Quand on voyage/El Ferro Carril

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Michel Lévy frères (p. 239-336).


EL FERRO CARRIL


INAUGURATION DU CHEMIN DE FER DU NORD DE L’ESPAGNE



Mon cher éditeur,

Je vous écris de Villaréal, où je me suis arrêté, laissant le train filer vers Madrid per amica silentia lunæ : car les merveilles de ce chemin qui escalade les montagnes méritent d’être vues de jour, et je ne vous parlerai cette fois que de la journée d’hier, de la journée officielle, de la journée d’inauguration, et ce sera bien assez de matière pour cette simple lettre, griffonnée à la hâte entre un départ et l’autre.

À Bordeaux, le convoi spécial qui menait les invités de la Compagnie se pavoisa de petits drapeaux tricolores et aux couleurs d’Espagne, jaune et rouge. La fête commençait. On traversa les Landes, qui, grâce à l’initiative de l’empereur, perdent leur antique stérilité et se couvrent de fermes, de plantations et de prairies. Bientôt cette immense tache de sable, si affligeante aux yeux et à l’âme, aura disparu de la carte de France. Un sahara traversé par le chemin de fer est une anomalie qui ne saurait durer longtemps. Quelques bergers montés sur des échasses, les derniers peut-être, regardaient passer les wagons en tricotant des bas.

On atteignit Bayonne, tout égayée par les vaisseaux et les barques pavoisés à l’occasion de la fête du 15 août. Rien de plus joyeux que cet éclatant bariolage se détachant d’un ciel pur.

À Irun, une colonne peinte en granit rouge, ornée d’écussons et de flammes aux couleurs d’Espagne, marquait la frontière délimitée par la Bidossoa. Là, le train, en personne bien élevée, prit la tenue d’étiquette, car on allait au-devant d’un roi, maintenant hôte de notre empereur. Un gigantesque hangar, divisé en boxes de toilette par des cloisons de percaline verte, abrita cette transformation à vue. Cette pose simultanée de six cents habits noirs et d’autant de cravates blanches est un effet imprévu d’extrême civilisation et peut donner l’idée des changements qu’amèneront dans la vie moderne les prodigieuses inventions de la science.

Aller d’Irun à Saint-Sébastien, ce n’est pour une locomotive que l’affaire de quelques tours de roue et de quelques flots de fumée. Aussi nous voilà à Saint-Sébastien, dans une gare ornée pour la cérémonie. Des mâts, supportant des écussons blasonnés aux armes des provinces d’Espagne et autour desquels jouent des banderoles jaunes et rouges déroulées par une fraîche brise de mer, forment une sorte d’allée triomphale conduisant à l’estrade de Sa Majesté don François d’Assise et à l’autel où doit officier l’évêque chargé de bénir les deux locomotives, celle d’Espagne et celle de France, venant au-devant l’une de l’autre et se rencontrant pour la première fois. Ces estrades, qui se font face, sont tapissées de magnifiques tentures en velours cramoisi à galons, crépines et torsades d’or ; de petits génies dorés portant des attributs complètent l’ornementation.

Des tribunes disposées de chaque côté de la gare offrent le charmant spectacle de toutes les jolies femmes de la ville et des environs, sans compter celles qui sont venues de Madrid, en brillante toilette où la grâce espagnole se concilie si heureusement avec les exigences de la mode.

Une salve d’artillerie, à laquelle répond le canon des forts répercuté par les échos de la rade, annonce l’arrivée du roi, qui prend place sur l’estrade vis-à-vis de l’autel, avec les infants don Sébastien, don Enrique, Leurs Excellences les ministres du fomento et de la gobernacion, le marquis del Duero, le marquis de la Habana, MM. Émile et Isaac Péreire, Édouard Delessert, et autres personnages de distinction. Le roi portait le grand cordon de la Légion d’honneur.

Après la bénédiction des machines, M. Isaac Péreire, président du conseil d’administration pour le chemin de fer du Nord de l’Espagne, a adressé à Sa Majesté un discours plein d’idées remarquables, où il a fait ressortir les avantages de cette ligne, qui resserre les liens d’amitié entre les deux pays en supprimant les obstacles de la nature. Sa Majesté don François d’Assise à répondu à M. Isaac Péreire avec l’affabilité la plus gracieuse.

Ensuite le cortége se dirige vers la salle du banquet offert par l’administration à ses invités et dressé sous une vaste tente dont les draperies sont relevées de façon à laisser voir l’admirable spectacle de la rade creusée comme une coupe dans un immense bloc de roche.

Pendant le banquet, dont le service se fait par des domestiques en habit noir et de belles filles vêtues de blanc, des régates s’exécutent dans la rade, et les péripéties de la lutte intéressent et amusent les conviés sans leur faire perdre un coup de dent. Des détonations d’artillerie et des fanfares de musique basque proclament les vainqueurs.

Après le banquet, Sa Majesté et sa suite continuent leur route vers la France, où retournent aussi un certain nombre d’invités. D’autres, profilant de l’occasion gracieusement offerte par la Compagnie de faire un tour sur cette romantique terre de l’Espagne, objet de tant de rêves, restent à Saint-Sébastien, où ils vont attendre que le train pour Madrid reparte, ceux-ci méditant une excursion à Tolède, ceux-là une visite à la cathédrale de Burgos, d’autres un pèlerinage à l’Escurial ou une partie à Aranjuez. Quelques audacieux parlent de Grenade, de Cordoue et de Séville ; mais il faut être rentré le 25 août, problème difficile à résoudre.

En attendant, on se répand dans Saint-Sébastien, charmante ville qui a bien le cachet espagnol, avec sa place à arcades où se font les courses de taureaux et dont les maisons ont des fenêtres numérotées comme des loges de théâtre ; ses rues dallées où se projettent les miradores et les balcons d’où pendent des tapis et des tentures en l’honneur de la fête, et ses églises de style plateresco, aux grands retables dorés dont la richesse étonne. Une population pittoresque et vêtue pour la cérémonie de ses plus beaux habits, un mouvement inaccoutumé de troupes, de cavaliers, de voitures, d’omnibus, de tartanes et de toute sorte de véhicules animent Saint-Sébastien, d’ordinaire plus paisible, et qui, accoudé sur le parapet de ses remparts, regarde le bleu intense de la mer se rayer de barres d’argent.

Nous aurions envie de citer les noms des hommes d’État, des gens de lettres, des artistes, des savants invités à cette fête internationale ; mais, pour cela, il faudrait que le critique eût près de lui, comme les patriciens de Rome, un nomenclateur connaissant toutes les figures et tous les noms ; et puis comment choisir parmi cette foule où chaque individu est célèbre à un titre quelconque ? Un dénombrement plus long que ceux d’Homère n’y suffirait pas.


II


La cérémonie terminée, Sa Majesté don François d’Assise continua sa route vers Paris, où retournèrent par le même train un grand nombre d’invités. Les autres, désirant, comme je l’ai dit déjà, mettre à profit la gracieuse facilité offerte par la Compagnie de visiter un bout d’Espagne, attendirent le départ du convoi, qui se dirigea vers Madrid à travers ces Pyrénées difficiles même aux voitures, et jusqu’ici réputées infranchissables pour les locomotives. Ils attendirent un peu longtemps, maugréant avec l’impatience française ; mais enfin le sifflet à vapeur poussa son cri aigu, et une brusque secousse, répétée de wagon en wagon, fit sentir la puissante traction des machines. On était parti.

Nous n’avons pas besoin de dire que nous faisions partie de ce train. Outre sa patrie naturelle, chaque homme a une patrie d’adoption, un pays rêvé où, même avant de l’avoir vu, sa fantaisie se promène de préférence, où il bâtit des châteaux imaginaires qu’il peuple de figures à sa guise. Nous, c’est en Espagne que nous avons toujours élevé ces châteaux fantastiques, pareils à des desseins de Victor Hugo. Plusieurs voyages réels n’ont pas fait évanouir les mirages de notre imagination, et nous sommes prêt à marcher en avant lorsqu’on prononce ce mot magique : Espagne !

Faut-il l’avouer, au risque de nous faire comparer à l’homme fossile trouvé dans le guano, et de nous attirer le mépris de tous les partisans du progrès et de l’utilité ? Commodément assis sur les coussins élastiques d’un large wagon, nous regrettions un peu l’ancien correo avec ses dix mules attelées deux par deux, son delantero qui ne quittait pas la selle de Bayonne à Madrid, son zagal courant à pied le long de l’attelage et jetant des cailloux aux bêtes paresseuses, son mayoral fier de sa veste aux coudes bariolés, ses escopeteros juchés sur l’impériale et mettant bien leurs tromblons en évidence, son perpétuel carillon de grelots, son bruissement de ferraille et sa mousqueterie de coups de fouet. On pardonnera, nous l’espérons, ces sentiments rétrogrades à un vieux romantique de 1830, amoureux fou de couleur locale, qui a vu l’Espagne lorsque la guerre civile finissait à peine et qu’il y avait peut-être un certain péril à vérifier par ses propres yeux l’exactitude d’Hernani, et de Don Paëz.

Cette impression d’ailleurs dura peu. L’étrange beauté des sites que traversait la voie ferrée l’effaça bien vite, et la hardiesse de ce travail surhumain remplaça par une légitime solidarité d’orgueil les vieilles rêveries poétiques.

Un passait à travers des vallées dont les pentes boisées gardaient, malgré les feux de l’été, une fraîcheur admirable. Des groupes de maisons se détachaient çà et là, et le regard plongeait dans des villages rapidement entrevus. Bientôt la nuit vint ; au jour doré succéda un jour bleu ; car il y avait clair de lune, et de larges nappes d’argent s’étendaient sur les prairies comme les voiles de Diane qu’on aurait mis sécher. Les arbres se glaçaient d’azur et de violet et projetaient des ombres nettes comme celles que produit la lumière électrique.

Le chemin montait sensiblement, et la machine, pour entraîner le convoi, semblait donner de grands coups de collier : on attela une locomotive de renfort et l’on continua à gravir des pentes qu’on aurait jugées autrefois impossibles. Seulement, les remblais devenaient de plus en plus hauts, les tranchées de plus en plus profondes, et le train s’engloutissait à espaces de moins en moins éloignés dans la gueule noire des tunnels, traversant, comme un nageur une vague qu’il ne peut surmonter, une ondulation de montagne. C’était vraiment fantastique à ce clair de lune coupé de lumières vives et de brusques ombres.

Un de nos compagnons de voyage avait rencontré à un temps d’arrêt un ingénieur de la ligne, ancien ami de collége, qui nous fît une proposition bien séduisante, celle de laisser le train filer vers Vitoria et de nous arrêter à Villaréal, où il nous donnerait une hospitalité non pas écossaise, mais toute française, dans la maison qu’il habitait avec deux autres ingénieurs.

Nous acceptâmes cordialement ce qui était cordialement offert. La couchée à Vitoria était assez problématique ; nous connaissions de longue main les ressources de la ville, et le nombre des dormeurs était visiblement plus grand que celui des lits dont pouvaient disposer, même en les dédoublant, les fondas, posadas et paradores de l’endroit. Bien que nous ne soyons pas de ces voyageurs qui se lamentent à propos d’un mauvais repas, nous ne dédaignons pas, quand elle se présente naturellement, la perspective d’un bon souper, et cela nous souriait fort de ne pas nous trouver confondu parmi la troupe des touristes faméliques.

À la station de Villaréal nous attendait une calèche attelée de deux mules endiablées, qui partirent d’un élan si brusque, qu’elles faillirent nous jeter au-fond d’un ravin, et que ce ne fut pas sans quelque appréhension que nous les vîmes franchir au triple galop un pont dénué de garde-fous. En quelques minutes de ce train, nous atteignîmes la maison où nous devions passer la nuit ; elle avait fort belle apparence aux rayons de la lune qui en blanchissaient la façade antique, où se découpait l’ombre d’un toit à forte projection. Un torrent descendant de la montagne en baignait l’angle. On y pénétrait par ce large vestibule écurie des vieilles maisons espagnoles, autrefois toujours encombré de mules, d’ânes et de chevaux, et que l’extension des chemins de fer va bientôt rendre inutile. L’escalier franchi, nous fûmes introduits dans une immense salle dont un architecte moderne ferait un appartement complet, et que l’ingéniosité des maîtres du logis avait divisée en trois zones idéales, l’une servant de salle à manger, l’autre de salon, et la troisième de cabinet d’étude.

Après les ablutions indispensables pour nous débarrasser de la poussière internationale tamisée sur nos mains et notre visage, on se mit à table. Malgré le banquet de Saint-Sébastien, l’appétit ne manquait à personne. La première faim apaisée, la conversation s’engagea, instructive et charmante. Nous dîmes ce que nous savions de Paris. Pressés de questions, les ingénieurs, avec une simplicité et une modestie du meilleur goût, parlèrent de ce gigantesque travail, digne des Titans, qu’ils venaient d’achever et qu’ils avaient livré la veille, disaient-ils, comme s’il s’agissait d’une marchandise ordinaire. Dix-huit mois avaient suffi pour accomplir cette entreprise herculéenne. La montagne, attaquée à la fois dans tous les sens, n’avait pu résister plus longtemps ; les remblais s’élevaient, les viaducs enjambaient les vallées, les tunnels se perçaient, les rocs volaient en éclats sous les efforts de la mine, le ballast se posait, les rail-ways s’ajoutaient bout à bout. Dans ces solitudes presque inaccessibles fourmillait une armée de douze mille travailleurs de toutes nations, qu’il fallait nourrir, abreuver, loger, pourvoir des nécessités de la vie, et qui, bien que sobres pour la plupart, ne se contentaient pas des oignons dont se payaient les ouvriers des pyramides d’Égypte.

Tout ce monde s’abritait sous des tentes, dans des baraques formant des camps pacifiques, et l’ordre y était maintenu par des chefs choisis entre les plus braves et les plus populaires des travailleurs.

Le lendemain même, les ingénieurs allaient quitter cette maison où ils avaient passé deux ans, pour aller s’installer de nouveau dans quelque contrée lointaine et recommencer un miracle analogue. Ils étaient jeunes tous trois, et poseront encore bien des kilomètres de chemins de fer.

Une course de taureaux devait avoir lieu le jour suivant à Vitoria. Nos hôtes, usant des magies de la science, télégraphièrent, au maître de la fonda de Pollarès, de nous retenir une loge et de nous garder des chambres. Notre avenir était assuré, et, bien qu’il fût l’heure de gagner nos lits, nous restâmes longtemps encore à fumer, à causer et à regarder par le balcon la vue admirable qui se déployait devant nos yeux. Les maisons du bourg tranchaient sur le fond de montagnes violettes, et la lune resplendissait comme un bouclier d’argent mat au milieu d’un ciel nacré. Le chemin, inondé de lumière, avait l’éclat miroitant d’un cours d’eau, et on l’eût pris pour un torrent, sans quelques groupes d’amoureux qui se poursuivaient en poussant un cri de ralliement bizarre.

