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Provinciales/De ma fenêtre

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Bernard Grasset (p. 7-39).


PREMIÈRE PARTIE


DE MA FENÊTRE


I


Ne croyez pas que les feuilles mortes tombent d’un coup, comme les fruits mûrs, ou sans bruit, comme les fleurs fanées. Celles des aulnes, au bord des ruisseaux, se détachent vers midi, et, attardées par des feuilles encore vivantes, par des nids abandonnés qui ne les réchauffèrent pas, arrivent à la terre tout juste avant le soleil. C’est l’heure où le meunier ouvre ses vannes ; le ruisseau monte et les emporte avec l’eau restée dans les trous, l’eau qui a déjà oublié si elle vient du moulin ou de la pluie ; et elles roulent, tout au fond, car les feuilles vertes seules surnagent. Il y a aussi celles de lierre, couleur d’écorce, qui se collent au tronc et le pénètrent peu à peu ; il y a les feuilles qui tombent la nuit, froissant une branche, et s’arrêtant inquiètes, repartant, et dans leur crainte d’éveiller l’arbre faisant plus de bruit encore. Seules les feuilles de tremble s’abattent d’une masse, désargentées. Mais elles-mêmes, ce jour-là, se détachaient plus lentement. De mon lit, je les écoutais et les voyais. L’automne s’étendait au-dessous des tilleuls comme un filet de soie qui ouate les chutes. Je m’étonnais que les oiseaux pussent arriver jusqu’à la terre.

Je m’étonnais aussi que l’on ne pût reconnaître mon mal. Le corps d’un enfant de dix ans doit être simple pourtant comme celui d’une poupée. Je ne me nourrissais que du lait de vaches dont nous savions le nom, que de la viande de leurs veaux avec lesquels j’avais joué. C’était du canton que sortait ma maladie, car je n’avais fait aucun voyage, et cependant le médecin ne la reconnaissait pas comme une des siennes. Elle n’était née ni de ses courants d’air, ni de l’eau de ses fosses, ni des êtres malfaisants qui lui étaient familiers. Il m’en voulait, comme si j’étais le coupable, et rudoyait aussi la garde-malade. Mon père n’était pas plus habile ; en vain, prenant mon poignet, il essayait d’en régler le pouls sur le battement robuste et sain de son remontoir : les deux mouvements luttaient de front une minute, mais mon sang prenait vite le galop et la montre, dépassée et lasse, continuait les heures au pas. Je ne savais si j’étais fier ou honteux que ma maladie n’eût pas de nom.

Seule, Urbaine, la garde, n’était pas embarrassée, habituée à deviner d’elle-même les causes des orages, des passages de soldats, des maladies d’animaux, et à se suffire de ses réponses.

— Pourquoi il est malade ? expliquait-elle, parce qu’il ne cligne jamais des yeux. Il vous regarde des heures entières, les yeux toujours ouverts, comme un aveugle. Un enfant de son âge n’est pas une poule. Il doit cligner à toute minute.

Mon père souriait.

— Et ce n’est pas fini, ajoutait-elle en colère. S’il continue, il lui viendra des goitres.

La peur des goitres me faisait obéissant et silencieux. J’en avais vu beaucoup, au marché, à la gorge des montagnardes qui vendent les châtaignes, et notre beurrière aussi en portait un, gonflé au-dessus des deux autres comme un troisième sein. Souvent, pendant que je somnolais, les crétines et la beurrière, en file ou en ronde, dansaient autour de mon lit, les goitres tombant. Je m’éveillais en sursaut, puis, pour ne plus dormir je suivais des yeux, à travers la vitre, le lierre qui grimpe au tronc du vieux pommier pour s’épanouir, au faîte, en touffes de gui ; puis les heures passaient, tardives, confuses, se pénétrant ; la garde-malade, de la cheminée, racontait en tricotant des contes plus longs que les heures, et je la regardais des soirs entiers, sans l’écouter, sans même l’interrompre, clignant des paupières dès qu’elle se tournait vers moi.

Un jeudi, vers cinq heures, l’ombre d’un vieux monsieur passa derrière les rideaux, si plate, qu’elle semblait écrasée entre nos vitres et le mur d’en face.

— Par exemple, dit Urbaine, il ose se promener !

Je ne connaissais pas le vieillard, et je demandai son nom. Elle haussa les épaules et reprit, indignée, son tricot.

