Quand on voyage/Cherbourg

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Michel Lévy frères (p. 1-58).


CHERBOURG
INAUGURATION DU BASSIN NAPOLÉON


I


Les inventions de la science transforment le monde moderne sans secousse et pour ainsi dire sans qu’il s’en aperçoive. Supposons-nous en 1813, à l’époque de l’immersion de l’avant-port creusé par les ordres de Napoléon Ier, et désireux d’assister à cette solennité imposante. — Pas de chemin de fer, pas de bateau à vapeur ; pour unique moyen de transport, la classique diligence, ou, si vous voulez, la chaise de poste. Ajoutez-y même, par réquisition, tous les berlingots, toutes les tapissières, tous les fiacres et autres véhicules plus ou moins susceptibles de rouler, attelés de quadrupèdes quelconques, et calculez ce qu’on aurait pu transporter de personnes. Il n’y a même pas besoin de remonter si haut. La ligne ferrée de Paris à Cherbourg vient d’être achevée tout récemment. Si la fête avait eu lieu quelques mois plus tôt, nous en aurions été pour nos vœux impuissants.

Le fait acquis a une telle force, qu’on n’y songe bientôt plus, quelque miraculeux qu’il soit. L’invention des chemins de fer, qui date à peine de vingt ou vingt-cinq ans, ne surprend plus personne ; on est déjà habitué à ses prodiges. Transporter en une journée, du centre de la France à l’une de ses extrémité, cent mille curieux et peut-être davantage, quoi de plus simple ? Il ne s’agit que de multiplier les convois et les wagons. — Cela eût paru tout à fait chimérique au commencement du siècle.

Non, nous n’aurions jamais cru qu’il existât autant de malles et de sacs de nuit ! Au jour du départ, et les jours précédents, ils s’entassaient par assises, par pyramides, par montagnes à la gare de l’Ouest, où les voitures n’arrivaient qu’en prenant la file, comme pour l’entrée d’un bal.

Quelle foule, quel tumulte, quel encombrement et pourtant chaque colis recevait son numéro et son étiquette, et les chariots les emportaient aux wagons de bagages avec une rapidité inouïe.

Lorsque les portes, en s’ouvrant, laissèrent comme un batardeau rompu, pénétrer dans le débarcadère l’océan des excursionnistes, le premier flot remplit tout un convoi, si long pourtant, que c’était déjà un voyage d’aller de sa queue à sa tête. Il y avait là de quoi peupler une ville.

Un second convoi fut organisé sur-le-champ, dans lequel nous pûmes trouver place ; il n’était pas moins considérable que le précédent, et, certes, la flotte combinée des Grecs partant pour Troie emmenait moins d’Achéens aux longues chevelures et aux belles enémides que cette suite de caisses n’emportait de Parisiens en panamas et en paletots d’été.

Ce spectacle de migration par masses d’une ville à une autre nous ramenait, par un saut de pensée, à ces tribus d’Abares, de Daces, de Iluns, de Vandales se mettant en marche pour quelque contrée lointaine avec leurs idoles, leurs femmes, leurs enfants, leurs grossiers trésors chargés sur des chars à bœufs, et faisant la stérilité sur leur passage comme une invasion de sauterelles. Ce que la barbarie accomplissait à travers les ruines, les combats, les dévastations, les périls et les fatigues de toute sorte, la civilisation l’accomplit comme en se jouant. Vous déjeunez à Paris, vous dinez à Cherbourg ; le matin, vous patiniez sur l’asphalte ; le soir, vous foulez le galet remué par l’Océan, non pas vous seul ou quelques-uns au moyen d’un talisman, du chapeau de Fortunatus, du tapis des quatre Facardins, de la flèche d’Abaris, des bottes de sept lieues, mais toute votre maison, tout votre quartier, toute votre ville. Vraiment, nous ne nous admirons pas assez, et, par une fatuité de dénigrement, nous faisons trop bon marché de notre époque. Nous-même, nous avons dit autrefois du mal des chemins de fer, dont nous ne comprenions pas la poésie ; car rien n’est plus difficile à comprendre que la poésie de son temps. Dans notre mauvaise humeur, nous pressentions que le collectif allait se substituer à l’individuel et le général au particulier. Il faut la nuit aux étoiles ; mais, le jour, le soleil luit pour tout le monde.

L’humanité grandit ; mais, par une loi fatale, l’homme diminue ; il faut être d’une bien haute taille pour dépasser le niveau. Contentons-nous d’être un zéro à la suite d’un chiffre formidable, et regardons, nous cent millième, un magnifique spectacle ; pourquoi le raconter si tout le monde l’a vu ? Aussi ne le racontons-nous pas.

Rien ne nous presse. Il est doux de flâner et d’être longtemps en route quand on peut aller aussi vite que le vent. Qu’on pardonne à d’anciennes habitudes de versification cette métaphore tombée en désuétude et qui n’est plus en rapport avec les célérités modernes : le vent ne fait pas cinquante kilomètres à l’heure.

À Mantes la Jolie, nous voyons les tapissiers dresser, pour la réception de l’empereur, une tente de velours cramoisi à crépines d’or ; des guirlandes de fleurs, des trophées formés d’ustensiles de chemin de fer complètent la décoration.

On remonte en wagon, et nous voici à Caen. Laissons le train continuer sa route. Il y a longtemps que les aquarelles de Bonnington, de Roberts, de Prout, que les gravures des landscapes nous ont donné l’envie de voir Saint-Pierre de Caen. C’est un désir facile à réaliser. Nous sommes allés en Espagne, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Afrique, en Grèce, en Turquie, un peu partout, et nous n’avions pas encore trouvé un jour pour Saint-Pierre, qui en vaut bien la peine cependant. Tous les Anglais l’ont visité ; mais il faut être étranger pour voyager dans un pays.

En sortant de la gare, nous avons admiré une cheminée d’usine à vapeur. Cette cheminée est charmante et nous allons la décrire avec quelque détail ; car nous y trouvons les rudiments de cette architecture nouvelle qui cherche si laborieusement et si malheureusement ses formes. Plus haute que l’obélisque de Luxor, dont elle singe assez l’attitude sur l’horizon, cette cheminée bâtie de briques roses et blanches, dont les symétries dessinent des spirales contrariées, est coiffée d’une sorte de chapiteau qui la fait ressembler à une colonne d’ordre inconnu que nous appellerons, si vous voulez, l’ordre industriel. Sa silhouette élancée, renflée légèrement au milieu, amenuisée au bout, présente cette ligne heureuse que donne toujours la forme nécessaire ; sa couleur est douce à l’œil comme celle des murs blancs et roses du palais ducal sur la Piazzetta. Elle se détachait, ce soir-là, d’un ciel assez bleu, et produisait un effet certainement agréable à l’œil. Une cheminée peut être jolie, quand on l’accepte franchement et qu’on l’orne dans le sens de sa destination. Rappelez-vous les cheminées sur les toits de Venise avec leurs formes de tourelles, leurs chaperons crénelés et leurs tons rose vif qui font la joie des peintres.

Avec la brique, la fonte, la charpente, quelques chaînes de pierre, il est possible de donner une sorte de beauté aux bâtiments utiles qui sembleraient les plus réfractaires à l’art, non pas en dissimulant, comme on pourrait le croire, leur destination derrière un placage architectural plus ou moins heureux, mais, au contraire, en l’accusant avec netteté, en indiquant bien les organes principaux, et en les prenant pour thème d’ornement. Ainsi, dans l’usine, soignez les cheminées, pensez à la figure qu’elles font sur le ciel au-dessus de la ligne des combles ; dans un débarcadère, cherchez une belle courbe de voûte, une arcature qui, en satisfaisant aux lois de la statique, contente l’œil en même temps. Entre-croisez, compliquez les nervures, mais ne les cachez pas. Peignez-les, sculptez-les, semez-y de la dorure si vous voulez. L’ornement appliqué sur une partie vraie de l’édifice s’explique de lui-même et prend tout de suite du caractère. C’est ainsi que de besoins nouveaux surgira une architecture nouvelle, et non en mêlant, à tort et à travers, tous les styles et toutes les époques.

Les rues étaient sablées. Des inscriptions et des cartouches, des échafaudages et des balcons à louer annonçaient que la ville se préparait à recevoir de son mieux Leurs Majestés. Un arc de triomphe de fort bon style se dressait à l’entrée de la principale rue. À quelque distance, les charpentes et les toiles, sous la brosse d’habiles décorateurs, prenaient, à s’y tromper, l’aspect de la pierre. L’architecture du frêle monument, solide pour l’œil, était un heureux mélange de l’arc de Titus et de Septime-Sévère. En le regardant, nous nous demandions pourquoi, le plan adopté, on n’essayait pas ainsi les édifices avant de les construire ; ce ne serait pas une grande dépense, et l’on n’aurait pas à regretter plus tard des erreurs irréparables : une élévation, coloriée avec ce relief et cette réalité, permettrait de juger à coup sûr l’effet de la bâtisse définitive.

