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Psyché au cinéma/Paroles à la Morte

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Paradis-Vincent (p. 87-104).


PAROLES À LA MORTE


Nous avions fermé les portes sur les fantômes des années qui viennent de s’éteindre. Et, afin que toutes les choses dont est composée la vie d’hier adoptent l’attitude glacée de ce qui n’est plus, nous élevions des monuments de granit sombre sur les routes parcourues et dans le cimetière de nos pensées. Semblables à des saules pleureurs, les palpitations de notre âme allaient se mêler et se fondre en un bouquet éploré dont les larmes se répandaient autour des fosses muettes.

Puis, voulant abolir tout le passé, nous avions promené le feu et la mort en un défi lancé aux renaissances possibles. Et le jeune homme, — celui qui meurt chaque jour en nous, — nous l’avions dévoué, avant l’heure, au sommeil des défunts. Il dormait enroulé dans un manteau d’ignominie, tissé de nos mains tremblantes. Percée de mille flèches, pauvre colombe éloquente, la sensibilité traînait ses ailes dénudées. On eût dit qu’elle se voulait repaître des souffles glacés flottant sur une bouche meurtrie de silence et de néant. À demie morte, elle se soulevait encore ; une plainte sourde tourmentait l’espace. Elle ne consentait pas à mourir ; elle se forgeait une revanche sur la raison, l’indifférence, les nerfs domptés.

Et voilà que, soudain, le jeune mourant tressaille, s’éveille et reparaît à la lumière. Vainqueur de la mort, que vient-il accuser l’existence ? Si, du moins, pareil au héros de Shakespeare, il allait parler des choses à la façon d’un dieu. Mais la révélation des grands mystères ne jaillit pas de ses paroles.

Il triomphe à peine de son tombeau. La chevauchée des Ombres l’effleure encore au front : ce vivant reste enchaîné aux rives élyséennes ! Son cœur est plein des cloches du passé. Il s’enivre à les écouter ; jamais leurs accents ne l’ont repris avec autant d’oppression, et dans la nuit qui coule ses mystères autour des demeures, et que, seules, troublent des plaintes d’airain, il devient un instrument qui éclate sous les coups du souvenir.

Le soir se déplie avec lenteur, et, comme s’ils voulaient s’imprimer sur ses veines, les astres muets et cruels dardent leur jet glacial et meurtrier. Malgré leur ironie lointaine, mais réelle, ils offrent un aliment à son mysticisme ; car il voit en eux une des formes les plus hautes de l’infini. Que de fois, il les retrouve au bord de ses veilles — témoins narquois, silencieux, qui contemplent les fièvres de l’esprit et l’œuvre de destructions charnelles. Que de fois, les sachant toujours jeunes en présence des fièvres de l’analyse et du spectacle de la douleur, il les accuse d’être des énigmes orgueilleuses de leur impassibilité !


J’accueille les leçons de la nuit avec le désir de me pénétrer de leur sagesse ou de la mélancolie majestueuse dont s’enveloppent les arbres, le firmament et la terre. Un groupe d’apparitions errent autour de ma table. Elles me prennent les mains, me rendent les étreintes finales que je leur donnais jadis, quand, logées dans un corps humain, elles abandonnaient la vie sans le savoir. Au milieu de toutes, j’aperçois l’image sacrée d’une femme, recouverte d’un voile léger que percent deux regards remplis d’angoisse ; pudique et discrète dans la mort comme ici-bas, elle cherche à dérober ses blessures. Cette exilée garde ses traits terrestres. Dans son séjour édénien, elle n’a pas revêtu, pour l’hallucination qui me pénètre de grâce communiante, les formes idéales. Je la sens en chair et en os.

Et je l’aime ainsi, car elle m’est plus ressemblante, plus humaine : je peux la croire encore vivante.

Ses pâleurs et ses désespoirs, créant le désarroi tragique d’une souffrance, variable selon les heures, lui composaient jadis un fantôme de beauté. Moderne Cléopâtre qui dédiait au temps le fruit amer de sa mélancolie ! Que j’eusse voulu transformer tes larmes en diamants, et, pour défier les injures de demain, couler en une forme matérielle, l’apparence de ton âme, l’ombre de tes cils, chauds de voluptueuse détresse. Je ne peux pas t’oublier, créature immobile, toujours collée à mon désir, ô chère déesse que la mort me vola. Hélas ! nous nous retrouvons désormais dans l’éternité souffrante de nos deux âmes.