Le vieux repassa le lendemain, à la même heure. Il allait plus lentement, et fermait à demi les yeux, car il marchait face au soleil. Je regardai Urbaine, l’interrogeant.

— Eh, qui voulez-vous que ce soit, cria-t-elle exaspérée, c’est le père Voie ! Le samedi, je voulus m’asseoir au coin de la fenêtre, et attendre le vieux qui souriait au soleil. Que les heures, ce soir-là, furent longues, et cependant, à l’heure précise, il arriva. Tout ce qui le précédait sur la route me parut son avant-garde. Après cinq ou six laboureurs, que suivaient des chevaux dételés, les harnais sur le dos, il passa ; le soleil creusait encore toutes ses rides ; derrière lui se hâtaient des laitières et des chiens.

— Par exemple ! par exemple ! murmurait Urbaine, soulevée par une colère dont je ne sus jamais la cause.

Et, tous les soirs, le vieux revint, toujours souriant, même si le soleil était caché, sans se douter qu’il passait aussi près d’une ennemie. Parfois, il remuait la tête en cadence, comme s’il chantonnait, et voulait marcher au pas ; parfois il se mouchait, mais je n’entendais rien, même pas le bruit de ses souliers, à travers la croisée fermée. Un soir, il regardait quelque chose qui le suivait, et il semblait faire sa promenade à reculons ; un autre jour, il salua un passant, qui tourna la tête sans vouloir lui répondre ; il continua de sourire deux pas encore, puis son visage changea si soudain, que je crus que le soleil tournait. Une autre fois, il frottait de sa manche, sur le collet de sa redingote, une tache qui, le lendemain, avait disparu. Cela ne m’attristait pas qu’il ignorât mon existence, mais un soir, il passa si près que je cognai à la vitre. Il se retourna, me vit et son sourire s’élargit encore. Je le regardai, oubliant de cligner, et soudain embarrassé, il s’éloigna, feignant de chercher dans sa poche.

Quelques jours après, une femme s’appuyait à son bras, en robe et en chapeau rouge, du côté que nous ne voyions point ; mais elle était si grande et si large, que nous apercevions, autour du père Voie, un cadre pourpre. Urbaine ferma brusquement la fenêtre. Je dis, pour lui être désagréable, d’instinct :

— La belle femme !

Elle me regarda une minute, si fixement, si fermement que j’eus peur, et n’osai lui faire remarquer qu’elle ne clignait pas.

Il est doux d’être convalescent par les soirs où tombe la pluie ; cela est plus doux encore par les soirs de soleil. Des mouches vous rendent visite à la fenêtre ; on hésite à les écraser entre la vitre et la mousseline, par pitié d’abord, et puis c’est si sale. Les mains lasses s’étalent sur les cuisses, et l’on ne sait lesquelles réchauffent les autres. Tout le jour des rayons maladroits se brisent sur des surfaces qu’ils croyaient molles, et qui vous les renvoient durement, alors que le soleil m’est encore invisible, et n’a pas quitté les champs. Ils vous viennent des toits, sur lesquels un vernis inépuisable coule, d’un œil-de-bœuf qui n’ose les laisser pénétrer dans les greniers, de la rivière, si profonde que les poissons y sont à l’ombre. Les murs, les murs s’étendent, et emmagasinent de la chaleur pour l’hiver ; les mouches voltigent sans crainte autour des toiles d’araignées où elles prennent et sucent des moucherons. Puis, peu avant la nuit, le soleil lui-même arrive, escorté de nuées, de bruits et de couleurs. Avant d’enfoncer dans l’horizon, il y jette sa robe, apparaît nu et jaune, et allume de grands incendies d’où montent les fumées qui bourrent les nuages. Alors notre père Voie passe. Le soleil se couche quand il est passé. On me couche avec le soleil.


II


J’eus une rechute, dont Urbaine seule sut encore expliquer les causes. On eût dit que tout l’automne se rassemblait autour de moi, comme une vapeur mauvaise, et m’étouffait… Mes draps m’usaient peu à peu, et ma peau repoussait plus pâle. On m’avait tiré de mon petit lit, et étendu dans un lit plus large, comme ces petits oiseaux malades qu’on croit guérir, en les sortant de leur cage, et en les lâchant dans des volières. Je délirai. Il me sembla un soir que le père Voie me surprenait, sur le bord d’une mare ; il m’y entraînait lentement, le visage toujours inondé de soleil, et je le suivais de moi-même, et je voyais, du fond, mes parents s’agiter sur le bord de mon lit, ridicules comme des gens qui ne savent pas nager. Ils s’empressaient, mais on ne sauve pas les noyés avec des bruits de petite cuiller et des tisanes.