L’aspect de Caen n’a rien de bien particulier : c’est une vieille ville qui a fait peau neuve ; on y retrouve pourtant, pressées entre les constructions modernes, quelques anciennes masures à pignon, à poutres saillantes, dont les sculptures disparaissent à demi sous les vermiculages des tarets, mais trop disséminées pour imprimer un caractère à la ville. Çà et là se montre le bonnet de coton, dégénérescence normande du bonnet phrygien, qui, coloré de pourpre et sur la tête de Pâris, séduisit Hélène, la belle Tyndaride.

Un ami nous avait retenu une chambre à l’hôtel d’Angleterre, où nous dînâmes fort bien, malgré la famine dont on nous avait menacé. Il n’existait plus, disait-on, un seul poulet à dix lieues à la ronde. La caravane parisienne avait tout dévoré ; il fallait faire garder à la cuisine les omelettes dans la poêle par quatre marmitons et même par quatre fusiliers, et autres facéties de ce genre. Des buffets avaient été emportés d’assaut à la gare, des convois de vivres pillés. Nous étions résigné d’avance à manger le caoutchouc de nos bretelles, le cuir de nos brodequins, la paille de notre chapeau, selon le menu ordinaire de l’Histoire des naufrages. Trois voyages en Espagne nous ont habitué à la sobriété, et le manque de nourriture aurait été pour nous un sujet d’élégie.

Si vous voulez voir Saint-Pierre de Caen dans toute sa beauté, il faut vous placer de l’autre côté du ruisseau qui baigne son chevet. C’est là que s’assoient les aquarellistes, sur une pierre du quai. De cet endroit, la vue se compose admirablement bien ; vous avez à gauche un pont à voûte surbaissée où s’appuient des maisons ou plutôt des baraques chancelantes, irrégulières, à étages surplombants, à toits désordonnés, dont les lignes rompues font ressortir l’élégante architecture de l’église. Le cours du ruisseau, obstrué de pierres, de tessons, de plantes aquatiques, d’oseraies qui ont pris racine sur la berge, forme un premier plan arrangé à souhait ; à droite s’affaissent quelques vieilles maisons lézardées. Au milieu de cela, le chevet se détache avec sa rotonde de croisées à meneaux, ses galeries trouées à jour, ses rinceaux soutenus par des enfants qui sont des amours aussi bien que des anges, et toute sa gracieuse ornementation, où le goût gothique se mêle à celui de la renaissance.

En contemplant ce charmant motif de tableau, nous pensions au tort qu’on a de débarrasser les monuments gothiques des masures, des échoppes et des bouges de toute sorte qui s’y accrochent comme les champignons et les agarics au tronc des chênes. Désobstrué, l’édifice est toujours moins beau ; les lignes paraissent s’élancer moins hardiment au milieu d’une place nette. Ces constructions irrégulières, bizarres, difformes, en l’étouffant et en le serrant, le faisaient jaillir plus haut, ou vous forçaient, pour le voir, à prendre des angles d’incidence plus pittoresques. Une grande partie de l’effet de Saint-Pierre dépend des taudis qui l’entourent, du ruisseau marécageux qui coule à ses pieds. Creusez en canal régulier ce ravin verdi de fontinales et de lentilles d’eau ; élevez de chaque côté du chevet et à distance convenable des maisons propres et neuves, l’édilité sera contente sans doute ; mais aucun peintre ne viendra plus planter son parasol sur la rive opposée.

Ce que nous disons là n’est vrai que pour l’église gothique ; le temple grec veut être dégagé ; l’une affecte la forme aiguë, l’autre la forme horizontale.

Si vous entrez à Saint-Pierre, ne manquez pas d’examiner en détail les clefs de voûte évidées qui retombent d’une façon si légère et si hardie dans les chapelles de l’abside.

Comme nous étions sur la petite place à regarder le portail de l’église, plus ancien que le chevet, nous fûmes surpris par un spectacle qui n’aurait pas dû étonner un catholique. Mais, à Paris, depuis longues années, la religion ne se risque jamais hors du sanctuaire, et nous avons désappris ses manifestations extérieures. On portait l’extrême-onction à un malade ; le prêtre marchait, le ciboire en main, sous un petit dais de damas rouge, suivi de ses acolytes et d’un enfant de chœur agitant sa sonnette ; deux soldats, la baïonnette au bout du fusil, accompagnaient le saint sacrement, et, sur le passage du pieux cortége, les femmes se mettaient à genoux en plein marché, et disaient une courte prière à l’intention de l’agonisant inconnu : — touchante solidarité chrétienne ! — puis le babil du marché et l’agitation de la vie reprenaient.

Saint-Étienne, malgré sa silhouette anglo-normande un peu froide, un peu nue, un peu protestante, mais d’un dessin hardi et pur, mérite aussi qu’on l’aille voir ; ses grands clochers pointus à vives arêtes s’enfoncent bien dans le ciel, et sa haute nef à fenêtres romanes a du caractère ; nous le visitâmes en détail avant de saisir au vol le convoi de dix heures du matin qui devait nous transporter à Bayeux, où nous nous proposions de passer la journée. Vous voyez qu’avec un peu d’adresse, on peut mettre aussi longtemps à faire la route de Cherbourg en chemin de fer qu’en diligence.



II


Reprenons notre voyage où nous l’avons laissé.

Nous étions à Caen.

Des trains d’une longueur infinie se succédaient à intervalles rapprochés, emportant des populations entières ; — ce qui n’empêchait pas des foules plaintives de rester sur les trottoirs de la gare. À chaque instant, le télégraphe faisait entendre sa sonnerie d’avertissement pour indiquer la marche des convois. Grâce à ce courrier électrique, que nulle vitesse ne dépasse, on pouvait laisser galoper les formidables chevaux de cuivre et d’acier, nourris de feu et d’eau bouillante. À travers le tumulte apparent régnait une admirable prudence, et aucun accident ne vint attrister la belle fête. — Des cantonnières en jupon court, en blouse bleue serrée par une ceinture, coiffées d’un chapeau de cuir verni, une trompette de signal en bandoulière, certifiaient, sur chaque côté de la route, que le passage était libre. Dans ce siècle, où les femmes ne trouvent aucun emploi hors des travaux d’aiguille, si peu rétribués, voilà une fonction qui n’exige ni force, ni long apprentissage. Il suffit de comprendre quelques signaux, d’exécuter une consigne avec attention et intelligence. Les femmes, plus sobres que les hommes, ne s’enivrent pas et sont moins sujettes à s’endormir ; elles ont, en général, la vue plus longue et l’ouïe plus fine, et elles nous paraissent très-propres à ce métier.

À dix heures et demie, nous trouvâmes enfin place dans un wagon, que nous abandonnâmes à Bayeux, dont la silhouette, vue du débarcadère, nous plaisait fort. Une magnifique cathédrale, avec deux flèches aiguës et une tour posée à l’intersection du transept et de la nef, comme à Burgos, s’y découpait, au-dessus des toits, d’une façon superbe, pavoisée de drapeaux et de bannières. — Résister à une cathédrale est au-dessus de nos forces, et nous passâmes la journée à examiner celle-ci.

Nous voilà donc errant par les rues de Bayeux et laissant le train filer vers Cherbourg. L’aspect de la ville, même dans ce moment d’animation insolite, avait quelque chose de tranquille, de reposé, d’ecclésiastique, tranchons le mot. L’ombre de la cathédrale s’étend sur les maisons ; les rues sont propres, silencieuses, presque désertes, et sous le sable répandu pour la fête pointe l’herbe, encadrement des pavés. Peu de boutiques, de longs murs de jardins, une promenade solitaire qui suffirait à une grande ville. Des prêtres vont et viennent comme à Rome, et sur une enseigne nous lisons : Manuel, coupeur de soutanes. L’Église a là un grand centre.

Dans notre époque d’anhélation industrielle, c’est une chose rare que de voir une ville paisiblement groupée autour de sa cathédrale, sans cheminées d’usine mêlées aux clochetons et s’étirant les bras dans ce doux ennui provincial qui n’est pas sans charme, et laisse du moins de longues heures à la rêverie. Tordu comme une paille par le tourbillon parisien, nous avons dit souvent que le Temps n’existait plus qu’en bronze doré sur les vieilles pendules. Le Temps existe ; nous l’avons retrouvé à Bayeux, très-bien conservé pour son âge.

La cathédrale a sa façade sur une petite place. Cinq porches, dont trois seulement percés de portes, s’ouvrent dans cette façade, qu’ils découpent de leurs pignons triangulaires. Au-dessus du porche central une grande fenêtre ogivale à balcon tréflé, puis une galerie à cinq arcades dont les pieds-droits contiennent chacun deux statues à dais ouvragé, pour finir une rose à demi effondrée. Deux des porches ont des voussures à quatre boudins gorgés de statuettes, et des tympans où sont représentés, dans l’un, le drame de la Passion, dans l’autre, le Jugement dernier.

