Quand on voyage/Florence

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Michel Lévy frères (p. 177-238).


FLORENCE


L’Armide de l’Adriatique nous avait retenu dans ses canaux enchantés au delà du terme de nos prévisions, et, quoique aucun chevalier Ubalde ne fût venu nous faire rougir de notre paresse en découvrant à nos yeux le magique bouclier de diamant, il nous avait fallu partir enfin, et, après un court séjour à Padoue, dont la tristesse nous parut plus morne au sortir de la ville féerique de Canaletto, nous diriger aussi directement que possible vers Florence, l’Athènes de l’Italie.

Nous regrettâmes beaucoup de ne pouvoir, en passant à Bologne, visiter l’église de la Madonna de San-Luca, édifice singulier, situé sur une montagne appelée la Guardia, et auquel conduit un corridor formé, d’un côté, par un mur long de trois milles, et, de l’autre, par six cent quatre-vingt-dix arcades encadrant un merveilleux paysage. Cet immense portique, élevé par la piété des Bolonais, escalade les flancs de la montagne en cinq cents quatorze marches, et conduit, des portes de la ville au sanctuaire, les curieux et les dévots ; mais, en voyage comme en tout, il faut savoir faire des sacrifices ; si l’on veut arriver, il faut choisir une ligne et la suivre, tout en jetant un regard de regret sur ce qui vous échappe. Vouloir tout voir, c’est le moyen de ne rien voir. — C’est assez de voir quelque chose.

La route de Bologne à Florence passe par l’Apennin, cette épine dorsale de l’Italie ; — épine dorsale, en effet, dont chaque monticule décharné est une vertèbre. — Même sur le voyageur le plus habitué aux désappointements, il est certains noms qui exercent une influence magique, l’Apennin est de ceux-là : on l’a vu dans Horace et les auteurs anciens, que les études classiques mêlent à nos premières impressions, et il est difficile de n’avoir pas dans l’idée un Apennin tout fait, que la vue du véritable contrarie et déforme singulièrement.

La chaîne apennine se compose d’une suite de mamelons arides, effrités, excoriés à vif, de tertres rugueux, de collines galeuses qui ressemblent à des tas de pierrailles et de gravats ; point de ces rochers gigantesques, de ces cimes ardues veloutées de pins, de ces pics baignés de nuages, argentés de neiges, de ces glaciers aux mille cristaux scintillants, de ces cascades où joue l’écharpe de l’arc-en-ciel, de ces lacs bleus comme la turquoise où le chamois vient boire, de ces grands cercles d’aigles planant dans la lumière ; — rien qu’une nature pauvre, morne et stérile, et qui paraît plus mesquine encore après les majestés olympiennes des Alpes suisses et les romantiques horreurs de la vallée de Gondo, d’un pittoresque si grandiose et si terrible.

Certes, la manie des comparaisons est un travers d’esprit, et il est injuste de demander à un endroit d’en être un autre ; mais nous ne pouvions nous empocher, du haut de notre banquette d’impériale, contre laquelle nous avions eu l’imprudence d’échanger notre coin de coupé pour pouvoir examiner le pays plus à l’aise, de penser à ces belles sierras espagnoles, dont personne ne parle et dont la beauté ignorée est bien au-dessus des sites italiens, trop vantés peut-être ; nous nous souvenions d’un trajet de Grenade à Velez-Malaga à travers la montagne par un sentier perdu où il ne passe peut-être pas deux voyageurs par an et qui dépasse tout ce qui se peut imaginer comme accident de forme, de lumière et de couleur.

Nous songions aussi à notre excursion en Kabylie, à ces montagnes dorées par le soleil d’Afrique, à ces vallées pleines de lauriers-roses, de mimosas, d’arbousiers, de lentisques où filtraient des ruisseaux habités par de petites tortues, à ces villages kabyles entourés de palissades de cactus et à ces horizons d’une dentelure si variée que dominait toujours l’imposante silhouette du Djurdjura, et véritablement l’Apennin nous paraissait médiocre, malgré sa réputation classique.

