100%.png

Provinciales/Le Petit Duc

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Bernard Grasset (p. 101-138).
Première partie


LE PETIT DUC


I


C’était un de ces bureaux d’octroi de petit canton qui se sont réfugiés au centre du bourg, par peur des contrebandiers et qui déconcertent les fraudeurs par leurs glycines et leurs jasmins, comme des percepteurs souriants. Le soleil se couchait à sa droite, mais entre eux s’étalait l’église, conciliante, avec son Christ nu, au flanc percé d’un trou où les moineaux nichaient, avec le saint Roch couvert d’araignées qui fournissaient de fils de la Vierge toute la paroisse. Des noces en descendaient parfois, qui venaient peser la mariée à la bascule ; des parrains s’amusaient, aux baptêmes, à déclarer le nourrisson qui n’osait plus téter sa langue salée. Puis voilà les chasseurs déballant les lièvres sous la pluie qui fume ; les carrioles, dont les ânes s’arrêtent par habitude, même si les panières sont vides ; les poules pondeuses du bourg qui sortent et entrent, crête haute, sans déclaration ; les moutons, marqués au dos de ce même rouge-brun dont on badigeonne les chênes à abattre, et qui s’étonnent de n’avoir pas trouvé d’herbe sur la route. Des enfants, encore ni blonds ni bruns, grimpent sur les barres de fonte où l’on attache les génisses au front frisé, bavant la crème, ni rouges ni blanches encore. D’en face, la mairie surveille, revêche aux rayons insistants, l’après-midi, comme une sous-maîtresse qu’une élève taquine du fond de la classe avec son miroir, — et fermant rageusement ses persiennes, vers le soir, quand l’ombre du clocher où danse l’ombre des cloches traverse la chaussée et monte jusqu’à son balcon.

Les deux enfants étaient assis, les bras ballants, le dos voûté, sous la fenêtre du bureau. Jean, le fils de l’employé de l’octroi, répondait sans hâte aux questions de son camarade et souriait, de bonheur. Après dix ans écoulés sans amis, il n’était plus seul, depuis ce soir, et pour toujours. Rudoyé par son père qui ne lui permettait pas de quitter l’instituteur pour les Frères, traité en ennemi par les autres gamins qui se réunissaient, la classe finie, pour jouer au patronage Saint-Joseph, il avait cherché en vain un camarade, et voilà que lui tombait du ciel celui qu’il se fût souhaité. M. Leduc, le conseiller général dont la femme était morte depuis plus de trente ans, avait ramené hier de Châteauroux, comme un souvenir longtemps dédaigné de la défunte, un fils aux cheveux si bouclés, au teint si pâle, aux guêtres de peau si fine, qu’on le surnommait déjà, dans tout le bourg, le petit duc. Pour lui épargner toute raillerie, il l’avait confié au petit solitaire. Et, par le parc, où les trembles s’assoupissaient malgré leur danse de Saint-Guy, par le vieux pont qu’on traverse en dix pas, bien que l’agent voyer étourdi ait fait dresser à chaque bout une borne de kilomètre, par les prairies, qui dévalent vers la route départementale pour s’arrêter net, intimidées, Jean l’avait conduit à son bureau.

Quatre heures sonnaient. C’était un de ces dimanches soirs qui montent tout chauds de la terre, et contre lesquels les bruits des battoirs lointains s’amortissent. L’eau était bleue jusque dans les trous découpés sur l’argile par les sabots des bœufs ; c’était l’heure où les bœufs n’osent ni brouter ni s’étendre, et se rassemblent autour des ormes sans voir que l’ombre en est partie ; où de petits moineaux fous viennent donner de la tête dans les grillages des tarifs d’octroi et se croient une minute emprisonnés ; où un homme passe et vous sourit, sans qu’on le connaisse, de la seule joie d’être au soir ; c’était le soir s’étalant comme la tiédeur dans un grand nid et de petites plumes voletaient, s’efforçant d’être plus lourdes que l’air, ou d’y trouver des trous pour descendre jusqu’à la terre brûlante ; c’était une clarté diffuse, nonchalante près des fenêtres et qui mordait les pignons comme une eau-forte ; — mais c’étaient surtout les douze bœufs de M. Pinton, qui rentraient en file à l’étable, et qui agitaient follement leur queue en balancier déréglé, et qui regardaient des moucherons… pacifiques et satisfaits comme des heures écoulées. Jean, heureux de sa science, annonçait, les présentant, paysans et animaux.

— Voilà les oies !

Une ex-plume d’oie enfilée dans le bec, comme pour équilibrer leur tête haut perchée, les oies parurent. Elles s’arrêtèrent devant Jean, le regardèrent fixement et la plume de leur nez donnait de l’assurance à leurs yeux myopes comme un lorgnon. Mais le chien descendait l’escalier et elles repartirent, affectant la tranquillité et mordillant des salades. Derrière les oies, sans être annoncées et sans marcher au pas, vinrent les poules, aux yeux ajustés comme des oreillères et qui s’occupaient, provocantes, à chercher quelque chose qu’elles n’avaient pas perdu.

— Voilà le cheval qui tourne la meule !

Le cheval qui tourne la meule passa, affairé, comme si, avant le crépuscule, il avait à tourner autour du soleil. Les poules le suivirent, remplies d’espoir.

— Voilà le père Bouvet.

