Psyché au cinéma/Un Homme d’Ordre

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Paradis-Vincent (p. 7-22).


UN HOMME D’ORDRE

À deux humoristes

Entré, jeudi, vers dix heures, dans une bibliothèque de Montréal, Jacques-Marie-François-Alphonse-Charles-Nicolas Le Tristan, une mèche de cheveux penchante, secoue la poussière de ses vêtements et s’appuie, tel un pélican blessé, au rayon des Dictionnaires innombrables. Il est triste d’une tristesse infinie d’être devenu un homme d’ordre. Aussi comment se dépouillerait-il si vite de l’homme des derniers mois ? On aime tout, même de souffrir, même la misère quand elle est épousée avec des révoltes et des envolées vers le désir et l’insaisissable. Il sent cela, baigné par les souvenirs d’hier et les visions que lui proposent les jours évanouis. Cette atmosphère neuve le fait frissonner : l’illusion de la liberté, quelle grande chose, et dans une âme amère, presque détachée ! Les livres ! C’est encore de la littérature, de la poussière, une vie artificielle ou sublime. Et le printemps qui n’a pas abouti et fut, tout de suite, si vieux ! Faust, étouffe ton cri ; oui, la réalité que tu croyais fuir te réenveloppe, elle te choisit encore victime. Que sert de t’étonner et, peut-être de paraître surpris ? Crois-tu donc que ton destin soit différent des autres et la vie n’est-elle pas une longue soumission forcée à laquelle personne n’échappe ? Regarde tes frères qui souffrent. Devine leurs chagrins, leurs soucis, des tracas dont tu n’as pas d’idée. Sois heureux plutôt de vider en un moment le fond de tous les graals. L’important, c’est de n’être pas dupe, quelques délices qu’on éprouve à croire au parfum des roses, à la sincérité d’un touchement de mains. Épuise la leçon qui va te venir de cette nouvelle geôle avant qu’elle n’ait tout découvert ; imagine-là, construis avec ton esprit, ta sensibilité et ton amertume une existence que tu connais à peine, et, si elle est trop gaie ou trop drôle, tu la coucheras sur du papier avec au cœur, toute transpercée, des mots pareils à des poignards. Crois bien que la pire des réalités qui te pourraient accabler, serait celle d’être heureux. Et s’il existait une personne entre toutes que tu voudrais tenir dans tes bras en l’adorant, éternise le mensonge crucial de les refermer sur son ombre. Sculpte en te détruisant ; va te chercher au sein des nuances qui furent tes inlassables persécutrices. Macère tes désirs avec des regrets et des larmes, mêle-les si bien ensemble qu’ils te paraîtront de petits dieux perpétuant ton âme — ceux que l’on porte en soi, fixés à la trame de notre être, et qui, à de certaines heures, se mettent tous à gémir. Peut-être, alors, que les destins si chèrement cruels consentiront à éteindre le feu qui te brûle. Ne le souhaite pas cependant, car alors tu renierais le jour et toi-même, de te sentir terrassé et pareil aux autres. Déchire sans pitié les tableaux qui ne porteraient pas le reflet de ta nature intime. De ta détresse, compose un chant isolé qui te grandira dans la chimère.

Ris à songer que tu rencontreras, rue Fullum, une petite dame frisée, jolie comme une médaille, et ordonne sa toilette. Oui, qu’elle soit tout en cheveux, qu’ils l’enveloppent et la fassent très jeune en sa robe de velours ornée de glaïeuls. Et tu l’embrasseras sur la nuque avec des lèvres à peine appuyées. Plaisir de carême ! Il faut toujours que nos passions s’accordent avec l’abstinence. Laisse aux étudiants vicieux et aux jeunes médecins démontés le soin des caresses tumultueuses. Retiens tes sens ainsi que les anges qui ont failli tomber à l’heure de la grande tentation. Garde-les plongés dans le désir.

