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Psyché au cinéma/ Nocturne

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Paradis-Vincent (p. 82-86).


NOCTURNE


Des fois, on voulait, on aurait voulu parler et on ne pouvait pas de peur que le rêve ne s’envolât : il y avait de la littérature étalée, du silence, des gestes las, retombants, des regards avides, un ou deux cœurs contractés dans l’amour, l’angoisse, la contrainte, ou je ne sais quel mystère ; jamais vérité toute nue !

D’autres fois, — ce soir, par exemple, — on aurait parlé afin que toute la réalité se dessinât, prît les proportions d’une statue, de ce qui a été et de ce qui est : et pour en finir. Et ensuite, on se serait tû, peut-être, à jamais.

On aurait clamé afin de se soustraire à l’obsession, à l’idée fixe, à la folie et, qui sait ? au suicide.

Le suicide ! Évité plusieurs fois, un jour, on ne le ratera pas, quand on aura trop souffert. On ne le ratera point ! C’est presque sûr ; à moins que l’on puisse parler, et après, reprendre son bâton et s’avancer péniblement sur la route (ou cyniquement), avec au cœur des étoiles éteintes, des mots bus, des paroles qu’il fallait prononcer, et dont le bruissement restera collé à ce cœur plein de vérités mortes, d’astres éteints, de mots bus.

Et si on écartait le suicide, la folie, elle, pourrait nous prendre, la nuit, quand les yeux sont fixes, si fixes qu’ils font mal, ou bien, le jour, devant une touffe de muguets ironiques, ou bien, le jour…

Oh ! qui voudra être assez bon pour permettre de parler, de parler.

On a tant souffert, petit, jadis, avant-hier, hier, les années passées et depuis décembre, et depuis toujours. On a tant souffert ! On a tant pleuré !

Qui nous donnera de le dire et, après l’avoir dit, être ce que l’on voudra qu’on soit, tout simplement ?

Avec magnificence, avec détachement, avec noblesse ou faiblesse, avec brisure et roses sur cette brisure, — tout simplement.

Mais, parce que l’on a beaucoup souffert et avec une puissance spéciale, inconnue de Monsieur-Tout-leMonde, qui voudra être assez bon pour nous permettre de parler une toute dernière fois ? Si on voulait !

Et cela pour n’être pas fou, pour ne pas mourir dans le fleuve ou sous un pistolet ; et cela afin que maman ne pleure pas, la pauvre maman qui donna au monde le plus enfant des enfants.

Parler ! Où est le mal ? Voyons ! On a tant souffert ! On a tant pleuré ! et plus que quiconque de la faim, du rire, de la joie, de la peur, des mots, et de tant de choses.

Parler ! Où est le mal ? Voyons ! On a tant souffert ! On a tant pleuré ! et plus que quiconque de la soif, de toutes les soifs, et de tant de choses, et du vide de toutes les choses !

Parler ! Accorder cette petite chose et après avoir tout dit, se regarder dans les yeux et puis s’en aller, — qui vers l’inconnu, qui vers la paix qui n’est pas la paix.

Oh ! parler pour ne pas s’éteindre, et parcequ’on se sent enveloppé de la mort de son âme, du cri de sa chair, de son front qui croule et se creuse dans l’angoisse de l’amour.

Oh ! parler. Et après, rester devant la nuit mystérieuse, les mains jointes, haletant, détruit, opposer à sa grandeur criblée de blessures d’or, un cœur, volontaire comme l’instinct, et où vibrent les flèches meurtrières du désir empoisonné.

Oh ! parler.