Québec en 1900/IX

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Léger Brousseau (p. 56-61).
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IX

Bien différent des particuliers qui thésaurisent, notre Conseil de Ville ne sait même pas où prendre de l’argent pour les plus modestes et les plus pressantes améliorations que l’on réclame depuis des années déjà. Connaissez-vous rien au monde de plus maigre et de plus défoncé que le trésor municipal de Québec ? On dirait un habitué de Joe Beef, avant d’avoir pris du Gold Cure.

Néanmoins, malgré sa pénurie légendaire et incurable, j’allais dire systématique, car il est impossible qu’il n’y ait pas un peu de parti pris dans une pauvreté si bien entretenue, notre Conseil de Ville va nous faire construire cette année trois postes de pompiers, mais il n’est encore nullement question de donner aux citoyens de l’eau potable. On ne fait aucune différence entre l’eau pour éteindre les incendies et l’eau pour boire. La première des conditions, la condition essentielle pour l’hygiène d’une ville, c’est un approvisionnement constant de bonne eau potable, mais nous n’avons pas les moyens, paraît-il, de nous prémunir contre les maladies infectieuses de toute nature qui résultent de la contamination de l’eau… Alors, n’en parlons plus.

Si nous sommes condamnés à boire une eau qu’il faudrait filtrer trois fois avant de l’avaler, en revanche nous allons avoir un nouveau jardin public, sur l’emplacement de l’ancien palais législatif.

À la suite d’instances qui ont duré un temps incalculable, nous sommes parvenus à obtenir du gouvernement fédéral l’usage de ce terrain, pour une période de vingt et un ans, moyennant un prix très modeste. Le gouvernement fédéral ne veut pas spéculer avec nous, mais il tient à ne pas nous laisser oublier que nous sommes sous sa dépendance, et le gouvernement militaire est intervenu, de son côté, dans cette transaction, se réservant un certain nombre de pieds de long de la bordure extérieure du terrain, pour y ériger des défenses, des redoutes ou des batteries, lorsque nous serons en guerre avec les Patagons.

Voilà vingt ans qu’on parle d’un escalier au bout de la rue Hébert et d’un autre dans la côte à Coton, afin d’épargner aux piétons le long détour qu’ils y sont obligés de faire. La question, pour le moment, est d’avoir encore vingt ans devant soi pour pouvoir en parler plus à son aise.

On prétend qu’une amélioration certaine, pour cette année même, sera le percement de la rue Saint-Paul, en ligne droite, à l’endroit où elle fait l’énorme coude que vous connaissez : ce sera dans le but de la rattacher directement à la rue Saint-André. Celle-ci, au lieu de se diriger vers la ville, comme la circulation et les communications du commerce l’exigent, court aboutir au quai du Gaz, où elle n’a pas affaire du tout. On se propose donc de faire là une rectification indispensable.


L’année dernière, on avait commencé à parler beaucoup d’un tramway électrique élevé, et on le donnait même comme sur le point d’être construit. Évidemment, cela allait trop vite. Aussi a-t-on entendu aussitôt s’élever de tous côtés les protestations d’une foule de citoyens effarouchés.

Comme on pouvait s’y attendre, la chose fut arrêtée net. Alors, on se rabattit sur un tramway électrique, au ras de terre. Ah !… Là, c’était encore pis. « Nos rues étaient trop étroites ! Mille accidents allaient survenir ! La circulation deviendrait impossible. »… Enfin, bref, on lâcha le tramway abaissé comme on avait lâché le tramway élevé, mais on garda scrupuleusement les rues étroites.

Maintenant, la question revient un peu, très discrètement, très doucettement sur le tapis, et même deux camps se sont formés au sujet du tramway élevé.

Deux camps, c’est rien que pour commencer !…

Les uns voudraient que la Cité réservât un vaste terrain pour en faire un parc, entre les chemins Sainte-Foye et Saint-Louis, ou sur la rivière Saint-Charles ; les autres voudraient prolonger le tramway jusqu’à la chute Montmorency et faire le parc à cet endroit.

Que ce soit ici ou que ce soit là, il semble qu’on est d’accord au moins sur la création d’un parc, de même qu’on l’est sur la situation des points de repère essentiels de la ligne, qui seraient établis aux débarcadères des « steamboats, » aux stations de chemins de fer et à l’hôtel Château-Frontenac.

Les gens de Saint-Roch, qui sont toujours en avant des autres, qui représentent l’élément jeune, actif, libéral et aventureux de la population québecquoise, ont aussi de leur côté des projets grandioses.

Ils voudraient raser le côté gauche de la rue du Palais, déblayer et débarrasser tout le terrain depuis là jusqu’à la rue Saint-Roch, en ne retenant debout que les restes du château Bigot, faire disparaître les marchés à foin et à bestiaux qui s’y trouvent, très incongrûment, en présence de ruines historiques, et les remplacer par un parc élégant, artistiquement aménagé, où la population de cet immense faubourg trouverait le dimanche un bel endroit de promenade et de récréation.

Assurément, la réalisation de ce projet donnerait à l’étranger qui arrive à Québec par le chemin de fer du Pacifique, et qui y arrivera bientôt par celui du Grand Nord, une autre idée de notre ville que celle qu’il ne peut manquer d’avoir, en apercevant, dès sa descente du train, cet entourage de cours de bois, ces misérables constructions et ces ignobles enclos qui s’offrent à sa vue. Il n’est que juste que la population de Saint-Roch ait aussi son parc, et nul endroit n’offre une situation plus favorable à cet objet que le large terrain du Palais.

Allons encore plus loin. On parle aussi d’ouvrir une route en ligne droite du pont Dorchester à Charlesbourg, et de doter cette route d’un service régulier de tramways plusieurs fois par jour. Ajoutez qu’au bout de la ligne, il y aurait aussi un parc et que les promeneurs ou touristes y trouveraient des voitures de cochers qui les conduiraient dans toutes les directions, soit à Lorette, soit au lac Saint-Charles, soit au lac Beauport, à leur choix. D’un autre côté, on relierait cette route au village Stadacona par une route nouvelle, tracée autant que possible le long de la rivière Saint-Charles, et bordée d’un large trottoir, de façon à en faire une promenade privilégiée, le dimanche, pour le grand nombre de personnes qui, tout en voulant respirer l’air libre en dehors de la ville, ne peuvent aller au loin, à la campagne.