Nous devions nous rendre à Vitoria par l’ancienne route de terre. Deux légères calèches attelées de mules avaient été frétées pour le voyage ; nous déjeunions encore, qu’elles nous attendaient à la porte, nous avertissant de leur présence et nous engageant à nous hâter par un joyeux bruissement de grelots. Avant d’y monter, nous jetâmes un regard à la maison hospitalière que nous n’avions fait qu’entrevoir aux heures nocturnes, car il faut graver dans sa mémoire la figure des lieux où l’on a passé des heures agréables : les instants de bonheur sont si rares !

Le logis avait au soleil un aspect robuste, vénérable et seigneurial. Les arêtes de ses murs de granit semblaient taillées d’hier. Son toit de tuiles s’avançait comme un auvent sur des poutres curieusement sculptées. On devinait une richesse ancienne aux serrureries, compliquées du balcon et des fenêtres, et au-dessus de la porte s’étalait fièrement un blason gigantesque aux énormes lambrequins, disant qu’une noble famille, aujourd’hui disparue sans doute, avait jadis habité là. Mais ce qui nous frappa le plus, ce fut une grave et mystérieuse inscription castillane incisée dans le granit en grandes lettres lapidaires, un peu au-dessous des armoiries : La maledicion de la madre abrasa, destruye y desraiz los hijos y la casa. (La malédiction de la mère brûle, détruit et déracine les enfants et la maison.) À quelle circonstance inconnue pouvait faire allusion cette légende d’une mélancolie solennelle et fatidique ?

Pour éclaircir ce mystère, le temps nous manquait ; il fallait arriver à Vitoria au plus tard à trois heures et demie, car la course commençait à quatre heures, et nous avions une douzaine de lieues, au moins, à faire à travers les montagnes.

Les mules partirent au grand galop, fouaillées et bâtonnées à tour de bras, quoique leur ardeur n’eût guère besoin de ce stimulant ; mais c’est l’usage espagnol, et jamais postillon n’y ferait faute.

Nous traversions un pays magnifiquement pittoresque, ayant à droite et à gauche des montagnes, des vallées, où coulaient, presque taris sur leur lit de pierres blanches, dont ils n’occupaient que la moitié, des torrents et des ruisseaux sans doute formidables en hiver. Des maisons aux toits de tuiles, aux étroites fenêtres, bâties avec les cailloux des torrents, rappelaient à propos la présence de l’homme et faisaient des taches harmonieuses sur les fonds verts ou bleutés du paysage.

Nous descendîmes d’un train d’enfer la Descarga, cette pente dont sept ou huit lacets qui forment la route atténuent à peine la roideur presque perpendiculaire. C’était pour notre part la troisième fois que nous opérions cette dégringolade sans balancier ; nous arrivâmes au bas de la montagne avec nos membres intacts, chose étrange ! Il est vrai, par compensation, que nous versâmes plus loin sur une route parfaitement plane, de la façon la plus douce du monde.

Ce n’est pas le tout de descendre, il faut remonter, car tout vallon a deux versants. Pour gravir la pente escarpée de Salinas, dont nous apercevions sur un renflement de colline les toits rouges, les vieilles maisons et l’église à clocher carré, on accrocha des bœufs au-devant des mules. Seules, ces patientes, bonnes et robustes bêtes pesant de toute la force de leur front sur le joug, peuvent enlever et retenir les voitures, qui, sans leur secours, rouleraient au bas de la montagne comme au bas de montagnes russes.

Les bœufs aiguillonnés, les mules fouaillées parvinrent enfin au plateau culminant, où se reposaient d’autres couples de bœufs, prêts à redescendre pour une autre ascension.

De cette place, si l’on se retourne, on aperçoit un spectacle splendide : les montagnes de la province de Guipuscoa s’étageant les unes derrière les autres avec des couleurs mordorées, violettes, bleues, fumée de pipe.

À partir de là, le pays devient moins pittoresque. La route s’allonge poussiéreuse entre des sites assez tristes et maussades, rencontrant parfois un village chétif et d’aspect ruiné. On est dans la province d’Alava.

Bientôt une longue allée d’arbres se présenta, sillonnée de chars à bœufs, de diligences et de voitures. Une silhouette hérissée de clochers se dessina à l’horizon : c’était Vitoria. Trois heures et demie sonnaient à tous les campaniles. Nous arrivions à temps pour la course.

N’est-ce pas bizarre d’entrer en poste dans une ville où aboutit un chemin de fer, et cela, avec les ingénieurs de la ligne ?


III


Vitoria, que nous avions vue en 1840 si morne, si triste et si déserte, était en proie à une animation extraordinaire. Une population nombreuse, parée de ses habits de fête, circulait dans les rues, et devant la fonda de Pollarès bourdonnaient, comme des abeilles devant une ruche trop pleine, des essaims de touristes.

Nous réparâmes succinctement le désordre de notre toilette dans les chambres qu’on nous avait gardées à grand’peine, et nous sortîmes sans demander le chemin de la place des taureaux : la foule marchant toute dans le même sens l’indiquait assez.

L’arène se trouvait à une faible distance de la fonda. Comme celui de toutes les places de taureaux, son aspect n’avait rien de monumental. Un vaste mur circulaire blanchi à la chaux et percé de portes donnant accès aux palcos, aux tendidos et aux asientos de barrera ou servant aux besoins de la place, c’était tout. Il est singulier que l’Espagne, qui pousse jusqu’à la passion le goût des courses de taureaux, n’ait jamais songé, même dans ses principales villes, à élever avec des matériaux solides un amphithéâtre digne de ce nom. L’antiquité a pourtant laissé d’excellents modèles en ce genre, et leurs restes sont encore assez considérables pour servir de guide aux architectes modernes. Comment le pays qui seul conserve la tradition des jeux sanglants du cirque, n’a-t-il pas encadré ces scènes émouvantes dans un cercle d’arcades et de colonnes, et fait asseoir le public des derniers gladiateurs sur des bancs de marbre ou de granit ? Un amphithéâtre est pourtant un admirable thème d’architecture. Le Colisée, les cirques de Vérone, d’Arles, de Nîmes et d’Italica, le prouvent abondamment.

Nous avions pris une loge de sombra ; mais le soleil y dardait encore ses rayons, et la projection d’ombre qui séparait l’arène en deux zones, l’une bleuâtre et relativement fraîche, l’autre jaune et absolument torride, ne devait la gagner que dans une demi-heure. Ce petit contre-temps ne nous émut pas beaucoup. Le sacrifice de notre teint était fait, et une couche de haie, en plus ou en moins, sur notre masque fauve comme du cuir de Cordoue ne devait pas avoir grande influence sur nos agréments physiques. D’ailleurs, dans la loge voisine de la nôtre, de jeunes señoras blondes n’avaient d’autre bouclier contre les rayons de l’astre que leur éventail ouvert sur le coin de l’oreille et paraissaient supporter fort stoïquement la chaleur. Dans le fond de cette loge se tenait un curé en costume ecclésiastique. Sans doute, comme la funcion se donnait pour la fête de la sainte Vierge, il croyait devoir y assister. Nous ne nous souvenons pas d’avoir vu un prêtre à aucune des nombreuses courses dont nous avons été témoin. Peut-être notre mémoire nous trompe-t-elle, car personne ne semblait remarquer la présence de celui-ci.

C’était la troisième journée de la funcion, et l’affluence n’était pas moins grande. À part quelques gradins où le soleil versait plus particulièrement ses cuillerées de plomb fondu, le vaste entonnoir, du rebord de la barrière jusqu’au fond des loges, disparaissait sous une foule bigarrée et fourmillante. Un ouragan de bruit s’élevait de ce tumulte de formes et de couleurs ; il y avait là des bérets basques, des sombreros calañes, des casquettes aragonaises, des gorras à la mode de Catalogne, des vestes de peau d’agneau, des jaquettes marseillaises brodées en drap de couleur, des mantilles à bord de velours, des châles jonquille historiés d’oiseaux, des jupes en drap jaune-serin, le tout mêlé d’une incessante palpitation d’éventails bleus, verts, roses, chamarrés d’enluminures grossières, et qui semblaient les papillons de ce parterre humain.

Les aficionados avaient apporté, se méfiant de la puissance de leurs poumons, tout un orchestre de vacarme : porte-voix en fer-blanc, sonnettes d’ânes-colonels, grappes de grelots, cornets à bouquin, tambourins, crécelles, tout ce qui peut jeter dans le tapage une note aigre, rauque ou discordante ; car le bruit est un élément de la joie, et l’on ne s’amuse guère en silence.

Sur les gradins vides étaient venus s’asseoir des soldats de la garnison alignés militairement ; et, non loin des soldats, nous remarquâmes une petite compagnie d’enfants vêtus de jaquettes bleues uniformes, qu’on nous dit être les enfants trouvés.

Le spectacle allait commencer, et déjà sonnait la grêle fanfare accompagnée de tambourin qui annonce l’entrée de la cuadrilla. Parmi les invités arrivés de France par le train d’inauguration, la plupart n’avaient jamais vu de courses de taureaux, et quelques-uns n’étaient pas sans inquiétude sur la fermeté de leurs nerfs, en présence des chutes, des éventrements, des cascades d’entrailles, des mares de sang, qui, pour les étrangers, forment le côté odieux de la course.

Il faut quelque habitude de la place pour devenir sensible au côté héroïque de la lutte, à la correction et à la maestria des estocades.

Rien de plus élégant, de plus fier et de plus noble que l’entrée de la cuadrilla, et ce spectacle charma les touristes novices. D’abord les chulos s’avancèrent, la cape sous le bras, dans leur leste costume de Figaro, en escarpins, bas de soie rose, culottes de tricot, gilet et veste de couleur vive, chamarrés d’autant de broderies, de passequilles, d’aiguillettes, de franges, de torsades, de boutons en filigrane d’or ou d’argent que l’étoffe en peut supporter, la taille assurée d’une large ceinture de soie à plusieurs tours, coiffés de la coquette montera penchée sur l’oreille ; puis vinrent les picadores à cheval, avec leurs épais pantalons de buffle, intérieurement bardés de fer jusqu’à mi-cuisse, leur courte veste si chargée d’ornements métalliques, qu’elle pèse autant qu’une cuirasse et pourrait au besoin amortir un coup de corne, leur ceinture à plis redoublés enveloppant le buste presque de la hanche aux aisselles, leur grand chapeau qui rappelle un peu celui de nos forts de la halle, et la vara ou lance, leur unique arme défensive, terminée par une pointe dont la longueur est déterminée.

Les chulos sont les troupes légères de la course ; les picadores en sont les hoplites. Ils reçoivent, immobiles, le premier choc de l’ennemi, qu’ils ne peuvent ni fuir ni poursuivre. Ensuite apparurent dans toute leur gloire les deux espadas el Gordito et Mendivil, l’épée et la muleta sous le bras, avec la contenance, fière et modeste à la fois, convenable à de hardis compagnons qui vont risquer leur vie pour mériter les applaudissements d’un public difficile.

Derrière eux marchait un petit homme de tournure sinistre et mystérieuse, tout de noir habillé. C’était le cachetero, dont la fonction est d’abréger l’agonie du taureau, lorsqu’il ne meurt pas sur le coup au moyen du cachete, espèce de poignard qui tranche la moelle épinière.

Le cortége se terminait par un attelage de mules rétives, que maintenaient à grand’peine trois ou quatre garçons de place. Les mules étaient chargées de plumets, de pompons, de houppes, de grelots et de fanfreluches de couleurs éclatantes à ne pas laisser voir le cuir du harnais. De petits drapeaux aux couleurs d’Espagne étaient piqués sur leurs colliers suivant l’usage et donnaient à l’attelage un air de fête contrastant avec son emploi lugubre, qui est de tirer hors de l’arène les cadavres des bêtes mortes, taureaux et chevaux.

La cuadrille alla, selon l’étiquette de la place, demander la clef du toril au gouverneur de la province, qui présidait la course. Les picadores se mirent en arrêt près des tablas ; — on appelle ainsi la barrière de planches qui entoure le cirque, laissant entre elle et l’estrade circulaire, où commence le premier rang des spectateurs, un couloir, lieu de refuge pour les toreros trop vivement poursuivis. — Les chulos se dispersèrent dans l’arène comme une nuée de papillons, secouant leurs capes de percaline glacée rose, bleue, vert-pomme, jaune-paille ; le garçon de service ouvrit la porte du toril en se faisant un bouclier du battant renversé sur lui, et le taureau, après quelques hésitations, s’élança dans la place.

Il n’aperçut pas tout de suite les picadores encastrés dans leurs hautes selles, presque debout sur leurs étriers moresques et la lance arc-boutée sous le bras aussi solidement que si elle eût eu pour point d’appui le faucre des cuirasses du moyen âge. Les chulos, qu’il poursuivit quelques pas, le capéèrent et le ramenèrent du côté des picadores. Le taureau, avisant cette masse immobile, fondit dessus, et, malgré la douleur que lui fit à l’épaule la pointe de la vara, il força la défense et arriva jusqu’au cheval, qu’il bouscula en désarçonnant à demi le cavalier.

Jusque-là, tout allait bien pour les nerfs des spectateurs novices et sensibles ; mais un coup de corne enfoncé dans le poitrail de la monture du second picador en fit jaillir un flot de sang noir que nous ne saurions mieux comparer qu’au jet de vin violet s’épanchant d’une outre crevée. Le cheval fut vidé presque en un instant et s’affaissa, agitant ses sabots en de faibles ruades. À peine avait-on eu le temps d’enlever le picador et de le poser sur une autre bête.

Plus d’un honnête visage français pâlit et se décomposa, plus d’un front se couvrit de sueur froide, et l’un de nos compagnons quitta la loge, un flacon de sels sous le nez : une minute de plus, il serait tombé en syncope. Les autres restèrent, et, bien que deux ou trois chevaux décousus, dont les entrailles brimbalaient sous le ventre comme des besaces, leur inspirassent une répulsion mal surmontée, ils finirent par s’intéresser à la course et à se passionner pour les toreros.

Nous ne décrirons pas une à une les péripéties de la course. Malgré leur inépuisable variété, elles sont toujours les mêmes. La course se divise en trois actes, séparés chacun par une fanfare. On pourrait les intituler la Lance, les Banderilles, l’Épée. Après avoir reçu quelques coups de vara et tué quelques chevaux, le taureau, dont la furie décroît visiblement, est ravivé par les banderillas que lui implantent dans le garrot les légers chulos. Quand sa rage est suffisamment excitée, l’espada se présente, se piète devant lui, l’agace et le trompe par des jeux de muleta (morceau d’étoffe rouge soutenu d’un court bâton), et, au moment où la bête penche le mufle, lui enfonce le glaive entre les deux épaules, à l’endroit qu’on appelle la croix. Voilà le programme de la pièce, suivi avec une exactitude à laquelle nous n’avons jamais vu faire une dérogation. Rien ne l’interrompt, pas même une mort d’homme, cas infiniment rare, et qui pourtant s’était produit, nous dit-on, à la première des trois courses de Vitoria, un picador s’étant luxé l’épine dorsale dans une chute violente. C’était pour cela que les toreros avaient des ceintures noires, portant de cette manière le deuil de leur camarade, dont l’enterrement s’était fait le matin. Ils n’en étaient pas moins braves et hardis.