Nous ne voudrions pas nous adonner à ce fameux paradoxe marseillais qui consiste à dire : « On gèle en Afrique, on brûle en Russie. » Pourtant, nous devons avouer que nous grelottions de froid à notre poste aérien, malgré une superposition de paletots et de cabans à faire envie à Méry, le frileux poète. Jamais à Paris, pendant l’hiver le plus rigoureux, nous ne nous sommes revêtu simultanément d’une pareille quantité de hardes, et cependant nous n’étions qu’à la mi-septembre, une saison qu’on a l’habitude de croire tiède et charmante sous le doux ciel de la Toscane : il est vrai que l’élévation du terrain rafraîchit l’air, et que le froid des pays chauds est particulièrement désagréable par la soudaineté du contraste.

Ce n’est pas dans le but d’élever un monument à notre onglée et à notre claquement de dents que nous consignons ici cette remarque. Il importe peu à l’univers que nous ayons eu chaud ou froid sur l’impériale d’une diligence ; mais cette observation pourra empêcher quelque Parisien naïf et confiant de partir de Tortoni pour Florence au mois d’août, en pantalon de nankin et en veste de chasse de coutil, et lui faire joindre à son bagage un plaid-tartan, un paletot de drap-pilote et un cache-nez ; nous préviendrons ainsi quelques rhumes de cerveau et de poitrine. La description de nos souffrances n’est donc pas personnelle ; elle est toute philanthropique.

La violence du vent est d’une telle force sur ces montagnes découronnées et pelées, qui reçoivent alternativement les souffles des brises refroidies sur la Méditerranée et l’Adriatique, que le grand-duc a fait, au point culminant de la route, élever un mur de pierre pour protéger les voyageurs contre ces rafales glacées qui les transiraient et les renverseraient. — Ceux qui ont vu le mistral à l’ouvrage sur la plate-forme du château des papes d’Avignon comprendront l’utilité d’une semblable muraille. Une inscription en style hospitalier constate cette attention bienveillante de Léopold, attention dont nous le remercions du fond du cœur.

À cet endroit, l’on sort de la Romagne pour entrer dans la Toscane ; autre visite de douane : un inconvénient de ces États morcelés en petites principautés. On passe sa vie à ouvrir et à fermer sa malle, occupation monotone, qui finit par rendre furieux les plus flegmatiques. Heureusement, nous nous sommes fait là-dessus un système de philosophie que nous avons déjà développé à propos de la douane romagnole. Nous jetons notre clef à qui veut la prendre, ou nous la laissons dans la serrure, et nous allons paisiblement contempler le paysage, facilité que ne laisse pas toujours l’implacable diligence. À ce point de vue, il est peut-être à regretter qu’il n’y ait pas plus de douanes.

Quoique la route n’atteigne jamais aux escarpements abrupts et aux impossibles montagnes russes de Salinas et de la Descarga en Espagne, les côtes souvent sont assez roides pour nécessiter l’aide des bœufs. — Nous voyons toujours arriver avec plaisir le pesant attelage à la tête baissée sous le joug, au mufle humide, au grand œil paisible, aux jambes puissamment déjetées ; d’abord, il est pittoresque en lui-même, il amène toujours avec lui un bouvier rustique et sauvage, et souvent d’une grande tournure, aux cheveux incultes, au chapeau pointu, à la veste brune, à l’aiguillon porté comme un sceptre antique ; ensuite, il y a une autre raison.

Nous demandions un jour à Cabat, le grand maître de notre jeune et merveilleuse école de paysage, comment, dans ses excursions, il se déterminait sur le choix du site qu’il voulait peindre.

— Je vais au hasard, nous répondit-il, jusqu’à ce que j’entende chanter les grenouilles. Où il y a des grenouilles, le site est toujours joli ; les grenouilles, cela veut dire un étang, de l’herbe fraîche, des roseaux verts, des oseraies et des saules.