Le petit duc le regardait sans étonnement, mais, Jean, tout ému, se leva. Le père Bouvet, le perceur d’oreilles, ne passait qu’une fois l’an, le dimanche qui précédait la foire, à la joie des fillettes et des couturières, car il vendait des boucles pour les oreilles qu’il trouait et lui seul de plus savait ce que c’était que repasser les ciseaux. Il en portait déjà une dizaine, suspendus à sa ceinture, ouvrant le bec comme des perdrix tuées et l’on se demandait s’ils ne servaient pas à percer les oreilles trop charnues. Il pria Jean d’aller annoncer son arrivée à l’institutrice, et secouait en parlant deux larges bagues d’or qui pendillaient, s’usant à ses joues poilues, dans de larges trous que lui seul avait pu forer.

Jean hésitait, car aujourd’hui même, au sortir de la messe, il avait poursuivi à coups de pierres une bande de fillettes, mais le petit duc l’entraînait, lui donnant le bras, un bras couvert d’étoffes légères à travers lesquelles on sentait la chair comme une pâte parfumée, balançant son cou arrondi et magnifique, et l’on devinait que c’était bien là le fils des comtesses décolletées. Le cœur de Jean s’arrêtait, et pourtant son pouls battait à se rompre.

L’école était en dehors du bourg, loin de la scierie, loin des forges, isolée de tout ce qui n’est pas la science. Des cerisiers peureux l’entouraient, qui haussaient leur givre de fleurs vers la lune rousse pour la persuader qu’ils étaient déjà gelés. La cloche endormie dodelinait. Une ou deux fois, cet hiver, le vent de La Châtre soufflant, elle avait sonné d’elle-même, et tous les enfants s’étaient regardés, bienheureux.

Quelques boulettes de papier accueillirent les amis. Le petit duc voulut expliquer que le père Bouvet attendait à la mairie, mais il s’embrouillait et haussa les épaules, sans embarras. Jean, dans la fierté d’être vu à son côté, ne l’écoutait qu’à demi et se contentait de lui sourire. D’ailleurs toutes les fillettes avaient deviné, et elles étaient déjà debout, s’arrachant des buvards.

Et toutes celles qui sentaient leurs oreilles mûrir contre leur tête ainsi qu’un fruit délicieux ; toutes celles dont les grand’mères avaient cru amollir le lobe, depuis l’hiver, en le massant de leurs doigts maigres ; celles que les gamins embrassaient le soir, sous les oreilles ; et les oreilles qui ne voulaient plus être tirées, et les oreilles qui s’étalaient, nacrées, comme une coquille qui attend sa perle ; et toutes les petites filles, dont les aïeules étaient mortes dans l’année, leur léguant à jamais des boucles déjà trop minces, toutes se rangèrent par deux, tapotant les jupes. Elles défilèrent à demi honteuses, caressant leurs oreilles, les regardant à la dérobée, dans des miroirs, de l’air faussement tranquille de communiantes qui vont à confesse. Germaine marchait en tête, de petits pieds résolus qui ne se rencontraient pas, avec la grosse Clotilde, aux oreilles si épaisses qu’il faudrait une aiguille à tricoter. Elles se souriaient au passage du buraliste dont les oreilles étaient toutes plates, — parlant très fort, car on les regardait, dressant très haut la tête où les oreilles s’attachaient, rouges à peine. En flanc-garde, l’institutrice, aux oreilles trouées, sans boucles ; à côté d’elle la mère Lignelet, la buvetière, dont les oreilles se refermaient chaque année, et enfin, tout au bout, se débattant, la pauvre Pierrette, qui n’avait ni boucles d’aïeules, ni aïeules, ni parents, et qui se sentait trop pauvre même pour être vaccinée.

Les deux enfants voulaient les suivre, mais elles se retournaient en grimaçant et en chantant Jean de Nivelle. Le petit duc s’étonnait qu’elles fussent si laides et que pas une ne leur ait souri. Jean craignait pour son prestige et il sentait grandir en lui le remords de n’avoir pas révélé son isolement. Mais quand elles eurent disparu par la porte de la mairie, son ami n’y pensait déjà plus ; il saluait de son fouet des métayers, des locataires. Le boucher lui tendit la main. Un gros chien s’approcha et remua la queue, sans qu’ils l’aient appelé et sans qu’il les connût. On demanda son âge au propriétaire : il avait dix ans. — Comme moi, dit le petit duc. — Comme nous, dit Jean. Le petit duc ajouta : — Moi, je suis né la nuit. Il était né la nuit, — la nuit, où les rossignols chantent, où les étoiles veillent, où les joncs, sur l’étang, se balancent. Chaque nuit était pour lui un anniversaire. Jean fermait les yeux, et la voyait presque tout entière, la nuit.

Et il se demandait, déconcerté par l’indifférence de son ami, pour qui le retour des bœufs et le passage du père Bouvet avaient la même importance, comment pouvaient lui apparaître toutes ces choses qui lui étaient à lui si familières qu’il en ignorait au fond les couleurs. Qu’était pour le petit duc ce nouveau toit d’ardoise, ce coin de route goudronnée et ces abeilles sur ce lierre ? Imaginait-il que l’herbe, l’herbe des prés, fleurit ; que la source du ruisseau peut être proche, suintant des argiles éternelles ? Laverait-il ses mains dans l’eau des mares vertes, couleur de grenouille, où le cresson déteint, et les tendrait-il ensuite, toutes mouillées, à la pluie ? Se doute-t-il que les pics verts habitent ces ormes poilus et tordus qui se dressent tant bien que mal vers le soleil comme des chenilles chauffées vers des fleurs, et l’accompagnerait-il aux nids, aux noisettes, partout où il n’est pas allé, et où plane déjà, pour l’été prochain, son souvenir ?