Je ne sais quel soleil, un beau matin, tarit la mare. Je séchai plusieurs jours, étendu et mouillé. Je devinais autour de moi ma famille, qui toussait, froissait des étoffes, et assise face à mon lit, s’y chauffait comme à un grand feu. Des lèvres m’effleurent, légères et sèches, il en vient jusqu’à ma poitrine découverte ; elles se posent, muettes, veloutées, un peu onctueuses, comme des papillons de nuit, accompagnées parfois de lumières, précédant les laitages, le sommeil et la grosse fièvre. Les unes choisissent avant de se poser : je les devine au-dessus de moi, entre mon oreille et mon front, qui planent et hésitent. Elles tombent soudain, et appuient avec tant de force que l’on sent au-dessus d’elles le poids d’un cerveau ; d’autres s’abattent au hasard, sur mes yeux, sur ma chemise, sur mes lèvres, sautant et trébuchant, comme des sauterelles à jambes inégales ; mais toutes sont discrètes et respectueuses, si bien que l’on dirait que c’est la même personne qui est chargée de m’embrasser.

Mes premières paroles furent pour demander le père Voie. J’avais dû l’appeler, pendant mon délire, car personne ne parut étonné.

— Il viendra quand tu seras guéri, dit seulement mon père ; il viendra demain.

Il ne vint pas, et j’avais déjà deviné qu’il ne viendrait jamais. Un mystère l’éloignait pour toujours de notre maison et de ma vie. Mais chaque matin, je le réclamais, pour faire un peu mentir mes parents et jouir de leur embarras ; car c’étaient chaque fois des excuses nouvelles et mensongères : le père Voie s’était fait une entorse ; le père Voie mariait sa fille à un gendarme ; il craignait de prendre mon mal, qui était contagieux ; il était agent du Phénix, et assurait contre la grêle le département voisin, car les orages allaient venir.

Les orages vinrent, en effet, battant à grand fracas les portes des étables. Ils brisèrent même, chez nous, une cheminée, qu’aucun père Voie n’avait assurée, et qui fuma encore, une fois tombée. Urbaine essayait en vain de me distraire ; elle connaissait tous mes jeux, mais les jouait en paysanne, avec une opiniâtreté qui me fatiguait. Elle s’entêtait, et pour rien au monde, elle n’eût levé son doigt quand je disais : éléphant vole, ou Urbaine vole.

Pourquoi le père Voie n’est-il pas là, fluet, discret et souriant ? J’aime les vieux. Ils vont courbés vers la terre, parce que le ciel éblouit leurs prunelles usées. Ils sont si bons qu’ils ont l’air sûrs que nous deviendrons aussi vieux qu’eux ; ils sont si fragiles qu’ils ne se hasardent pas dehors le matin, alors que sur les enclumes, sur les routes, tout résonne d’un bruit qui casse, et que rien n’amortit. Ils se réunissent pour les enterrements, par devoir, comme les pompiers pour la parade. Leurs mains tremblotent, car elles ont appris la valeur du temps, et le battent comme des pendules ; leurs veines ont si froid au fond de leur corps, qu’elles se glissent à la surface, et la peau seulement les sépare du soleil. Ils portent de grandes blouses ridées, et quand ils causent, ils s’arrêtent. Alors ils se regardent d’un air d’entente, comme s’ils avaient fait une malice, à vivre depuis leur jeunesse.

Les femmes ne sont jamais aussi vieilles que leurs vieux, à cause de leur jupe, que le moindre vent agite, qui s’étale et qui joue. Mais rien ne cache la vieillesse de mes trois amis, le père Morin, le père Ribaut et le père de l’adjoint, dont j’oublie toujours le nom. On les emploie dans le bourg à recueillir tout ce qui est malade, brisé et mourant. Le père Morin roule des tonneaux si disjoints, qu’ils ne gardent pas même l’eau de pluie, et il en distribue les cercles aux petits enfants. Le père Ribaut attend tout l’été que les arbres de la promenade se dépouillent, et quand, sur son désir, l’automne est venu, il rassemble les feuilles, comme pour les répartir, au pied de chaque platane, mais se trompe parfois, et fait le plus gros tas au pied du plus petit. De ses mains, qui, d’année en année, ont pris leur couleur, il les tasse dans une charrette à bras, jure quand un caillou s’est faufilé au milieu d’elles et l’égratigne, puis il les traîne je ne sais où, vers je ne sais quel canton où les arbres n’existent pas.