Nous connaissons presque toutes les célèbres épées d’Espagne, depuis Montès le jamais assez loué, dont aucun torero n’a dépassé encore l’adresse, le courage et la popularité. Nous avons vu Cucharès, el Chiclanero, José Parra, les frères Labi, Cayelano Sanz, el Talo ; mais el Gordito nous était inconnu.

C’est un beau jeune homme de physionomie agréable, souriante et douce, qu’un commencement d’embonpoint qui ne nuit en rien à sa grâce et à sa légèreté a fait surnommer ainsi (gordito signifie grassouillet). Il portait, ce jour-là, un magnifique costume violet agrémenté d’argent et qui lui seyait à merveille.

Comme Montès, el Gordito excelle dans l’art de manœuvrer le taureau avec la cape. C’était même sa spécialité, il n’y a pas longtemps encore, et il l’a poussée aussi loin que possible. Il a un sang-froid admirable en face de la bête, et son courage va jusqu’à l’insolence ; il s’assoit sur une chaise vis-à-vis du taureau et se croise les bras, défiant le monstre stupéfié de tant d’audace. Comme si ce n’était pas assez, il retourne la chaise et présente le dos aux cornes, épiant à peine d’un coup d’œil par-dessus l’épaule les mouvements de la bête. Quand il se lève et s’en va, on peut juger du sort qui attendait l’homme, à l’état de la chaise aussitôt mise en pièces.

Cette prouesse nous a rappelé une des planches de la Tauromachie de Goya, où l’on voit Pedro Romero, une des gloires de l’ancien cirque, tuer le taureau, assis, les fers aux pieds, et n’ayant pour muleta que son chapeau. El Gordito est aussi une très-bonne lame ; ses coups ont de la certitude et de la régularité.

Mendivil, l’autre espada, nous a frappé par une bizarrerie dont nous ne connaissons pas d’exemple ; il se servait d’une muleta verte, malgré la propriété qu’on attribue au rouge d’irriter les bœufs et les taureaux.

Somme toute, la course fut ce que les Espagnols appellent regular. Les hommes et les taureaux firent bravement leur devoir, sauf une bête pacifique qui fit réclamer les banderilles d’artifice (banderillas de fuego) qu’on n’accorda pas, avec des vociférations, des trépignements et un tapage dont on n’a pas l’idée. Quelques-uns des plus enragés mettaient le feu à leurs éventails pour faire comprendre par une image leur parole qu’on n’entendait pas au milieu de ce triomphant vacarme. Comment cette légère construction de charpentes, aussi combustibles que des allumettes, ne fut-elle pas incendiée par toutes ces flammèches ? C’est un véritable miracle.

Le dîner à la fonda de Pollarès, quoique partagé peut-être entre un trop grand nombre de convives, ne fut pas aussi mauvais que plus d’une correspondance l’affirme, et c’était un joyeux spectacle que de voir cette longue table aussi garnie d’hôtes, sinon de mets, qu’un des gigantesques repas de Paul Véronèse.

Une illumination des plus brillantes permettait de voir dans la rue comme en plein jour les figures et les toilettes des jolies femmes. Après avoir bien joui du coup d’œil, nous suivîmes la foule qui se portait vers le feu d’artifice. Il était fort beau : soleils à feux contrariés, cascades, boules de toutes couleurs, fusées, serpenteaux, marrons, bombes à pluie d’or et d’argent, rien n’y manquait. La pièce principale figurait une locomotive dont les roues de feu tournaient avec un train de grande vitesse, quoique la cheminée de la machine eût obstinément refusé de s’allumer. Il est vrai qu’elle se mit à jeter feu et flamme lorsque les roues s’éteignirent et s’arrêtèrent.

Pendant les explosions lumineuses du feu d’artifice, nos yeux n’avaient pas cessé de suivre la marche de l’heure sur le cadran éclairé d’une église. Il était grand temps de partir. Nous regagnâmes notre calèche, qui nous mena au galop à l’embarcadère du ferro carril, et, dix minutes après, nous étions en route pour Madrid.


IV


Un trajet de nuit en chemin de fer n’offre pas grande matière à description, à moins qu’on ne raconte les rêves bizarres qu’inspire un sommeil contraint, où le corps cherche en vain une bonne posture. Aux gares, quelques cris glapissants indiquant le nom de la station, quelques lueurs vagues éclairant des architectures ensevelies dans l’ombre et des figures sans doute fort ordinaires qui prennent sous le rayon un aspect fantastique, des bruits de ferraille, de tampons entre-choqués, des sons de cloche et le sifflet aigu de la machine se remettant en marche : c’est tout. On va comme une flèche lancée à travers les ténèbres, mais qui n’en atteint pas moins heureusement son but, sans autre distraction que de voir l’intérieur du wagon répété dans les glaces des portières avec les dormeurs plus ou moins livides, comme les spectres du Secret de miss Aurore. Burgos et Valladolid restèrent derrière nous, et, quand le jour se leva, nous traversions des champs semés de pins à tête ronde, encore jeunes et de moyenne grandeur, qui présentaient, à cette clarté incertaine, l’apparence étrange d’orangers taillés en boule comme ceux des Tuileries ou de Versailles qu’on aurait tirés de leur caisse et mis en pleine terre. On arriva bientôt à Miranda-del-Campo, que signalent les restes d’un château et de tours en ruine d’un effet imposant et témoignant d’une splendeur passée. Comme on avait annoncé un certain nombre de minutes d’arrêt, et que le buffet n’offrait d’autres ressources que des verres d’eau avec des azucarillos, quelques voyageurs pensèrent avoir le temps de visiter au moins d’une façon sommaire une des trois tours démantelées les plus voisines ; mais on ne s’était pas aperçu de leur absence, et le train les oublia. Heureusement, on fut obligé d’attendre à une station d’évitement, car le chemin n’a encore qu’une seule voie, que le train de Madrid fût passé, et les abandonnés eurent le temps de regagner les wagons au pas de course et en poussant des clameurs lamentables.

Le pays était d’une nudité solennelle et grandiose ; aussi loin que la vue pouvait porter, on n’apercevait aucun village, aucun hameau, aucune ferme, pas même une cabane isolée. Les seuls accidents étaient de temps à autre un homme à cheval, un arriero poussant devant lui quelques ânes ou quelques mules qui prenaient une importance extrême dans cette vaste plaine déserte. Cependant les lignes commencèrent à se relever et à former des ondulations de plus en plus fortes. On approchait de la sierra de Guadarrama, dont les cimes s’ébauchaient à l’horizon. Des deux côtés de la voie se montraient de grosses pierres bleuâtres qui firent place à des blocs énormes et à des rochers de granit d’un entassement si bizarre, qu’ils semblerait artificiel si les forces de l’homme pouvaient, dans un but mystérieux, soulever de telles masses. Tantôt on eût dit des restes de constructions cyclopéennes, tantôt d’informes représentations d’animaux antédiluviens laissées à l’état d’ébauche par un titan maladroit s’essayant à la sculpture. D’autres fois, les rochers en équilibre sur une pointe ou superposés avec une certaine symétrie, dans des attitudes impossibles, imitaient, à s’y méprendre, les dolmen, les menhirs et les peulven druidiques. La nature semblait s’être amusée à contrefaire les monuments celtiques, ne fût-ce que pour inspirer des doutes sur les travaux des savants. La pente augmentait sensiblement et la locomotive escaladait des rampes d’une roideur extrême. Les tranchées profondes, les tunnels creusés dans ce granit devenaient fréquents, et, quand on en débouchait, d’admirables perspectives se déployaient aux yeux éblouis. En contre-bas du remblai, qui souvent n’était qu’une crête de montagne écimée, se creusaient en abîme des vallées aux parois abruptes hérissées de pins, laissant voir, comme entre deux coulisses, par leur ouverture en forme de V, d’autres montagnes violettes ou bleuâtres, selon leur degré d’éloignement. On ne peut rien imaginer de plus beau, de plus sévère et de plus grand. La fermeté de la couleur s’y joint à la pureté des lignes.

Quand nous franchîmes, en 1840, la sierra de Guadarrama, c’était au commencement de mai, et, malgré la beauté du temps, il y avait encore de la neige sur les cimes et dans les endroits à l’ombre. Nous suivions à pied le correo qui gravissait lentement, à grand renfort de mules et de bœufs, et notre exaltation était telle, qu’elle ressemblait à de l’ivresse ou à de la folie. Le premier voyage est comme le premier amour, il donne des sensations qui ne reviennent plus. Qui jamais eût pensé alors qu’un chemin de fer passerait sur le front superbe de la montagne, et que les aigles entendraient chez eux le sifflet de la vapeur ? — Cette fois, la saison était trop avancée pour que les cimes eussent gardé leur blanc diadème. Les chaleurs tropicales de juillet et d’août avaient fait fondre les dernières paillettes d’argent sur la robe bleue de la montagne. Les lits des torrents qu’on apercevait au fond des vallées n’étaient plus que des avalanches de pierres, et l’on se demandait où les femmes qui vous présentaient des rafraîchissements aux stations prenaient l’eau qu’elles vous offraient dans de grands verres.

Dans notre enthousiasme pour les rochers et les précipices, ne négligeons pas la silhouette pittoresque et féodale d’Avila, qui se découpait sur notre droite à une petite distance du ferro carril. Avila, dans notre siècle de perfectionnement, a gardé intacte la physionomie d’une ville du moyen âge ; sa ceinture de tours est complète. Elle n’a pas senti le besoin de délacer ce corset crénelé, et ses fortifications, qui ne résisteraient pas longtemps à la science moderne, ont cette apparence hérissée et farouche qui représente mieux la force et l’imagination que les défenses géométriques de Vauban. Des clochers dépassaient les hautes murailles et promettaient au touriste de curieuses églises à visiter. Aussi, nous nous promîmes bien de nous arrêter au retour, et nous en fîmes le serment « par saint Jean d’Avila, » le patron du lieu.

Tout près de las Navas-del-Marquès, nous admirâmes un tableau à faire la fortune d’un peintre s’il était bien rendu. En contre-bas du remblai, sur un vaste plateau de terre battue, des paysans séparaient le grain de la paille en poussant sur les gerbes couchées des chevaux, des mules, des bœufs forcés à une course circulaire. Ils se tenaient debout sur d’étroits strapontins comme les guerriers sur les chars antiques, dans des poses dignes des bas-reliefs d’Égine.

À partir de là, l’on commence à descendre vers la plaine où se trouve Madrid par des versants assez rapides, au milieu du plus étonnant chaos de blocs, du plus étrange tumulte de granit qu’on puisse imaginer. Tout cela est désordonné, convulsif, comme au lendemain d’un cataclysme cosmique. On se croirait sur un champ de bataille de titans écrasés sous les rochers qu’ils entassaient pour escalader le ciel et que fit écrouler la foudre. De larges vallées pierreuses, tachetées à peine de quelques maigres bruyères, s’étendaient à perte de vue et formaient des perspectives d’une tristesse navrante et grandiose. Tout le sol était mamelonné de ces granits d’un gris bleuâtre perçant l’épiderme de la terre ou roulés çà et là comme des blocs erratiques. On n’y sentait nulle part la présence de l’homme, et l’aspect de planète, que les cultures font perdre à notre globe, s’y retrouvait dans toute sa sauvagerie primitive. Les paysages de la lune, comme on se les figure d’après le télescope, doivent avoir ce caractère. Nous ne conseillons pas le voyage aux mortels idylliques qui aiment les coteaux, les bosquets, les ruisseaux, la fraîcheur, l’ombre et la verdure. Il n’y a pas le plus petit coin fleuri pour placer un rêve voluptueux ; mais quel site pour un anachorète abîmé dans la contemplation de l’infini ! et que M. Penguilly-L’Haridon, le peintre des pierres, serait heureux dans cette aridité rocailleuse !

Tout à coup, au bas d’une montagne violette toute mordorée de soleil, l’Escurial montra sa lourde coupole assise entre quatre clochetons. Ses murs d’un gris jaunâtre profilaient leurs angles maussades avec le même air d’ennui et d’abandon qui nous avait tant attristé autrefois. Les quelques arbres renfermés dans son enceinte étaient jaunis et comme incendiés par la chaleur. Il faisait, du reste, une température à durcir les œufs. L’air frais des hauteurs ne se faisait plus sentir, mais nous n’en souffrions pas trop. Les wagons espagnols sont larges et commodes, car l’écartement des rails est plus considérable sur les voies péninsulaires que sur les voies françaises. Les wagons d’aucun pays ne pourraient s’y adapter ; la dimension choisie est toute particulière, et les caisses sont assez grandes pour que dix voyageurs s’y tiennent commodément.

Nous allions assez vite ; étant un peu retardés par la traversée de la montagne qui exige beaucoup de prudence, à cause du court rayon des courbes, de la roideur et de la déclivité des pentes, on rattrapait le temps perdu sur une voie relativement plane. Autour de nous, les blocs s’étaient amoindris en pierres, les pierres étaient devenues des cailloux, mais c’était toujours le même aspect de morne stérilité. On ne voyait pas se déployer ces cultures que fait naître le voisinage des grandes villes, ni cet éparpillement de villas, de maisons de campagne, de villages élégants, qui annoncent l’approche d’une capitale. Le désert ne s’arrête qu’aux portes de la ville. « D’où les Madrilènes tirent-ils leur nourriture ? se dit l’étranger, non sans quelque inquiétude, en face de cette aridité absolue. Je suis peut-être imprudent d’amener un convive de plus à ce maigre banquet, moi que le ciel n’a pas doué de la proverbiale sobriété espagnole. » Nous ne savons pas comment s’opère le miracle et comment ces cailloux se changent en biftecks. Toujours est-il qu’on mange à Madrid, et même beaucoup mieux que ne le prétendent les touristes de l’espèce plaintive et grognonne, qui jugent un pays sur une omelette dont le beurre est un peu rance.

Nous étions arrivés. Le colossal palais de la reine regardait toujours du haut de ses terrasses la sierra de Guadarrama, et le bon Manzanarès, notre vieil ami, ne s’était pas accru d’une goutte d’eau pendant notre absence. Mais brisons là : les Madrilènes sont fort chatouilleux à l’endroit de leur fleuve, et regardent comme une injure personnelle la moindre plaisanterie à ce sujet. Ne nous faisons pas d’ennemis. Les calesins à grandes roues écarlates, à caisse peinturlurée d’Amours et d’attributs mythologiques, ayant disparu depuis longtemps devant « le progrès des lumières, » nous grimpâmes dans une espèce de citadine à l’instar de Paris, dont le cheval, véritable Rossinante entraînée pour la course des taureaux, nous fit regretter l’ancienne mule avec ses pompons de toutes couleurs, son carillon de grelots et son allure enragée. Plus heureux que beaucoup de nos compagnons, nous avions notre malle ; elle ne s’était pas égarée malicieusement à Saint-Sébastien et ne voyageait pas au hasard, de station en station, sur des appels télégraphiques. Autre avantage : nos chambres étaient retenues d’avance et nous savions où nous allions. Aussi jetâmes nous fièrement à notre cocher ces mots triomphants :

— Hôtel de France, calle del Carmen !