Ils s’assirent sur l’accotement. Jean sentait au fond de son cœur un désir de caresse et de larmes se blottir et ronronner, confiant comme un chat qu’on n’a jamais battu. Il serait resté là jusqu’au soir, la main dans ses mains, mais il fallait sauter et rire, pour le distraire et se l’attacher à jamais. Il arrêta par son sarrau le petit Louis Prion, et sachant que le bébé pleurait quand on l’appelait par d’autres prénoms que le sien, ils le torturèrent de concert.

— Alors, si ce n’est pas Ernest, c’est Théophile ?

L’enfant levait son bâton.

— Non, tu ne vas pas me battre, Célestin !

Le faux Célestin frappait. Alors le petit duc se mêla au jeu, et il trouva une foule de saints grotesques. Puis il eut l’idée de mettre tous les noms au féminin. Le petit Prion s’enfuit en hurlant, avançant la lèvre inférieure qui recevait ses larmes.

— On s’amuse trop avec toi, Théodule, disait le petit duc, travestissant par plaisanterie le nom de Jean.

Il ajouta :

— Mercredi, c’est la foire. Viens me prendre à huit heures. Je t’attendrai.

Et Jean, radieux et flatté, lui faisait le tour de l’épingle qu’on enfonce dans la tête et qui ressort par le genou. Puis il lui apprit la devinette de ce qui va à Paris sans bouger. Puis il surprit, dans le buisson, une petite chose grise qui se blottissait, menue comme une souris. C’en était presque une, c’était un oiseau ; c’était, tout seul, au fond d’un vaste nid, un moineau abandonné ; il piaulait, nu et grelottant, attendant que les plumes du nid se collent à son corps, à mesure qu’il grandirait. Jean piqua son canif dans le gazon du remblai et posa le moineau devant la lame, pour qu’il s’endorme, les yeux ouverts ; il jouait ainsi avec les poules que les paysannes déposent sur le banc de l’octroi, — mais les oiseaux, sans doute, n’ont peur des couteaux que quand ils sont déjà vieux et se méfient ; l’oisillon culbutait à droite, trottinait à gauche, puis s’arrêtait, satisfait, croyant avoir traversé un rayon de lumière. Tout à coup, comme si la peur lui eût été révélée, il s’accroupit, hérissa à défaut de plume sa peau en chair de poule, et, sous les yeux des enfants qui se serraient l’un contre l’autre, il serait resté là éternellement, attendant la chute du ciel ou celle du couteau. Jean appuyait son oreille contre celle du petit duc, et tous deux écoutaient monter d’eux-mêmes, comme des coquillages, un bruit confus. Soudain, une large main rafla d’un coup oisillon et canif. Un gamin disparut à l’angle de la maison. Le petit duc interrogeait, de ses yeux déconcertés. Jean murmura, tout pâle :

— C’est Bavouzet.

Il n’en put dire davantage. Le rire de Bavouzet et de tout le patronage éclatait, derrière le mur. Une bande de fillettes passa, silencieuse et guindée, qui grimaça et chanta dès qu’elle se crut hors d’atteinte. Jean choisit des pierres rondes et les leur lança. La plus grande ne voulut pas s’enfuir et, rageuse, soulevant ses jupes, montra des pantalons effilochés. Ce devait être une insulte. Jean, humilié, ne visa plus, et il souriait sans raison au petit duc dont les sourcils se froncèrent. Par bonheur, sept heures sonnaient, l’heure du dîner, et l’on se sépara sans s’embrasser.

— À mercredi, rappela Jean.

Et il était presque heureux qu’on dût se quitter déjà, comme ces fiancés qui, à la veille de leur noce, se disent adieu dès midi pour mieux penser au lendemain. Il revint par la place du Centenaire, afin d’éviter le patronage. La grande statue de la République tendait en avant son bras de fonte, pour se jurer fidélité ou pour voir s’il ne pleuvait pas. Il pleuvait. Jean courut vers la maison, et il se réjouissait à l’idée de ses parents.

Mais l’employé avait une erreur de caisse, et c’était de nouveau un dîner sans joie, d’où la faim s’en était allée, où la mère se refusait à boire du vin et posait avec violence le ragoût sur la table. Des gouttelettes en jaillirent, tombant sur la serviette du père, qui se levait, sans plus manger, et partait pour le café. Jean frémissait et, reniflant ses larmes, il songeait à jeter son verre par la fenêtre ou à casser d’un coup son assiette.

À la droite du champ où le soleil s’était couché, une lueur fila, s’épanouit. Allait-il se relever, l’autre, après avoir plongé une minute sous la terre, et reculer d’un jour le mercredi ? Jean s’assit devant la porte sans avoir embrassé personne ; il ne salua pas l’instituteur, il n’entendit pas les filles qui criaient Jean de Nivelle. Il pensait à un salon, avec des lampes à colonne, avec des parquets qu’on devine cirés sous le tapis, à un père méditant sur un fauteuil de maroquin, à une mère qui demande à des bonnes si Monsieur Jean est à cheval.


II


Le lundi vint, le lundi timide, qui s’excuse en montrant derrière lui les jours innombrables qui le poussent. Une pluie discrète tombait tout le matin, nettoyant la terre pour le reste de la semaine ; les repas semblaient si proches, qu’on ne remplissait pas à nouveau la carafe. Jean sentait que le mercredi était encore trop loin pour en être triste ou pour en être heureux, et il se promenait sans hâte dans ce jour mesquin et gris qui s’ajoute au dimanche, sans l’allonger, — silencieux et docile, de la cuisine au bureau, portant son cœur comme un paquet bien ficelé qu’on saura défaire à sa guise.