Les soirs où il ne pleut point, un peu avant l’heure où le père Voie passait, ils arrivent, traînant un banc, et s’asseyent, relevant leurs blouses, en face de notre fenêtre, près de la fontaine qui marque la moitié du chemin entre Tours et Châteauroux. Les mains sur leurs genoux où l’on a cousu pour elles des pièces neuves, leur bâton appuyé contre leur cuisse, ils n’attendent qu’un signe pour vous saluer, et vous appeler par votre nom de famille. Les ménagères passent rapidement devant eux, dédaigneuses, et ils n’osent les interpeller, mais, chaque jeune fille, ils l’arrêtent. Le père Morin s’essuie le menton, et parle, et les deux autres l’écoutent, la bouche entr’ouverte si sûrs qu’il va la faire rire ! Il plaisante, et eux rient les premiers ; et elle finit par rire, jusqu’à ce que le seau déborde, l’éclaboussant. De la main elle puise quelques gouttes, et les leur jette. Ils se pressent l’un contre l’autre, feignent d’être tout mouillés, de renverser leur banc, dans leur hâte, et ils la menacent de leur canne. Puis ils la suivent de leurs yeux dont le bleu blanchit, hochant la tête comme pour encourager et approuver chacun de ses gestes harmonieux ; car elle va, en équilibre, un seau à chaque main, entourée d’un cercle que le père Morin a dû lui donner. Ils appellent par des noms qu’ils inventent les chiens qui rôdent, à la recherche des veaux qui sont passés hier, mais le père de l’adjoint les injurie et les chasse. Le nain qui vend les journaux vient s’asseoir, sa tournée finie, près d’eux, mais une fois assis, il les surpasse de la tête, car ses jambes seules sont si petites. Ils lui volent sa casquette à lettres d’or et l’essayent à tour de rôle, et elle va à chacun, car les vieux, tout leur va, les vieux sabots, les vieilles blouses, la vieille soupe. Ils s’étonnent plus des faits habituels que des aventures qui ameutent le village. Les machi nes à battre peuvent rouler derrière des bœufs inconnus, les automobiles s’arrêter pour faire de l’eau à leur fontaine, eux continuent, indifférents, à arracher un clou de leurs sabots, à observer un canard qui mordille un des os que les chiens n’ont pas trouvés. Poussiéreux, hâlés, ils ont l’air de se reposer d’un long voyage ; un étranger pourrait croire qu’ils viennent de Tours et l’on se demande à quel âge ils seront à Châteauroux.

Les voilà qui étirent leurs bras et leurs blouses empesées. Au loin, le train remue tout l’horizon, et l’on ne croirait point, à entendre ce fracas, que ce n’est qu’un train-tramway sans troisièmes et dont les passages à niveau n’ont pas de barrière. Les voilà qui se lèvent, tous trois ensemble, pour que le banc ne chavire pas. On dirait qu’un immense nuage blanc double le bleu du ciel et le rend plus pâle. Les voilà qui s’en vont enfin, traînant leur banc, traînant leurs sabots, à regret, je ne sais où, sans doute vers le pays ou le père Ribaut remise ses feuilles mortes.


III


Des dames viennent me voir parfois, accompagnées de demoiselles et de petites filles. Les unes enlèvent leur chapeau, et leurs cheveux nus apparaissent, mais leur visage perd sa bonté et son calme, car une tête sans chapeau frappe brutalement vos yeux comme une lampe sans abat-jour ; sa clarté inonde, file, et se distribue aux plus petits objets. Mais le chapeau la tempère, la ramène sur nous seuls, et j’aime chauffer mon visage à l’ombre du chapeau, comme mes mains à l’ombre des abat-jour. Puis ces dames partent, et leurs filles ont eu tort de prendre des ombrelles car elles les oublient. Urbaine les rapportera, en allant à la poste.