V


Madrid, depuis l’époque où nous l’avons vu, s’est embelli dans un certain sens qui, nous l’avouons, excite médiocrement notre enthousiasme ; mais nous sommes une espèce de barbare à qui plaisent les vieilleries pittoresques, désespoir des édilités au niveau du progrès. La ligne droite nous charme peu, et nous trouvons, malgré l’axiome, que c’est le chemin le plus long pour aller d’un point à un autre, puisque c’est le plus ennuyeux. Beaucoup de maisons neuves se sont élevées, plus confortables sans doute que les anciennes, mais, à coup sûr, moins caractéristiques. Elles présentent un aspect uniforme et plat, idéal de l’architecture moderne. Tous les civilisés militaires en seront satisfaits, et nous convenons que la plupart d’entre elles tiendraient fort bien leur rang dans les plus belles rues de Paris. Cette confession faite (et elle nous coûte), on nous permettra de regretter l’ancienne physionomie de la puerta del Sol. La façade d’église qui formait le fond de la place, entre les rues d’Alcala et de San-Geronimo, a disparu. Un grand hôtel, dans le genre de l’hôtel du Louvre, s’est substitué au portail de style jésuite, orné de volutes contournées et d’un cadran à rayons d’or figurant un soleil. D’élégants magasins se sont ouverts avec devantures de glaces et étalages à la parisienne ; une fontaine à vasque classique marque le centre de la place. Ce sont de ces choses dont une ville est fière. Mais nous n’avons pas retrouvé ces longues files de graves personnages qui, embossés dans leur manteau et ne laissant sortir que leur cigarette entre le pouce et l’index, se tenaient immobiles pendant des heures, occupés à ne rien faire et « prenant le soleil » avec une majesté tout espagnole.

Maintenant, chacun passe et marche d’un pas affairé. On ne voit plus, comme autrefois, de Valenciens aux grègues de toile blanche, aux cnémides bordées de bleu, portant sur l’épaule leur cape bariolée de couleurs vives ; de Maregates à la casaque de cuir serrée par la boucle de cuivre d’un large ceinturon ; de Castillans à la veste en peau d’agneau noir et à la casquette en peau de loup ; d’Andalous coiffés du chapeau écimé et retroussé en turban et vêtus de leur svelte costume qui rappelle celui de Figaro ; de Gallegos en veste brune, avec les culottes courtes et les bas drapés ; mais nous constaterons que l’intelligente coquetterie des femmes a repoussé courageusement l’affreux chapeau qui avait tenté d’envahir la péninsule. La délicieuse mantille nationale, qui encadre si gracieusement les jolies têtes des Espagnoles, a reconquis ses droits ; elle règne en souveraine absolue. Cela nous a fait plaisir, car nous aimons qu’un peuple, tout en adoptant les perfectionnements de la science moderne, garde son aspect et ses modes typiques. La mantille n’empêche ni l’éclairage au gaz, ni le télégraphe électrique, ni les chemins de fer.

Le soir, nous n’eûmes rien de plus pressé que d’aller au Prado, qui avait laissé de charmants souvenirs dans notre mémoire de voyageur. Nous aimions cette promenade de voitures entre deux contre-allées garnies de chaises où s’étalaient de fraîches toilettes, où les beautés madrilènes jouaient de la prunelle et de l’éventail, et faisaient entendre ce joli sifflement des lames qui s’ouvrent et se referment. Rien n’était plus gai et plus vivant. Les aguadores criaient leur marchandise « fraîche comme la neige, » et les muchachos vous offraient pour allumer votre cigare un bout de corde soufrée où brûlait un feu inextinguible comme celui de l’autel de Vesta. Le cours s’étendait de la fontaine de Cybèle à la fontaine de l’Alcachofa, et, dans cet espace assez restreint, de sept à neuf heures du soir, passait, à coup sûr, tout ce que la ville renfermait de jeune, d’élégant et de beau. Hélas ! le Prado n’existe plus. Les becs de gaz versaient leurs clartés sur la solitude. Quelques chaises entêtées, sur la foi des vieilles traditions, s’ennuyaient sur le bord de la chaussée, mais personne ne s’y asseyait. Nous pensions être le jouet d’un rêve, et nos camarades de route, à qui nous avions promis quelque chose d’animé et de brillant comme le tour du lac au bois de Boulogne, nous regardaient avec inquiétude et commençaient à douter de nos talents de cicérone.

Cependant un grand mouvement de voitures avait lieu. Des omnibus attelés de mules et chargés de monde, des calèches de maître, des coupés de place, franchissaient la porte d’Alcala et filaient tous dans la même direction. Nous hélâmes un des coupés qui portait au coin de son impériale un petit drapeau indiquant qu’il était à louer, et nous dîmes au cocher d’aller où allaient les autres.

A los Campos-Eliseos, répondit-il en fouettant son cheval.

Les Champs-Élysées sont un immense jardin où danseraient l’ancien Tivoli, le jardin Mabile et le Château-des-Fleurs, — quelque chose comme Cremorn garden de Londres, mais bien plus vastes. Un théâtre de forme carrée, le théâtre Rossini, qui pourrait contenir deux ou trois mille spectateurs, une naumachie, un cosmorama, une salle de concert, des jeux de toute espèce, un café, en peuplent à peine l’étendue. On y tire, chaque soir, de fort jolis feux d’artifice, et personne ne va plus au Prado. Sic transit gloria mundi !

Le lendemain, nous allâmes visiter le Mueso real. On sait qu’il est superbe. Les Raphaël, les Titien, les Rubens, tous les grands maîtres d’Italie et de Flandre y abondent ; mais c’est là un mérite qu’il partage avec les musées de Florence, de Paris, de Dresde et des autres galeries nationales ou princières. Sa gloire particulière, sa richesse originale, c’est de contenir Velasquez tout entier. Qui n’a pas vu Madrid ne connaît pas ce peintre étonnant, cet artiste d’une individualité absolue ne relevant que de la nature et dont le réalisme a su se conserver intact au milieu d’une cour formaliste. L’Espagne, jalouse, a précieusement gardé tous les tableaux de son maître favori, et c’est à peine si les galeries les plus riches en possèdent quelque esquisse ou quelque répétition d’une authenticité toujours un peu douteuse. Velasquez seul vaut le voyage, et, maintenant que le chemin de fer rend facile de franchir les Pyrénées, nos jeunes peintres feront bien de l’aller étudier.

Sur les marches ou musée était installée une jeune fille qui vendait des verres d’eau. Boire de l’eau est un plaisir dont on ne se rend bien compte qu’en Espagne. La terre catholique par excellence semble restée musulmane sur ce point.

Avec quelle joie nous retrouvâmes-nous dans cette galerie où éclate le génie espagnol, si profondément romantique, si savoureusement local, ayant si bien le fumet du terroir ! Quoique Velasquez fût savant, qu’il connût par plusieurs voyages les chefs-d’œuvre de l’art italien et de l’antiquité, qu’il eût même fait des études et des copies d’après les maîtres, il ne ressemble à personne. Son sentiment, ses procédés lui appartiennent ; aucune tradition n’y apparaît : il semble avoir inventé la peinture et du même coup l’avoir portée à sa perfection. Nul voile, nul intermédiaire, entre lui et la nature ; l’outil même est invisible, et ses figures paraissent fixées dans leur cadre par une opération magique. Elles vivent avec leur enveloppe d’atmosphère d’une vie si intense, si mystérieuse et si réelle à la fois, qu’elles donnent au présent la sensation du passé. On se demande si les spectateurs qui contemplent ces toiles ne sont pas des ombres, et les personnages peints des personnages vivants regardant d’un air vague et hautain d’importuns visiteurs. Certes, les contemporains de ces admirables portraits, qui expriment en même temps l’homme extérieur et l’homme intérieur, n’avaient pas des modèles eux-mêmes une perception plus nette, plus vraie, plus vibrante ; on peut même penser qu’elle était moindre que la nôtre, puisqu’un grand artiste comme Velasquez ajoute à ce qu’il peint son génie et son coup d’œil qui pénètre au delà du regard vulgaire. Dans cette image si exacte, il a dégagé l’essentiel, accentué le significatif, sacrifié l’inutile, et mis en lumière la physionomie intime. De tels portraits en disent plus que de longues histoires ; ils confessent et résument le personnage.

Aucuns mémoires sur la cour d’Espagne né valent ces portraits de Philippe IV où se lit la décadence de la race dans la pâleur maladive du teint, le regard atone, la lèvre tombante à l’autrichienne, gardant encore une rougeur sensuelle ; de ces reines et de ces infantes aux cheveux mêlés de paquets de perles, aux corsages busqués, aux roides vertugadins ramagés d’or ou d’argent, madones de l’étiquette scellées sur leur socle et emprisonnées dans leur niche, ayant pour prêtresses de ce culte bizarre des duègnes farouches, de ces nains et de ces naines qui semblent fiers de leur monstruosité et dont les bouffonneries et les contorsions amenaient un sourire pâle sur les lèvres moroses de l’ennui royal, qui ne fut nulle part si gris, si morne, si à charge à lui-même, si baillant à pleines mâchoires, que dans les palais de Madrid, de l’Escurial et de Saint-Ildefonse.

Quel superbe portrait que celui du comte-duc d’Olivarès ! quel jet, quelle puissance et quelle vie ! Comme il réalise bien cet idéal que se proposent les peintres et les statuaires pour la figure d’un homme de pensée et d’action, « calme sur un cheval fougueux ! » Outre qu’il est un grand portraitiste. Velasquez, comme Titien, est aussi un grand paysagiste ; la campagne qui sert de fond à ce tableau est pleine d’air, de lumière et de profondeur.

Velasquez, quoiqu’il fût don Diego Velasquez de Silva, peintre du roi, gentilhomme de la chambre et fourrier de la cour, ne dédaignait pas les mendiants, les ivrognes, les gitanos, et il les peignait de la même brosse qui venait de fixer dans un cadre d’or une physionomie royale ou princière. Voyez le tableau de los Borrachos, un chef-d’œuvre qui, selon nous, mérite mieux que las Meninas le titre de théologie de la peinture ; l’Ésope et le Ménippe, deux simples gueux philosophiques, jaunes, rances, délabrés, sordides, mais superbes ; el Nino di Vallecas, un enfant phénomène, né avec un double rang de dents, et tenant la bouche ouverte, dont Velasquez a fait une peinture admirable. Les femmes barbues des foires n’effrayaient pas son robuste amour de la vérité. Sa couleur, impartiale comme la lumière, s’étendait sur tous les objets avec une splendeur tranquille, sûre de leur donner la même valeur, que ce fût un roi ou un pauvre, une guenille ou un manteau de velours, un tesson d’argile ou un casque damasquiné d’or, une délicate infante ou un monstre gibbeux et bancal. La beauté et la laideur lui semblent indifférentes, il admet la nature telle qu’elle est et ne poursuit aucun idéal ; seulement, il rend les belles choses avec la même perfection que les vilaines, en quoi il diffère de nos réalistes actuels. Si une belle femme pose devant lui, il en rendra toutes les grâces, toutes les élégances, toutes les délicatesses. Son pinceau, qui, chargé de bitume, hâlait et encrassait la trogne d’un vagabond, trouvera pour les joues de la beauté des pâleurs nacrées, des rougeurs de rose, des duvets de pêche, des suavités sans pareilles. C’est le peintre de l’aristocratie et le peintre de la canaille ; il est aussi admirable au palais que dans la cour des Miracles. Mais ne lui demandez pas de scènes mythologiques, ni même, chose rare pour un peintre espagnol, de scènes de sainteté. Pour avoir toute sa force, il faut, comme Antée, qu’il touche la terre, mais alors il se relève avec toute la vigueur d’un titan.

Nous n’avons pas la place de parler ici en détail des Forges de Vulcain, de la Reddition de Breda (le tableau dit des Lances), du Mercure endormant Argus, de las Meninas, de las Hilanderas ; il faudrait tout un volume, et nous terminerons par un tableau d’Antolmez qui nous a vivement frappé et que nous n’avions pas vu dans notre premier voyage. C’est une Madeleine qui s’enlève par la force de la prière et reste suspendue en l’air, au milieu d’anges battant des ailes comme pour applaudir ce miracle de ferveur. La tête de la Madeleine, noyée dans une extase à la sainte Thérèse, est d’une sublimité étrange et divine ; elle luit fiévreuse et rayonnante d’hallucination mystique, et tout cela est d’une couleur si brusque et si harmonieuse, si fauve et si splendide, d’un caractère si bizarre, si romantique et si original, qu’on croirait voir réalisé l’idéal que Delacroix a cherché toute sa vie.


VI


Si quelque sorcier nous avait prédit en 1840 que nous verrions un jour sur les murs de Madrid l’affiche suivante : « Train de plaisir (tren de recreo) pour l’Escorial, » nous aurions accueilli sa prophétie avec un sourire d’incrédulité ironique, tant un pareil accouplement de mots nous eût paru bizarre. Escorial et plaisir sont des termes qui ne semblent pas pouvoir se rapprocher, et cependant la chose existe, et nous voilà installé avec nos camarades dans un convoi aux nombreux wagons remplis d’une foule joyeuse. Autrefois, nous avions accompli assez péniblement ce voyage, qui, disait-on, offrait alors quelque danger, au moyen d’un coche délabré remontant au moins au règne de Philippe IV et traîné par six mules osseuses rasées jusqu’à mi-corps. Nous avancions lentement sous un soleil torride, dont l’aveuglante lumière brûlait cette plaine onduleuse et mamelonnée de roches bleuâtres qui s’étend de Madrid à la Guadarrama. Des cigales, cachées sous l’herbe sèche poussée entre les pierres, froissaient leurs cymbales avec fureur et faisaient une musique enragée, servant de basse aux tintements clairs des grelots. On voyait au-dessus de terre danser l’acide carbonique dans le tremblement lumineux de la chaleur L’intérieur du berlingot atteignait la température d’un bain more ; une sueur abondante perlait sur votre visage vainement essuyé et ventilé par un éventail rapporté de la course de taureaux. Après vingt-quatre ans, nous nous rappelons encore la délicieuse sensation de volupté que nous causèrent quelques gorgées d’une eau fraîche et limpide qui jaillissait d’une fontaine au nord du chemin. Tout cela en soi n’a rien de fort agréable ; pourquoi s’en souvient-on avec tant de charme ? Ces difficultés, cette fatigue donnaient la conscience du voyage. Le mode de transport, le temps qu’il exigeait étaient proportionnés à l’échelle humaine. On agissait un peu par soi-même ; on éprouvait un certain orgueil d’avoir mené à bien une excursion périlleuse ou lassante, demandant du courage et de la vigueur. Peut-être les civilisations extrêmes, avec les puissants moyens dont elles disposent, ont-elles le tort de supprimer dans la nature l’obstacle, et dans l’individu l’effort. Elles font aussi disparaître le danger et vous préservent de tout risque : on n’a qu’à se remettre entre les mains du seigneur Progrès, il se charge de vous ; il vous déposera à la gare comme les colis, à moins cependant que sa locomotive ne déraille ; ce qui est infiniment rare, il faut l’avouer.