Mais le mardi éveilla la campagne, le forgeron, le soleil. Tous se levèrent, affairés et bien résolus à vivre. Les oiseaux seuls chantaient. Jean descendit de sa mansarde sans être débarbouillé, s’agenouilla près de la pompe, pelant des pommes de terre, et il n’osait se dire que c’était demain. Chaque minute, une fois écoulée, attendait, et il semblait qu’on dût la retourner comme un sablier. Jean n’osait les compter. Alors, il cira les souliers longuement, soufflant sur le cuir luisant pour les reternir, menaçant en riant sa mère de cirer les semelles ; une voiture de maraîcher, avant-coureuse de la foire, s’arrêta et il tint le vieux bidet par la bride, pour s’occuper, alors qu’il y avait un anneau scellé à la borne et une longe dans le coffre. Il tirait sur le mors pour montrer au cheval des lézards sur le mur mal crépi, et une tête de cheval en bois, au-dessus de la remise. Il puisa ensuite un seau d’eau, qu’il laissait retomber à demi hissé, qui surnageait désespérément, et qui remonta enfin, du miroir, son image ; il le rapporta gouttant à travers le jardin, le posant pour lancer des mottes de terre au chien qui piétinait les plates-bandes ; en l’installant dans l’évier, il fit tomber des gouttes sur ses souliers, qu’il recira, jusqu’au moment où sa mère se fâcha et mit les brosses sous clef. Le père Pin lui offrit une prise, pour le consoler ; il s’assit devant la porte, battant le fléau sur ses genoux, à trois temps, et il tâchait d’éternuer en mesure.

— Maman, à quelle heure suis-je né ?

La mère le dévisageait, mécontente, et il n’osait l’interroger davantage.

Les ombres les plus lourdes sont celles des fumées, et le songe à peine ébauché de la nuit pesait plus sur l’enfant que le fracas de l’octroi où les carrioles de la foire stationnaient en file. Il avait rêvé du petit duc. Ils s’étaient rencontrés à un tournant, — la nuit ou le matin, l’heure enfin où l’on voit la lune, — et ils ne se connaissaient pas. Jean saluait et Jacques Leduc venait au-devant de lui, en disant :

— Mon cher ami ! Je suis à la fois ravi et confus de te voir. Prête-moi, dis-je, ta chère main. J’ai là un petit cœur qu’elle peut couvrir tout entier.

Et Jean était étonné, depuis son réveil, de trouver tout le monde compatissant et doux ; on le caressait sans mot dire, comme si l’on savait qu’il aimait quelqu’un ; une femme lui tira les cheveux et l’appela beau blond, le marchand de fromages voulut lui payer les droits, puis il lançait sur la route des sous que son chien rapportait. — Jetez-lui voir du beurre, disait Jean, et le vieux qui le flattait, car il est toujours préférable d’être bien avec l’octroi, riait aux éclats. Un chanteur ambulant lui fît cadeau d’une chanson, et il partit pour l’atelier Desroches ; une des couturières lui apprit l’air et chantonnait avec lui, tirant ses bas qui tombaient et son sarrau qui remontait ; il s’en alla après les avoir embrassées toutes, même la fille Renaud qui n’avait ni cils ni sourcils, et il n’eut pas la malice de mêler leurs dés.

Sur le banc du bureau une paysanne était assise, berçant un enfant qui criait. Elle trouvait pour l’apaiser mille mots sans suite et semblait les verser dans la tête du petit qui se tut quand elle fut pleine. Et Jean se redisait à lui-même toutes les caresses qu’il avait entendues en sa vie. Il se rappelait des noms d’animaux veloutés, des noms de couleurs et de légumes divins, des phrases incomprises de catalogue, harmonieuses comme des prières. Il se rappela avoir vu un homme pleurer parce que sa fiancée était tombée tout d’un coup évanouie ; il se rappela la fille Desroches et son cousin, qui avaient convenu, lorsqu’ils ne seraient pas seuls et s’embrasseraient en pensée, de porter leur main droite à leur front ; mais une amie les avait devinés et toutes les apprenties se poussaient du coude, quand Berthe saluait l’amour de son salut militaire. Et justement, aujourd’hui, tous passaient, comme les amoureux Desroches, la main aux cils ; le menuisier, la main largement ouverte, comme s’il envoyait de ses yeux des baisers au soleil ; la cuisinière de chez Prion, celle qui depuis si longtemps devait mourir, les deux poignets au front pour comprimer quelque douleur folle ; le petit Prion qui la suivait en pleurant, la fille Prion qui les héla, la main étalée au-dessus des yeux, comme si sa voix en serait plus sonore. Jean frissonna ; pourquoi chaque geste, pourquoi chaque regard ramenait-il à sa pensée désorientée le petit duc ? Bavouzet passait, ricanant, puis repassait, dans le même sens, sans être revenu, comme s’il pouvait se dédoubler. Jean ne regarda plus, il ne pensa plus, il attendit, immobile, dans le mardi impitoyable qui ne savait pas cesser.