Deux clochers carrés à triples contre-forts, à fenêtres romanes, encadrent ce portail et se terminent en flèches écaillées garnies de nervures sur les arêtes, et ornées à la base de petits clochetons pointus. Nous avons déjà parlé de la tour placée comme une sorte de dôme à la rencontre des bras de la croix avec la grande nef.

Nous tournions autour de l’église, fermée à cause de réparations, si urgentes que sans elles on eût été obligé d’abattre l’édifice, qui menaçait ruine et se fût écroulé un jour ou l’autre sur le prêtre et les fidèles. Montant sur les pierres amoncelées dans les cours de l’ancienne abbatiale, nous regardions les hauts murs frappés, comme à l’emporte-pièce, du trèfle à quatre feuilles roman, et nous remarquions un immense platane presque aussi gros que ceux de la cour du sérail à Constantinople ou de Buyuk-Deré, sous lesquels, à ce qu’on prétend, s’arrêta Godefroy de Bouillon avant de passer en Asie.

Ce platane est un ancien arbre de la liberté planté là en 93, sans doute pour narguer l’église, et il se trouve juste en face de la prison. Antithèse du hasard, qui a l’air d’un sarcasme et fait rêver.

L’idée de Constantinople nous était venue à propos de ce platane, et, sur le seuil de la cathédrale, d’où la consigne nous repoussait, nous rencontrâmes, par une coïncidence bizarre, une figure connue là-bas, en Turquie, un architecte employé aux travaux de restauration, avec qui nous avions été en soirée chez l’ambassadeur de France, à Thérapia, sur le Bosphore. Notre ami nous fit entrer et nous pûmes, selon notre désir, admirer la belle nef et les curieuses sculptures.

Les quatre piliers, supports de la tour centrale, se délitaient et s’écrasaient sous le poids : M. Stephane Flachat, l’ingénieur hardi qui refit le pont d’Asnières, détruit en 1848, sans interrompre un moment la circulation des trains, si active sur ce point, a soutenu la tour par de fortes charpentes et repris les piliers en substruction. Il fallait ce moyen héroïque ; sans quoi, l’édifice s’effondrait ; Les nouveaux piliers sont en pierre excessivement dure et soutiendraient, jusqu’au jugement dernier, une charge triple.

Une chapelle latérale, à gauche, arrêta notre attention par une sculpture ancienne grossièrement coloriée et représentant les litanies de la Vierge, avec un arrangement qui rappelle les arbres généalogiques du Christ dans les églises espagnoles. Au sommet du tableau, un Père éternel entoure de rayons, déploie une banderole sur laquelle sont écrits ces mots : Gloriosa dicta sunt de te, et dans le cadre sont sculptés Abraham, Élie, Isaïe, David, Salomon, Achas ; le champ du tableau est occupé par les appellations des litanies figurées en relief et, comme dirait le blason, en armes parlantes le soleil levant, l’échelle de Jacob, la porte du ciel, l’arche d’alliance, l’étoile de la mer, la pleine lune, l’arbre de la vie, la racine de Jessé, la rose sans épine, le temple de Salomon, la tour de David, le puits d’eau vive, la source de volupté, le miroir sans tache, le vase d’encens, la toison de Josué, la fontaine des grâces, la ville céleste et toutes ces délicieuses épithètes, ivres d’amour et de foi, que le fidèle balance devant la Vierge sur un rhythme monotone, comme un encensoir rempli des parfums du Sir-Hasrim.

Le chœur est gothique, mais la nef est romane. Les arcades s’arrondissent en plein cintre, les parties planes des murs sont papelonnées, nattées, clissées par un travail ressemblant assez à l’entrelacement des brins d’osier dans les corbeilles. Une bordure de trèfles quadrilobes estampés en creux règne le long de la corniche ; des ornements de style archaïque à dessins contrariés zèbrent les voussures des arceaux. Entre les archivoltes, nous avons remarqué des médaillons en ronde bosse représentant des sujets tirés des bestiaires du moyen âge et tout à fait pareils à ceux qui figurent sur la cassette de saint Louis, que nous avons décrits ailleurs ; on croirait qu’ils ont été faits sur le même poncif : les dragons adossés et affrontés, la panthère mettant en fuite une hydre, le chasseur domptant un lion, allégories de la foi triomphant de l’incrédulité, de la Vertu écrasant le Vice. — Les bas-reliefs de la cathédrale et les disques du coffret doivent être à peu près du même temps, du xie ou xiie siècle. Une de ces sculptures, d’une exécution sauvage et barbare, nous fit longtemps chercher son sujet, et nous ne sommes pas bien sûr de l’avoir deviné. On y voit un personnage séparant avec les mains, comme en deux flots, son immense barbe, et montrant des cuisses tuméfiées et difformes que terminent des jambes grêles comme des pieds de satyre. C’est un Moïse, probablement ; car, d’après les traditions orientales, Moïse, attaqué de la lèpre, de l’éléphantiasis ou de quelque autre infirmité biblique de ce genre, fut guéri d’une façon miraculeuse. La symbolique du moyen âge dut trouver dans ce fait quelque allégorie pieuse capable de justifier ce bizarre motif de bas-relief.

Une des arcades est entourée d’un cordon de têtes ou plutôt de masques qui semblent, pour la fantaisie extravagante et la laideur monstrueuse, être copiés sur des idoles mexicaines ou des manitous de la Papouasie. Ce sont des faces décharnées ou bouffies, des hures, des groins que retroussent des crocs, des yeux caves ou en saillie, des bouches à triples rangs de dents, des singes, des diables, des chimères, d’atroces caricatures. Tout cela coiffé de cornes, de fleurons, de plumes, d’aigrettes du goût le plus baroque. Smarra, s’il se faisait sculpteur, ne fouillerait pas la pierre avec un caprice plus délirant. On devrait mouler ces hideux mascarons, qui sans doute personnifient des vices, supposition permise par la place qu’ils occupent juste en face de la chaire.

Un beau buffet sculpté, qui ne porte rien maintenant, devait soutenir un jeu d’orgues. Dans la cathédrale de Barcelone, l’orgue est placé latéralement sur la paroi gauche de la nef, comme il l’était sans doute ici.

L’église visitée, nous descendîmes dans la crypte, beaucoup plus ancienne et du plus pur style roman. Deux rangées de six colonnes chacune la divisent en trois nefs ; les archivoltes conservent encore quelques traces de fresques où l’on distingue des anges agenouillés ; c’est là qu’on enterre les évêques de Bayeux. Le dernier y repose depuis deux ans.

Un rayon de jour, pénétrant par un soupirail, tombait sur l’autel, refait en style antique, et produisait un de ces effets mystérieux, une de ces oppositions de lumière et d’ombre que recherchent les peintres et qui firent la réputation de Granet.

Jamais architecture ne fut plus significativement sépulcrale et n’invita mieux à se coucher en long sur une pierre, à l’ombre des voûtes basses, jusqu’à l’appel de la trompette. Aussi fût-ce avec un sentiment de plaisir que, remonté à la surface, nous revîmes le ciel brillant à travers les hautes fenêtres de la nef.

Une surprise nous attendait à la salle capitulaire. D’une chemise de vieux damas, on nous sortit une cassette renfermant la chasuble de saint Reguabert, — une cassette d’ivoire avec des coins, des ferrures et des incrustations d’argent ! un chef-d’œuvre, une merveille venant du trésor d’Haroun-al-Raschild pour le moins ! Des paons adossés, affrontés, déployant leur queue ocellée à travers des feuillages mats ou brunis, formaient le système de l’ornementation : les plaques d’ivoire, d’une grandeur extraordinaire, avaient dû être sciées en spirale dans les défenses des plus gros éléphants. Toute la richesse du goût oriental le plus pur brillait dans ce joyau, écrin d’une relique. En l’examinant de plus près, nous découvrîmes sur la garde de la serrure une inscription arabe où nous reconnûmes le nom d’Allah. « Au nom du Dieu clément et miséricordieux, bénédiction complète et grâce générale ; » tel est le sens de la légende, qui ne messied pas à la pieuse destination du coffre. Comment cette cassette de calife est-elle venue à Bayeux servir de reliquaire ? Les croisades expliquent ce long voyage, et une tradition veut qu’elle ait été donnée à l’église par la reine Mathilde.

La reine Mathilde ! — ce nom nous rappelle à propos la célèbre tapisserie de Bayeux ; — avons-nous le temps de l’aller voir ? — Oui, — le train ne passe qu’à cinq heures. Elle se trouve à la bibliothèque de la ville, et nous voilà parti.