Nos grenouilles, à nous, sont les bœufs. Leur apparition signifie une âpre cime, un plateau élevé, d’où l’on découvre inopinément une vue immense ; un panorama azuré de plaines, de montagnes, de vallées ; un horizon semé de villes et de villas, moiré d’ombre et de lumière. — Nos bœufs ne nous trompent pas plus que les grenouilles ne trompent Cabat.

Lorsque les pentes de l’Apennin commencent à s’incliner vers Florence, les sites gagnent quelque beauté. Les coteaux herpétiques et verruqueux disparaissent ou se revêtent de végétation.

Les villes commencent à se montrer sur le bord de la route, les cyprès dressent leur flèche noire, les pins d’Italie arrondissent leur vert parasol ; un souffle plus caressant et plus tiède vous permet d’entr’ouvrir votre manteau ; l’olivier risque à l’air, sans frissonner, son triste et glauque feuillage ; on sent un mouvement de piétons, de chevaux et de voitures, l’approche d’une grande ville vivante, chose rare en Italie, cet ossuaire de villes mortes.

La nuit était tombée lorsque nous arrivâmes à la porte San-Gallo. Un déjeuner assez mesquin, quoique arrosé de vin passable contenu dans de grandes fiasques de verre blanc nattées de sparterie, avalé à la frontière de Toscane, nous faisait désirer vivement, malgré notre sobriété ordinaire, un Aigle noir, un Lion rouge, un Soleil d’or, ou une Croix de Malte quelconque pour vaquer, comme dit Rabelais, « à cette réparation de dessous le nez » qui inquiétait tant ce bon Panurge. Nos yeux avaient fait leurs quatre repas bons ou mauvais ; mais notre estomac n’en avait fait qu’un, et bien maigre encore !

Florence a son corset noué d’une ceinture de fortifications, et fait la difficile quand on vient frapper à sa porte le soir. — Il nous fallut attendre une grande heure devant la porte, pour nous ne savons quelles minutieuses formalités de police ; puis enfin on leva la barrière de bois, espèce de herse pacifique qui barre l’arcade, et la voiture put rouler sur le pavé cyclopéen de Florence. — Nous disons cyclopéen parce que, comme les murs qui portent ce nom, il est composé de pierres de figures inégales, s’agençant par les angles, ainsi que des morceaux de casse-tête chinois.

Pour une ville de fête et de plaisir, dont le nom jette un parfum comme un bouquet, Florence nous fit une étrange réception, et qui eût pu faire reculer un plus superstitieux par son apparence de mauvais présage.

Dans la première rue par laquelle déboucha la diligence, nous rencontrâmes une apparition aussi effrayante que celle de la charrette des Cortès de la mort faite par l’ingénieux chevalier de la Manche aux environs du Toboso ; seulement, ici, il ne s’agissait pas des décorations d’un auto-sacramental, mais d’une affreuse réalité.

Deux files de spectres noirs masqués, portant des torches de résine d’où s’échappaient des flots de lumière rougeâtre mêlée de fumée épaisse, marchaient ou couraient devant et derrière un catafalque porté à bras, et qu’on distinguait vaguement dans le brouillard fauve du funèbre luminaire ; l’un d’eux faisait tinter une clochette, et tous grommelaient, à bocca chiusa, sous la barbe de leur masque, les prières des morts, sur un rhythme étouffé et haletant. Quelquefois, un autre spectre noir sortait d’une maison, et se joignait en hâte au sombre troupeau, qui disparut bientôt au tournant du carrefour. C’était une confrérie de pénitents noirs qui, suivant l’usage, escortaient un enterrement.

Cette lugubre vision nous remet en mémoire les vers de Brizeux, le poëte de Marie et des Bretons, le Celte naturalisé à Florence, qui nous prouve qu’il avait été frappé comme nous de ce spectacle inattendu et avait éprouvé une impression pareille à la nôtre. Nous les transcrivons ici comme complément de notre croquis nocturne.