Alors, couché sur le dos, je vois le plafond ; couché sur le côté droit, je vois la fenêtre. Tous deux me cachent le ciel, mais j’aperçois sa lueur à travers les brise-bise mal réveillés qui s’étirent au long des barres d’or, empesés et blanchis comme des linges de communion. On les appelle mystères, car ils nous cachent la campagne, les chariots et les passants impénétrables, et les ombres seules les traversent. Urbaine vient parfois les tirer, regarde les plaines à travers un reflet d’Urbaine, rentre, lente, dans les coulisses, et je vois le décor jusqu’à l’horizon. C’est l’horizon vert et bleu d’où viennent les routes ; notre bourg n’en est qu’à neuf kilomètres et le vent de La Châtre y traîne les ramiers et les nuages. Ils se posent sur une vieille tour, qui le flanque et le domine, et qui surveille un deuxième horizon plus proche des villes.

Or, la nuit ressemble au jour, toute lumière étant filtrée par des rideaux ou par des globes, et je ne sais plus quand je dois dormir, et nulle force ne passe, à heure fixe, sonnant le couvre-feu. La nuit s’étale au flanc du jour, de plain-pied, et l’un n’est plus le corridor de l’autre. Le sommeil flâne dans les deux salles, s’assied sur le premier fauteuil venu, se lève et s’accoude à des fenêtres. Les gestes d’Urbaine sont lents et décomposés. Je pense au bruit qui les accompagne et les anime ; je pense au temps, mon compagnon, qui rend les jours infinis et les semaines brèves, au temps qui cesse de battre, le soir, au moment où l’on sent que quelqu’un va allumer la lampe, mais où l’on ne sait encore si c’est soi-même ; ou le matin quand je ne peux dire si la cheminée qui ronfle me réveille ou bien me berce.

Je pense que le père Voie a été petit, a joué aux billes et au boulet. Il a été malade, et des demoiselles affairées l’ont, comme moi, étendu dans un lit d’homme. Elles ignoraient qu’il ne grandirait guère, et que, maintenant encore, ses pieds ne heurtent pas le fond de sa couchette.



À la droite de notre maison, accolée à nos poulaillers, il y a la pharmacie. Nous voyons, quand il a plu, les reflets de ses bocaux dans les flaques de la rue, et les jours de foire, les petits ânes s’en effraient et, les contournent. Urbaine surveille les personnes qui sortent de la boutique et connaît ainsi tous les malades du canton ; mais elle ne peut savoir leur maladie et ignore qui doit mourir.

Un jour, la femme rouge que j’avais vue au bras du père Voie en sortit, portant des flacons. Elle allait d’un pas fatigué et ses cheveux semblaient rouillés, comme s’il avait beaucoup plu sur eux. J’étais seul à la fenêtre et l’appelai.

Elle s’arrêta, surprise et inquiète. Je me taisais. À la fin, comme il fallait parler, je demandai si le père Voie repasserait bientôt.

Elle sursauta.

— Mais il meurt, mon chéri, il mourra ce soir.

Je ne sus pas tout de suite si la nouvelle m’attristait, mais je n’en étais pas étonné. Pourquoi le père Voie ne serait-il pas mort ce soir ?

La dame s’accoudait maintenant à la fenêtre, étalant ses bouteilles sur la pierre d’appui. Une phrase entendue me revint bien à propos.

— Est-ce qu’il se voit mourir ?

Urbaine posait cette question à tous les parents d’agonisants et si l’on se voyait mourir, mon Dieu, tout était fini.

La femme ne me répondit pas ; elle avait remarqué ma maigreur, ma pâleur et prit ma main. Il pleuvait ; je ne sais dans quelle chambre une machine à coudre se tut. Il n’y avait pas de raison pour que je ne lui souris pas : nous nous regardions, bien en face ; elle avait dû, jadis, pleu rer deux fois chaque chagrin, car ses prunelles aussi étaient rouillées. Jamais je n’avais vu d’yeux moins profonds. Ils étaient tout en surface et un oiseau les aurait bus. Ce n’étaient pas de ces yeux qui vont jusqu’au fond de la tête chercher des larmes, mais je m’y voyais cependant tout entier, car les petites flaques des routes mirent mieux le soleil que les puits profonds.

Soudain, elle recula ; Urbaine avait surgi derrière moi, prenait ma main et l’essuyait, saisissait les fioles et les jetait une à une sur le chemin. Elles s’écrasaient dans l’eau en taches rouges et bleues et l’on eût dit que les bocaux, curieux, se reflétaient jusqu’aux pieds de l’amie du père Voie. La dernière, une petite bouteille trapue et têtue, resta intacte. La femme la ramassa et se mit à pleurer, menaçant Urbaine.