On a souvent décrit, souvent dessiné la tapisserie de la reine Mathilde ; nous avons parcouru les livres, regardé les dessins, et nous nous figurions, nous ne savons pourquoi, voir une tapisserie de haute ou basse lisse, comme beaucoup de tapisseries du moyen âge parvenues jusqu’à nous. La tapisserie de la reine Mathilde est, à proprement parler, une broderie faite avec des laines de couleur sur une bande de toile blanche, longue de 70 mètres 34 centimètres, sur 50 centimètres de hauteur.

Cette interminable bandelette est exposée sous verre, dans une montre dont elle couvre les deux côtés en se reployant sur elle-même, arrangement ingénieux qui permet de suivre pas à pas la procession des sujets historiques qu’elle représente. C’est un monument très-original que cette sorte de frise, de panathénée à l’aiguille, tracée par la reine femme du héros qui changea son nom de Guillaume le Bâtard contre celui de Guillaume le Conquérant, à peu près comme Hélène traçait sur le canevas les exploits des Grecs et des Troyens sous les murs d’Ilion.

Des inscriptions latines accompagnent chaque action, nomment chaque personnage et ne laissent aucun doute.

Le style du dessin a quelque chose de primitif et d’étrusque ; ces figurines anglo-normandes, hautes de quatre ou cinq pouces, ressemblent parfois aux héros des vases grecs ; les chevaux, rouges, verts, bleus, ont l’aspect le plus étrange, et nous en avons vu de pareils sur les peaux de bison où les Ioways peignaient des combats avec les couleurs de leurs tatouages.

Quelle chose singulière lorsque tant d’édifices si solides se sont écroulés, que cette frêle bande de toile soit parvenue à nous intacte à travers les siècles, les révolutions et les vicissitudes de toute sorte ! — Un bout de canevas a duré huit cents ans !

Maintenant qu’il ne nous reste plus rien à visiter à Bayeux, dînons, et attendons le train qui nous mènera coucher à Carentan.


III


Ces immenses mouvements de population que le chemin de fer rend possibles, prennent au dépourvu la civilisation telle qu’elle est installée. Il faut à ces multitudes affamées que les convois déversent sur le débarcadère des noces de Gamache, des festins de Gargantua ; nulle table d’hôte n’est assez longue, nul buffet suffisant. Mille mains se tendent vers le même plat, on arrache les bouteilles aux sommeliers ahuris, une chaîne de marmitons se transmettent les victuailles interceptées au passage. Antiques restaurateurs qui écriviez fastueusement sur vos enseignes : « Salon de cent couverts, » vous êtes dépassés ! Bâtissez pour l’avenir d’interminables galeries, faites raboter de nombreuses rallonges, monopolisez toute l’argenterie de Ruolz et Elkington ; cela ne sera pas assez encore !

À Carentan, aux alentours de la station, étaient dressées des cuisines-tentes ; devant des foyers improvisés tournaient des broches chargées de viandes, et, comme dans l’Iliade, la grasse fumée des victimes montait dans le ciel jusqu’aux narines des dieux. La nuit tombait ; nous distinguions vaguement, à travers l’ombre, des arcs de triomphe, des mâts pavoisés, des guirlandes de feuillage, tout en errant au hasard, à la quête d’un gîte. Les auberges regorgeaient de monde, et les hôteliers superbes nous renvoyaient d’un air dédaigneux. Déjà, dans l’écurie, les quadrupèdes avaient dû céder leur place et leur botte de paille aux bipèdes. En Espagne, en Grèce ou en Afrique, une nuit à la belle étoile ne nous eût pas effrayé ; mais, comme dit Molière, le ciel s’était déguisé ce soir-là en Scaramouche, et pas une étoile ne montrait le bout de son nez. La nuit était si noire, que nous allions à tâtons, à la manière des aveugles, dans des rues inconnues, éclairées de loin en loin par les lanternes des diligences qui passaient lourdement, écrasées de voyageurs, avec un bruit de ferraille.

À la fin, nous vîmes flamboyer les vitres d’une auberge plus hospitalière, pleine de bruit, de chocs de verres et de tintements d’assiettes. Là, on ne parut pas trouver trop ridicule notre désir de souper et de nous coucher. On nous servit des viandes froides, du jambon, du cidre, du vin et du café, et, notre réfection prise, on nous confia à une servante, munie d’un falot, qui nous conduisit au bout de la ville, dans une maison inhabitée, à laquelle l’isolement, le silence et la nuit prêtaient bien gratuitement une apparence sinistre. On eût dit la Maison déserte des contes d’Hoffmann.

Une grande chambre démeublée au rez-de-chaussée, dont on ouvrit la porte avec peine, contenait deux lits. On nous laissa là, en compagnie d’un bout de chandelle, en nous disant qu’il y avait un beau jardin pour nous promener si la fantaisie nous en prenait. Vu l’heure et la situation, ce discours nous parut profondément ironique.

Nous devons à la vérité de dire que notre lit ne s’engloutit dans aucune trappe, que nul spectre ne vint moucher notre lumière de ses doigts osseux, et que pas le moindre bandit, à chapeau pointu et à plume de coq, ne nous enleva notre bourse. — Le jardin, rempli de fleurs, éclairé par le soleil levant, étincelait sous la rosée, et nous en parcourûmes avec plaisir les allées, où nul piége à loup ne nous prit la patte. La maison lugubre était un ancien magasin à sel en train de devenir une hôtellerie.

Les légendes de Carentan, qui ne sont pas toutes à l’honneur des aubergistes, ont conservé la mémoire d’un fameux déjeuner de Junot, duc d’Abrantès, compté douze cents francs, et dont, tout étonné de la somme, il exigea le détail, où figurait pour cinq louis « un fin caneton de Rouen, nourri de fine fleur de farine. » — Notre déjeuner nous coûta moins cher ; il est vrai qu’il n’y avait pas de canard sur notre carte.

L’église de Carentan est très-curieuse à voir ; mais, à notre grand regret, le temps nous manqua pour la visiter, et il fallut, en nous levant de table, nous diriger vers la station. Les rues, pour la solennité, étaient sablées de tangue, cet engrais que la mer dépose dans des anses où l’agriculture le recueille. La substitution de la tangue au sable indiquait le voisinage de l’Océan, dont le vent salé et frais se faisait déjà sentir.

Le train arriva, mais si chargé, si encombré, que nous dûmes nous estimer heureux d’être placé, par faveur, dans un wagon de bagages où nous nous assîmes au milieu d’un chaos de malles se présentant par les angles les plus hostiles ; mais, quand on a, comme nous, couru la poste dans une galère espagnole qui n’avait pour fond qu’un filet de sparterie, on se trouve bien partout.

Jusqu’à présent, nous n’avons rien dit du paysage qui s’étale et se replie de chaque côté de la voie comme une carte d’échantillons : ce sont des terrains faiblement ondulés, zébrés de cultures, des bouquets d’arbres, des files de peupliers, des collines à courbes molles, des cours d’eau blanchissant sous la roue d’un moulin, une petite rivière qu’enjambe un pont, des villages signalés par leur clocher, des maisons dont on aperçoit les jardins et les cours comme dans une vue cavalière : un ensemble de choses gracieuses, fraîches et jolies, sans grand caractère. Mais, à partir de Carentan, l’aspect du pays change ; la perspective s’agrandit et devient singulière : on entre dans le marais.

On se croirait en Hollande, à voir cette plaine vaste comme une mer, unie et verte comme un tapis de billard, que ne soulève aucun pli de terrain et qui garde inflexiblement son horizontalité ; le ciel immense pose sans intermédiaire sur l’étendue immense. Contrairement à l’idée commune, rien n’est plus pittoresque.

Des coupures, des rigoles remplies d’une eau teinte par la tourbe, et brune comme du café sillonnent çà et là la prairie tachetée d’innombrables bestiaux qui se lèvent et fuient, effrayés du grondement des trains ; quelques arbres, quelques cahutes, des ponceaux et des bondes de poutres et de planches font seuls saillie sur le plan uniforme que domine le remblai du chemin de fer.

Que de travaux il a fallu pour solidifier ce terrain mouvant où les pilotis s’enfoncent par leur propre poids, où les pierres descendent et disparaissent dans la vase tourbeuse ! L’eau filtre sous cette croûte molle incapable de supporter la charge du ballast, des rails et des locomotives. À un certain endroit, trois ponts se sont affaissés successivement l’un sous l’autre, faisant jaillir la terre détrempée autour d’eux ; mais rien n’est impossible à l’industrie moderne : les ponts enfouis, avec leurs étages d’arcades noyées, ont servi de substruction à la voie définitive, et la pesante machine suivie de sa queue de wagons passe sans péril là où se fût embourbée la plus légère charrette.