À coups redoublés, le hargelle sonne,
Mon pâle voisin quitte le café.
Toujours plus bruyant le tocsin résonne.
Un autre s’en va… Qu’est-il arrivé ?

— Seigneur, nous logeons dans la même auberge.
Quels sont ces gens noirs couverts jusqu’aux yeux ?
Pour porter des morts et tenir un cierge,
Leurs doigts sont bien blancs ! Je suis curieux.


— Seigneur étranger, nul ne peut connaître
Ces hommes voilés pour faire le bien :
C’est un ouvrier, le grand-duc peut-être.
Sous cet habit noir, chacun est chrétien !

Les peuples du Midi, quoique pensant beaucoup moins à la mort que les peuples septentrionaux, parce qu’ils en sont incessamment distraits par la volupté du climat, le spectacle d’une belle nature, la fougue d’un sang plus chaud et des passions plus vives, aiment ces processions de fantômes en domino ; car on les retrouve dans toute l’Italie. Ils sentent le besoin de donner à tout une forme plastique et d’agir sur l’imagination par le spectacle. Il n’y a pas longtemps que les morts étaient portés à visage découvert ; l’aspect de ces cadavres immobiles et livides sous le fard dont on les peignait pour dissimuler la grimace figée de l’agonie et le travail commençant de la décomposition, devait encore ajouter à l’effet sinistre et fantastique de ces enterrements. Maintenant, il n’y a plus que les moines que l’on expose de la sorte avec leur froc pour linceul.

Chose bizarre ! en Angleterre, le pays des nuits d’Young, le pays où les fossoyeurs de Shakspeare jouent à la boule sur le théâtre avec le crâne d’Yorick, dans la terre natale du spleen et du suicide, on enlève les morts subrepticement, presque en cachette, dans des espèces de tapissières noires, à des heures où les rues sont désertes et par des chemins détournés ; en quatre ou cinq voyages à Londres, nous n’avons pas rencontré un seul enterrement. On y tombe de la vie dans le néant sans transition, et vos restes inutiles sont escamotés et dissimulés avec la plus grande prestesse. Le catholicisme entend la mise en scène de la mort d’une façon supérieure, et la forte croyance à l’immortalité de l’âme diminue l’effroi de ces cérémonies funèbres.

On nous avait indiqué l’hôtel de New-York, lungo à l’Arno, près du pont alla Caraïa, comme suffisamment confortable. — En effet, nous trouvâmes une vaste maison tenue à peu près à l’anglaise, où l’on mangeait d’une façon civilisée, chose qui ne nous était pas arrivée depuis longtemps. Les voyageurs des autres nations ne sont pas assez reconnaissants envers les Anglais, ces grands éducateurs d’aubergistes, ces braves insulaires qui transportent partout leur patrie avec eux, dans des boites à compartiments, et qui, vivant aux contrées les plus extravagantes comme dans la Cité ou le West-End, ont, à force de guinées, de cris bizarres et de gloussements opiniâtres, établi par toute la terre le rumpsteak, les côtelettes de saumon, les légumes à l’eau, le karis à l’indienne, et les petites pharmacies de condiments au vitriol, le poivre rose de Guyenne, le piment rouge des Indes, l’harvey et l’anchoe-sauce, et les bourgeons de palmier confits au vinaigre. — Grâce à eux, il n’est pas d’ile déserte dans l’archipel le plus inconnu de l’Océanie où l’on ne trouve, à toute heure du jour et de la nuit, du thé, des sandwichs et du brandwine, comme aux tavernes qui longent Greenwich.

Le repas terminé, nous nous répandîmes un peu par la ville sans guide, selon notre habitude, et nous fiant à cet instinct de la configuration des lieux qui nous empêche de nous perdre, même dans les endroits que nous ne connaissons que par la carte ou un coup d’œil rapide ; nous remontâmes le lungo à l’Arno jusqu’au pont de la Trinité ; nous enfilâmes une rue, et nous nous trouvâmes devant le café Doni, ce Tortoni de Florence ; les calèches s’y arrêtent en revenant de la promenade des Caschines, les Champs-Élysées de l’endroit, et l’on s’y fait apporter des glaces dans sa voiture.