Celle-ci attendait, muette, les bras sur les hanches, encadrée par la fenêtre. Le père Morin s’approchait, goguenard. Le maréchal-ferrant arriva, les bras retroussés, comme s’il allait rouer quelqu’un ; son compagnon le suivit, un fer au bout d’une pince qui grésillait sous la pluie. Puis vint le serrurier, avec un marteau. On avait l’air de préparer un supplice. Mais les apprentis appelaient la femme Amanda, puis Violetta, et parlaient de l’embrasser.

Le père Morin, appuyé sur son bâton, hasarda un mot : — Dame, ma fille, elles sont bien cassées.

Sa fille se tut, serrant ses lèvres comme on serre des dents, et partit, essuyant son doigt qu’un éclat de verre avait coupé. Urbaine ne bougeait pas et contemplait les tessons, que le père Morin touchait du bout de sa canne, la rue, et le soleil qui revenait, témoin de sa victoire. Mais elle dut fermer la fenêtre, car il montait du sol une odeur d’iode et de camphre.

Je lui tournai le dos et allai vers mon lit, car je ne savais pas, et lui donnais tort contre la femme poudrée.

Elle vint vers moi, caressante.


IV


Le père Voie est mort hier, pendant son sommeil, si doucement qu’on n’osa pas le réveiller, mais on ne me permet pas d’aller à l’enterrement, et je boude.

Jamais je n’aurais cru qu’il fût, pour un malade, aussi facile de bouder quand, à chaque minute, les mains ennemies vous apportent des tisanes, replacent vos coussins et, inoffensives, chauffent des ouates, quand chaque geste et chaque bruit de tasse est une caresse. Je me trompais. De ma tête couchée, je domine mes parents et Urbaine ; je les suis d’un regard obstiné qui les embarrasse ; ils vont, s’assoient et feignent de s’intéresser au feu, à ses chenets, à ses pincettes, mais ils doivent bouder avec tout leur corps, et ils ont des brusqueries et des douceurs inexpliquées ; leurs yeux regardent trop droit, ils battent l’oreiller trop fort. Moi, caché par mes draps, je n’ai qu’à fermer les yeux pour être naturel et impassible.

Je boude ; mais je n’ai plus, comme autrefois, ce remords qui prolongeait et énervait ma bouderie ; voilà qu’elle facilite mes actes, mes pensées, comme un pouce blessé et coiffé d’un tampon vous oblige à simplifier vos mouvements. Mon jour, mon jour limpide s’écoule comme un fleuve sans îles et sans rives. Voilà que je me désintéresse de tous les événements qui coupaient autrefois ma vie, la perte de la clef de la cave, la perte d’un dé, — je sais d’ailleurs où il roula. Je me désintéresse d’Urbaine, de tout ce qui touche à Urbaine, c’est-à-dire du vent, contre lequel elle ferme les persiennes ; de la nuit, qu’elle signale en revenant de l’office ; de l’incendie d’une petite ferme, qui brûle au milieu des sapins. On ne sait pas si les chèvres sont brûlées.

Parfois vient une femme qui ignore que nous boudons, et qui bavarde, nous unissant malgré nous dans sa parole et dans ses regards, une vendeuse de fraises, qui sent le fromage blanc ; une couturière, dont les mains tapotent le long de mon lit, comme si, au lieu de les border, elle voulait faufiler mes draps. — Il sera guéri dans huit jours, annonce Urbaine.

Je souris de son ignorance ; ma maladie, certes, devait finir à jour fixe, comme les bourrasques, comme l’hiver, mais je sens que ma convalescence pourrait durer toujours, comme les automnes d’octobre qui ont mille raisons d’agoniser, et pas une de mourir. Ma maladie appuyait sur un point donné de mon corps ; ma convalescence au contraire m’entoure d’un manteau léger, ou bien elle me semble une force douce qui met tout à niveau dans mon corps étendu, qui distribue jusqu’à mes genoux la chaleur amassée, pendant deux mois, au cœur, et elle circule dans les plus petites de mes veines. Elle parvient jusqu’à mes oreilles, qui chauffent, rougies ; jusqu’à mes pieds qui s’éveillent de leur inertie, se collent ensemble au mur qui les repousse lentement, et se séparent, et se rendent des visites menues et délicieuses. Ma taille me serre comme un maillot ; mes yeux s’appuient sur les vieilles couleurs familières, puis, lassés, regardent l’intérieur des paupières, d’un velours sombre où fondent des opales. Tout mon corps m’appartient comme un jouet nouveau ; je le manie, émerveillé, et je sais maintenant m’écouter quand je parle. Mes lèvres sont si chaudes qu’elles se distendent. Je souris.