Cinquante-sept kilomètres ne sont sur un chemin de fer qu’une petite promenade, et le temps de soutenir deux ou trois paradoxes, nous étions arrivés. L’Escorial dessinait sa silhouette pâle du fond violet de la montagne, entre quelques arbres grillés des feux de la canicule et par son aspect aride justifiait bien l’étymologie de son nom, qui vient des nombreuses scories d’anciennes mines exploitées autrefois aux alentours du terrain qu’il occupe. Des omnibus — horresco referens ! — attendaient les voyageurs au débarcadère, et tout ce monde y grimpait avec un gai désordre comme feraient des gens en partie de campagne aux environs de Paris. Les omnibus se lancent sur la route poudreuse, et, au bout de quelques minutes, déposent leur charge devant des posadas, des auberges, des cafés ; on boit, on mange, on parle, on rit à l’Escorial ! Dans les rues, jadis bordées de maisons en ruine, passent des êtres qui ne sont pas des spectres, des hommes vivants fumant leur cigarette, des femmes non moins vivantes agitant leur éventail de papier vert ou rajustant coquettement un pli de leur mantille, d’honnêtes familles bourgeoises venant là pour se divertir.

Si l’ombre de Philippe II regarde par la vitre où s’est appuyé tant de fois le front blême du royal ennuyé perdu au fond d’une morne rêverie, elle doit être bien surprise et bien choquée de cette foule, de ce tumulte et de ce mouvement. En effet, la vie semble presque une inconvenance dans ce lugubre séjour de la mort. Les hirondelles et les cigognes, qui tourbillonnaient autour du dôme ou se tenaient en équilibre comme des stylites sur le chapiteau des cheminées, avaient disparu, sentant leur mission de peupler cette solitude finie. Nous regrettâmes leur absence.

Allons-nous recommencer la description de l’Escorial, qui remplit plusieurs pages dans notre Voyage en Espagne ? Non. Le monument n’a pas changé ; les années ont glissé sur son rude épiderme de granit où le pouce du temps s’userait, sans y adoucir un angle, sans y modifier une nuance. Ce sont toujours les mêmes formes rectangulaires, les mêmes pyramidions surmontés de boules, la même coupole bossue, les mêmes quatre pavillons figurant les pieds du gril dont le palais est le manche et dont les cloîtres transversaux sont les barres, le tout revêtu de ce gris jaunâtre revêche à toute patine que la pluie ne peut noircir et que le soleil ne saurait dorer. Saint Laurent a dû être satisfait de ce colossal ex-voto représentant l’instrument de son supplice et pardonner à Philippe II la canonnade de Saint-Quentin. Mais nous plaignons l’architecte Herrera obligé de travailler sur ce plan bizarre. Rien d’austère, d’ailleurs, comme le style de ce farouche artiste, qui refuse tout ornement, tout relief, et n’emploie que l’ordre dorique réduit à sa plus simple expression.

Un sujet d’admiration pour les philistins exotiques et indigènes qui visitent l’Escorial, c’est le nombre de fenêtres dont est perce le monument. Nous en pourrions dire le chiffre exact si nous n’avions perdu le petit livret vendu à la porte d’entrée ; il dépasse mille ou onze, cents. Et, là-dessus, la foule de se récrier : « Onze cents fenêtres ! chose étonnante ! » Il est vrai qu’elles sont basses, écrasées, disgracieuses, mais il y en a beaucoup. Le Parthénon n’en avait pas.

Notre ancien guide Cornelio, cet aveugle si clairvoyant qui circulait d’un pas infaillible à travers les cloîtres, les corridors et les recoins mystérieux de l’Escorial, ne manquant jamais de s’arrêter devant le tableau, la statue ou l’objet curieux à montrer, Cornelio vit-il encore ? Ses yeux, fermés dans ce monde, se sont-ils rouverts dans l’autre ? Nous ne le vîmes pas à son poste ordinaire. Il n’était pas jeune lorsqu’il nous conduisait, et nous n’osâmes demander de ses nouvelles, de peur d’entendre cette réponse lugubre : « Il est mort, » ou, comme on dit en Espagne : « Il mange l’herbe par la racine. »

D’ailleurs, n’eussions-nous pas connu l’Escorial à fond, un guide n’était pas nécessaire, il n’y avait qu’à « suivre le monde. » Quand nous entrâmes dans cette cour si nue, si froide, si triste, sur laquelle donne la façade de l’église, nous reconnûmes tout de suite les six prophètes du portail avec leur corps de granit où sont ajustées des têtes et des mains de marbre faiblement teinté en couleur de chair ils portaient toujours leurs couronnes, leurs phylactères et leurs attributs de bronze doré. En vérité, ils n’étaient pas changés du tout. Il nous sembla, à un certain clin d’œil amical, qu’ils nous reconnaissaient aussi, quoique, depuis notre derrière entrevue, notre physique se soit considérablement modifié. Les bons géants paraissaient dire, dans leur muette langue de pierre intelligible pour le poëte :

« Nous nous souvenons de la visite au temps où personne ne nous venait voir, et nous t’en savons gré. Oh ! comme c’était ennuyeux alors ! Oh ! comme pesamment, maussadement, monotonement tombait l’heure dans l’éternité ! Entre la sonnerie des quarts, des siècles s’écoulaient et nous n’avions pas même la consolation de pouvoir bailler avec nos lourdes mâchoires sculptées. Nous le voyions aller et venir, faisant un croquis, notant un détail sur ton carnet, copiant notre nom cela nous distrayait un peu ; tu faisais quelque bruit dans ce silence si profond, qu’il permet d’entendre le ver filer sa toile au fond du sépulcre. On dit que tu as joliment arrangé l’Escorial et prétendu qu’il était plus amusant de vivre dans le puits qui s’enfonce sous la grande pyramide d’Égypte que d’habiter le palais de Philippe II, aimable composé de la prison, du monastère et de la nécropole. Tu as dit cela et bien d’autres choses encore assez irrévérencieuses pour un monument que l’orgueil espagnol considère comme une des sept merveilles du monde ; mais nous ne t’en voulons pas. Nous-mêmes, nous n’y pouvons plus tenir, et cependant nous ne sommes pas des cerveaux éventés, des caractères mondains et folâtres.

« Quand on a pour position d’être des colosses en pierre beroqueña avec des têtes et des mains de marbre, et de représenter, au portail d’une église, les prophètes de l’Ancien Testament, on sait bien qu’on ne peut pas fumer, lire les journaux et aller le soir au théâtre ou à la tertulia ; on accepte une certaine mélancolie solennelle. Mais avoir toujours devant les yeux ce mur implacablement gris, c’est un supplice plus intolérable que celui des damnés qui regardent le cadran sans heures de l’enfer. Il n’y avait pas moyen d’y résister, même avec un tempérament de granit, surtout l’hiver, quand étaient parties les hirondelles, qui, au moins, nous chuchotaient quelques mots aux oreilles, et que la neige recouvrait, comme un blanc suaire, les épaules de la Guadarrama. À présent, c’est bien changé, et nous menons une joyeuse vie pour des saints de pierre ; nous sommes presque aussi heureux que l’obélisque de Louqsor sur la place de la Concorde à Paris. Nous voyons du monde tous les jours, et, le dimanche, il y a grande réception. Au lieu de vieux moines râpant leurs sandales sur le rêche pavage des cours et des cloîtres, se hâtent allègrement des bourgeois en habit à la mode, curieux de tout voir. Parfois une jolie femme nous jette un coup d’œil en passant et nous trouve artistement sculptés. Elle s’étonne qu’étant si vieux, nous ayons les joues encore si roses ! C’est flatteur ! Elle ne sait pas que nous mettons une couche de fard. Ne va pas le dire, comme font ces maudits journalistes, qui racontent tout ce qu’on leur confie. Enfin, nous sommes contents, et nous adoptons les idées nouvelles. Vive la vapeur ! Vive le télégraphe électrique ! Vive le ferro carril ! »

Si l’on trouve ce discours un peu long, qu’on veuille bien réfléchir que les statues n’ont pas beaucoup d’occasions de parler. Ils sont rares, ceux qui entendent la langue marmoréenne ou granitique et qui savent le dialecte du bronze. Les chose sont leurs larmes, dit Virgile ; elles ont aussi leurs voix, il s’agit de les écouter. Nous avons beaucoup étudié cette grammaire plastique et nous sommes à peu près sûr d’avoir traduit, sans contre-sens, la harangue des prophètes de pierre dans la cour de l’Escorial. Ce ne sont peut-être pas les mêmes mots ; mais l’idée est identique.

Nous entrâmes dans l’église avec la foule. Elle est nue, énorme, d’une aridité désolante ; rien que des pilastres doriques et des moulures pour corniches : l’inflexibilité du dogme n’a jamais été symbolisée d’une façon plus rigide. On serait tenté de dire, comme au seuil de la Cité du Dante : « Laissez toute espérance, vous qui entrez ici ; » et ce n’est pas là un jeu d’imagination poétique. L’âme se sent accablée dans ce temple si dur, si froid, si inexorable d’aspect ; elle ne pense qu’à la colère de Dieu et non à sa miséricorde.

Aux voûtes, des fresques de Coello, de Carducci, de Luca Ganziaso et autres décorateurs dont les noms ne nous reviennent pas, tâchent, par leurs tons azurés, de donner un peu d’air au sombre édifice ; mais elles ne réussissent pas à percer les épaisses murailles. Leur gaieté de décadence et leur style d’opéra choquent comme une toilette de bal au tribunal de inquisition. Nous aimerions mieux la voûte nue et grise.

À côté du retable, haut comme une maison et d’une architecture sévère en harmonie avec celle de l’église sont agenouillées les statues en bronze doré de Charles-Quint, de Philippe II, de l’infant don Carlos et d’autres princes et princesses de la famille. Dans le chœur qui fait face à l’autel, on montre la stalle où s’assit pendant quatorze ans le pâle fils du grand empereur à la fière devise.

On descendit ensuite au podridero (pourrissoir), nom énergique qui a prévalu sur celui de Panthéon, et qui est assurément plus philosophique et plus chrétien. C’est un caveau octogone dont les parois sont revêtues de jaspes et de marbres de couleur. Là sont déposées dans des sarcophages de forme antique, qu’abritent des niches symétriques, les dépouilles des rois et des reines qui ont laissé succession.

Autrefois, nous étions seul quand nous visitâmes ce lieu funèbre, et nous pouvions nous livrer à notre lugubre impression. Décidément, nous ne sommes pas de l’avis des six prophètes. L’Escorial solidaire, avec son immense ennui au milieu de son désert aride, nous plaît mieux que l’Escorial animé, pimpant et frétillant des trains de plaisir.


VII


Quand on voyage et qu’on visite une de ces villes longtemps rêvées, dont l’esprit cherche par avance à se représenter la configuration, on est souvent affecté d’un sentiment pénible, non pas celui d’un désenchantement vulgaire, car il est des réalités qui dépassent le songe, mais on éprouve la crainte de ne jamais revoir ce qui excite votre enthousiasme. Le temps vole si vite pour la pauvre race des éphémères ; la vie, même la plus heureuse, est si mêlée de soins, de devoirs, d’obstacles, de dérivations involontaires ; elle s’échappe par tant de fissures sans que l’eau du vase se renouvelle, qu’on exécute bien rarement ses plus fermes résolutions. « Reverrons-nous jamais Tolède ? » disions-nous, il y a bien des années déjà, avec une profonde mélancolie, en quittant les murs de la cité romantique ; et plus d’une fois ce désir d’errer encore à travers son dédale de ruelles escarpées venait nous tourmenter, pendant que, penché sur notre pupitre, nous écrivions tristement le compte rendu de quelque insipide vaudeville et de quelque lourd mélodrame, ou que, sur le trottoir d’une belle rue régulière à faire bâiller, nous attendions le passage d’un omnibus toujours complet, sous une pluie une, menue, persistante, tombant d’un ciel gris comme des fils d’araignée ou des aiguilles anglaises. Oh ! comme alors, aux rayons d’un soleil intense, se découpait sur un fond de ciel bleu, avec ses tons d’orange, la magnifique porte moresque à l’arc évidé en cœur, si bien nommée la puerta del Sol, qu’on rencontre après avoir passé le pont d’Alcantara et sous laquelle on passe pour grimper à la place Zocodover ! comme se rebâtissaient par les magies du souvenir, ce rapide architecte, les vieilles murailles, les vieux palais, les vieilles églises ! car, Dieu merci, rien n’est moderne à Tolède ; comme tout se remettait à sa place, avec le relief, l’accent et la couleur d’autrefois ! comme nous gravissions, en idée, ces rues étroites, aux coudes imprévus, aux changements brusques de niveau, pareilles à des lits de torrent et bordées de maisons mystérieuses rappelant les maisons d’Alger ! Eh bien, ce que nos souhaits incessants et nos combinaisons toujours dérangées n’avaient pu faire, le hasard d’une inauguration l’a accompli avec cette facilité des choses soudaines où la volonté n’a point part. Nous avons revu Tolède, chez qui nous n’avions pu aller mettre notre carte à un second voyage d’Espagne.

Cette fois, nous y sommes transporté par le ferro carril. En 1840, un piquet de chasseurs escortait la diligence et l’on s’arrêtait à Illescas pour faire un assez piteux repas. Le chemin de fer vous mène à la station d’Aranjuez ; un autre railway partant de la même gare vous reprend et vous dépose à Tolède, où il s’arrête après vous avoir fait traverser des campagnes dénudées et médiocrement pittoresques.

Un omnibus vous attend à la descente du chemin de fer. Ô civilisation, ce sont là de tes coups ! Au Romantisme, qui jure par son épée et sa dague de Tolède, tu réponds : « Omnibus ! » et le Romantisme, tout penaud, monte en rechignant dans l’affreux véhicule, paye deux réaux pour, lui et un réal pour sa malle quand il en a une. Mais ne vous effrayez pas trop de ces lamentations. Tolède est une ville rébarbative et farouche qui ne se laissera pas facilement prendre d’assaut par le progrès. Elle est bâtie à 568 mètres au-dessus du niveau de la mer ; sur un rocher dont les sept cimes forment une espèce de plateau tumultueux où l’idée d’aller bâtir ne pouvait naître qu’à ces hommes du moyen âge qui plaçaient leurs logis à côté des aires d’aigle. Le Tage, coulant au fond d’une déchirure hérissée de roches noirâtres, décrit une courbe et embrasse la ville comme le Rummel embrasse Constantine. Deux vieux ponts superbes, le pont d’Alcantara et celui de Saint-Martin, relient la ville, située sur son sommet isolé, aux campagnes environnantes. En traversant le pont d’Alcantara, qui se présente à vous lorsqu’on vient de Madrid, la guitare de « Gastibelza, l’homme à la carabine, » vous revient en mémoire avec l’air de Monpou, et l’on se surprend à fredonner d’une voix plus ou moins fausse :

Vraiment, la reine eût près d’elle été laide
Quand, vers le soir,
Elle passait, sur le pont de Tolède,
En corset noir.