Deux grandes filles un peu basanées, mais assez belles, costumées avec une sorte d’élégance et coiffées de ces chapeaux de paille d’Italie à tresse fine dont on fait tant de cas à Paris, et qui s’y vendent si cher, se précipitèrent vers nous avec une hardiesse joyeuse, les mains pleines de fleurs, et eurent bientôt fait un parterre de notre gilet ; chaque boutonnière de notre habit se trouva, en un clin d’œil et sans que nous eussions pu nous en défendre, étoilée d’un œillet ou d’une rose. Jamais garçon de noce ne fut plus fleuri. Les bouquetières, ayant vu un nouveau, comme on dit en termes de collégien, avaient exploité cette proie et saluaient notre bienvenue à leur manière. Florence est la ville des fleurs ; on y en fait une consommation énorme ; aux promenades, le siège des voitures est encombré de bouquets, on en fait pleuvoir à chaque pas dans les calèches, les maisons en regorgent, et l’on monte les escaliers entre deux haies fleuries. — On dit qu’au printemps la campagne est émaillée de mille couleurs comme un tapis de Perse. C’est un spectacle dont nous ne pouvons parler que par ouï-dire, car nous étions en automne.

Pendant que nous étions aux mains de ces filles, nous nous entendîmes appeler par trois ou quatre voix amies, comme si nous eussions été sur le boulevard des Italiens.

L’ami avec lequel nous avons fait, en 1840, ce beau et long voyage d’Espagne, resté un de nos plus chers souvenirs, se trouvait à Florence, où il préparait les matériaux de sa superbe publication photographique, l’Italie monumentale, dont on a pu admirer les premières livraisons au vitrage de Vibert et Goupil, et nous serrait cordialement la main à travers le groupe acharné des bouquetières ; — Loubon, le peintre marseillais, Stürler, un artiste allemand de l’école d’Overbeek, dont on n’a sans doute pas oublié un tableau représentant la mort de Suenon, exposé il y a quelques années au Salon et rappelant par son faire les peintures à l’eau d’œuf, les triptyques du XIIIe siècle ; — G., le philologue, l’érudit, le mystérieux puits de science, qui amasse pour lui tout seul une érudition de bénédictin, nous saluaient gaiement et nous offraient des cigares et des glaces.

Nous étions en plein pays de connaissance, et, le coude sur une table, le nez dans un épais nuage de fumée, nous commençâmes une de ces conversations qui ne peuvent se tenir que depuis la rue Grange-Batelière jusqu’à la rue du Mont-Blanc, entre gens qui, comme artistes, critiques, philosophes, poètes, ont parcouru tous les mondes de l’art. Quelque beau que soit un climat, quelque riche que soit un pays en palais, en tableaux, en statues, rien ne remplace ces entretiens vagabonds, pleins d’ellipses et de sous-entendus, où un mot fait lever des essaims d’idées, où la vérité s’aiguise en paradoxe, où l’on touche à tout sans en avoir l’air, où la plaisanterie a des profondeurs inconnues et qui font le désespoir des étrangers qui les écoutent, s’imaginant savoir le français.

Chacun nous développa sa manière de voir Florence, les uns disant que quelques jours suffisaient, les autres prétendant, au contraire, qu’il fallait plus d’un an pour se douter seulement des richesses que renfermait cette ville, berceau de l’art toscan. À cela nous répondîmes que notre temps était limité, qu’il nous fallait visiter Rome et Naples avant que la saison fût tout à fait mauvaise, et que nous n’avions pas le dessein de faire un ouvrage d’érudition, mais de prendre, avec notre style, quelques vues au daguerréotype des objets qui frapperaient le plus notre attention, sites, monuments, œuvres d’art, costumes et singularités, et que notre talent n’allait pas au delà ; car, dans cette causerie d’une heure, on nous avait indiqué des plans dont l’accomplissement eût exigé notre vie entière.