Alors, pour mieux bouder, j’essaie de penser à la chose la plus triste du monde. Mais cela m’est presque impossible. On croit que l’on va tout de suite, dès la première pensée, imaginer le malheur d’entre les malheurs, qu’il suffira de le saisir et de le passer devant ses yeux, comme une herbe malfaisante, pour les faire pleurer. On se dit : le voilà, le malheur plus grand que tous les autres, et une fois près de lui, nous ne le reconnaissons, pas. Nous passons, hésitants, au milieu du chagrin comme au milieu du brouillard ; on le croit plus épais là-bas, on y court, mais on apporte autour de soi, partout où l’on s’arrête, un cercle d’air incolore. Pourquoi pleurer les morts dont on a encore des photographies, où ils vous regardent, indulgents, déjà pâles, avec de si larges cravates ; pourquoi pleurer sur nos plus chers regrets ? Voilà que je souris, en pensant aux grives mortes, à la caille, qu’un jour de colère, j’assommai ; je souris aux mendiants couchés sur les silos ; je te souris, vieux chien, mangeur de chats. Voilà que pour pleurer, je dois penser à ce qui m’est indifférent, à ce qui ne souffrira pas : à des linges effilochés, au vernis des pieds de table, qui brûlent d’un feu sans lueur ; à un petit couteau que j’ai perdu dans un champ où il y avait une mare, des barrières, des ombres de poiriers, et que je devine si rouillé, si désorienté entre le gravier et les herbes, que c’est, mon Dieu, à désespérer.



Le soir, vers cinq heures, quand l’odeur des sureaux et le vent d’Est sont montés dans ma chambre, nous fermons les fenêtres pour les y garder toute la nuit. On me laisse seul, puisque je boude ; mais par la porte ouverte, je vois, encadrée par les linteaux, ma sœur broder des tapisseries que ma mère, jadis, commença. Au dehors on ne voit pas le ciel ; on sent qu’il tombe quelque chose, mais vous ne sauriez dire si c’est la neige, la pluie, ou simplement le soir et les nuages. C’est l’heure où le drap ne fait plus partie de votre corps, et se soulève, douillet, avec de petits courants d’air ; c’est l’heure où le regard se pose sur les consoles, où l’on voudrait embrasser quelqu’un qui ne vous embrasserait pas ; c’est l’heure des heures menues que notre hâte ne divise plus en secondes, et où la pendule bat, pour son plaisir, à la mesure de notre cœur. Et quand j’ouvre les yeux, je vois ma sœur, — ma sœur, dont je ne vous dirai jamais le nom. Et quand je ferme les yeux, des formes passent qui lui ressemblent. Puis je cesse de penser, pour mieux entendre, et c’est le bonheur. Elle cause à des êtres que je ne vois pas, à ma mère, à Urbaine, elle sourit aux glaces, et des reflets et des paroles lui répondent : puis tout se tait, excepté mon cœur ; puis le journal qu’on lit se froisse, puis le vent qui passait voit de la lumière aux fenêtres et veut entrer ; mais les brise-bise restent raides et empesés, pour lui faire croire qu’il n’y a personne. Il passe. Puis une plume écrit, s’arrête, rature, hésitante comme une pensée ou comme une souris. Puis la lampe, la lampe s’allume ; le soir, au dehors, devient subitement la nuit ; le soir d’aujourd’hui est mort, et la bonté qui est en vous devient tristesse ; les parquets luisent comme des mers profondes ; une ombre douce marche sur elles sans enfoncer, pour m’apporter, ô ma sœur, tes cheveux clairs où j’embrouille mes doigts ; le soir est mort, et toute cette tristesse devient lassitude. Je pense alors que tu mourras ; j’éveille en moi des pensées cruelles, mais émoussées, et qui ne blessent plus. Je les aiguise sur mon âme engourdie, et j’y prends plaisir, comme j’en prenais à passer sur ma langue cette herbe râpante. La langue saigne, mais il n’y a ni plaie ni douleur, et l’on boit son propre sang comme si c’était celui d’un autre. Ne bougez pas, ne parlez pas ! Elle est debout, sur ma descente de lit ; la porte de la chambre se ferme, et la voilà isolée contre le sol, qui s’enfonce, contre les murs qui se rapprochent, et se plaisent à déformer sa silhouette, dont ils font une sorte de grand-père Voie. Mais elle allume la bougie, et l’ombre recule, se massant en cercle autour d’elle, attentive et moqueuse ; elle me fait souffler l’allumette et je m’amuse à souffler ses doigts ; la flamme les rend transparents, mon haleine les attise, et l’allumette brûle par les deux bouts, vite consumée. Le vent passe. Elle reste debout, soutenue par sa robe aux plis de marbre ; elle pense, sans se rappeler que ses yeux me regardent, mais ses paupières ne les oublient pas et reviennent à chaque instant les caresser. Alors, désespéré et bienheureux, je fais des paris d’où dépendra ma vie ; si elle remue sa main droite avant sa main gauche, je serai malheureux à jamais ; si elle baisse ses cils avant que j’aie compté vingt, je serai de nouveau malade.

