hommes quand on voyage, pour parler à toutes ces gens-là.


Me. DE SOUSAY.

Oui ; mais l’Abbé m’a fait peur : il jure, que c’est affreux !


L’ABBÉ.

Bon ! vous ne voyez rien ; quand j’ai pensé être Cornette de Dragons, je jurois bien mieux que cela.


Me. DE MORTILLIERE.

Mais, fi donc.


L’ABBÉ.

Mon oncle avoit un lieutenant dans sa compagnie, qui s’appelloit Pinçon, qui m’en avoit bien appris d’autres. Oh ! j’aurois été un fort bon militaire, si on ne m’avoit pas fait Abbé.


Me. DE SOUSAY.

Je le crois, au moins, Madame.


Me. DE MORTILLIERE.

Et moi aussi. Je voudrois voir l’Abbé Dorlot en dragon.


L’ABBÉ.

Je vous en donnerai le plaisir, si vous voulez, quand nous serons à Sedan. J’ai encore l’habit qu’on m’avoit fait faire.


Me. DE SOUSAY.

Je ne m’étonne pas s’il est si brave l’Abbé, il est charmant ! il n’a peur de rien en voyage ; il est tout-à-fait rassurant.


L’ABBÉ.

La bravoure est une misere ; quand on pense d’une certaine façon, l’état ne fait rien.


Me. DE MORTILLIERE.

Je ne crois pas cela ; car j’ai vu un Evêque qui avoit peur des vaches ; s’il eût été Colonel, sûrement il ne les auroit pas craint.


Me. DE SOUSAY.

Enfin, nous sommes fort heureuses d’avoir l’Abbé avec nous.


Me. DE MORTILLIERE.

Il faut en avoir bien soin.


Me. DE SOUSAY.

Sans doute, & je pense qu’il s’est enroué en criant : si nous lui faisions faire un lait de poule ?


Me. DE MORTILLIERE.

Cela est très-bien pensé.


L’ABBÉ.

Allons, Mesdames, vous êtes trop bonnes.


Me. DE SOUSAY.

Non, non, l’Abbé, je le veux absolument, & je vais appeller quelqu’un.


Me. DE MORTILLIERE.

Oui ; car il ne pourroit peut-être plus chanter. Ah ! voilà la maîtresse.


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Scène V.

Me. DE MORTILLIERE, Me. DE SOUSAY, Me ROUGEAU, L’ABBÉ.


Me. ROUGEAU.

Monsieur l’Abbé, je viens vous dire une bonne nouvelle.


L’ABBÉ.

Comment ?


Me. ROUGEAU.

Vous aurez des chevaux avant un quart-d’heure.


L’ABBÉ.

Vous voyez bien, Mesdames, que je savois bien que je vous en ferois avoir.


Me. ROUGEAU.

Oui ; mais, Monsieur l’Abbé, je ne sais pas si vous ferez bien de vous en servir.


L’ABBÉ.

Pourquoi donc ?


Me. ROUGEAU.

C’est qu’il est déjà tard, & la nuit…


L’ABBÉ.

Oh, nous ne craignons rien.


Me. ROUGEAU.

Si vous ne craignez rien, cela est différent.


L’ABBÉ.

Comment, cela est différent ? Est-ce qu’il y a de mauvais chemins ?


Me. ROUGEAU.

Ce n’est pas cela : le chemin est bon ; mais la forêt…


L’ABBÉ.

La forêt ? Que voulez-vous dire ?


Me. ROUGEAU.

Oh rien ; je ne veux pas faire peur à ces Dames. Je ferai mettre les chevaux d’abord qu’ils seront arrivés ; on ne leur fera pas manger l’avoine, pour ne pas vous retarder.


Me. DE MORTILLIERE.

Dites donc, Madame, qu’est-ce qu’il y a dans la forêt ?


Me. ROUGEAU.

Oh rien, rien.


Me. DE SOUSAY.

Nous voulons le savoir absolument.