Mais sur quel pont passait doña Sabine ? Était-ce le pont d’Alcantara ou le pont de Saint-Martin ? Problème difficile à résoudre et bien fait pour occuper la rêverie d’un voyageur. Nous penchons pour le pont d’Alcantara, il est le plus fréquenté. Doña Sabine était coquette, puisqu’elle s’est enfuie avec le comte de Saldagne, séduite par un anneau d’or, par un bijou. Il est peu probable qu’elle eût choisi pour sa promenade du soir le pont de Saint-Martin, qui ne mène qu’à la sierra de Guadalupe. Mais laissons doña Sabine, Gastibelza et la Tolède des ballades pour revenir à la Tolède réelle, qui n’est pas moins intéressante.

Quand on regarde cette belle porte encore intacte, pur joyau de l’art arabe, on ne peut vraiment croire que des siècles se soient écoulés depuis l’expulsion des Mores, et l’on s’attend à voir les émirs, en burnous blanc, aux selles chamarrées d’or, gravir la pente escarpée, galopant sur leurs chevaux de la race Nedji. L’illusion est d’autant plus facile que rien n’a été dérangé dans l’antique physionomie de la ville. Elle a toujours sa ceinture de remparts crénelées, dont les fondations se confondent avec la roche qui les continue et dont quelques portions remontent au roi goth Wamba. De billes portes flanquées de tours bâties par les Goths, les Arabes et les Espagnols, complètent cet aspect moyen âge et féodal, et, de quelque côté qu’on arrive, font faire à Tolède une magnifique figure sur l’horizon. Près du pont Saint-Martin, au fond du ravin creusé par le Tage, on discerne une espèce de cave de rocher qu’on appelle le Bain de la Cava, et, non loin de là, une tour en ruine avec quelques restes d’arceaux où s’accoudait le jeune roi Rodrigue pour épier les charmes de Florinde folâtrant parmi ses compagnes. Près de l’autre pont s’écroulent les arcades de briques de l’arttficio de Juanello, vieille machine hydraulique qui ne fonctionne plus, et s’élèvent les débris du château de Cervantès, qui n’a rien de commun avec l’auteur de Don Quichotte et dont on a fait une poudrière. Tout cela fauve, roussi, brûlé, d’une couleur à faire le désespoir et l’admiration des peintres.

On étonnerait fort des cochers anglais ou parisiens si on leur proposait de faire escalader à leurs voitures une pente aussi roide que celle qui mène de la puerta del Sol à la place Zocodover, aujourd’hui, hélas ! place de la Constitution ; mais les cochers espagnols ne s’alarment pas pour si peu. L’omnibus, dont les moyeux, dans certaines rues, rayaient presque les murs, nous descendit à la fonda del Lino, encombrée d’une foule inusitée de voyageurs faméliques. Les fournées de convives se succédaient sans relâche, et, tandis que les premiers arrivés se repaissaient, les autres tournaient autour des tables, attendant leur tour en maugréant. La fonda del Lino ne vaut pas, comme architecture, la fonda del Caballero, où nous nous arrêtâmes à notre premier voyage, et qui était un véritable palais, mais on y mange suffisamment.

Bien que nous connussions la ville de longue main, force nous fut de prendre un guide pour aller visiter la cathédrale, San-Juan-de-los-Reyes, Santa-Maria-la-Blanca, el Taller-del-Moro, l’Alcazar et autres curiosités. Tolède est bâtie sur le plan du labyrinthe de Crète, et il faut y être né pour retrouver son chemin dans le bloc de ses maisons. Les rues ressemblent aux tubes capillaires des madrépores ou aux couloirs sinueux que pratiquent les tarets sous l’écorce du vieux bois. Nul dessin, nul tracé : les unes montent, les autres descendent, ou plutôt se précipitent comme si elles ne pouvaient se retenir aux parois de la roche, avec des coudes si soudains, des angles si imprévus, qu’on est bientôt désorienté ; elles vont, elles viennent, se croisent, s’enlacent, forment des nœuds, des dédales, des impasses, des cœcums inextricables. Un écheveau dévidé par les griffes d’un chat n’est pas plus embrouillé. Le fil d’Ariane ne suffirait pas à sortir de cette étrange complication de ruelles, de carrefours et de culs-de-sac, où l’on semble avoir évité la ligne droite et la symétrie avec le soin qu’on met ailleurs à les chercher. Les maisons empiètent sur la voie publique, où souvent ne passeraient pas de front deux ânes chargés, et y projettent les saillies de leur aménagement intérieur. On sent là le système moresque qui agrandit la demeure aux dépens de la rue. Ces maisons, bizarrement enchevêtrées les unes dans les autres et se touchant presque par le toit, ont des physionomies assez farouches. La serrurerie y abonde. Les rares fenêtres sont grillées avec un luxe de barreaux très-compliqués et très-ouvragés. Les portes, parfois surmontées de blasons, flanquées de colonnettes de granit, cintrées de nervures et ornées de boules, ont des ferrures formidables et sont semées de gros clous à pointe de diamant. Il faudrait un bélier ou du canon pour les enfoncer. Quand, par hasard, elles s’entre-baillent, elles ne vous laissent pas pour cela pénétrer les secrets de ces intérieurs mystérieux comme des harems ; le regard rencontre un mur ; on entre dans la cour ou patio par une porte latérale. Ce n’est ni quelques heures, ni quelques jours, ni quelques mois, mais bien des années entières que nécessiterait l’examen un peu complet de ces mille détails si curieux, si caractéristiques, si instructifs pour l’archéologie et la science. Le dedans est encore plus intéressant que le dehors, à en juger par les deux ou trois maisons où la gracieuse complaisance des habitants nous a permis d’entrer. Que de choses admirables enfouies au cœur de ces constructions désordonnées, de ces pâtés d’édifices à moitié en ruine, que de délicates guipures arabes, que de frêles chapiteaux découpés dans le marbre, que d’inscriptions en caractères cufiques ornés de rinceaux et de feuillages, que de voûtes en stalactites et en alvéoles d’abeilles à la mode sarrasine, que de plafonds en cèdre du Liban à compartiments peints et dorés, enfouis et perdus sous une triple couche de chaux qu’un lavage ferait revenir au jour ! Mais ce sont là des regrets superflus. Les villes ont leur existence comme les hommes, et l’on ne saurait faire revivre celles qui sont mortes.

Autrefois, nous avions remarqué entre ces logis moresques ou féodaux quelques façades pompadour, peinturlurées de couleurs tendres et agrémentées de feintes architectures. Elles ont bien pâli depuis vingt-quatre ans et l’on a eu le bon goût de n’en pas renouveler le badigeonnage. Nous ne les regrettons pas. Ces maisons fardées faisaient tache sur la couleur sombre et sévère de la ville.

San-Juan-de-los-Reyes, où nous arrivâmes après mille détours, porte encore à ses crochets les chaînes des chrétiens captifs délivrés par la victoire des Espagnols sur les Mores. On a relevé, autant qu’on a pu, son beau cloître en ruine, architecture ogivale si élégante et si frêle. Des trèfles évidés à jour, des fragments de balustrades découpées comme des truelles à poisson, des chapiteaux ouvrés et ciselés en bijou attendent, adossés au mur, qu’une restauration complète leur rende la place qu’ils occupaient et d’où les dévastations de la guerre les ont fait tomber ; car on ne doit pas toujours accuser le temps de la mutilation des édifices. Les hommes en ont détruit plus que les années. Dans le réfectoire des moines, où l’on a installé un musée provincial, se voit au-dessus de la porte cette effroyable figure de cadavre en déliquescence de putréfaction qui, par sa poitrine ouverte, laisse échapper un serpent et de longs vers, lugubre image bien faite pour ôter l’appétit. Valdès Léal, le peintre de la pourriture, n’a rien, fait de plus horrible. Les tableaux rassemblés dans cette salle au nombre de deux ou trois cents sont en général assez médiocres ; ils proviennent de couvents supprimés. On y remarque un Christ, une Sainte Famille de Ribeira qui, sans valoir les chefs-d’œuvre du maître, ne sont pas indignes de sa brosse énergique et fière. Notons aussi un portrait de Torquemada, le grand inquisiteur, plus curieux comme document historique que comme peinture. Le reste, barbouillé de bitume, mélange d’ascétisme outré et de réalisme barbare, semble avoir fait partie de cette pacotille des Indes qui, partant de Séville tous les ans, expédiait en Amérique des tableaux de sainteté à l’aune, et pour laquelle le grand Murillo lui-même travailla dans sa jeunesse.

L’église qui avoisine le cloître est du gothique fleuri le plus élégant ; une tribune, dont la balustrade ressemble à une vraie dentelle de pierre, circule autour de la nef, s’arrondissant avec les piliers, épousant toutes les saillies et tous les retraits de l’architecture, rompant à propos la hauteur fuselée des colonnes, et formant le plus gracieux et le plus original motif d’ornementation. Le long de la corniche règne une inscription en l’honneur de Ferdinand et d’Isabelle la Catholique. Cet emploi des lettres comme thème de décoration rappelle tout à fait le goût arabe et les légendes de l’Alhambra : des fleurs, des feuillages se mêlent aux caractères gothiques tracés en relief et produisent un effet charmant ; des têtes d’ange, des statuettes, des arcs brodés de fleurons et de crosses, de grands blasons aux armes de Castille et d’Aragon, des nœuds gordiens et des aigles, des chimères héraldiques, complètent cette merveilleuse ornementation.

Nous n’entreprendrons pas dans cette lettre rapide la monographie de la cathédrale, qui demanderait un volume. Ce prodigieux édifice est tout un monde, et chacune de ses chapelles pourrait former une église. À la cathédrale est joint un vaste cloître dont les murailles sont ornées de fresques peintes par Hayes, artiste de la décadence, doué d’une étonnante facilité. Ces fresques, qui ne sont pas sans mérite, jurent avec le style sévère du monument : l’intérieur de la cathédrale est d’une magnificence au-dessus de l’imagination. Le maître-autel, ou retable, s’élève jusqu’aux voûtes, comme la façade d’un temple gigantesque enchâssé dans le premier. Il étincelle vaguement à travers l’ombre avec des miroitements d’or, des luisants de jaspe et de pierres précieuses. Cinq étages le composent, divisés chacun en quatre compartiments où s’entassent les statues, les colonnettes, les volutes, les rinceaux, les bas-reliefs, les peintures sur fond d’or et tout ce que la furie ornementale d’une dévotion ardente qui ne trouve rien d’assez beau pour Dieu, a pu concentrer de richesses sur un espace donné. Cela est majestueux, sombre et splendide. Au revers de ce retable se dresse le plus singulier, le plus colossal et le plus excessif échantillon du style churrigueresque qu’il soit possible de voir. Le style churrigueresque correspond en Espagne à ce que nous appelons le rococo. Cette machine se nomme le transparent et consiste en une gloire dont les énormes rayons dorés traversent des nuages de marbre, d’albâtre rubané, de jaspe où tourbillonnent des têtes de chérubins, où s’épanouissent des palmes, des chicorées, des draperies volantes, des ornements tarabiscotés d’une proportion géante : c’est le comble du mauvais goût, de la folie et de l’absurdité, mais l’effet n’est pas moins bizarrement grandiose, et quoique ce transparent dépare l’église, on ne voudrait pas le jeter par terre.

Indiquons en deux mots le chœur, œuvre merveilleuse de Berrugueti, la chapelle mozarabe décorée de vieilles peintures représentant des combats d’Espagnols et d’Arabes sous les murs de l’ancienne Tolède et le débarquement des Sarrasins en Espagne, la chapelle du comte Alvar de Luna, la pierre où la Vierge posa les pieds lorsqu’elle descendit des cieux pour remettre à saint Ildefonse, son défenseur contre nous ne savons plus quel hérésiarque, la chasuble « en toile de soleil, » et enfin le sanctuaire de Notre-Dame, dont la garde-robe ferait envie aux impératrices et aux reines, et qui, les jours de fête, revêt un manteau brodé de deux cent soixante onces de semence de perle, de quatre-vingt-cinq mille grosses perles blanches et noires du plus bel orient et constellée d’étoiles de diamants, d’améthystes et de rubis en nombre immense et d’une valeur de plusieurs millions.

Devant cette Notre-Dame ainsi parée se tenait à genoux, dans une immobilité parfaite, un mendiant de l’aspect le plus étrange et le plus farouche. Il avait une courte barbe noire, de longs cheveux rejetés en arrière, un teint cuivré et de grands yeux fixes, démesurément ouverts sur quelque vision céleste, et dont les paupières ne palpitaient jamais. Ses mains croisées reposaient sur un bâton de berger recourbé en pedum. Un haillon bleu indescriptible, des grègues de toile, des chiffons retenus autour des jambes par des cordelettes composaient son costume. Il était sublime. La foi, l’adoration, l’extase, faisaient visiblement rayonner sa face et nous n’aurions nullement été surpris de le voir s’enlever au-dessus du sol comme sainte Madeleine dans sa grotte par la seule force de la prière.

Santa-Maria-la-Blanca, el Taller-del-Moro, qu’on ne devinerait pas derrière les murs de pisé qui les cachent, sont d’anciennes synagogues qui vous transportent en Orient par leurs piliers aux chapiteaux évasés, leurs arcs en fer à cheval, leurs murailles blanchies à la chaux et leurs toits plats. Nous les visitâmes à la hâte. L’heure du chemin de fer approchait, et nous eûmes à peine le temps de jeter un coup d’œil sur le panorama de la ville du haut de l’élégant : Alcazar de Covarrubias.

Une heure après, par la vitre du wagon, nous regardions s’évanouir dans les splendeurs d’un ardent coucher de soleil la magnifique silhouette de Tolède, et nous poussions un long soupir de regret. La reverrons-nous encore ! Qui sait ?


