Psyché au cinéma/ La Défaite du Printemps

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Paradis-Vincent (p. 69-81).


LA DÉFAITE DU PRINTEMPS


À M. de Paillasse, Moi — et autres clowns.


Sur des terres d’où s’est enfuie la joie d’aimer et de vivre, le soleil promène d’insolents rayons : il marche tout le jour, environné de sa gloire et de prismes aveuglants ; il est un dieu cruel qui se plait aux sarcasmes terrestres. Cependant que la mort s’avive, se repaît de mille têtes, il se fascine, éternel Narcisse, dans je ne sais quelle fantasmagorie de rires et de miracles verdoyants. Il est la vie qui coopère à la dévastation, aux forces brutales, au destin. De sa bouche indécise, rayée de feu, quel hymne guttural s’élance ! Ne dirait-on pas une mappemonde en délire, un symbole précis de l’anarchique cosmos, je ne sais quel dieu barbare, roi diurnal d’un temps meurtrier, qui s’accorde à la sauvagerie des hommes et leur répond à sa manière ? Et les humaines étoiles, qui ne savent pas mentir, elles, et la lune vêtue de mystères et de halos, sont toutes tristes ; elles frissonnent de l’exil du soleil dans une conception de fureur sanguinaire qui s’intitule la force. Le crime de la terre rejaillit jusqu’aux comètes ; les correspondances s’établissent de toutes choses.

Pour que l’iniquité ne soit pas à jamais consacrée, voilà que la faiblesse se fait amour afin de sauver la force qui s’égare. Les étoiles frémissent, protestent ; la lune a mis son voile d’indicible mélancolie et, sur sa robe transparente, il semble qu’elle traîne tous les soupirs des âmes écrasées.

Le printemps cache une multiple défaite ! En vain les feuilles éclatent dans la joie de vivre ! En vain le chœur aérien des harmonies printanières chante en la sérénité du soir ! Mai nous arrive sur des vagues de sang : la brise du matin si douce, douce comme une caresse de mère, est grosse de sanglots.

Pourtant, malgré le deuil de la terre, quelle fête de surface s’est préparée, qui assure le triomphe de la vie sur la mort ! La voûte céleste s’ouvre au-dessus des toits, des flèches d’églises et de la foule courant à ses plaisirs, et laisse tomber sur les choses une poussière dorée, un rayonnement qui pique de la flamme aux brins d’herbe. Des battements d’ailes qui bruissent, se soulèvent, retombent, se frappent, font taches sombres à l’horizon vermeil. On ne voit plus les arbres tendre au firmament des branches laides et dépouillées ; une dentelle verte a dérobé le cynisme de leurs bras nus. De légers nuages bordés de lumière, qui passent lentement sur l’azur, forment des îles diaphanes, nous donnent à songer à des gondoles immaculées.

Vers les lointains infinis, le vent les pousse. Premier baiser de la vie terrestre, c’est toi qu’il emporte dans les plis de ses ondes avec le parfum et le tressaillement des choses, tandis que le dieu Printemps, secouant dans l’espace éclairé sa tunique pourpre, jette, ça et là, en pluie mystérieuse, les germes qui, demain, feront éclater sur le sol des milliards d’existences. De toutes parts, la résurrection commence à sourdre du sol : tulipes et jacinthes s’épanouissent avec leur haute allure sur de frêles tiges.

L’herbe a des senteurs exquises, et de la terre qui s’abreuve de la fraîche rosée des aurores, montent des arômes mêlés de jubilations sourdes, inarrêtées. Dans l’atmosphère, on croirait voir flotter des lueurs échappées de l’éternel Éden, et, au cœur de tous les objets de la création, gît comme une parcelle de la splendeur éthérée. Dominateur, immuable géant qui écrase la vanité des choses et des hommes, le Mont-Royal se précipite dans la lumière, riche de ses promesses toujours accomplies.

Enveloppés par ce décor trépidant de renouveau, par cette levée folle, universelle, de verdures, d’arbres et de roses, des vols d’oiseaux se traînent sur les fils invisibles de l’empire céleste, cependant que, dans l’irradiation solaire des essaims d’abeilles pétulantes se poursuivent, se taquinent à n’en vouloir plus finir. Les buissons creux s’ornent de feuilles nouvelles, commencent à se faire hospitaliers aux oiseaux en amour. Du blanc ! Est-ce un mirage des yeux ? Que non pas ! Ô frais bouquets de pruniers et de cerisiers, vous êtes comme les couronnes des blanches épousées. Ainsi qu’elles, vous ne vivez qu’un matin.