Me. ROUGEAU.

Eh bien, Madame, je m’en vais le dire à Monsieur l’Abbé.


L’ABBÉ, inquiet.

Voyons : dites-moi ce que c’est.


Me. ROUGEAU, à l’Abbé, à part.

Est-ce que vous n’avez pas entendu parler de Bras-de-fer ?


L’ABBÉ.

Non : qu’est-ce que c’est que Bras-de-fer ?


Me. ROUGEAU.

C’est un solitaire qui arrête toutes les voitures pour les voler.


L’ABBÉ.

Cela est bien certain ?


Me. ROUGEAU.

Oui, Monsieur l’Abbé.


Me. DE SOUSAY.

Madame, l’Abbé pâlit.


L’ABBÉ.

Je pâlis ?


Me. DE SOUSAY.

Oui, l’Abbé.


L’ABBÉ, se rassurant.

Moi ? point du tout.


Me. DE MORTILLIERE.

Allons, Madame, dites-nous donc.


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Scène VI.

Les Acteurs précédents, M. DU HABLE.


M. DU HABLE, sans paroître.

Allons donc, Madame Rougeau, des chevaux, des chevaux ; mais où est-elle donc ?


Me. ROUGEAU.

Me voilà, me voilà.


M. DU HABLE.

Ah, ah, ici ? Mesdames, je vous demande bien pardon. Il veut s’en aller.


L’ABBÉ.

Entrez donc, Monsieur, entrez donc.


M. DU HABLE.

C’est que je crains d’être indiscret.


L’ABBÉ.

Ces Dames vous en prient.


Me. DE SOUSAY.

Oui, Monsieur, nous serons bien aise de causer avec vous.


L’ABBÉ.

Monsieur, pourroit-on vous demander si vous viendriez de Sedan ?


M. DU HABLE.

Oui, Monsieur.


Me. DE MORTILLIERE, à Mme. de Sousay.

Ah, ah, Madame, nous allons savoir.


L’ABBÉ.

Monsieur, le chemin est-il sûr ?


M. DU HABLE.

Oui, Monsieur, c’est un fort bon chemin.


L’ABBÉ.

Il n’y a donc rien à craindre ?


M. DU HABLE.

Non. Pour le peu que votre voiture soit bonne, vous arriverez aisément à Sedan.


Me. DE MORTILLIERE.

Mais ce n’est pas là ce que nous vous demandons. Nous voudrions savoir si nous ferons bien de traverser la forêt la nuit.


M. DU HABLE.

C’est selon qu’on est brave.


Me. DE SOUSAY.

Comment brave ! Madame…


L’ABBÉ.

Voilà ces Dames qui se récrient déjà. Pour moi, je n’aurois pas peur ; mais quand on est avec des femmes, vous sentez bien qu’on est fort embarrassé.


M. DU HABLE.

Ma foi, Monsieur, il me semble pourtant qu’on doit avoir peur la nuit ; pour le jour, on voit venir, & l’on se tient sur ses gardes.


L’ABBÉ, tremblant.

Comment, sur ses gardes ?


M. DU HABLE.

Oui. Par exemple : j’ai vu Bras-de-fer venir à gauche, j’ai tenu mon pistolet sur la portiere, il s’est éloigné. Je me suis bien douté qu’il reparoîtroit à droite. En effet, il s’est présenté ; & moi, mes deux pistolets à droite & à gauche, j’ai passé la forêt tranquillement : ainsi, en faisant comme moi ; mais de jour, vous n’avez rien à craindre.


L’ABBÉ.

Mais nous n’avons point de pistolets ; je n’ai pas cru, en sortant de Paris, qu’il y avoit à craindre sur ce chemin-ci.


M. DU HABLE.

Il y a des moments où vous pourriez passer.


L’ABBÉ.

Des moments ?


M. DU HABLE.

Oui, où Bras-de-fer seroit occupé ailleurs, par exemple.


Me. DE MORTILLIERE.