Il est vrai que, pour éviter les tassements, on modère l’allure dans toute cette partie du chemin, et que l’on ne va guère plus vite qu’en chaise de poste. Qui eût dit, il y a vingt-cinq ans, qu’un jour on emploierait le mot poste pour donner une idée de lenteur ?

Aux approches de l’automne, le marais, comme on l’appelle, se peuple de canards, de grèbes, de bécassines, de courlis et autres oiseaux aquatiques, qui s’abattent là par nuées innombrables. Les chasseurs s’en donnent à cœur joie, et ne regrettent ni les chutes jusqu’au col dans les flaques masquées de lentilles d’eau, ni les longues heures d’affût sous les huttes de joncs, ni les courses à travers le brouillard qui se résout en bruine pénétrante.

Bientôt le terrain se raffermit et la vapeur reprend le galop ; le temps perdu est vite rattrapé.

Enfin, nous voici à Cherbourg. Le fort du Roule, perché sur une haute montagne dont les flancs escarpés mettent à nu de longues stries granitiques, apparaît dans un ciel joyeux et débarrassé de nuages. À côté, sur une croupe plus basse, s’élève au-dessus d’une tente un gigantesque drapeau aux couleurs d’Angleterre.

La foule descend et se précipite vers ses bagages ; nous, d’un pas plus tranquille, nous nous dirigeons vers le camp de la gare : un véritable camp, ma foi, mamelonné de tentes prêtées obligeamment par l’intendance militaire.

Les limites du camp étaient marquées par une palissade, et des soldats en gardaient l’entrée unique ; précaution nécessaire, car l’enceinte eût bientôt été envahie. Le sol, très-inégal, avait été, quelques jours auparavant, soigneusement nivelé et recouvert d’une épaisse couche de sable. Des rues de tentes portant chacune un nom illustre dans l’histoire, la guerre ou l’industrie, divisaient régulièrement l’espace. Un entrepôt de marchandises arrangé avec goût contenait les salles à manger, et les cuisines desservies par Potel et Chabot. Un cabinet de lecture, une boîte aux lettres, un bureau de renseignements montraient toute la sollicitude de la Compagnie pour ses hôtes.

C’était un coup d’œil charmant que toutes ces tentes de toile ou de coutil, installées avec une précision militaire, et dont les pans relevés permettaient de voir le mobilier neuf, propre et confortable. Chaque tente renfermait trois lits, et les cartes de logement étaient distribuées de manière à grouper des amitiés, des sympathies ou tout au moins des connaissances.

La nôtre était située sous un hangar dans un angle du camp, et précédée d’un jardinet de lierre d’Irlande et de bruyères en fleur. Nous avions déjà vécu sous la tente lorsque nous accompagnâmes le maréchal Bugeaud, en 1845, dans l’expédition de Kabylie ; aussi notre emménagement fut-il bientôt fait.

« À la gare comme à la guerre, » disaient les Parisiens, qui, à peine débarqués, saluaient leurs habitations de toile d’un calembour approximatif.

Tout en nous promenant dans les allées, nous songions que ce camp de la gare improvisé pour une circonstance deviendrait un des besoins, une des nécessités de l’avenir. Quand le réseau des chemins de fer sera terminé, les peuples qui ne se sont jamais vus se visiteront en masse d’un bout du monde à l’autre, une inauguration de port, l’immersion du canal de Dieppe à Paris, l’achèvement de quelque ouvrage monumental et gigantesque, l’expérience d’une invention nouvelle qu’on ne saurait prévoir, un avènement glorieux, un triomphe, pourront amener le même jour sur un point cent mille visiteurs et peut-être davantage. Chaque ville devra posséder un camp des étrangers, des hôtes, si vous l’aimez mieux, un caravansérail tout prêt à loger la multitude voyageuse que ses murs ne sauraient admettre ; il y aura des greniers et des parcs de réserve pour nourrir ce surcroît de population dont l’arrivée ne causera aucun trouble, aucun souci, aucun embarras, car elle sera devenue un fait normal et prévu.

Tous, dans un avenir prochain, verront les spectacles jadis réservés à quelques-uns, et il faut, dès à présent, s’habituer aux gigantesques développements de la vie future. Sept cent vingt personnes déjeunaient et dînaient dans l’immense baraque de la gare.

Nous n’avons aucune envie de faire le menu des repas, mais qu’on nous permette de rapporter ici quelques-unes de nos observations. Elles serviront à marquer la différence des temps anciens aux temps nouveaux.

Figurez-vous une galerie colossale divisée en deux compartiments et garnie de tables en retour d’équerre. L’office et la cuisine occupaient l’un des bouts. Comme dans tout ce qui est trop grand, l’homme n’était plus proportionné à la chose. Il aurait fallu un railway avec un petit wagon pour faire glisser les mets du point de départ aux extrémités ; des relais de garçons se transmettaient les plats, les assiettes, les couteaux et les cent ustensiles du service. Malgré la précaution de buffets placés de distance en distance et la division par escouades, les malheureux serviteurs se trouvaient, à la fin de chaque repas, avoir fait plusieurs lieues.

Ces agapes démesurées seront communes dans l’avenir. Londres en corps viendra dîner chez Paris, et réciproquement. Des machines découperont ; des tenders chargés de bouteilles parcourront la table sur des rails d’argent ; des pompes à chapelet monteront le potage à la bisque ou le turtle-soup de la marmite à la soupière ; on aura des porte-voix pour les toasts et des cordons acoustiques pour les conversations particulières entre convives placés souvent à un kilomètre de distance. Qu’auraient dit les Grecs avec leur élégant précepte de table : « Pas moins que les Grâces, pas plus que les Muses ? »

Cette vie monstrueusement gigantesque des générations futures nous a souvent préoccupé pendant ce voyage, où nous en avons entrevu la vague ébauche. Les jeunes formes commencent à crever partout les vieux moules, et l’ancien monde, le monde où nous avons vécu, tombe en ruine : bien qu’à peine ayant atteint l’âge mûr, nous ne sommes plus contemporain de notre époque. Aucune des habitudes de notre jeunesse ne subsiste, et personne ne pense plus aujourd’hui aux choses qui nous passionnaient. — Il nous faut étudier tout à nouveau, comme un petit enfant. Nous savions les formes des stances, l’entrelacement des sonnets, le timbre des rhythmes ; belle affaire, vraiment ! Et les organes des machines à vapeur, et le système tubulaire, et les rondelles fusibles, et la surface de chauffe, et les pistons, et les clapets, et les roues à aube, et l’hélice unie, et l’hélice striée ? Si nous nous trompons d’un mot, les gamins se moquent de nous. Ne nous en plaignons pas trop : nous sommes à une époque climatérique de l’humanité. Ce siècle marquera dans les annales du monde, et c’est aujourd’hui plus que jamais que le mot du sage : « Je vis par curiosité, » a un sens profond. — L’homme pétrit vaillamment sa planète, et qui vivra verra — de grandes choses.

Et Cherbourg ? — On vous l’a raconté déjà de cent façons, car c’est un caractère du temps nouveau : tout le monde sait tout en même temps. La plume court, mais l’électricité vole, rapide comme la lumière. Cent mille yeux voient, des millions d’yeux lisent ; aucun fait n’est inédit ; on n’a plus à soi que sa pensée, et encore !

Mais voilà bien des réflexions. Allons remettre notre carte, comme il convient, au vieux père Océan, dont les colères bientôt ne feront plus peur à personne ; nuit et jour, sans se fâcher, il reçoit des soufflets de la vapeur, et il renferme dans sa verte poitrine le câble transatlantique sans pouvoir deviner les messages qui s’échangent entre l’ancien monde et le nouveau. Pauvre vieux père Océan, devenu facteur de la poste aux lettres ! tu ne sépares rien, tu n’empêches rien, tu n’as plus qu’une immensité relative, puisqu’on te traverse en une semaine. Il ne te reste que ta beauté !


IV


Aucun spectacle ne donne à l’orgueil humain une satisfaction plus légitime que la vue d’un port, et surtout d’un port comme celui de Cherbourg. Quand on pense qu’un pauvre petit animalcule, acarus d’une planète, point perdu au milieu de l’espace, exécute de si gigantesques travaux avec quelques outils de fer, quelques poignées de poudre noire à laquelle il met le feu, on se sent saisi de respect pour cet atome ingénieux, cet éphémère doué d’une telle persistance. L’Océan, avec son immensité, est moins grand que lui.

À propos de l’Océan, que nous avions qualifié de facteur, il parait qu’il se lasse déjà de porter les lettres et ne transmet les dépêches qu’avec beaucoup de mauvaise grâce. — Vous vous ferez donner sur les oreilles, père Océan ! l’esprit de l’homme est plus fort que votre vague, et il faut tôt ou tard lui obéir ; il saura bien trouver dans son livre magique la formule nécessaire pour vous y forcer.