VIII


La mine imposante et fière d’Avila, que nous avions aperçue de la station du ferro carril en allant à Madrid, nous avait fait une vive impression, et nous nous étions bien promis de nous y arrêter au retour. Dans notre premier voyage en Espagne, nous n’avions pas vu Avila, où alors nulle route n’aboutissait et qui était comme perdue au sein de vastes solitudes. La vie abandonnait lentement la vieille ville, que le chemin de fer va rendre accessible désormais à la curiosité des touristes et rattacher au réseau de la circulation générale. De la gare, on aperçoit à quelque distance Avila, serrée dans son corset de murailles et coiffée de sa couronne de tours. C’est ainsi qu’elle apparaissait il y a déjà bien des siècles aux hommes vêtus de buffle ou bardés de fer, qui chevauchaient par les âpres sentiers de la montagne. Son aspect n’est changé en rien. Aucune retouche moderne ne l’a gâtée, elle présente toujours la physionomie intacte d’une ville du moyen âge. C’est une chose étrange que de voir se dresser ainsi en plein soleil le spectre du Passé et que de se promener dans le décor resté en place où des acteurs disparus ont joué le drame de la vie avec des passions et des croyances si différentes des nôtres. On y marche comme en un rêve sans être sûr de son identité, et il semble qu’au tournant d’une rue on va rencontrer un cortége de chevaliers armés de pied en cap, roides sur leurs hautes selles et laissant voir par leurs visières entr’ouvertes des figures pareilles à celles des guerriers de marbre couchés sur les tombeaux des cathédrales. Cette sensation bizarre, Avila vous la donne dans toute son intensité et sa poésie. C’est la plus forte, à notre avis, que puisse procurer le voyage : vous étiez sorti de votre pays ; elle vous sort de votre temps ; et qui n’a souhaité, par un désir rétrospectif, vivre un instant dans les siècles évanouis ?

Une tartane-omnibus nous conduisit du chemin de fer à la ville, et s’arrêta devant une espèce de parador. Notre principe, en voyage, est d’aller tout de suite à la cathédrale. C’est comme le cœur de la cité, et autour de ce centre se groupent les plus anciennes constructions et se noue l’écheveau des vieilles rues. Au bout de quelques détours, nous arrivâmes, en passant sous l’arcade d’un monument à demi ruiné, portant une longue inscription où se déchiffrait le nom de Sa Majesté Très-Catholique le roi Philippe II, à une place assez vaste, entourée de maisons à portail armorié et de palais qui n’avaient gardé de leur splendeur que les quatre murs et quelques restes d’ornements sculptés. Au milieu de cette place s’élevait la cathédrale, mieux dégagée que ne le sont d’ordinaire les églises du moyen âge. Sa construction primitive date des rois goths ; mais elle a été réédifiée par les ordres du roi Alfonse VI, en 1107, ce qui fait encore un âge fort respectable. Ce qui la distingue, c’est un caractère de sobriété robuste. Ses solides murailles de granit sembleraient pouvoir soutenir encore un siége, et son clocher est crénelé comme une tour. Le sanctuaire s’enveloppe d’une forteresse. Devant le portail, des lions héraldiques barbarement sculptés mâchent d’un air furieux un mors de fer d’où partent des chaînes qui les relient entre eux. De chaque côté de la porte, montent la garde deux statues représentant un homme et une femme sauvages tout couverts de poils frisés comme ceux des ours. Quand on pénètre dans la cathédrale, on est frappé de sa nudité austère qui contraste avec le luxe d’ornementation des églises espagnoles. La teinte sombre du granit dont sont faites les colonnes et les voûtes, jointe au rembruni du temps, donne à l’intérieur de l’édifice cette mélancolie mystérieuse et cette tristesse romantique qu’on cherche vainement dans les églises en style gothique du Midi. L’ombre s’entasse au fond des chapelles, où miroitent vaguement quelques reflets de dorures, et partout règne un demi-jour favorable à la prière et au recueillement, car les fenêtres sont étroites et pareilles à des meurtrières. Aucun badigeon, aucun coloriage n’empâte les nervures des arcs ni les parois des murailles, et le vieux monument garde la précieuse patine des siècles. On nous montra dans une chapelle ou salle de sacristie d’assez curieux bas-reliefs en bois peint et verni qui ressemblaient par leurs luisants à des majoliques blanches Le retable était orné d’un grand bas-relief en marbre alabastrin extrêmement poli et brillant, qui représentait avec des élégances, des allongements et des torsions de décadence florentine, un sujet religieux dont le titre nous échappe ; mais cette chapelle à part, peu visible, à moins d’y être conduit par un sacristain, ne dérange pas avec sa note relativement moderne la grave harmonie de l’ensemble.

En sortant, nous remarquâmes, au coin d’une rue aboutissant à la place, un ancien mirador style renaissance pris dans l’angle même de la maison, où il forme un pan coupé, disposition originale et gracieuse dont notre mémoire nous fournit peu d’exemples. La fenêtre donnant sur ce balcon était misérablement obstruée de pierrailles. Les rues d’Avila ont une physionomie assez farouche, qu’elles doivent en partie à la pierre d’un gris noirâtre empruntée sans doute aux roches voisines de la Guadarrama dont les façades des maisons sont revêtues, et aussi au caractère de leur architecture ; les portes à gros clous et à lourdes ferrures, flanquées de colonnettes en granit et historiées de blasons, y abondent comme à Tolède ; les fenêtres ne s’ouvrent que juste assez pour admettre le rayon de jour indispensable. Quelques boutiques ont essayé de s’installer dans ces demeures rébarbatives où se lit le sentiment de la défense si dominant au moyen âge ; mais leurs écriteaux semblaient tout honteux et tout dépaysés sur ces murailles habituées aux nobles devises et aux héroïques cris de guerre des armoiries. En dépit de la couleur locale, il faut bien que les habitants d’Avila mangent, boivent, furent, s’habillent, se chaussent, et le touriste enthousiaste doit tolérer qu’il y ait dans la ville un certain nombre de marchands pour leur fournir les denrées de première nécessité. Sachons-leur gré de n’avoir pas arrangé leur ville à la moderne et de ne pas faire venir leurs vêtements de la Belle Jardinière. La grande rue était relativement assez animée, mais bientôt, de ruelle en ruelle, nous tombâmes sur des places vagues, bordées de maisons délabrées et de couvents déserts, où erraient des chiens fauves à mine suspecte. Nous étions arrivés au mur des fortifications. Des chemins de ronde, des escaliers pour le service des créneaux, des retraites pour les hommes d’armes, et mille détails d’architecture guerrière à ravir Viollet-Leduc trouvaient leur place dans l’épaisseur du rempart. Après avoir contemplé tout ce curieux aménagement de défense, inutile aujourd’hui, et qui n’a gardé que sa beauté pittoresque, nous sortîmes par une des neuf portes de la ville qui s’ouvrait précisément où le hasard avait conduit nos pas, pour regarder du côté de la campagne les fortifications que nous venions d’examiner en dedans.

L’enceinte qui entoure Avila forme une sorte d’hexagone irrégulier, où ni les hommes ni le temps n’ont ouvert aucune brèche. Les Sarrasins pourraient se présenter sous ces remparts, les chevaliers chrétiens les recevraient de la belle façon. Il n’y manque pas une pierre, et le Vauban du moyen âge qui les a construits n’a rien négligé des défenses que l’époque mettait à sa disposition. Chose singulière ! ces murailles sont bâties en pierres polygones comme les murs cyclopéens, du moins dans les portions inférieures, sans doute les plus anciennes. Elles ne paraissent pas avoir été jointes par du ciment : un certain nombre de créneaux sont échancrés à la moresque comme ceux des remparts de Séville. À des distances assez rapprochées pour protéger l’espace intermédiaire, s’élèvent des tours arrondies plutôt que rondes, car le côté par lequel elles s’engagent dans la fortification est de forme berlongue, ce qui leur permet une plus forte projection. Leur sommet est denticulé de créneaux assez profondément entaillés. Aux portes, les tours et les murailles ont des collerettes de mâchicoulis d’où les assiégés pouvaient faire pleuvoir sur les assiégeants le plomb fondu et l’huile bouillante. Nous ne savons si ce moyen de défense était très-efficace ; mais, à coup sûr, rien n’est plus élégant que ce balcon évidé en dessous et soutenu par des consoles qui couronnent le faîte des fortifications. Tout cela, mordoré de soleil, délavé de pluie, confit dans toutes les sauces du temps, a des jaunes fauves, des bruns chauds, des gris riches que la palette de Decamps aurait seule pu rendre. L’aspect en est grave, chevaleresque et sévère comme la vieille Castille — Castilla la vieja — dont Avila faisait autrefois partie.

Pour des poëtes, Avila est l’idéal de la ville forte. Ces tours et ces remparts, dont riraient des ingénieurs modernes, figurent à l’imagination le type de l’inexpugnable par leur puissant et pittoresque relief. De leur base, la vue s’étend sur une large plaine ondulée de collines qui se relèvent bientôt en montagnes à l’horizon. Quelques fermes, quelques pueblos de peu d’importance s’y dessinent à côté de bouquets d’arbres ; il y en a juste assez pour animer le paysage sans nuire à la solitude grandiose du site.

En suivant, pour revenir à la ville, le chemin hors des murs, notre attention fut attirée par une vieille église, l’église de San-Vicente, si notre mémoire ne nous trompe, qui de loin nous semblait en ruine, et qui était, au contraire, en reconstruction. On répare avec beaucoup de tact, de discrétion et de goût, les portions près de s’écrouler. Fait de la même pierre, taillé dans le même style, le morceau neuf se distingue difficilement de l’ancien, et la colonnette placée d’hier ressemble tant à sa sœur ainée, qu’on les croirait du même âge. San-Vicente, dont les fenêtres plein cintre remontent à l’époque romane, a un narthex comme Saint-Marc de Venise, c’est-à-dire une espèce de vestibule ou de porche couvert appliqué extérieurement à l’édifice et sous lequel les fidèles peuvent se promener ou s’asseoir en attendant que les portes s’ouvrent pour les offices. Des inscriptions funèbres se lisaient sur les dalles, des tombeaux aux figures et aux ornements émoussés s’encastraient dans les murs, et des enfants jouaient là, insoucieux des morts que notre œil visionnaire voyait à travers le pavé rendu informe, poussière oubliée dans des débris de cercueil. L’un de ces enfants nous frappa par son caractère gracieusement étrange. Il ne jouait pas et se tenait immobile et sérieux comme une apparition du temps passé dans son costume ancien, d’une exactitude et d’une propreté irréprochables. Il avait le chapeau pointu, la veste et le gilet de drap bleu relevés de quelques soutaches de soie, la ceinture serrée sur les hanches, la culotte courte, les bas drapés et les souliers à boucles. Il était si mince, si fluet, si délicat, qu’on eût dit une ombre ; mais son œil noir se fixait sur nous avec une vie intense et dédaigneuse, comme s’il méprisait nos affreux costumes modernes et nos personnes par trop actuelles.

Nous aurions bien voulu visiter le couvent qui s’élève à la place de la maison où naquit sainte Thérèse, la Sappho de l’extase, la grande lyrique chrétienne, la sainte la plus délicieusement femme, la passion la plus éthérée et la plus divine, la flamme ardente à brûler le corps comme un grain d’encens, l’amour du ciel le plus désintéressé qui fut jamais ; sainte Thérèse, l’honneur, l’édification et la gloire d’Avila ! dans la chapelle de ce couvent, dont on a fait, singulière idée, une bibliothèque et un conservatoire de déclamation, se trouvent un buste et un portrait de la sainte, avec quelques débris des meubles de sa cellule ; mais il fallut y renoncer, le temps nous pressait. Parti par le convoi du matin, nous devions reprendre le convoi du soir ; nous n’avions pas dîné, et nous ne savions trop comment retourner à la station, où notre repas commandé nous attendait. En errant, nous débouchâmes sur une place d’un aspect pittoresque. Une des portes de la ville, avec son bloc de tours à mâchicoulis, en occupait un des côtés ; à l’opposite, une église d’apparence romane recevait un coup de soleil si à propos, que les détails de sa façade en prenaient un relief extraordinaire. De vieilles maisons, portant sur des piliers qui formaient galerie, garnissaient les autres côtés. À l’angle d’une ruelle donnant sur la place, un omnibus dételé se reposait nonchalamment. Ce ne fut pas sans de grands frais d’éloquence que nous déterminâmes le cocher qu’on était allé chercher, et qu’on interrompit dans une promenade sentimentale avec sa novia (fiancée), à harnacher un cheval et à l’accrocher à la machine, tant notre idée lui semblait absurde.

Un second discours le décida, non sans peine, à placer le deuxième cheval près du premier. Tout en se trémoussant autour de ses bêtes, il faisait des objections : « Le convoi ne passerait que dans une heure et demie ; il valait mieux attendre. Prendre un omnibus à soi tout seul ! quelle coûteuse folie ! On n’en serait pas quitte à moins d’un douro (5 francs). Nous avions donc arrêté le galion des Indes ! » Et il regardait d’un air dédaigneux mêlé de quelque soupçon notre accoutrement de voyage, passablement délabré et tout gris de poussière. Nous étions installé depuis un quart d’heure dans la voiture quand il grimpa sur le siége en faisant un indescriptible mouvement d’épaules qui pouvait se traduire : « Les étrangers sont tous fous ! Mais, puisqu’ils payent, au diable ! cela les regarde. » Un coup de fouet appliqué à l’échine des deux rosses mit le véhicule en mouvement et rompit le cercle de curieux qu’arrondissait autour de l’omnibus cet inexplicable départ à une heure insolite. Ils nous contemplaient avec ébahissement, tâchant de comprendre, et livraient leurs visages à nos observations, ne se doutant pas que le spectacle les regardait. Le type de la vieille Castille nous parut dominer parmi le groupe : c’étaient des masques assez courts, des fronts bas, des yeux noirs et profonds, une physionomie forte, triste et sérieuse.

Bientôt nous arrivâmes à la gare du ferro carril, où notre couvert était mis dans le buffet de la station, enchanté d’Avila et de notre rapide excursion ; cependant, nous emportions un desideratum : nul plaisir humain n’est complet. Avions-nous lu quelque part, ou nous l’avait-on seulement raconté, que des habitants d’Avila s’étant refusés jadis à payer une taxe à nous ne savons plus quel roi, ce roi avait fait sculpter en signe d’infamie un porc sur la maison des récalcitrants ? Avec le temps, cette marque de déshonneur était devenue un blason d’honneur. Comme elle était fort ancienne, elle faisait preuve de noblesse et datait une famille. Cette historiette nous sortit d’un arrière-tiroir de la cervelle pendant que nous parcourions la ville. Mais, ni avec l’œil, ni avec le lorgnon, ni avec la lorgnette, nous n’avons pu découvrir le moindre cochon. Ce cochon manque à notre bonheur, comme la rose bleue à la félicité du fleuriste !