La main et les cils de ma sœur l’ont décidé : je serai heureux à jamais, et je serai de nouveau malade. Je ne sais pourquoi je pleurerais, si mes yeux et mes larmes étaient à niveau ; je ne sais pourquoi je souris, et pourquoi, ô ma sœur si belle, le plafond danse, s’abaisse, s’éparpille, — éteint la bougie, ton corps immense, ton ombre immense, et mes yeux.


V


Les glas tintent très doucement, pour que le mourant ne puisse les entendre, mais, le jour de l’enterrement, le sacristain carillonne pour la mort aussi fort que pour la foudre, sans avoir plus peur de l’attirer. Les cloches résonnaient encore, lorsque nous rejoignîmes le convoi qui se hâtait, et contournait déjà le cimetière, comme pour montrer au nouveau mort son beau domaine.

La mort est si ancienne qu’on lui parle latin. J’écoutais pieusement les litanies, essayant de ne pas marcher au pas avec Urbaine, mais en vain. Le père Ribaut et le père Morin nous précédaient, trottinant ; c’était la première fois que je leur voyais des chapeaux, et ils les portaient, dévotement, à la main. La dame poudrée n’était pas là, à moins qu’elle ne fût dans le cercueil, qui était bien large pour le seul père Voie. Deux hauts messieurs en chapeau de forme menaient le deuil, — à pas précipités, avec des regards terribles, — comme on mène un escadron.

On arrivait ; un tout petit mur entourait le cimetière, assez bas pour que les feux follets, les nuits de sabbat, puissent le sauter sans s’éteindre. Toutes les tombes étaient à l’ombre, et l’on n’avait planté que des arbres dont l’ombre n’est pas malsaine. Sous les ifs, qui semblent des sapins retroussés par le vent, étaient étendues les femmes ; d’abord les jeunes filles aux prénoms souples et câlins, puis les épouses et les veuves aux prénoms aussi doux que ceux des jeunes filles. Les hommes reposent sous des chênes et des pommiers calleville, dont les racines se glissent peu à peu vers la fosse, pour reconnaître le mort, et de quel bois est le cercueil.

On enterra le père Voie devant un frêne maigrelet ; des oiseaux s’envolèrent du trou, effleurant le croque-mort qui s’impatientait : la boîte de son mort étant rectangulaire, il n’en pouvait reconnaître la tête. Le cercueil glissa enfin, sans grincement, sans bruit sourd, jusqu’au fond, et le gazon n’était pas même froissé sur son passage. Couché, le père Voie était aussi léger pour la terre qu’il l’était debout. Et tous s’éparpillèrent, se hâtant, comme s’ils allaient soigner chez eux de nouveaux mourants, défilant au galop aux pieds ou à la tête, nul ne le saura jamais, du vieillard endormi… Dépêchons-nous aussi, Urbaine ; je me rappelle qu’il est, dans notre jardin, une plante qui fleurit tous les cent ans. Ensemble nous l’arroserons, ensemble nous porterons dans ses feuilles les petites bêtes rouges qui se hâtent sur les lis, — mais, la fleur, je devrai la cueillir tout seul, car ce jour-là, ma pauvre fille, tu seras morte depuis longtemps.