Monsieur l’Abbé, je ne passerai jamais la forêt.


Me. DE SOUSAY.

Ni moi non plus, sûrement.


L’ABBÉ.

Attendez donc, Mesdames ; il ne faut pas avoir peur comme cela ; si vous étiez toutes seules, à la bonne heure.


M. DU HABLE.

Mesdames, songez donc que vous avez Monsieur l’Abbé qui doit vous rassurer.


Me. DE MORTILLIERE.

Oui ; mais nous ne voulons pas le faire tuer.


M. DU HABLE.

Il n’y a rien à craindre avec des pistolets, je vous en réponds.


Me. DE SOUSAY.

Mais, Monsieur, on vous a déjà dit que nous n’en avions point.


M. DU HABLE.

Cela devient différent.


L’ABBÉ.

Attendez, Mesdames, il me vient une idée.


Me. DE MORTILLIERE.

Allons, voyons, l’Abbé.


Me. DE SOUSAY.

Ah ! il est charmant.


L’ABBÉ.

Monsieur, vous pouvez nous faire un grand plaisir, & qui obligeroit infiniment ces Dames.


M. DU HABLE.

Je ne demande pas mieux, assurément.


L’ABBÉ.

Je le crois, ainsi voici ma proposition : vous pourriez nous prêter ou nous céder vos pistolets ; vous n’en avez pas besoin pour aller d’ici à Paris, il n’y a rien à craindre, nous en venons.


M. DU HABLE.

Oui, Monsieur ; mais je n’y vais pas, moi : à trois lieues d’ici je quitte la grande route… & ma foi, on ne sait pour lors qui on peut rencontrer ; je suis au désespoir de vous refuser ainsi que ces Dames. Je voudrois de tout mon cœur…


Me. DE MORTILLIERE.

Ah ! Monsieur, nous n’en doutons pas. En vérité, L’Abbé, aussi vous ne songez à rien.


L’ABBÉ.

Vous verrez que j’ai tort à présent.


Me. DE SOUSAY.

Les hommes sont comme cela.


Me. DE MORTILLIERE.

Moi, je ne saurois souffrir les gens trop braves.


L’ABBÉ.

Mais, Madame, ce n’est pas ma faute, si…


Me. DE SOUSAY.

Il faut du moins craindre pour les autres, & ne pas croire que tout le monde vous ressemble.


L’ABBÉ.

Croyez-vous que je ne crains pas ?


M. DU HABLE.

Attendez, Mesdames, je crois que je pourrai vous tirer d’embarras.


Me. DE MORTILLIERE.

Ah ! Monsieur, dites donc promptement.


M. DU HABLE.

Oui, sûrement, je dois les avoir.


L’ABBÉ.

Quoi donc ?


M. DU HABLE.

Je m’en vais vous le dire.


Me. DE SOUSAY.

Ne nous faites pas languir.


M. DU HABLE.

Un de mes cousins, qui rafole de belles armes, m’a prié de lui rapporter de Sedan une paire de pistolets, & je crois que je les ai dans ma malle.


L’ABBÉ.

Réellement ?


M. DU HABLE.

Je n’en suis pas bien sûr ; mais je vais y voir.


Me. DE MORTILLIERE.

Ah ! Monsieur, ne perdez pas un instant.


L’ABBÉ.

Pourvu que vous ne les ayiez pas oubliés.


M. DU HABLE.

Je me rappelle à présent qu’ils doivent y être. Je reviens dans le moment.


L’ABBÉ.

Allez, allez, Monsieur, allez vite ; & envoyez-nous la maîtresse.


M. DU HABLE.

La voici, Monsieur l’Abbé.


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Scène VII.

Me. DE MORTILLIERE. Me. DE SOUSAY, L’ABBÉ, Me ROUGEAU.


Me. ROUGEAU.

Monsieur l’Abbé, vos chevaux vont être mis dans l’instant.


L’ABBÉ.

Ecoutez-nous, Madame.