IX


En voyage, on visite les villes, les monuments, les sites qui ont acquis quelque célébrité. Il est rare qu’on regarde le chemin lui-même, qui semble n’être fait que pour conduire où l’on veut aller. Ici, ce n’est pas la même chose : le chemin est une merveille qu’on ne saurait trop louer ; mais l’esprit humain s’accoutume si vite aux prodiges de la science moderne, qu’il paraît tout naturel de franchir au vol de la locomotive des cimes où le pied du chasseur d’aigle hésiterait. Et puis, il faut le dire, les wagons sont construits de manière à borner la vue et à empêcher de saisir les étonnants travaux sur lesquels on passe avec la rapidité de l’éclair. Les viaducs ne s’aperçoivent pas ou ne sont sensibles que par l’abîme soudain creusé entre deux montagnes que relie leur suite d’arches audacieuses superposées comme celles du pont du Gard. On est englouti par la gueule noire des tunnels sans qu’on ait pu voir leur arcade sombre se découper sur le flanc du roc. La hauteur des tranchées qui coupent une crête en deux, l’entassement énorme du remblai, faisant d’un gouffre une plaine, vous échappent également. Il faudrait que les wagons, disposés comme des salons et non comme des diligences perfectionnées roulant sur des rails, eussent à leur extrémité une plate-forme entourée de balustrades d’où l’on pût embrasser l’horizon et apprécier les détails du chemin. Entre Avila et Madrid se trouvent d’immenses travaux d’art qu’imposait la nécessité de franchir la sierra de Guadarrama. Quand les bons matériaux manquaient pour les tunnels, on a rasé les cimes, écrasé les roches et on a jeté les montagnes dans les vallées. À de certains endroits, d’énormes remblais — l’un d’eux ne mesure pas moins de quarante-cinq mètres d’élévation — remplacent parfois les viaducs trop difficiles à exécuter en des lieux si sauvages. Des tunnels troués dans le granit traversent les crêtes d’un escarpement trop brusque et trop ardu ; on est à peine sorti de l’un qu’on entre dans l’autre. À Naval-Grande, le point culminant de la ligne, sous le portachuelo de Robledo, se fraye une voie le plus long souterrain du parcours. Il n’a pas moins de 918 mètres d’étendue, passe à 760 mètres au-dessus du niveau de la mer ; et de chaque côté de la route, pendant une partie de ce trajet, sur les pentes des montagnes, une immense forêt de pins, appartenant au duc de Medina-Sidonia, déploie sa verdure noire.

À partir d’Avila, le chemin de fer se tranquillise et parcourt sans tant d’efforts des sites plus praticables. Bientôt la nuit vint et jeta son voile sur le paysage. Nous passâmes près de Valladolid, notre vieille connaissance, qu’on nous dit être fort changée, sans entrevoir sa silhouette, où maintenant aux clochers se mêlent de hautes cheminées d’usine ; car elle est devenue manufacturière, industrielle, commerçante. La vie abonde dans ses rues autrefois si désertes, et le marché de grains des deux Castilles s’y rencontre. Nous ne vîmes pas non plus les deux beaux ponts elliptiques qui traversent le Duero et l’Adaja, qu’on rencontre avant d’arriver à Valladolid lorsqu’on vient de Madrid. Les voyages, de quelque façon qu’on les arrange, ont toujours des heures noires, et il se trouve des maculatures indéchiffrables aux pages les plus intéressantes. Ne pouvant pas tout voir, on doit se contenter de voir quelque chose. La vie humaine est faite d’incomplet.

Mes compagnons ne connaissaient pas Burgos. Le train y arrivait de grand matin, et, en sacrifiant le déjeuner, on avait le temps, jusqu’à l’arrivée du second convoi, de jeter à la hâte un coup d’œil sur la cathédrale. La gare du ferro carril est sur la rive de l’Arlanzon, et nous entrâmes dans la ville par cette belle porte de Sainte-Marie, élevée en l’honneur de Charles-Quint, où se cambrent des statues d’une fière tournure dans le goût espagnol-flamand. Burgos n’a plus cet air de grandesse délabrée et de misère héroïque qui le caractérisait autrefois. S’il garde sa fierté castillane, il a remplacé par un bon manteau presque neuf cette cape en dents de scie, ayant la couleur et la consistance de l’amadou, dans laquelle il s’embossait pour prendre le soleil le long de sa muraille en ruine. Sans métaphore, la ville a beaucoup gagné au point de vue moderne. Il va sans dire que nous l’aimions mieux comme elle était jadis ; mais nous sommes un romantique incorrigible. De belles maisons s’y élèvent de toutes parts sur les démolitions des anciennes, et l’air actuel s’y substitue peu à peu à la physionomie du passé. Cela est naturel, nous le savons bien. On ne peut pas plus habiter les logis des aïeux qu’on ne peut porter leurs habits démodés et devenus d’une coupe ridicule. Pourtant, une maison neuve dans une vieille ville nous contrarie toujours. Elle n’a pas vécu, elle ne sait rien, elle est inerte, car le long séjour de l’homme ne lui a pas donné d’âme.

L’immense hôtel où nous avions déposé nos malles et lavé nos mains et notre figure poudreuse ne ressemblait guère à la fonda purement espagnole qui nous avait hébergé jadis et à laquelle faisait face une boutique de chirurgien-barbier dont l’enseigne représentait l’opérateur, aidé de son élève, coupant le bras à un patient assis sur une chaise. On y aurait demandé un bifteck, du thé et du beurre, on les aurait obtenus.

Pour aller à la cathédrale, nous traversâmes cette grande place bordée de maisons rouges supportées par des piliers de granit bleuâtre dont l’aspect rappelle vaguement celui de la place royale à Paris, et au milieu de laquelle s’élève une statue en bronze de Charles III, remarquable par le développement monumental de son nez. Autrefois, elle était peuplée de gaillards truculents et farouches, superbement drapés de guenilles indescriptibles, prêts à poser pour l’Ésope et le Ménippe de Velasquez, le pouilleux de Murillo, les bourreaux de l’Espagnolet et les gnomes de Goya ; maintenant, des bourgeois et des paysans bien vêtus, à l’honneur de la civilisation et au détriment du pittoresque, s’y promènent et y causent d’affaires avec un air de prospérité ; mais la cathédrale n’a pas changé, c’est toujours l’admirable monument qu’on ne saurait se lasser de voir et qui vous étonne comme si on ne l’avait jamais vu.

Comme la plupart des églises gothiques, la cathédrale de Burgos est enfouie à moitié dans des constructions parasites. Les maisons jadis se serraient contre la maison de Dieu, s’accrochaient à ses pans, se tapissaient entre ses contre-forts, oblitéraient et empâtaient ses arcades ; on ne dégageait pas les édifices, l’espace était rare dans les villes ordinairement fortifiées ou au moins ceintes de remparts, et les merveilleux architectes du moyen âge ne paraissent pas avoir eu le sentiment de laisser autour de leurs œuvres splendides, églises ou palais, le vide nécessaire pour la reculée et la perspective. Les monuments gagnent-ils à être isolés au milieu de vastes places nues qui les absorbent et en diminuent la grandeur ? Ces constructions disparates, la plupart chétives ou grossière, qui encombrent les abords des vieilles cathédrales, font, comme on dit en peinture, d’excellent repoussoirs et servent d’échelle pour faire sentir la dimension colossale de l’édifice dont elles ne masquent que les portions inférieures. Les hautes nefs, les clochetons élancés, les flèches ouvrées à jour, semblent jaillir avec plus de force, de légèreté et d’ardeur, de ce tumulte de toits désordonnés qui les pressent de toutes parts, que si elles montaient librement dans l’air vide. D’ailleurs, ce qu’on ne voit pas de près, on le voit admirablement de loin. Quand on se promène sur les bords de l’Arlanzon, la cathédrale se détache d’un seul bloc au-dessus des maisons de Burgos, qui ne lui vont pas à la cheville, et l’on en peut saisir d’un coup d’œil la silhouette magnifique. À mesure qu’on s’éloigne, la ville s’abaisse et la cathédrale grandit. Ses deux flèches évidées, aux arêtes brodées de fleurons et de crosses, ses clochetons et la tour octogone, gigantesque bijou de pierre, posée comme une tiare, produisent un effet plein d’élégance, d’audace et de richesse.

La cathédrale a été construite au XIIIe siècle, du consentement du roi saint Ferdinand, sur l’emplacement de son palais. Chaque siècle jusqu’au XVIe y a travaillé, ajoutant une beauté, un ornement, une merveille. Le XVIIe, en l’honneur dit bon goût, a gratté jusque la première frise un ravissant portail tout historié de statuettes, d’arabesques, de rinceaux, de chimères, comme entaché de barbarie gothique. Il est heureux que cette tentative de ramener cet art efflorescent à la sobriété classique n’ait pas été poussée plus loin. Raboter la cathédrale de Burgos par amour de la ligne droite, voilà une imagination ! Notre époque, si elle a perdu le secret de bâtir des cathédrales, sait au moins les comprendre et les respecter. Elle n’y touche que pour remettre à la place de la pierre tombée une pierre absolument pareille.

C’était la troisième fois que nous visitions ce prodigieux édifice, et notre impression n’en fut pas moins vive. Connaissant déjà l’ensemble, si jamais on peut connaître ce monde de merveilles, nous en goûtions les détails avec une curiosité moins fiévreuse. Nous revîmes cet immense bas-relief, divise en plusieurs compartiments par des architectures d’une délicatesse inouïe, où l’imagier Philippe de Bourgogne a représenté, derrière le chœur, le grand drame de la Passion, inépuisable thème de chefs-d’œuvre pour la statuaire et la peinture ; la chapelle du connétable, qui renferme les tombeaux en marbre blanc de don Pedro-Fernandez Velasco, connétable de Castille, et de sa femme ; cette bizarre chapelle de sainte Thècle, d’une si étonnante folie d’ornementation en style churrigueresque ; la chapelle du duc d’Abrantès, avec son gigantesque arbre généalogique de Jésus-Christ, si touffu, qu’il semble une forêt portant des patriarches sur ses branches en laissant luire le soleil et la lune à travers ses rameaux supérieurs ; cette menuiserie du chœur ou silleria, d’un caprice si inépuisable et si charmant ; ses retables d’une magnificence inouïe qu’autrefois nous avions essayé de décrire, — la jeunesse ne doute de rien et elle a bien raison ! — enfin tout ce que la cathédrale contient de beautés, de trésors et de prodiges. La tête renversée, nous contemplions ce puits aérien, ce gouffre vertigineux aux parois efflorescentes d’ornements, de colonnettes, de nervures, de stalactites sculptées, de niches à dais et à consoles de saints, de chérubins et d’anges qui forment l’intérieur de la tour octogone posée au point d’intersection des nefs. Dans la sacristie, nous jetâmes un regard au coffre légendaire du Cid, et nous consacrâmes les derniers instants que nous laissait l’heure impérieuse, — car les chemins de fer, plus stricts encore que les rois sur l’étiquette, ne disent pas : « J’ai failli attendre, » ils partent en sifflant, — à regarder la Madeleine de Léonard de Vinci enchaussée dans la boiserie de la chapelle du connétable et l’admirable Vierge tenant l’Enfant Jésus sur ses genoux, chef-d’œuvre absolu qui ne peut provenir que d’un carton dessiné par Michel-Ange et peint par Sébastien del Piombo. Nuits ne connaissons pas de gravure de ce tableau splendide, qu’on pourrait mettre à côté de la Madone de saint Sixte.

Une toile du peintre chartreux don Diego de Leyra, d’un mérite secondaire, mais d’un aspect bizarre, féroce et romantique, représentant le martyre de sainte Casilda, qui regarde le ciel avec extase, malgré l’affreuse blessure de sa poitrine, nous avait frappé autrefois. Elle était toujours à sa place, un peu rembrunie par le temps écoulé. Les deux seins coupés de la jeune vierge, lis semant des rubis, saignaient dans leur plat d’argent et l’ange apportait sa palme d’un air tranquille, comme habitué à de pareils messages et familiarisé avec la vue des supplices. Nous lui avions adressé un sonnet, que nous transcririons bien ici s’il n’était honteux de se citer soi-même.

La célèbre Casa del Cordon, — ainsi nommée du grand cordon de l’ordre teutonique qui relie les armoiries royales et celles des Velasco, des Mendoza et des Figuerroa, se noue en lacs compliqués, et court en listel sur les angles saillants de l’architecture, — se trouve maintenant enclavée au milieu de maisons neuves formant la place de la Liberté, de création toute récente, et démontre une fois de plus la supériorité des architectes du moyen âge sur ceux d’aujourd’hui… Le patio intérieur, à double rang d’arcades, est d’une élégance charmante.

Au sortir de Burgos, le chemin de fer côtoie de très-près l’ancienne route. Les stations avoisinent les relais où jadis l’on accrochait au courrier ces longues files de mules rétives dont le départ s’opérait dans un tourbillon de coups de trique et avec un triomphant tintamarre de grelots. Quintanapalla, Castil de Pennes, Ameyugo, Cubo, misérables villages tombant en ruine il y une vingtaine d’années et qui n’offraient au voyageur pour toute population que quelques enfants déguenillés et quelques spectres hâves en manteau d’amadou, appuyés à des murailles cuites de soleil, sont en train de devenir des bourgs considérables. À partir de Briviesca, la vallée se resserre en gorge, ses pentes se redressent en rochers, et la voie ferrée se fraye comme elle peut passage entre la route de terre et l’Oroncillo, petite rivière torrentueuse qui bouillonne au fond de l’étroite coupure, et qui sera forcée désormais d’être utile en faisant tourner des roues d’usine. Quand un village la gêne, elle l’écorne ou l’enjambe avec cet aplomb des chemins de fer qui ne doutent de rien. Du wagon, l’on aperçoit, de l’autre côté du torrent, le défilé de Pancorbo, avec sa gigantesque arche de rochers sous laquelle passe le correo, l’impériale, chargé de miquelets, en grande transe des brigands, à qui ces anfractuosités de rocher et ces étranglements de gorge offraient de tentantes facilités d’embuscade. Il serait puérilement romanesque de regretter ce temps. Cependant le cœur, à cet endroit-là, battait un peu plus fort aux plus braves et aux plus flegmatiques ; on avait une émotion ; et, quand, à l’issue du défilé, on n’avait vu le canon d’aucune carabine on d’aucun tromblon s’abaisser dans la direction de la voiture, on poussait un léger soupir de soulagement, et l’on racontait quelle belle défense on aurait faite en cas d’attaque. Sans doute, les brigands privés de leur industrie se sont faits terrassiers ou cantonniers, et, la main sur le cœur, le bras étendu, indiquent que la route est libre. C’est plus moral sans doute, mais moins pittoresque, du moins dans le sens où nous entendions autrefois le pittoresque.

À Miranda, l’on traverse le Zadorra et l’Ebre, et l’on poursuit jusqu’à Vitoria sans s’éloigner de l’ancienne route de terre. Mais, arrivé à ce point, le chemin de fer fait un coude et se dirige vers Alsagua, et, se retournant vers l’ouest, gagne Villafranca et s’engage résolument dans la montagne, qu’il surmonte à force de remblais, de tranchées, de tunnels, de viaducs et de travaux d’art. À chaque instant, des perspectives subites, visions éblouissantes, s’ouvrent entre deux escarpements ; de fraîches vallées se creusent en abîmes de verdure, des villages apparaissent et disparaissent en un clin d’œil avec leurs clochers. Aux stations, des chariots à bœufs, dont les roues sont pleines comme celles des chariots homériques, attendent les paquets du chemin de fer et font contraster tout naturellement la barbarie primitive avec le dernier mot de la locomobilité. Voilà, nous l’espérons, un vocable agréable et tout à fait moderne ! Après avoir longé Tolosa, Ernani, Saint-Sébastien, on se retrouve à Irun, le point de départ de l’excursion, et l’on prend poliment congé de son lecteur, s’il a eu la patience de vous suivre jusque-là.