Puis tu conduiras cette fée dérisoire au jardin, celui que possède tout rêveur depuis Épicure et Montaigne. Approche-la de toutes les bêtes ; mets ses doigts sur le dos marbré de ce chat qui vous regarde, les yeux pointés d’or et de malice, et sur ses genoux dépose en criant un lapin—image de ton âme et de l’univers. Couvre-la de tulipes, de dahlias, de lys et de renoncules, et dans l’allée déserte, en présence du ciel et de la terre, impose-lui les félicités de la flagellation. Et tu regarderas si le bout de son nez tremble, si ses genoux fléchissent et si ses mains implorent un autre genre de plaisir. Après quoi, tu lui découvriras l’intelligence des bêtes, malheureusement inconnue du vulgaire.

Cette oie ! Comme elle voudrait bien dire quelque chose ! Tu ne dois pas désespérer de lui faire crier un jour : « La France est immorale, » ou quelque chose d’approchant. Vois-tu, c’est par aberration ou paresse d’esprit que nous croyons les animaux incapables d’énoncer des mots : il viendra un jour où ils parleront et il faut espérer que ce sera, d’abord, les plus bornés. Alors on s’amusera ! Travaille donc à ce progrès dans l’humanité.

Si la petite dame allait se lasser de tes manèges, jette sur les fleurs dont tu l’as couverte les abeilles de ta pensée et qu’au delà du cœur de la tulippe tentante elles aillent piquer sa poitrine.

Ouvre la boîte à surprises de tes caprices : chante, crie, danse sur tes pieds et ton intelligence. Sois incohérent avec patience et ténuité ; c’est ta nature, et peut-être, ta façon de régner. Triomphe donc avec pétulance et candeur ! Fuis la perfection trop grande, car qui sait, si le désordre lyrique ne cache pas quelques pépites d’or, inaperçus des maîtres gourmés, secs et rigides ? Et cela, sans doute, intéresse et captive les oiseaux — l’oiseau aux plumes ondulées qui, devant toi, se tient arrêté, muet, te regarde et s’étonne. Dis-lui le rythme de l’aurore, et arpège, à petits bruits, presque en silence, su le clavier somptueux du Soir. Dis-lui qu’avant elle et toi, des yeux ont souri et ont retenu sous la souffrance, des larmes qui, prêtes à jaillir, les rendaient plus beaux par l’angoisse, la convoitise ou le regret. Parle-lui du poème humain, universel, fait de tant d’âmes écrasées, de désirs éteints, du beau crime des êtres qui se donnent ou se refusent, de la versatilité des âmes, ou encore des illusions passagères. Et t’approchant de son âme plus que de son oreille, enferme en elle le cri plaintif de ton cœur ravagé, et que ce cri ne soit pas le tien seul, mais le cri ordinaire, familier, total, de ceux qui vivent et meurent de l’indicible baiser. Puis, saisissant ses mains pâles, tu la regarderas dans les yeux, sans une parole, en laissant battre le flot des choses qui roulent en toi-même, les artères de ton front, et, triste, tu accepteras, en présence de cette chair aussi périssable et décevante que les autres, les musiques blasées qui te viendront du souvenir.

Tu referas, sans doute, à son profit l’histoire de ton voyage à travers le monde : musées de Naples où tu laissais couler les heures ; mer céruléenne où toutes tes pensées allaient courir en s’égrenant, chapelets affolés jaillis d’un cerveau qui se brûlait de soleil, d’azur ; Pompéï, la ville damnée qui était si délicieuse à refaire, complète, royale à travers son squelette debout, grésillant encore d’une volupté dernière. De Rome, tu évoquerais les colonnades du Bernin, qui semblent s’ouvrir sur le ciel, le pape qui t’a béni et que tu aimais beaucoup parce qu’il paraissait si bon avec sa couronne de cheveux blancs. Et de Venise, tu diras tout : cette promenade en gondole, couché sur un lit de fleurs, cependant que des touristes américains, tassés sur le pont des Soupirs, poussaient des rires secs, idiots complètement. Quelle insulte à un jeune amant des lagunes que le sarcasme des mufles de Chicago et des chimpanzés newyorkais ! Quels coups portés à sa sincérité ! Very shocking.