Non ! Non ! Non ! J’ordonne aux ténèbres d’être un cauchemar dissipé. Les jours propices à notre roman me redeviennent réalité triomphante. Je te parle ; je mêle la respiration de mes lèvres aux tiennes. En moi habite et s’exalte le poète des amoureuses veillées ! Je te parle ! Écoute le gémissement de la nuit qui nous rappelle à l’amour ! Écoute tous nos baisers qui rechantent ! Suis-moi. Je te consacre mon insomnie : prends-la ; brûle mon cœur du souffle de ton haleine et promène tes doigts pâles sur le désordre de mon cerveau.

Mais tu t’avances, tu vas me toucher. Je te supplie de rester là où tu es, dans le décor des rêves que mon caprice funèbre se plut à composer. Balance-toi devant mes yeux couverts de pleurs, sois insaisissable comme ton existence et ces petites chimères d’or qui s’appuyaient un instant, le soir, sur tes poignets veinés de bleu, et s’en allaient se perdre à travers les gouffres de la nuit. Ainsi, tu es toujours le sphinge immobile, à la poitrine défoncée, ne livrant qu’à demi son secret. Je compte tes rides et, pour t’aimer sans mesure d’être morte de ta souffrance, je t’analyse et recompose le poème de tes jours.

Tu murmures, tu veux parler ? Non, sois silencieuse. Que sert à tes lèvres fondues d’exprimer un reproche contre le destin ? Si le temps a battu en ton âme, semblable à une machine nerveuse qui ne s’arrête pas, il a atteint son expression suprême, car il a été dévorant. N’aperçois-tu pas, autour de toi, des formes qui n’ont pas su vivre et qui sont la honte du royaume des morts ? Que tu es belle ainsi, consumée par toi-même, fixée dans la mort, et souveraine sous tes sensibilités innombrables !

Je ne te prête pas une âme de fantaisie, créée par la fièvre et les regrets. À revivre dans mon esprit et la chaleur passionnée de mon âme, tu n’empruntes pas une vertu de mélancolie, des airs de femme sublime et résignée ; tel qu’il est, ton masque s’approche. Je vois ces yeux tristes ainsi que des eaux pâles ; je vois cette bouche qui disait le dégoût et l’amour ; je ressens l’angoissante vérité de ton être, et ce geste de malédiction, venu de tes mains, je l’acceuille et l’orne de baisers.

Je suis sourd à tes désirs germés dans un autre monde. Aie la grandeur du silence au milieu de la floraison de tes martyres ! Pardonne à mon égoïsme, qui te veut déchirée toute par la roue de la destinée et dédaignant de te plaindre.

Mais tu ne veux rien entendre, et tu évolues au milieu de tes grâces, reconquérant en une minute, tous les caractères d’autrefois ; et ces charmes, sortilèges, et comme l’ombre de ce tissu corporel, trésor inoublié qui se compliquait de nos ardeurs confondues. Ah ! Ah ! tu tourbillonnes en moi ; tu te maries à ma chair, insatisfaite des voluptés que tu goûtais jadis, et vers lesquelles, humaine au-delà des humaines, tu redescends. Ah ! Ah ! je ris, mais de ce que tu me fais gémir sous ta caresse désordonnée. Je suis ivre de bonheur et de regret ! Quelle victoire est-ce donc que la tienne, de me soumettre ainsi à ton empire et à ta déraison, ô Vénus défunte, et qui m’est plus vivante que toutes celles qui pervertissent la nuit ou aspirent le jour véritable !

Je maudissais les hommes et moi-même : ta vision fut la douceur qui sauve. Mon cœur stérile vient de renaître et de vibrer en s’élançant vers toi. Je te salue, libératrice de la sécheresse ! De vaines pensées et des soucis vulgaires se déprennent de moi, tombent comme des liens brisés. La tunique du sarcasme et de l’orgueil taciturne glisse de mes épaules. Je me dresse dans la nudité de mon âme première et je lance des hymnes à la gloire de la nuit, des forces et des douleurs humaines.

Ma vérité est revenue danser devant moi, et m’a rendu l’illusion, seul ressort vital qui nous ressuscite à la vraie vie et à l’espoir. Hier, je croyais sentir dans les fibres les plus intimes de l’être, que la vérité était morte, qu’elle gisait sous une terre sans figure, identique à la cendre de l’oubli, que l’on ne la reverrait de jamais, si ce n’est en rêve et gâtée par l’horreur et le crime de la nature. Et je disais, m’abandonnant au désespoir : « C’est vrai, ma vérité, que tes yeux ne me regarderont plus en me courbant d’amour ou de chagrin ; c’est vrai que je ne te sentirai plus que dans le vent qui passe ; c’est vrai que tes mains sont glacées, et ton front, déjà détruit, un peu de cette poussière commune où s’abolissent les mémoires et les pensées ; c’est vrai ! Tout cela n’est pas un vain mensonge qui va s’effacer ! »

Et je clamais : « Lumière cruelle ! » Mais, ma vérité est revenue exécuter une pavane devant mon imagination et mon âme, refuges de vie intense. Et qu’est-ce qui existe, d’ailleurs, sur les chemins de l’expérience, si ce n’est l’illusion ?