On dirait que la terre pourrait être heureuse, qu’elle se pare en cet espoir-là : et le temps, par un miracle magique, ne connaîtra plus la mort. En puissance, rêves, illusions, beauté, fleurissent l’âme humaine. Est-ce que de neuves espérances ne vont pas s’ouvrir et la douleur s’arrêter ? Ah ! si elle allait s’éteindre une fois qui serait la dernière ! Si elle consentait à n’être plus l’hôte importun, accablant de la terre et permettre que la vie fût, désormais, un long chant d’adoration, d’enivrantes réalités !

Leurre, leurre immense ! Ce printemps éclaire des cœurs vides, bouleversés, des âmes aux espoirs arrachés ; et, sur des plaines labourées de sang, piétinées par les chevaux, une moisson de jeunes hommes, mes frères, avides de clartés, et n’ayant pas choisi la mort, vont s’anéantir.

Alcibiade se meurt, Alcibiade va mourir !

C’est la mort du printemps. Quelle moisson dans nos filets sanglants de pauvres têtes coupées ! Jamais, de leurs yeux éblouis, elles ne verront désormais, la beauté des matins ou la magnificence des soirs ! Elles ne les ouvriront plus sur les résurrections terrestres, les prés de velours vert, la mousse fleurie qui lèche le tronc des arbres feuillus, les frondaisons d’or, ou devant le rire de l’aube qui, la journée révolue, s’achève en une quotidienne apothéose de lumières fulgurantes, de labeurs finis et de félicités complètes. Jamais plus elles n’entendront, dans la poésie des heures qui agonisent, les oiseaux chanter à travers les cloches de l’église, et, au milieu du solennel silence des nuits sereines, jamais plus elles ne pleureront, en voyant la lune glisser sur le talus des tombes aimées. Éternellement pâles du baiser mortel, elles ne frémiront plus, ardentes d’orgueil trahi, sous la caresse de l’amour et des lèvres pâmées. Elles ne frémiront plus !

… Non. Mais d’autres êtres poursuivront leur rêve intérieur, iront jusqu’au bout de la chimère ; ils la connaîtront sous toutes ses faces en tâchant de se connaître à travers elle ; ils chanteront, dans le jour et la nuit, le rêve entrevu, et s’efforceront de faire oublier les chefs d’œuvre étouffés par le crime européen, le chant inconnu qui aurait immortalisé une âme et un nom.

C’est la défaite du printemps ! Néron dit adieu à l’amour, aux violettes ; il s’en va vers la férocité.

Déjà, il a commandé que l’on tue des esclaves ; déjà, il trempe dans le meurtre ses mains qu’il aurait pu consacrer à l’amour. Ironique, crispé, Pétrone avec mélancolie déchire son cantique qu’il dédiait au plaisir.

Tous les Nérons, tous les Alcibiades, d’ailleurs, s’élancent au carnage, au sac des villes et des hameaux, à la destruction des cathédrales. Les vierges se meurent de leur départ, s’arrachent de leurs bras avec angoisse, ploient comme des tiges à jamais brisées.

Le printemps voit cette extrême ironie de la terre, de la jeunesse, se levant tout armée pour l’œuvre de la mort, devant un soleil qui, hier, commandait la vie et l’amour. Le printemps est défait ! Ils ont crié tellement fort ; ils ont tellement lancé vers le ciel la clameur de destruction que le printemps aussi semble fatigué, qu’il s’affaisse comme s’il allait s’évanouir. Ce printemps donne l’impression d’une chose brûlante qui ne sera pas apaisée, ou, selon les heures, de mourir avec les êtres et les choses.

Et qui ne porte en soi un printemps indicible dont, chaque jour, il est dépris par une fin crucifiante ?

Printemps sacré dont la renaissance me fut une mort si difficile !… Printemps dionysiaque où, pour aimer, dans une nuit qui s’est éteinte, des lèvres s’étaient mises à rougir ! Printemps fini, quel que fût ton visage, d’amour ou d’angoisse, je te garde serré à moi-même, comme une image plus éloquente des heures qui se dérobent, une cicatrice où j’irai boire le sang de la vie.

Printemps qui s’émerveille de lui-même, printemps vierge et musqué, ironique et trompeur, oh ! cher printemps libertin, dont tous les bouquets secouent les effluves du désir, de la tendresse et de l’espoir, tu m’as vieilli ! Mais je suis si jeune ! Je m’élancerai, invaincu, sur la route de l’espérance, acceptant toutes les musiques, et, aussi, toutes les fatalités. Je souffrirai : je désirerai mourir ; et puis, je me relèverai des terrassements éphémères pour défier le jour et ses injures.

Je serai le poète déchiré par le soupir de la nuit, les clameurs du réveil, jusqu’à ce que, mille fois abattu, je redresse mon front pour m’abreuver, une dernière fois, des étoiles finales.