Me. ROUGEAU.

Oh, Monsieur, ils sont bons, ils vous meneront bien.


L’ABBÉ.

Ce n’est pas là ce que je veux dire.


Me. ROUGEAU.

Je vous donnerai deux postillons qui n’ont pas peur.


L’ABBÉ.

Un moment donc.


Me. ROUGEAU.

Ils iront ventre à terre ; si on vous attaque.


L’ABBÉ.

Mais nous ne voulons pas partir à présent.


Me. ROUGEAU.

Vous partirez quand vous voudrez ; je vous réponds qu’avec ces deux hommes-là vous n’avez rien à craindre.


L’ABBÉ.

Nous ne craignons pas non plus ; mais ces Dames veulent coucher ici.


Me. ROUGEAU.

En ce cas, je m’en vais faire leurs lits.


L’ABBÉ.

A la bonne heure ; mais avant…


Me. ROUGEAU.

Vous aurez des draps très-propres & de bons lits, cela va être fait dans le moment


L’ABBÉ.

Attendez donc.


Me. ROUGEAU.

Je sais tout ce qu’il faut à des Dames comme celles-là ; ne vous inquiétez pas, Monsieur l’Abbé, vous serez aussi très-bien couché. Allons, Marianne, Génevieve.


L’ABBÉ.

Voulez-vous bien attendre ?


Me. ROUGEAU.

Quoi donc ?


L’ABBÉ.

Nous voulons souper, avant tout.


Me. ROUGEAU.

Il faut donc le dire. Allons, je vais faire tuer des poulets.


L’ABBÉ.

Mais ils seront durs.


Me. ROUGEAU.

Oh que non, on leur fait avaler du vinaigre. Je vais vous faire faire une bonne fricassée.


L’ABBÉ.

Mais il faut autre chose.


Me. ROUGEAU.

Ne vous embarrassez pas, vous serez contents. Allons, Marianne, Génevieve.


L’ABBÉ.

Vous ne voulez pas nous dire…


Me. ROUGEAU.

Mon Dieu, laissez-moi faire, laissez-moi faire.


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Scène VIII.

Me. DE MORTILLIERE, Me. DE SOUSAY, M. DU HABLE, L’ABBÉ.


M. DU HABLE.

Tenez, Monsieur l’Abbé, voilà les pistolets dont je vous ai parlé.


L’ABBÉ.

Voyons, voyons.


Me. DE MORTILLIERE.

L’Abbé, prenez garde.


M. DU HABLE.

Ils ne sont pas chargés, Madame.


L’ABBÉ.

Ils sont bien à la main. (Il touche au chien, & le fait partir.) Eh bien, qu’est-ce que c’est donc que cela ? (Il a peur.)


Me. DE SOUSAY.

L’Abbé, n’êtes-vous pas blessé ?


M. DU HABLE.

Il n’y a rien à craindre, Madame.


L’ABBÉ.

Non ; c’est que je voulois essayer…


Me. DE MORTILLIERE.

Prenez donc garde, encore une fois.


L’ABBÉ.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je sais manier des armes. Je crois ces pistolets fort bons.


M. DU HABLE.

Ils sont bien conditionnés.


L’ABBÉ.

C’est ce que je vous dis. Et combien vous ont-ils coûté ?


M. DU HABLE.

Dix louis, Monsieur l’Abbé.


L’ABBÉ.

Je vais vous les payer. (Il les regarde toujours.)


Me. DE MORTILLIERE.

Non, l’Abbé, c’est notre affaire. (Elles donnent chacune cinq louis.)


L’ABBÉ.

Voilà ce que je ne souffrirai pas.


Me. DE SOUSAY.

C’est une misere.


L’ABBÉ.

D’ailleurs, c’est moi qui les acheté.


Me. DE MORTILLIERE.

Je vous dis que non.


L’ABBÉ.

Je veux les avoir à moi.


Me. DE SOUSAY.

Eh bien, nous vous en faisons présent.