L’homme crucifié dans son esprit et sa chair, ce corps à demi automate où la pensée se traînait, exsangue, privée de cette sève qui monte des racines, vivifie le sourire, les mots, l’ensemble des actes humains, fut donc un rêve mauvais qui se dissipe. Aimons que de la mort sorte l’éblouissement des résurrections ! Désormais, je ne blasphémerai plus devant la réalité, je verrai en elle non une ennemie, mais une faiseuse de beau, celle qui suscite le divin ! On l’accable de mépris souvent, on voudrait lui faire porter tout le poids de nos petites misères, on la maudit tout court d’être ce qu’elle est. Nous devrions la bénir ; elle nous révèle à nous-même, elle nous apprend ce que nous sommes et ce que nous ne serons jamais. Que je serais injuste de ne pas la chanter, de ne pas reconnaître en elle la génératrice des plus solides pensées et des mouvements les plus certains de notre être affectif. Abaissons à ses pieds le caprice de nos fantaisies ; brisons là, en signe d’hommage, cette fête du cynisme et du doute, traversée de gaîté folle, exagérée, et qui nous vouait à la banalité. Encore une fois, louons-la pour cette vertu qui peut surgir de ce qu’elle a de méprisable…

Il a suffi à la sylphide de retomber dans l’imagination, et le cher vieil homme que j’ai tant aimé ressuscita. Dire que j’avais croisé les deux mains sur ces restes imaginaires ! Non, il n’était pas couché à jamais, frappé de néant. Je l’ai senti se glisser en moi, il habitait à nouveau mon cœur, ma tête, mes sens. J’ai réentendu sa voix qui passait sur ma langue et j’ai parlé, gémi, crié avec lui. Il n’est pas jusqu’aux larmes versées qui n’étaient parentes de celles de jadis, quand il me conduisait au bout du sentier et que là, dépouillé, nu, sanglant, il m’arrachait des plaintes sous ses lanières. Il a revécu en moi, et j’ai vécu en lui. Cher être de mon être, si prodigieusement capable de donner la souffrance et de la donner à ce point qu’elle se change en une sorte de bonheur ! Je ne cherche pas en ce moment si tu es vilain, condamnable ; je te subis avec amour. Est-ce toi qu’il faut célébrer, ou le rêve qui t’a fait sortir de la tombe ?

… Petite reine des Ombres, élue entre toutes à la garde de mon moi, je te bénis de me ressaisir en me dominant. Aujourd’hui, tu rénoves, à mes yeux, l’Univers ; il prend un autre sens de se charger d’une poésie que j’ignorais. Je ne suis plus un mutilé banal, errant, sans gloire, dans le cimetière de mes souvenirs : chacune de mes blessures adopte une signification et me crée un ordre, plus que cela, des harmonies gémissantes quand je me courbe sur elles. Et, revenu de ces visitations intimes, narguant le sort, je suis quelqu’un qui chante sous la rafale dévastatrice du temps ! Le cantique de la beauté universelle s’avive sur mes lèvres, et cette musique s’accorde avec les thèmes douloureux de mon âme, lacérée par les rythmes. Félicité double et qui commande à la vibration des sentiments amoureux ! Je voudrais qu’un cri d’amour fût digne de ta splendeur, glorieuse malgré les pleurs qui veulent souiller le miroir de tes yeux. Mais les mots, hélas ! peuvent-ils renfermer l’adoration du cœur ? Pour te garder encore, je me précipite sur tes pas, j’étends les mains vers ton corps fuyant et dépouillé, et veux m’enivrer à boire le sang imaginaire qui y est resté. Attarde-toi ! Ne meurs pas à nouveau, ou bien prends mon front dans tes mains, et regardons-nous comme si nous allions mourir ensemble !

Sur les coulées de l’heure, sois, du moins, une gloire de la mort en persistant dans cette humanité que je t’ai refaite ! Et que ton sourire relève mes volontés défaillantes, un cœur esclave de l’espérance et du regret.