Nous rentrâmes à l’hôtel de New-York, et, dès qu’il fit jour, nous mimes le nez à la fenêtre pour étudier un peu la perspective qui se déroulait devant nos yeux.

Le fleuve Arno coulait entre deux quais de pierre, trouble et jaune, ne couvrant guère que la moitié de son lit, dont le fond vaseux, constellé de gravats, de tessons et de détritus de toute espèce, apparaissait par places. La magie de ces noms italiens, qu’on voit enchâssés dans les vers des poëtes, est telle, que ces syllabes sonores éveillent toujours dans l’esprit une idée différente de l’aspect que présente la réalité. On se figure, malgré soi, l’Arno comme un fleuve à l’eau limpide, aux bords fleuris et verdoyants, vers lequel descendent les escaliers de marbre des terrasses, et que sillonnent, le soir, des barques étoilées de falots, laissant tremper au courant des tapis de Turquie, abritant sous leur tendelet de soie des couples d’amoureux fous,

Et des musiciens qui font rage sur l’eau.

La vérité est que l’Arno mérite plutôt le nom de torrent que celui de fleuve : il coule d’une façon intermittente, selon le caprice des pluies et des sécheresses, tantôt à sec, tantôt débordant, et dans Florence ressemble plutôt à la Seine entre le pont de l’Hôtel-Dieu et le pont Neuf qu’à tout autre chose.

Quelques musiciens pêcheurs, dans l’eau jusqu’aux jarrets, animaient seuls le fleuve, qui, à cause de l’instabilité de son étiage, ne peut porter que des bachots plats, chose d’autant plus fâcheuse que la mer est toute voisine, l’Arno s’y jetant après avoir traversé Pise.

Les maisons qui nous faisaient face sur l’autre quai étaient hautes, d’une architecture sobre et peu récréative ; quelques dômes et quelques tours d’églises lointaines rompaient seuls cette ligne horizontale ; nous apercevions aussi, au delà des toits des édifices, la colline de San-Miniato, avec son église et ses cyprès, dont le nom nous était resté accroché dans l’esprit, quoique nous ne fussions jamais venu à Florence, par la lecture du Lorenzaccio d’Alfred de Musset, dont la cinquième scène porte pour désignation ce lieu de scène : Devant l’église de San Miniato à Montolivet. Comment ce détail insignifiant se retrouvait-il dans notre mémoire au bout de tant d’années, lorsque nous avons oublié tant de choses plus importantes ? Que celui-là le dise qui peut dérouler les circonvolutions mystérieuses des pauvres cervelles humaines.

Le beau pont de la Trinité, de l’architecte Ammanato, enjambait, à notre droite, le fleuve Arno de ses trois légères arches surbaissées ; de cette manière, il offre moins de prise aux eaux dans le temps des crues et des débordements. — Il est orné des statues des quatre saisons, qui, de loin, produisent un effet assez monumental.

Nous avions à notre gauche le pont alla Carrraïa, un des plus anciens de Florence, puisque sa fondation remonte au xiiie siècle ; emporté par un débordement, il a été reconstruit par Ammanate, l’architecte du pont de la Trinité, dont nous parlions tout à l’heure.

À ce pont se rattache une légende assez étrange. Au mois de mai 1304, une bizarre annonce répandue dans Florence faisait savoir aux habitants « que ceux qui désiraient avoir des nouvelles de l’autre monde n’avaient qu’à se rendre sur le pont alla Carraïa. »

Cette invitation singulière, et qui vaut bien toutes les attractions combinées dont fait usage le puff anglais, attira une foule énorme sur le pont alla Carraïa, dont les piles étaient de pierre et les arches de bois.

L’idée de l’enfer résumée quelques années ensuite dans le grand poème cyclique de Dante occupait alors toutes les cervelles ; les peintres couvraient les murailles des églises et des cloîtres de compositions diaboliquement fantastiques, que devait résumer plus tard, avec une maestria suprême, le Jugement dernier de Michel-Ange.

