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Québec en 1900/III

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Léger Brousseau (p. 18-23).
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III

Qu’on dise et qu’on fasse tout ce qu’on voudra, Québec est le futur grand port de mer de l’Amérique canadienne. Et pourquoi ? C’est qu’il occupe à peu près le centre de la confédération des provinces ; c’est qu’il est, bon gré mal gré, le point d’arrivée et de départ de la navigation océanique, quand bien même on creuserait le chenal Saint-Pierre jusqu’aux entrailles de la terre, quitte à recommencer encore deux ou trois ans après, parce que le chenal se remplit encore bien plus vite qu’on ne le creuse. C’est encore parce que Québec se trouvera sur la ligne des grandes communications futures, lorsqu’un pont aura été jeté de sa rive à celle de Lévis pour le relier au reste du continent américain, lorsqu’aura été construit le chemin de fer du Labrador, qui est aujourd’hui une éventualité presque certaine, et lorsque les nécessités impérieuses du commerce et le progrès en toutes choses auront fait trouver le moyen de donner deux ou trois mois de plus par année à la navigation océanique. C’est enfin parce que Québec sera devenu le terminus et le port d’expédition d’une voie ferrée, celle du Parry Sound et du Grand Nord réunis, qui ne comptera pas moins de 550 milles de longueur, tout en étant de beaucoup la plus courte pour le transport du grain de l’Ouest et du bois de tout le nord d’Ontario, où il y en a des quantités incalculables, — encore inexploitées, par suite de l’absence de cours d’eau. Et pour démontrer que je n’avance en ce moment rien qui ne soit fondé sur les faits, je dirai que le Canada Atlantique, qui avait fait des arrangements pour s’assurer un port d’hiver à New London, dans le Connecticut, a demandé à la Compagnie du Lac Saint-Jean si elle serait disposée à établir une ligne de steamers entre Québec et l’Angleterre, lui offrant à cette condition de lui apporter tout son fret d’exportation, tant que la navigation sera ouverte, ne se réservant le port de New London que pour ses expéditions d’hiver.

Maintenant, pour assurer l’exécution de cette vaste entreprise, peut-être la plus importante qui ait jamais été projetée pour la ville de Québec, nous n’avons à construire, comme je l’ai indiqué ci-dessus, que deux tronçons de ligne sur la voie du Grand Nord, l’un de 75 milles, l’autre de 35 milles seulement de longueur, en tout 110 milles dans les limites de la Province. Le reste de la ligne est déjà construit par sections isolées ; il n’y a qu’à réunir ensemble ces sections. Le Canada Atlantique se charge, lui, de faire toute la partie comprise entre Parry Sound et Hawkesbury, sur l’Ottawa. Voilà l’état de la question, tel qu’il se présente aujourd’hui.

Jamais, messieurs, jamais, la ville de Québec ne s’est trouvée dans des conditions aussi décisives pour s’élancer enfin dans les larges voies du progrès et de la prospérité. Tout conspire pour elle. On vient à elle de tous les côtés et le besoin qu’on a d’elle est devenu irrésistible. Québec est aussi indispensable aujourd’hui au grand commerce océanique qu’il l’était autrefois, comme boulevard et comme protection pour toute l’ancienne colonie française qui s’étendait jusqu’au Mississippi.

Le rôle de cette ville en est un d’exceptionnelle grandeur. Après avoir jeté dans les fastes de l’histoire le plus vif et le plus pur éclat, voilà que d’ici à un quart de siècle elle va devenir l’un des grands centres, l’un des ports océaniques nécessaires de tout un vaste continent, et qu’à l’éclat d’un passé glorieux elle va ajouter celui d’une des villes les plus actives, les plus progressives et les plus florissantes d’un ensemble de Provinces ou d’États qui, quelle que soit leur destinée politique, sont dans tous les cas assurés d’un brillant avenir commercial et industriel.

Ce que c’est que la force des choses ! Voilà cinquante ans que ceux qui n’ont jamais désespéré, malgré une décadence de plus en plus sensible, n’ont cessé de dire qu’un jour viendrait bien où Québec retrouverait la position et l’importance que la nature lui a faites. Cette position, la nature la lui a donnée, et cette importance elle la lui impose, pour ainsi dire, en dépit de la facilité trop grande de ses habitants à se laisser aller tranquillement au courant de la vie, en dépit de longs et fréquents retards souvent voulus, rarement combattus, en dépit des mauvais vouloirs du gouvernement fédéral, qui ne regarde jamais du côté de Québec sans faire la grimace, en dépit enfin de tous les obstacles et de tous les empêchements que des cités jalouses n’ont cessé d’entasser sur la voie des destinées inévitables de la capitale provinciale.


Le jour est enfin venu. Ne sentez-vous pas, Messieurs, une vie nouvelle qui s’annonce pour cette saison même de “ 93 ”, à des symptômes plus ou moins considérables, mais ayant tous à coup sûr une signification ? On veut se remuer, on se remue et l’avenir de la ville est le thème général de toutes les conversations-

Le Saguenay, qui devient de plus en plus un approvisionneur sérieux de Québec, grâce au développement des communications, grâce au chemin de fer du Lac St-Jean qui va être ouvert jusqu’à Chicoutimi, dès le 1er juillet prochain, est déjà pour nous un endroit presque aussi familier, aussi facile à atteindre que les paroisses en renom de la rive sud du Saint-Laurent.

Comme les choses marchent tout de même, malgré l’apparence de stagnation dans laquelle nous avons semblé vivre depuis un certain nombre d’années ! Eh ! mon Dieu ! Il n’est pas si éloigné le temps où la vallée du Lac St-Jean était une région absolument en dehors du monde et où de très rares, de très rares amateurs de pêche seulement s’y rendaient en voiture l’été, à partir de Chicoutimi, en faisant vingt-deux lieues dans des côtes interminables, à travers un pays morne, à peine habité, misérable et comme marqué d’un sceau de réprobation ineffaçable. Cela provenait de ce que ce pays avait été colonisé aux trois quarts par de pauvres diables sans ressources, qui avaient continué à vivre dans leur misère primitive par l’impossibilité pour eux d’écouler leurs produits et d’avoir aucune relation avec le reste de la province.

Il n’est pas si loin le temps où l’on regardait comme une utopie la simple ouverture d’un chemin de colonisation d’ici à la paroisse de St-Jérôme ou de la Pointe-aux-Trembles, sur les bords du Lac St-Jean. On avait un jour fait un simulacre de chemin et on avait annoncé à son de trompe que désormais les habitants des paroisses du Lac allaient avoir une communication régulière, dans toutes les saisons, avec la capitale. Un malheureux colon de St-Jérôme, je crois, s’aventura dans le chemin, l’hiver, avec des bestiaux qu’il voulait conduire au marché. Le « chétif » faillit périr en route avec ses bêtes. Ce n’est qu’au bout d’une dizaine de jours qu’il put atteindre Beauport, seul et à moitié mort, si la chronique est bien fidèle et si mes souvenirs le sont également.

À partir de ce jour on n’entendit plus parler de chemin de colonisation d’ici au Lac, jusqu’à ce que la Compagnie actuelle eût résolu d’en construire un en fer. Depuis lors, en revanche, on en parle dans toutes les occasions, parce que ce chemin est un des facteurs principaux de notre prospérité future.

Pardonnez-moi, Messieurs, de m’étendre un peu sur ce sujet. Il est pour nous d’un intérêt vital, et il offre tant de choses à dire que je vous prie de ne pas me trouver ennuyeux si j’appuie sur des aperçus et sur des considérations qui nous touchent de si près et qui commandent absolument notre attention.