III


Les roulottes se traînent au flanc droit de la chaussée, ras à l’accotement, pour que le cheval, qui est borgne à gauche, se croie dans une prairie et avance par plaisir. L’été cire et boursoufle leurs planches décolorées ; il suffirait de les renverser sur leur derrière, pour avoir tout le long de la route une armée de moulins à vent sans ailes, tels que vous en voyez, en Hollande, au bord du chemin de fer, moulant la fumée. L’été cire et boursoufle les côtes du cheval que la peau inonde comme un tapis râpé. Sur le toit, le singe cherche ses puces, inquiet comme s’il commettait une mauvaise action et les prenait à d’autres, puis il les mange en cachette, car on les lui arracherait pour les dresser. De petits bohémiens errent dans les fossés, s’attardent aux aqueducs, aux caniveaux, sûrs que personne ne les volera. Les estropiés restent autour de la voiture, soufflant quand elle s’arrête. Tous prennent l’angélus pour des glas et s’étonnent que tous les soirs, à la même minute, un homme meure. Aux volets battent des touffes de lavande sèche que les cahots égrènent sur la route, sur les crottins, où les moineaux pressés la prennent pour de l’avoine. Parfois le cheval aperçoit une barrière et s’arrête, croyant être au bout de la prairie ; parfois le soir passé, si le soleil s’est couché du côté où il est borgne, on doit, pour l’arrêter, mettre une main sur le bon œil. Puis, un chien-loup qui rabat les poules vers les voitures. Puis en arrière-garde, très loin, deux amoureux, nés dans des roulottes différentes, qui un jour, on ne sait pourquoi, se rattrapèrent.

Ceux-là, Jean les laissait défiler devant l’octroi, sans mot dire, mais, ce soir, c’était déjà la deuxième roulotte qui passait au trot d’un cheval dont les crins n’avaient pas servi à prendre des alouettes, pimpante, avec des contrevents et des brancards passés au ripolin, trottinant comme une maison de garde-barrière qui aurait égaré son chemin de fer. Tandis que les autres se hâtaient de traverser la grand’rue et se taisaient dans le bourg ainsi que sur un gué, celle-là arrivait sans surprise, sûre comme une automobile de trouver le bourg à la borne indiquée. Jean la suivit, se dissimulant derrière les volets des magasins et la vit s’arrêter devant l’hôtel ; un homme sec, en paletot, tendait des valises au patron. L’enfant reconnut Cambronne, le contrebandier, et courut prévenir son père.

Mais une servante l’avait signalé, et quand il revint à la main de l’employé, il n’y avait plus dans la voiture qu’une seule caisse. On s’attroupait, Bavouzet au premier rang, ricanant, sa toupie à la main comme une fronde. Cambronne protestait et ne se rendait pas ; il exigeait que le père montrât sa plaque, bien qu’il le connût, à l’exemple de ces voyageurs de troisième classe qui exigent du contrôleur qu’il passe des gants pour oblitérer leur billet ; mais Jean, impatient, avait déjà fait sauter le couvercle, et le gibier apparut. Il y avait là onze cailles serrées comme des alouettes, on se demandait ce qu’avait dû devenir la douzième ; des perdrix rouges, de celles qui s’appellent le soir, pour savoir s’il fait nuit partout ; puis quelques-uns de ces canards madrés et balourds, qui parfois, dans les airs, se trompent et, au lieu de voler, nagent, hébétés, de leurs palmes inutiles ; enfin un lièvre, dont le nez s’était arrêté de battre sans doute à l’heure exacte de sa mort, ainsi que les montres dans les habits des noyés — tous une goutte de sang au bec ou au museau, tous un crin cassé autour du cou, comme s’ils avaient pu briser leur piège et s’étaient ensuite affaissés, morts de joie.

La colère mettait des nuances appareillées dans les yeux vairons de Cambronne, mais il ne pouvait alléguer qu’il avait ramassé les oiseaux au-dessous des fils et le lièvre au pied du poteau télégraphique. Bien qu’il entendît les murmures favorables de la foule, il capitula. Il sortit même de sa veste une sarcelle aux ailes ourlées de noir, déjà en deuil, et la déclara, par plaisanterie. Jean fut étonné que son père ne comprît pas l’affront, et délivrât au milieu des rires un ticket d’octroi. Il chargea le gibier sur ses épaules, sur ses bras, fourra les cailles dans ses poches, et traversa fièrement la foule.

Mais, à part le vieux père Pin, qui savait le gibier destiné à l’hôpital, personne ne lui dit bonjour. Derrière quelques femmes de journée qui raclaient les tables de l’auberge, le petit duc le suivait d’un œil humilié, et il se cacha à son passage.


IV


Un coup de vent écuma l’aube et laissa là, blanchâtre comme du petit lait, croupi par les toits carmins, le petit jour. L’air n’avait encore passé par aucune poitrine, n’était pas encore une haleine attiédie, et piquait. Des fermiers qui débouchaient de la nuit voilée et close en éternuèrent. Le bourrelet de nuages qui ouatait l’horizon se soulevait par endroits, et mille courants d’air traversaient le bourg, ici une brise acide qui pénétrait dans les blouses par les collets ouverts, les tordait comme des jupons au séchoir et retombait en poussière sur le sol, là-bas un petit vent inconséquent qui effleurait à peine les cheveux et renversait dix mètres plus loin les planches ; l’air déshabitué répétait à faux les échos et le moindre toussotement résonnait sous le ciel comme sous un cloître. Une cloche réveilla les ruisseaux qui galopèrent vers les mares et y plongeaient. Toute la terre s’étirait, heureuse et mécontente à la fois d’être là à l’heure, ainsi que celui qui ouvre les yeux un peu avant que le réveille-matin ne sonne.