Et puis Florence, le rêve ébloui. Faire son petit Dante avec une Béatrice éphémère. Florence, le rêve de Don Juan, de Lorenzaccio qui se promène dans les rues, avec le fantôme de lui-même. Tu essaieras sans y réussir à faire entrer dans les oreilles de la femme à velours noir le cri terrible que tu poussas en apercevant les Uffizi, David, Persée, et toutes les déesses immobiles, prêtes à quelque sabbat sans fin. Et la descente sur une échelle de soie, Roméo étrange, balancé sur l’Arno.

À Milan, la galopade effrénée par une nuit de lune, sur un cheval fougueux qui vingt fois faillit te piétiner et t’aurait traîné, pendu aux étriers, dans la boue et le sang, si de jeunes fous, cavaliers impeccables malgré le muscat cent fois rebu, ne t’avaient délivré de la mort. Aux petites heures, devant l’aube émerveillée, l’hommage à Léonard, le créateur de la Joconde et du Bacchus. Un discours péladanesque et des lauriers arrachés aux jardins publics quand les petites bonnes italiennes, les pieds engourdis de sommeil, allaient se réveiller à la fontaine.

Plus tard, sur le lac du Bourget, sentant peser sur toi une surveillance austère, tu savais si bien t’échapper du lacet emprisonneur par des sautes d’imagination d’autant plus énervantes que tu étais guetté de la tête aux pieds. Ah ! révolté toujours en crises, tu les transfigurais, tes cachots ! Ils devenaient des Thabors de fièvre et tu t’élançais, vaincu à demi, les ailes dressées vers l’espoir de la délivrance.

Et ce Paris adoré plus que tout encore ! Une année sur laquelle tu feras silence. Tu diras : « N’en parlons pas, chère dame en velours, n’en parlons pas, car elle te ressemble lorsque tu es désespérée. »

Tairas-tu les souvenirs de Montmartre, capitale du péché, nombril étonnant de la joie ? Tiens — il faut la faire rire, ta poupée de son, de sang et d’eau, il faut la faire rire, — tu raconteras comment les petites femmes de Clichy, montées sur des chevaux de Guignol, si prodigeusement affreuses avec des lèvres rouges, t’inclinaient pour l’antithèse, à de si violents désirs de chasteté, — pour l’antithèse. Et dans tel café où les bourgeois déguisés vont en tapinois vers minuit avec les grands ducs de Russie et les princes d’Allemagne, dresse-lui le cadre de la salle où paraissaient des dames habillées en ciseaux et des messieurs qui s’achevaient en salade russe.

Applique-toi à scandaliser cette petite déesse du hasard et de la fantaisie en chantant du Mayol, du Fragson jusqu’à ce que sa chevelure devienne en feu. Et puis après, demande-lui de réciter les prières de saint Ignace — toujours pour l’antithèse.

Sois incohérent, sois incohérent ! Et pour taquiner la nature, offre-toi, en imagination, la comédie de la perversité intégrale.

… Rompant son monologue intérieur, Jacques-Marie-François-Âlphonse-Charles Le Tristan a regardé avec envie le beau soleil épandu sur Montréal et toute la liberté sauvage des choses qui dansaient dans la lumière ; des vers de son poète favori sont venus à ses lèvres. Il a fermé les yeux sur lui-même, le passé. Puis, les ouvrant à nouveau, il a contemplé le royaume des livres. Et il a souri ainsi qu’on le fait à des ombres, à des désirs irréalisables, à l’étreinte d’un front, à des jouets sublimes qui trompent, mais dans le rêve des idées et des mots. Souffrant toujours de quelque blessure qui monte le long de ses nerfs, il adore se sentir délicieusement malade au sein de l’ordre trouvé qu’il va connaître et, peut-être…, troubler.