Tout le bassin était rempli de navires, de pyroscaphes, de barques pavoisées, de canots pressés en apparence à ne pouvoir se remuer. Une légère brise faisait palpiter les flammes et les banderoles de toutes couleurs ; les cheminées des bateaux à vapeur dégorgeaient leur fumée blanche ou noire ; les cordages, les vergues, les antennes s’entre-croisaient en fils menus comme les hachures d’un dessin, et, par interstices, l’eau brillait entre les embarcations comme un miroir brisé en un million de morceaux. Sur le quai circulait à pas lents une foule compacte ; mais la mer n’était pas moins peuplée que la terre ; les steamers qui d’instant en instant partaient pour la rade, où stationnait la flotte, s’enfonçaient et penchaient sous le poids des passagers ; les tambours des roues, la passerelle d’observation étaient chargés de monde ; pour occuper moins de place, les voyageurs se tenaient debout, il y en avait jusque sur le plat bord ; à peine si le pilote avait les bras libres pour faire tourner la roue du gouvernail. En certaines circonstances, la compressibilité de la foule est un phénomène vraiment incompréhensible : elle renverse, les jours de fête, l’axiome « le contenant doit être plus grand que le contenu ; » on n’a pas idée d’une agglomération pareille.

La Compagnie du chemin de fer avait frété gracieusement pour ses hôtes l’Éclair, bateau à vapeur bien baptisé, car il fait la traversée de Cherbourg au Havre en quatre heures cinquante minutes. Il portait un pavillon avec ce mot : Ouest, en grandes lettres noires, et ne faisait qu’aller et venir, menant les invités sur tous les points où il y avait quelque chose à voir.

On ne saurait imaginer avec quelle prestesse de dorade frétillant de la queue l’Éclair se glissait parmi ce tumulte de navires, les uns rentrant, les autres sortant, tous se croisant et se frôlant. Quelle sûreté de manœuvres ! quelle promptitude à virer, à battre avant, à battre arrière pour éviter les abordages, pour ne pas couper en deux un canot trop hardi ! Les aubes, les hélices, les rames, les proues brassaient, tordaient, fouettaient, coupaient l’eau de cent façons ; l’écume des remous blanchissait le granit des quais et festonnait le cuivre des coques. C’était un clapotement joyeux, un chœur confus de cent mille voix que perçaient les cris stridents des mousses traduisant les ordres des capitaines, et que dominait de temps à autre la basse des canons de la rade exécutant quelque salve à grand orchestre. Comme le lion, le canon se fait toujours entendre : quand il parle tous les bruits se taisent et ne sont plus que des murmures.

Lorsque nous eûmes dépassé le goulet du bassin et que la houle plus large de la rade vint balancer notre bateau, nous ne pûmes nous empêcher de pousser un cri d’admiration, grave infraction aux règles du dandysme, car admirer, c’est montrer soi inférieur : mais nous ne sommes pas un dandy ; devant nous se déroulait un spectacle merveilleux !

Le yacht qui avait amené Sa Majesté Britannique était en rade, et l’on distinguait, sous un rayon de soleil, ses tambours peints en jaune paille et ses cheminées couleur saumon ; à quelque distance se tenait, comme un garde du corps respectueux, le Royal-Albert, immobile au milieu de la légère fluctuation de la mer ; sa haute poupe, ses flancs évasés rappelaient un peu les anciennes formes françaises du temps de Louis XIV.

Un peu plus loin, décrivant un arc faiblement courbé, étincelait et papillotait la flottille des yachts, la plupart anglais, venus pour assister à la fête. Leur nombre, sans exagération, pouvait s’élever à cent cinquante ou deux cents ; ces délicieux bâtiments de plaisance, faits par d’habiles constructeurs, en bois de teck ou des îles, présentent les coupes les plus fines, les lignes les plus sveltes et les mieux combinées pour la marche ; ils sont aménagés avec une richesse intérieure qui n’a rien à envier aux boudoirs terrestres ; leurs mâts élevés, leurs longues, vergues peuvent déployer beaucoup de toile et ramasser le moindre souffle de vent ; c’est un luxe charmant que nos sportmen se donneront lorsque Paris sera devenu un port de mer ; ils trouveront dus équipages tout formés… chez les canotiers de la Seine.

Ces yachts, sans exception, étaient pavoisés, c’est-à-dire couverts de bannières, de flammes, de pavillons, de banderoles attachés aux cordages depuis le sommet des mats jusqu’à fleur d’eau. Toutes les combinaisons d’émaux et de couleurs que peut fournir le blason naval figuraient là en échantillons nombreux, et l’œil s’amusait de toutes ces étoffes bariolées, qui ressemblaient de loin à des essaims d’oiseaux multicolores qui se seraient abattus sur les agrès.

À chaque instant passaient, donnant de la bande tant ils étaient chargés, des paquebots anglais de Southampton, de Newhaven, des bateaux à vapeur du Havre, de Trouville, de Rouen même, mis en réquisition pour la circonstance. Il était impossible de discerner leur pont, littéralement pavé de têtes, sur un fond d’habits noirs.

Ce tableau magnifique avait pour arrière-plan les vaisseaux de guerre français, Saint-Louis, Alexandre, Austerlitz, Ulm, Donawerth, Napoléon, Eylau, Bretagne, Isly, qui, rangés en ligne à des distances symétriques, dessinaient au-dessus des flots leur silhouette grandiose avec cette élégance sévère, caractéristique de notre marine. — Quelle œuvre colossale, titanique, prométhéenne que la construction d’un vaisseau de guerre : du jour où la carcasse s’ébauche sur le chantier, pareille au squelette d’un Léviathan anté-diluvien, jusqu’à celui où il prend le large, ses cent canons mettant leur nez de bronze à la fenêtre des sabords ! Mais ne nous donnons pas le ridicule de découvrir le vaisseau et de nous étonner à propos de tout comme une souris sortant de son trou pour la première fois. Nous prions le lecteur de croire que nous avons déjà vu des vaisseaux autres que ceux du Corsaire, du Fils de la Nuit et de Jean Bart.

Un échange perpétuel de communications avait lieu entre la ville et la flotte ; de grands canots commandés par un officier assis à la poupe, ouvraient et refermaient leur éventail de longues rames, et circulaient à travers la cohue des bateaux à voile et des bateaux à vapeur, avec l’insouciance majestueuse de cygnes parmi des flottilles d’oiseaux aquatiques.

Nous vîmes les régates de trop loin pour suivre les chances diverses de la lutte : on faisait tenir les embarcations à distance, et, d’ailleurs, le soleil tombait d’aplomb sur la mer, à ce moment-là ; l’eau tremblotait avec un fourmillement lumineux comme du vif-argent remué, et les canots y faisaient l’effet de taches noires.

Comme nous l’avons dit en commençant, notre intention n’était nullement de faire un récit de ces belles fêtes qui laisseront un si long souvenir ; aussi notons-nous au hasard, en y mêlant quelque idée philosophique, ce qui nous a frappé à notre point de vue de poëte et d’artiste. De noms propres, vous n’enverrez pas un seul dans ces lignes, excepté ceux qui tombent sous notre juridiction ordinaire.

Ainsi que beaucoup d’autres, sur l’Éclair, nous avons suivi à distance respectueuse la revue de la flotte par l’empereur. Nous ne vous raconterons pas l’équipage debout sur les vergues, la réception du canot impérial au bas de l’échelle d’honneur, le défilé sur le pont des soldats de marine, vous savez tout cela mieux que nous ; mais nous tâcherons de vous peindre quelques effets de fumée bizarres. Au départ de l’auguste visiteur, chaque vaisseau saluait à bâbord et à tribord de sa triple rangée de canons ; les coups se suivaient comme réglés par un chronomètre, sans intervalles et pourtant séparés, s’appuyant l’un l’autre avec une insistance formidable ; quels logiciens serrés ! ils donnent raison sur raison. La première série d’arguments épuisée, l’autre recommence, et ainsi de suite. Une lueur crève dans un nuage blanc, un coup de foudre se fait entendre, et bientôt tout le flanc du navire est couvert, comme le flanc d’une montagne, de vapeurs bleuâtres qui rampent indécises jusqu’à ce que le vent les emmène ; dans une bordée, vue de face, la flamme du canon tournoya comme un orbe de feu s’élargissant à travers la fumée. Une autre fois, le soleil, se trouvant de l’autre côté du nuage produit par la salve, apparut comme un grand bouclier rougi à la forge ; éclairées ainsi, les fumées prenaient des tons roux et fauves d’une richesse extrême, et sur l’eau scintillaient des iris et de folles bluettes comme sur le métal en fusion. Le corps sombre du navire faisait valoir ce flamboiement par une opposition vigoureuse. Nous livrons cet effet observé par nous aux peintres de marine, à lsabey, à Gudin, à Morel-Fatio, à Durand-Brager. C’est un joli motif.