Jean rejeta d’un coup sa couverture, et, les paupières à demi décousues, courut, titubant, vers la fenêtre. C’était bien la foire, déjà reine, mais prudente encore et discrète : une femme à l’aube de sa fête. Des carrioles passaient, aux roues engourdies, étirant leurs brancards ; des camions, dont les conducteurs somnolaient et dont la lanterne, seul vestige de la nuit, brûlait toujours. Les maquignons se taisaient comme s’ils avaient fait un vœu, et ils portaient en effet le bâton des pèlerins. Des génisses meuglotaient, jouant au cheval. Les yeux des cochons étaient encore plus petits que la veille, affleurant ainsi que des truffes dans un pâté, et ils marchaient pas groupes, flanc à flanc, les queues enroulées et renouées comme des gouvernails inutiles. Dans les panières, le beurre à peine né jutait sous des feuilles de chou ; les yeux des poules couvaient sous un blanc d’œuf léger ; sur le siège, les mères assoupies allaitaient leur enfant d’un sein élastique que les cahots ne troublaient pas et les hommes marchaient à la tête de l’âne pour lui masquer les chevaux qui le dépassaient. Au-dessus de la lucarne une mésange, réveillée en sursaut, oubliant que ses œufs n’étaient pas encore pondus, appelait en sanglotant ses petits ; au ciel encore incolore les alouettes montaient et viraient pour voir la foire de plus haut, et redescendaient en trombe vers l’étang désargenté qu’elles prenaient, de si loin, pour un miroir. Le soleil rougi passait au blanc et, délesté, il s’enleva.

Jean ouvrit la fenêtre. Sa chemise fraîchie flotta autour de lui, et, pour s’habituer à l’air, il la frottait contre son ventre, à poignée, ainsi que les petites filles qui entrent dans l’eau. Il gardait les yeux ouverts malgré sa fatigue, car même s’il les fermait, il sentait les prunelles fixes, lassantes, ne basculant jamais tout au fond et tout en dessous. Des frissons secouaient sa gorge à demi serrée. Il les prenait pour des sanglots et ne savait comment expliquer sa tristesse.

Il s’était endormi dans l’éblouissement de la foire et de demain. Des cloches l’avaient réveillé à chaque heure et chaque fois, après une seconde d’inquiétude et de recherche désespérée, il avait retrouvé et reconquis sa joie, ainsi qu’on serre, à moitié endormi, la main d’une grande sœur ou qu’on se rappelle, vers minuit, un bouquet de lilas que l’on cueillit la veille. Or, au matin, il retrouvait ses fleurs flétries et empoisonnées. La foire qui mugissait autour de la maison comme un déluge ou comme une armée docile, la foire qui reflue au creux des moindres ruelles, et pose sur chaque pignon municipal son drapeau, qu’a-t-elle, au fond, qui doive ainsi nous réjouir ? Demain, à cette heure, le bourg serait vidé, les étals sans tréteaux, des culs de bouteilles cercleraient le champ de foire ; il ne resterait des bohémiens que les faux boiteux, ceux qui vont deux fois plus vite que les autres et n’aiment pas marcher lentement. De même qu’un étang dont on écarta les écluses s’amoncelle à nouveau vingt lieues plus loin, la foire se reformerait là-bas, au premier réservoir venu, au premier canton inoccupé. Il suffirait de le vouloir pour la rejoindre, et l’année ne serait qu’une foire perpétuelle. Le petit duc mourra, et la foire reviendra, ambitieuse, traînant ses troupeaux vers les fils de nos bouchers. Et pourtant on l’ignore dans le département voisin ! Que pèse-t-elle auprès de la Saint-Jean, qui apporte aux Jean du monde entier un jour incomparable, sans compter tous les Baptiste ; que pèse-t-elle auprès de la moindre Pentecôte, auprès des Rameaux, fêtes éternelles comme le buis, et auprès de sainte Denise, blottie au cœur de mai, et auprès de sainte Anne, fête de toutes nos cousines ? Jean se boucha les oreilles et la foire disparut. Il n’entendait plus que son cœur docile ; il ne voyait plus que les petites collines qui s’étaient levées sous la nuit chaude comme des gâteaux soufflés et qui tombaient maintenant à plat, raffermies. Au ciel seulement se cabraient et se confondaient des troupeaux. Le soleil affairé se faufilait au milieu d’eux, faisant du zèle, mais la lune était déjà là-haut, au cas où il ne reparaîtrait plus, pour que la foire ne souffrît de rien.

Jean s’habilla enfin et descendit pour la soupe. Il était sept heures, et les coqs des panières ne chantaient plus le réveil que par protestation. Deux gendarmes à pied étaient venus de la garnison voisine pour aider le père, et l’enfant ne proposa même pas ses services. Il partit, sifflotant, vers la maison du petit duc, sans se hâter, pour donner un peu de prix à son arrivée. D’ailleurs, certainement, Jacques dormait encore, les paupières si tirées que la bouche était entr’ouverte, dans un lit aussi large que sa chambre à lui, et Jean le réveillerait en tirant les rideaux. Soudain, un coup le frappa au cœur. Le petit duc, devant une boutique de gâteaux, faisait écrire son nom sur un cochon en pain d’épices. Jean courut vers lui.

— Oh ! Jacques, tu ne m’as pas attendu !

L’autre ne s’excusait même pas et lui tendit à regret la main. Jean, malgré son chagrin, remerciait le hasard de l’avoir ainsi guidé. S’ils ne s’étaient pas rencontrés maintenant, c’en était fait de son bonheur pour tout le jour, pour toute la foire, et il frémissait à cette pensée. Il devinait les intrigues de Bavouzet, le mal qu’on avait dit de lui, le désir de son ami de connaître toutes les filles et de jouer pour prouver qu’à lui seul il les valait tous. Et justement, la foire était son domaine ; il n’était pas un propriétaire de baraque qui ne le saluât, et le petit duc verrait les deux gendarmes venir vers lui et lui tendre la main. Il leur répondrait gentiment, mais en se moquant qu’ils ne fussent que des gendarmes à pied :

— Ça n’est pas beau de venir à la foire pour vendre vos chevaux. D’ailleurs, pourquoi s’attarder devant une boutique qui ne fabriquait pas elle-même son nougat et qui écrivait Jacques sans s ? Il entraîna son ami vers la place. Ils se faufilèrent à travers de petites rues où les menuisiers étalaient des centaines d’échelles, qui semblaient bien inutiles près de maisons dont pas une n’avait d’étage ; le petit duc s’arrêtait juste devant les voitures, au nez des chevaux.