L’ABBÉ.

Cela seroit joli ! Ah çà, Monsieur, vous dites dix louis ? (il met la main à la poche.)


M. DU HABLE.

Ces Dames m’ont payé, Monsieur.


L’ABBÉ.

En vérité, Mesdames, voilà de ces choses qui ne se font pas.


Me. DE MORTILLIERE.

Allons, l’Abbé, ne parlez plus de cela.


L’ABBÉ.

Je vais vous rendre vos dix louis.


Me. DE SOUSAY.

Voulez-vous bien finir cette enfance-là, l’Abbé ?


Me. DE MORTILLIERE.

Allez plutôt voir si notre souper sera bon, vous vous y connoissez.


L’ABBÉ.

Un peu.


Me. DE SOUSAY.

Il faut que Monsieur soupe avec nous.


M. DU HABLE.

Madame, je ne puis pas avoir cet honneur-là.


Me. DE MORTILLIERE.

Ah ! Monsieur, nous vous en prions ; nous vous avons trop d’obligations pour que…


L’ABBÉ.

Monsieur, vous ne pouvez pas refuser ces Dames.


M. DU HABLE.

Puisqu’elles le veulent absolument.


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Scène IX.

Me. DE MORTILLIERE, Me. DE SOUSAY, L’ABBÉ, M. PINÇON, Me ROUGEAU, M. DU HABLE.


M. PINÇON, sans paroître.

Où est-il donc Monsieur l’Abbé d’Orlot ?


Me. ROUGEAU.

Ici, Monsieur.


L’ABBÉ.

Ah ! c’est Monsieur Pinçon.


M. PINÇON, en redingotte sur un habit.

Moi-même, Monsieur l’Abbé ; j’ai reconnu là-bas Flamand, qui m’a dit que vous étiez ici.


L’ABBÉ.

Mesdames, voilà mon maître à jurer, dont je vous parlois tout-à-l’heure.


M. PINÇON.

Que dites-vous donc là, Monsieur l’Abbé ?


Me. DE MORTILLIERE.

Nous serons fort aises de faire connoissance avec Monsieur Pinçon.


L’ABBÉ.

D’où venez-vous comme cela, Monsieur Pinçon ?


M. PINÇON.

De trois lieues d’ici, Monsieur l’Abbé.


Me. DE SOUSAY.

Et allez-vous à Sedan, Monsieur ?


M. PINÇON.

Oui, Madame.


Me. DE MORTILLIERE.

J’en suis fort aise, parce que vous pourrez nous accompagner.


M. PINÇON.

De tout mon cœur, Madame.


Me. DE SOUSAY.

Etes-vous armé ?


M. PINÇON.

Oui, Madame, & assez bien ; d’ailleurs, j’ai encore quatre personnes avec moi qui le sont aussi.


M. DU HABLE, à Madame Rougeau.

Quel est donc cet homme-là ?


Me. ROUGEAU.

Je ne le connois pas.


M. DU HABLE.

J’ai envie de m’enfuir. (il veut sortir.)


Me. DE MORTILLIERE.

Monsieur, où allez-vous donc ?


M. DU HABLE.

Je reviens, Moniteur l’Abbé.


Me. DE SOUSAY.

Ah ! l’Abbé, je parie qu’il ne veut pas souper avec nous. Retenez-le donc.


M. PINÇON.

Sûrement, Monsieur, restez, restez.


M. DU HABLE.

Monsieur, est-ce que j’ai l’honneur d’être connu de vous ?


M. PINÇON.

Non, Monsieur, pas encore.


Me. DE MORTILLIERE.

Ah, Monsieur, c’est le plus honnête homme du monde, & à qui nous avons la plus grande obligation.


M. PINÇON.

Comment donc ?


Me. DE SOUSAY.

Il nous a fait le plaisir de nous céder ces pistolets pour ce qu’ils lui ont coûté.


L’ABBÉ.

Oui, pour dix louis.