Que diraient de ce fracas ceux qui reprochent l’abus des cuivres aux musiciens modernes ? Ils trouveraient sans doute le diapason trop élevé ; mais le bruit porté à cette intensité est, par lui-même, une chose magnifique, puissante et joyeuse. Il est un élément de fête, il rhythme les grandes manifestations, il supplée à la voix insuffisante de l’homme ; il soutient, de sa basse profonde, le chœur un peu grêle des foules, il remplit l’espace et annonce au loin la solennité. Ce gigantesque orchestre de la flotte et des forts nous faisait songer que le bruit manquait aux fêtes des anciens, et nous revoyions passer sur un fond bleu les panathénées ou les thesmophories ; un chœur de jeunes vierges, aux blanches draperies toutes plissées pour le bas-relief, conduit par une lyre ou une flûte, accompagné par le crépitement des rauques cigales, sans tumulte, presque en silence. Le berger paissant les chèvres sur le Parnèes ou le Lycabète, la femme lavant sa chlamyde dans l’Ilissus, à deux pas de l’Acropole, pouvaient ne pas se douter qu’une théorie défilât sous le portique du Parthénon.

À quoi bon ce souvenir athénien à propos de Cherbourg ? Il nous ramène à notre idée première, à notre point de départ : la civilisation antique était à l’échelle de l’homme, la civilisation moderne doit être à l’échelle de l’humanité. C’est pourquoi les canons font mieux que les petites flûtes dans une fête de notre temps. La population tout entière de l’Attique n’égalait pas en nombre les visiteurs de Cherbourg.

Le feu d’artifice tiré sur la mer, où frissonnaient, en paillettes d’argent, les reflets des bombes lumineuses, était bien beau, sans doute ; mais il se perdait un peu entre la double immensité du ciel et de l’Océan, du moins pour les spectateurs qui, comme nous, le regardaient de la rive ; il eût fallu des fusées colossales chargées de quintaux de poudre.

Celui de la place d’Armes nous fit beaucoup de plaisir, car nous étions assez près pour n’en perdre aucun détail. Nous professons pour les feux d’artifice une passion toute chinoise. N’est-ce pas le paroxysme de la couleur, le blanc, le jaune, le bleu, le rouge, le vert, le violet portés à leur dernier degré de puissance ; des vitraux qu’éclaire un incendie, des saphirs, des rubis, des topazes, des émeraudes en conflagration ? Et quelles courbes élégantes décrivent sur le noir profond de la nuit les chandelles romaines, les bombes à pluie d’argent ou d’or !

La pièce principale représentait, tracée par un contour de feu, la statue équestre de Napoléon Ier par M. Leveel, dont l’original en bronze domine la mer du haut de son piédestal granitique.

Après le feu d’artifice, une surprise nous attendait au camp de la gare ; on avait improvisé un théâtre et une salle de spectacle dans le débarcadère. — Il y avait vaudeville et pantomime ; madame Doche et un acteur du nom de Poirier jouaient un Monsieur et une Dame, Deburau et sa troupe, Pierrot coiffeur.

Le décor de forêt, le seul qu’on eût pu se procurer, ne convenait pas du tout à la situation d’un monsieur et d’une dame forcés de passer la nuit dans la même chambre d’auberge avec une intimité fâcheuse pour l’une, charmante pour l’autre. La pièce, jouée avec une gaieté folle à travers mille petits contre-temps de mise en scène, n’a peut-être jamais obtenu autant de succès. — Madame Doche s’y est montrée admirable de verve et d’entrain. Elle a dit aussi une ode de M. Belmontet avec un bonheur d’expression qui n’avait d’égal que sa bonne volonté.

Les petites danseuses danoises, ce corps de ballet lilliputien qui exécute des pas et des ensembles avec une précision admirable, formaient le bouquet de la représentation.

Dans Pierrot coiffeur, Deburau, ce mime si fin, si délicat et si expressif sans grimace, a fait rire aux larmes toute l’assistance ; cependant, de temps à autre, malgré la perfection de son jeu, un sifflet long, aigu, persistant, se faisait entendre ; ce bruit est toujours désagréable pour une oreille d’acteur ; mais ce sifflet inquiétant partait des poumons d’airain de la locomotive, lâchant son jet de vapeur stridente, car le spectacle n’interrompait nullement le service du chemin de fer ; les trains s’arrêtaient à quelques pas de la toile de fond, qu’ils regardaient comme avec stupeur de leurs grands yeux rouges. Des voyageurs sortaient des wagons, traînant leurs sacs de nuit, et, sur le trottoir de la gare, Arlequin et Colombine, se tenant par le bout du doigt, attendaient leur réplique pour faire leur entrée. Ô Carlo Gozzi, que t’en semble ? Colombine, avec son jupon court à taillades, Arlequin, avec son museau bergamasque, ces êtres de la fantaisie et du caprice mêlés de la sorte à la réalité la plus mathématique ! Figurez-vous Joseph Prudhomme à moitié endormi du voyage, se rencontrant nez à nez à la gare avec deux masques de la comédie italienne, et leur disant de sa voix de basse : « Pardon, belle dame ! excusez, monsieur ! » C’est là un des caractères du temps ; le chariot de Thespis, la charrette du Roman comique sont remplacés par la locomotive ; l’Étoile et la Rancune jouent, non dans des granges, mais dans des gares !


V


On nous avait beaucoup parlé du château de Tourlaville et de l’histoire mystérieuse qui s’y rattache. Tourlaville n’est qu’à cinq kilomètres de Cherbourg : une simple promenade avant déjeuner et qui ne dérangeait en rien nos projets du jour. C’eût été manquer à nos devoirs de voyageur que de ne pas faire cette petite excursion ; aussi nous voilà parti sur un char à bancs de louage. La route est charmante, et, comme elle s’élève en pente douce, on domine bientôt Cherbourg avec ses toits d’ardoises rejointoyées de ciment, ses bassins, ses forts et sa rade ; puis on s’enfonce à droite par de jolis chemins de traverse bordés d’arbres et de haies, et l’on arrive au château de Tourlaville.

Le premier aspect du château, ruiné juste à point pour être pittoresque, saisit comme un décor d’opéra. Un large fossé dans lequel court une eau vive où de vieux arbres trempent le bout de leurs branches, sépare le chemin de la cour d’honneur. Le fossé est enjambé par un pont menant à une porte enveloppée d’un lierre vigoureux qui forme comme un arc de triomphe en feuillage.

Le pont franchi, on entre dans la cour, que traverse, parmi les pierres, les graviers et les débris, un petit ruisseau d’eau limpide ; le manoir proprement dit, bâti en équerre avec les communs et les bâtiments d’exploitation, s’élève à la gauche. Son architecture est dans le style renaissance. Le corps de logis principal offre six fenêtres à croisillons de pierre formant deux étages et surmontées de lucarnes à piliers et à volutes échancrant un haut toit aigu brodé sur la crête d’une acrotère interrompue par trois corps de cheminée. Une seule des tours subsiste ; elle est ronde et coiffée d’un toit en éteignoir, et a une bonne silhouette seigneuriale. L’autre tour, que fait supposer la symétrie nécessaire du plan, a été abattue, comme l’indiquent des arrachements et des décombres à la place où elle devait s’élever et qu’occupe une petite chapelle bâtie sans doute en expiation du crime qui fait une légende au château de Tourlaville comme à un burg du Rhin. Les autres bâtiments, à demi tapissés de plantes pariétaires, n’ont rien de particulier, si ce n’est quelque moulure de porte, quelque ornement sculpté, quelque lucarne ouvragée montrant qu’à cette belle époque, l’art ne dédaignait pas d’apposer son cachet aux constructions les plus humbles et de l’usage le plus vulgaire.

Il faut bien vous dire la légende du lieu, — la cause célèbre ; — nous le ferons en aussi peu de mots que possible, empruntés à un petit livret local. Ce château était habité autrefois par une famille de Ravalet qui avait la seigneurie de Tourlaville. Convaincus du crime d’inceste, deux enfants de cette maison, Julien de Ravalet et la belle Marguerite, sa sœur, femme de noble homme Jean le Faulconnier, furent condamnés à mort et exécutés sur la place de Grève, à Paris, le 2 décembre 1603.

La tradition orale attribue aux ancêtres de ces suppliciés une série de crimes. Leur père, Jean de Ravalet, gentilhomme de la chambre de Louis XIII, et Madeleine de Lavigne, leur mère, ainsi que Jean de Ravalet, abbé de Hambie, leur oncle, firent diverses fondations pieuses pour effacer ces crimes héréditaires.

Voilà le fait réduit à sa plus simple expression ; mais ce souvenir suffit pour donner un intérêt dramatique et romanesque à ce manoir demi ruiné et d’apparence si paisible, où régnait une sorte de fatalité monstrueuse comme celle de la tragédie grecque et dont les murs semblaient suer le crime sur ceux qui les habitaient.