— Qu’est-ce que tu dirais si tu te faisais écraser ? lui disait Jean.

Ils débouchaient sur le cours, bordé à droite d’énormes platanes et à gauche d’arbustes si fragiles qu’on les avait mis en paillassons comme des bouteilles. Tous les pompiers étaient là, en uniforme, comme si la foire devait allumer à chaque coin des incendies. Un motocycle s’ouvrait une voie à travers la foule ; une auto trépidait, abandonnée, et des gamins, grimpés sur le marchepied, pressaient la trompe, puis s’enfuyaient, effrayés. Quelques soldats en permission s’accoudaient aux boutiques de tir. Jean reconnut un zouave, un ancien voiturier, et lui cria bonjour. L’armée l’avait bien changé, il répondit :

— Qu’est-ce que tu veux, gabelou ?

Il ne tenait qu’à Jean de le confondre. Son père lui avait appris une phrase cinglante, et qui rimait presque, comme un proverbe, pour remettre à leur place ceux qui l’appelaient gabelou, mais il était surtout froissé de voir le petit duc sourire. Il lui vint à l’idée de l’humilier un peu.

— Est-ce vrai que ton père a rentré une fois trente bouteilles d’eau-de-vie, sans déclaration ?

Et il le regardait en souriant comme s’il n’eût dépendu que de lui de tout faire payer. Le petit duc s’effarait :

— Es-tu bête, disait Jean, il faut bien boire la goutte !

Ils arrivaient à la baraque où les campagnardes échangent leurs cheveux contre des casseroles et des pièces d’étoffes. Une grosse blonde descendait du tréteau, et riante, passa la main dans les cheveux bouclés du petit duc. Elle semblait une religieuse qui posa sa cornette pour la nuit et portait triomphalement une paire de draps, prix de ses tresses. Mais Jean songeait à ces images où l’on voit des femmes merveilleuses coucher sur leurs seuls cheveux. Maintenant une vieille femme proposait ses cheveux gris, insistant, comme si elle ne répondait pas qu’avant la fin de la foire ils n’auraient pas blanchis. Jean entraîna doucement son ami.

En face, le vendeur de simples élevait comme des ostensoirs des bocaux de serpents. Il congédia les rhumatisants qu’il disait guéris et qui, pendant qu’ils y étaient, allaient se faire arracher les dents, pour déclarer une guerre inexorable au ver solitaire, citant ses garants dans la localité, faisant circuler un ver de quinze mètres offert par Mlle Lucelle, de la rue des Tiroirs, et un second de vingt-trois mètres, en deux morceaux, légué par M. Chasles, chevalier de la Légion d’honneur. Quelques chiens badaudaient, sans se douter qu’ils étaient en jeu, étonnés de recevoir des coups s’ils léchaient par politesse une main pendante. Jean reconnut le marchand de jusquiame : c’était Cambronne. Il n’eût pas mieux demandé que de faire la paix, mais l’autre l’apostrophait déjà, de son estrade.

— Dis donc, graine d’espion, veux-tu filer ?

La foule se tournait vers eux. Le petit duc, les mains dans sa ceinture, regardait ailleurs, embarrassé. Jean pâlissait. Pourquoi tout se conjurait-il contre lui, ce matin ? Pourquoi la foire trouble-t-elle les cerveaux comme un cognac mal brûlé ? La tromperie, en ce jour, est reine. Le négociant le plus honnête écoule ses pièces fausses. Parmi toutes ces dindes, des centaines ont été engraissées au brou de noix et ne seront pas mangeables ; parmi ces pigeons nouveaux, bien peu n’ont jamais volé.

Soudain, un garde en veste de chasse se pencha vers Jean, lui prit le nez qu’il montra ensuite arraché entre deux doigts, et lui tendit deux sous. Jean, radieux, expliquait au petit duc que c’était le meilleur ami de son père, peut-être même son camarade de première communion.

— Naturellement, c’est un mouchard ! prononça-t-on derrière eux.

C’était Bavouzet. Visage glabre, blouse bleuie, il rappelait à Jean les forçats qu’on voit décapiter au musée mécanique. Il clignait de l’œil, tentateur et sûr de sa force, pinçant le bras d’une fillette qui grimaça, pour sourire, quand elle l’eut reconnu ; étalant des pièces de dix sous toutes neuves où la semeuse s’en va, semant des abeilles ; le crâne ras comme s’il eût vendu ses cheveux à la foire pour faire des brosses ; des taches de rousseur, toutes du côté droit. On le giflait trop de l’autre.

Jean n’essaya pas de lutter. Il dit seulement :

— Jacques, viens-tu ?

Le petit duc avait déjà pris le bras de Bavouzet qui répondit :

— Jacques n’aime pas les mouchards.

Il fit semblant de ne rien entendre et reprit :

— Viens-tu, à la ménagerie ?

Le petit duc leva les yeux, penchant la tête ainsi qu’une caille quand un homme l’imite. Mais Bavouzet le prévenait déjà :

— Jacques ne va pas à la ménagerie avec les mouchards.