M. PINÇON.

Ils sont fort beaux ; mais qu’en voulez-vous faire ?


L’ABBÉ.

Passer la forêt en sûreté. C’est ce qui nous a fait demander si vous étiez armé, à cause d’un certain voleur nommé Bras-de-fer.


M. PINÇON.

Qui est dans la forêt ?


Me. DE MORTILLIERE.

Oui, vraiment, est-ce que vous ne le saviez pas ?


M. PINÇON.

On m’en avoit dit quelque chose ; mais je ne le croyois pas.


Me. DE SOUSAY.

Voilà Monsieur qui l’a vu.


M. PINÇON.

Vous l’avez vu, Monsieur ?


M. DU HABLE, embarrassé.

Oui, Monsieur.


M. PINÇON.

Et vous avez vendu ces pistolets à ces Dames ?


M. DU HABLE.

Je les ai cédés.


M. PINÇON.

Pour dix louis.


M. DU HABLE.

Pour ce qu’ils m’ont coûté.


M. PINÇON.

C’est fort bien à vous. Monsieur l’Abbé, on parle beaucoup à Sedan de ce voleur.


Me. DE MORTILLIERE.

Mais il faudroit le faire arrêter.


M. PINÇON.

On a trouvé des moyens pour cela, & Monsieur l’intendant fait faire des perquisitions…


Me. DE SOUSAY.

Il faut qu’une route comme celle-ci soit sûre.


M. PINÇON.

Elle le sera aussi. Monsieur l’Abbé, j’ai quitté les Dragons.


L’ABBÉ.

Comment mon oncle y a-t-il consenti ?


M. PINÇON.

Il savoit que je n’a vois point de fortune ; il m’a fait faire un arrangement pour céder mon emploi, & il m’a fait avoir une lieutenance de la Maréchaussée de cette province. (Il déboutonne sa redingotte.)


M. DU HABLE.

Ah ciel ! (Il veut sortir.)


Me. DE MORTILLIERE.

C’est fort heureux pour nous, Madame, nous voyagerons sûrement.


M. PINÇON, à M. Duhable.

Monsieur, je vous ai déjà dit de rester. Actuellement, commencez par rendre à ces Dames les dix louis qu’elles vous ont donné pour vos pistolets.


M. DU HABLE.

Puisqu’elles n’en ont pas besoin, j’en suis fort aise. (Il rend l’argent & il veut s’en aller.)


M. PINÇON.

Un moment, s’il vous plaît, Monsieur.


M. DU HABLE.

Mais, Monsieur, j’ai affaire.


M. PINÇON.

Je sais votre affaire. Savez-vous quel étoit le commerce de ce Monsieur-là, Mesdames ? celui d’épouvanter les voyageurs pour leur vendre dix louis des pistolets d’un louis.


M. DU HABLE.

Monsieur, en vérité…


Me. DE SOUSAY.

Quoi ! il seroit possible que nous eussions été sa dupe !


M. PINÇON.

Sûrement, Mesdames.


L’ABBÉ.

Si vous voulez que je vous le dise, je m’en étois un peu douté, & je voulois lui parler en particulier.


Me. DE MORTILLIERE.

Ah oui, l’Abbé, c’est bien fin, à cette heure que vous le connoissez.


M. PINÇON.

Allons, Monsieur, suivez-moi.


M. DU HABLE.

Mais, Messieurs, Mesdames, Monsieur l’Abbé, priez donc pour moi.


M. PINÇON.

Cela est inutile. Pour vous, Madame Rougeau, nous nous reverrons. Faites donner des chevaux à ces Dames.


Me. ROUGEAU.

Et le souper que l’on tait pour elles ?


M. PINÇON.

Ces Dames ne souperont, ni ne coucheront ici.


Me. ROUGEAU.

Monsieur du Hable, je vous l’avois bien dit.


M. PINÇON.

Allons, Mesdames, j’aurai l’honneur de vous escorter.


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Explication du Proverbe :

92. Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se casse.