Aujourd’hui, rien ne rappelle ce passé sinistre. Le manoir est la propriété de M. de Tocqueville ; une famille de paisibles cultivateurs l’occupe, et s’arrange le mieux qu’elle peut dans cette ruine légendaire.

La grande salle du rez-de-chaussée, où l’on voit une haute cheminée à pilastres creusés de cannelures, est devenue la cuisine ; un lit enfermé dans une sorte de boîte à la mode bretonne, rappelant assez les cadres de navire, garnit l’un des angles. Des vases de cuivre jaune bien fourbi dont le nom local est canes — un ressouvenir grec, peut-être, maintenu à travers les siècles — sont rangés sur les planches avec des cuillers, des moules à chandelles et d’autres ustensiles aussi en cuivre ; sur les murs, l’imagerie d’Épinal a collé ses grossières gravures sur bois, plaquées de couleurs violentes. Nous avons remarqué dans ce musée campagnard un saint Thomas, accompagné d’une complainte en trente couplets. Ces images enluminées nous plaisent. Elles ont du caractère dans leur barbarie et indiquent chez leurs incultes possesseurs un naïf sentiment d’art, contenté à peu de frais sans doute, mais respectable et touchant. Pour les chaumières, la fabrique d’Epinal remplace le mont Athos, qui peuple le monde slavo-grec de ses décalques byzantins.

L’escalier conduisant aux étages supérieurs est assez bien conservé. Quatre élégantes colonnes en supportent les paliers et en forment la cage. Les révolutions des degrés sont douces et bien ménagées ; dans la principale pièce figurait naguère, au-dessus de la cheminée, le portrait de la belle Marguerite de Ravalet, qu’on a enlevé depuis. Elle est représentée, dit la notice, debout, dans la cour du château de Tourlaville, et entourée d’Amours aux yeux bandés, qu’elle repousse pour sourire à un seul dont les yeux sont sans bandeau et les ailes tachetées de sang. De la bouche de Marguerite part cette légende : Un me suffit.

Ç’a été pour nous un vif regret de ne pas voir cette peinture singulière et mystérieuse aux emblèmes énigmatiques, où le seul amour accepté est l’Amour clairvoyant, l’Amour aux ailes sanglantes !

Les autres chambres sont assez délabrées ; les boiseries se déjettent, les parquets baillent, les peintures chancissent et l’abandon règne en maître dans ce logis, que peut-être, le soir, hantent les spectres de ces terribles Ravalet dont l’amour même était un crime. Sur les vitres dépolies par l’âpre vent de la mer, la moisissure a plaqué ses lèpres jaunes. Contre ces carreaux étamés efflorescences, que de fois, regardant dans sa rêverie l’Océan lointain, la belle Marguerite appuya cette tête charmante qui devait tomber en grève sous la hache du bourreau !

Chaque pièce a son inscription amoureuse et lugubre que l’on déchiffre encore sous la fumée du temps. Ici : « Ce qui me donne la vie, me cause la mort. » Là : « Sa froideur me glace les veines et son ardeur brûle mon cœur. » Plus loin : « Même en fuyant, l’on est pris. » Autre part, la pensée se formule en vers enlacés à des arabesques d’or :

Plusieurs sont atteints de ce feu,
Mais ne s’en guérit que fort peu.


Devise digne des jarretières de Temblèque et des mirlitons de Saint-Cloud.

À quelques endroits, l’inscription explique et commente une allégorie au sujet bizarre, aux couleurs assombries. Au-dessus d’une peinture noirâtre, on lit : « Les deux n’en font qu’un ; » au-dessus d’une autre : « Ainsi puissé-je mourir ! »

Faut-il, dans ces devises, lieux communs de la galanterie du XVIe siècle, concetti à la Pétrarque, fort de mode encore en province, voir des allusions à une passion coupable et contre nature ? Les Loyalles et Pudicques Amours du sieur Scalion de Virbluneau sont illustrées à chaque page d’emblèmes et de légendes de ce genre : cœurs percés, pluies de sang, larmes de deuil, holocaustes, lacs d’amour, flammes renversées, complications de chaînes, poignards en croix, têtes de mort couronnées de roses, et autres sots rébus de l’hiéroglyphique amoureuse de l’époque. Malgré tous ces attributs sinistres, Scalion n’était pourtant qu’un fort honnête imbécile.

La chambre à coucher est décorée d’une façon originale ; des imitations peintes de faïence bleue et blanche recouvrent les murailles et le plafond arrondi en dôme, qui continue la forme octogone de la salle. Sur la corniche se dressent des vases, des potiches, à dessins d’azur ; les panneaux représentent des paysages en camaïeu. Dans un pan coupé se creuse l’alcôve. À cause de leur ton clair, les peintures se sont mieux conservées là que partout ailleurs, et il faudrait peu de chose pour rendre à cette élégante ornementation sa fraîcheur première. Mais voici bien longtemps que nous nous amusons à Tourlaville ; des choses plus grandes nous attendent ou plutôt ne nous attendent pas à Cherbourg. Hâtons-nous donc d’y revenir.

Déjà toute la population étrangère et locale était en marche pour assister à l’immersion du nouveau bassin Napoléon, un travail d’une grandeur égyptienne, égalant, sinon surpassant le creusement du lac Mœris, accompli en cinq ans avec ces gigantesques moyens de l’industrie moderne auxquels aucun granit ne résiste. Jadis, il eût fallu des peuples entiers d’esclaves ou de captifs, piochant pendant des siècles sous le fouet du commandeur, pour arriver à un semblable résultat. L’homme n’est vraiment maître de sa planète que depuis le commencement de ce siècle : avec de l’or, du fer, de la vapeur et de la poudre, il la pétrit à son gré et lui donne la forme qu’il veut ; il rase les collines, perce les montagnes, comble les vallées, coupe les isthmes, et, s’il a besoin d’un océan, il le creusé au milieu d’une ville. Et le flot marin, ancienne terreur, qui demandait pour être affronté une poitrine ceinte d’un airain triple, frappe respectueusement à la porte, demandant à l’ingénieur s’il est l’heure d’entrer et de remplir sa fonction.

L’aspect de ce bassin vide encore, que les cataractes de l’abîme allaient remplir en crevant les batardeaux au moment précis, était des plus saisissants ; ses immenses lignes aux arêtes douces se développaient avec une grâce sévère et une pureté irréprochable. L’utile arrivait par la grandeur à la beauté ; pas un ornement, pas une moulure : rien que la ligne droite et l’angle droit ; un seul ton, la couleur grise du granit, et c’était superbe.

Les cales de radoub et les formes de navires creusées au bord du quai et communiquant avec le bassin présentaient, au contraire, dans leurs lignes courbes, quelque chose de cette suavité de contours que possèdent les croupes évasées des sphinx égyptiens. Figurez-vous le moule en creux d’un vaisseau de cent canons imprimé dans une pâte qui serait devenue du granit.

Au bout du bassin avaient été dressées des tribunes, tendues en pavillons de navire, où l’on était en première loge pour voir l’arrivée du flot et le lancement de la Ville-de-Nantes, bouquet de cette grande fête navale.

L’Océan se précipitait à travers les ruines des batardeaux, poussant les terres, les poutres, les planches dans son impétueux tourbillon, et peu à peu ce fond de granit, qu’aucun œil humain ne reverra, disparaissait sous l’écume trouble et les remous furieux. Deux Niagaras vomissant la mer dans la colossale cuvette mirent deux ou trois heures à la remplir. Mais, au moment prévu, l’eau atteignait la hauteur marquée, et l’on donnait de la tribune impériale le signal de lancer la Ville-de-Nantes.

La gigantesque coupe où pourraient se désaltérer sans la tarir les habitants démesurés de Sirius, était pleine jusqu’aux bords du breuvage amer.

Les derniers étais arc-boutés contre la coque du navire tombés sous les coups de masse, on coupa le câble, et la Ville-de-Nantes se mit à glisser doucement dans sa rainure de bois suiffé. Peu à peu le mouvement s’accéléra, et le puissant vaisseau, comme enivré par le premier contact de l’eau marine, plongea de la proue dans l’impatience de s’emparer de son élément, soulevant un immense copeau d’écume à son avant, laissant à son arrière de longs nuages de fumée, car la rainure s’enflammait sur son passage.

Rien n’est plus beau, plus noble, plus majestueux, qu’un navire prenant possession de la mer !

À le voir filer ainsi, on craignait qu’il ne s’allât briser contre le quai opposé. Il s’arrêta juste à point avec une grâce incomparable, et cette évolution fut saluée par un formidable hourra de la foule, qui a toujours le sentiment du beau.

Le lendemain, on découvrait la statue équestre de Napoléon Ier par M. Leveel ; la flotte prenait le large, et nous revenions à Paris voir si le vaudeville et le drame s’étaient bien comportés en notre absence.