Les yeux de Jacques erraient maintenant de l’un à l’autre, comme ceux d’un chien qui a deux maîtres, l’un qui le bat, l’autre qui le laisse battre. Il murmura :

— Je t’attendrai ce soir, à deux heures, derrière le cirque.

On eût pu croire que Bavouzet allait répondre que Jacques n’attendait pas les mouchards derrière les cirques. Mais Jean était déjà parti, sans se retourner ; les deux sous du garde le brûlaient ; quelque chose battait en lui, qui n’était pas son cœur.


V


Il déjeuna en trois bouchées, refusa le café pour se concilier il ne savait au juste quelle bienveillance, et dès une heure et demie, derrière le cirque, qui semblait un manège plus mystérieux dont on ne relevait pas les toiles, il attendait. Il y avait là une cour si solitaire que l’ombre y semblait inutile ; des paysans y avaient remisé leurs voitures ; les ânes dételés, attachés à la planche de derrière par la corde qui tira le bétail à l’aller, espéraient, ingénus, qu’au retour on attellerait les vaches ; une poule grattait dans une botte de foin, jamais satisfaite, comme si elle cherchait une épingle, et un homme dormait de son long, la main sur la bouche, par crainte de bâiller même pendant son sommeil. Les musiques qui venaient d’éclater sur la fête engourdie arrivaient sans se mélanger, par averses malhabiles : celle des chevaux de bois, à peine fixe au milieu du manège, et que le tournoiement battait et embrouillait comme un écheveau ; celle du musée à vapeur, articulée, battant le pas une minute et repartant, passionnée ; celle du cirque, si proche que le piston s’adressait directement à vous. Jean, infiniment ému, y reconnaissait son chagrin, et une grande pitié le prenait des pauvres musiciens et de lui-même.

La vie serait pourtant si simple si les employés la surveillaient sans conteste ! Cambronne, franchement, n’a pas raison, et Bavouzet ne peut comprendre, et le petit duc a tort. Oh non ! les négociants ne sont pas les seuls à être bons ; les fonctionnaires ont une délicatesse que vous ne connaîtrez jamais parce qu’elle ne s’étale pas en fleurs à l’étalage et en rubans à vos pochons, mais le percepteur veille jusqu’à minuit quand les comptes de gestion sont arrivés, et il passe les heures de son sommeil à chercher les prénoms d’inconnus qui ont le même nom de famille, pour leur éviter de confondre leurs impôts. Le contrôleur ne va pas voir au grenier quand vous déclarez que votre bicyclette est vendue ou démontée, et il vous raye sans plus des registres. Les institutrices sont méfiantes et distraites, mais peut-être parce que leur bonté leur a valu, là-bas, à la ville, des deuils et des malheurs que vous ne pouvez soupçonner. Et d’ailleurs, le soleil se lèverait-il plus tard si toutes les voitures avaient leurs lanternes ? Chasseurs, voituriers, coquassiers, trouveraient leur compte à la franchise car les revenus de l’octroi décupleraient et l’on baisserait les taxes. Les vieilles qui n’ont pas vendu leur cresson auraient droit pour le remporter à un passe-debout. La bascule serait réparée tous les ans, et l’on ne serait plus obligé de retrancher dix kilos de chaque pesée, comme si la colonne d’air qui est au-dessus de la plaque surpassait d’un nombre infini de kilomètres toutes les autres.

La poule, lasse de chercher, couvait le sable d’où naissait de gros grillons. Le piston, maintenant indifférent, trottinait en amateur parmi les basses. Jean frissonnait.

À quoi bon raisonner ainsi ? Plus tard, il expliquerait tout au petit duc ; aujourd’hui, il fallait qu’il vînt. Il viendrait. Sans lui la vie était à peine possible. Toutes ces fêtes, toutes ces saisons qui apportaient elles-mêmes leur joie alors qu’il ne le connaissait point, s’étaleraient maintenant sans but par l’année, comme des perles désenfilées. Que serait l’automne sans lui, les bains de midi dans l’Indre, la poussière au retour sur l’avenue ; que serait sans lui le jeudi, alors que la cloche sonne sans arrière-pensée et ne veut point vous tenir en éveil, — et être malade, sans le petit duc pour vous embrasser au moment de l’extrême-onction, — et mourir, sans le petit duc ? Tout cela, mon Dieu, était à présent inconcevable.

Jean tressaillit. La poule gloussait, annonçant un visiteur.

Mais il eût dû reconnaître à sa sérénité que ce n’était pas un enfant. C’était le percepteur, boitinant, mais sans se presser, de façon à ce qu’on ne sache pas quelle jambe boitait ; sa femme était à son bras, sérieuse et souriante à la fois, à peine dédaigneuse dans sa majesté. Ils étaient si bons qu’ils semblaient ne pas reconnaître la casquette qu’ils avaient donnée et que Jean soulevait à leur approche.

— Tu nous accompagnes, Jean ?

Jean ne pouvait refuser, et il leva les yeux vers l’église. L’ombre des aiguilles faisait en vain de l’horloge un cadran solaire trompeur, on devinait qu’il était près de quatre heures, et pour plus de sûreté la cloche sonna. C’était l’heure où la chorale et la fanfare défilaient. On entendait claquer des pétards, hargneux et importants comme les canons à grêle. Un nuage qu’ils éventrèrent crevait, rissolé, éparpillant sa pluie en gouttes d’huile. Il en tombait sur le visage de Jean, et il les essuyait de sa casquette, croyant que c’étaient des larmes.