C’était donc une représentation de l’enfer qui se donnait sur le fleuve d’après les imaginations fantasques de cet extravagant de Buffamalco. L’Arno, change temporairement en Phlégéton, en Cocyte, était sillonné de barques noires dans le goût de la barque à Caron, qui promenaient des ombres accueillies à grands coups de fourche par des diables avec cornes, grilles, ailes onglées, queue en spirale, en tenue obligée de l’emploi ; un mélange de supplices païens et chrétiens, chaudières bouillantes, grilles, roues, tenailles, estrapades, bûchers, présentant toutes les variétés de tortures possibles et impossibles, avec force flamme et fumée, feux grégeois et autres artifices. D’énormes gueules d’enfer à la mode du moyen âge s’ouvraient et se fermaient, laissant voir, à travers un flamboiement rougeâtre, la foule des damnés tourmentés et géhennés par les diables.

Ce bizarre spectacle était donné, par les habitants du bourg de San-Fanfrediano, aux citadins de Florence, qui le payèrent chèrement ; car le pont rompit sous le poids de la foule ; un grand nombre de spectateurs tombèrent dans l’eau et dans les flammes, se noyant et se brûlant à la fois, et eurent, comme le promettait l’annonce, des nouvelles directes de l’autre monde en allant les chercher eux-mêmes.

On nous a raconté qu’un événement de ce genre faillit arriver à Paris sous l’Empire, à propos d’un feu d’artifice qui se tirait sur le pont Royal. Au moment où les premières fusées partirent, la foule stationnée sur le pont des Arts se pencha toute vers la balustrade, et le tablier du pont se souleva ; un immense saut en arrière, exécuté avec l’ensemble et la prestesse de la peur, rétablit le plancher dans son équilibre, et les Parisiens de 1810 en furent quittes à meilleur marché que les Florentins de 1304.

Après cette catastrophe, le pont fut rebâti tout en pierre, et à peu près dans la forme qu’on lui voit aujourd’hui.

L’aspect général de Florence, contrairement à l’idée qu’on s’en fait, est triste. Les rues sont étroites ; les maisons, hautes, sombres de façades, n’ont point cette blanche gaieté méridionale qu’on s’attendrait à y trouver. Cette ville de plaisir, dont l’Europe élégante et riche fait sa maison d’été, a la physionomie maussade et rechignée ; ses palais ressemblent à des prisons ou à des forteresses ; chaque maison a l’air de se retrancher ou de se défendre contre la rue ; l’architecture, massive, sérieuse, solide, sobre d’ouvertures, a conservé toutes les défiances du moyen âge et semble toujours s’attendre à quelque coup de main des Pazzi et des Strozzi.

Ainsi, Florence, qu’on se figure couchée sous un ciel d’azur dans une draperie de blancs édifices et respirant avec nonchalance le lis rouge de ses armoiries, est effectivement une matrone austère, à demi cachée dans ses voiles noirs, comme une parque de Michel-Ange.


II


Les Grecs avaient une expression particulière pour rendre d’un seul mot l’endroit central et important d’un pays ou d’une ville : ophtalmos (l’œil). N’est-ce pas, en effet, l’œil qui donne la vie, l’intelligence et la signification à la physionomie humaine, qui en exprime la pensée et séduit par son magnétisme lumineux ? Si l’on transporte cette idée de la nature vivante à la nature morte, par une métaphore hardie mais juste, n’y a-t-il pas dans chaque ville un endroit qui la résume, où le mouvement et la vie aboutissent, où les traits épars de son caractère spécial se précisent et s’accusent plus nettement, où ses souvenirs historiques se sont solidifiés sous une forme monumentale, de manière à produire un ensemble frappant, unique, un œil sur le visage de la cité ?

Toute grande capitale a son œil : — à Rome, c’est le campo Vaccino ; à Paris, le boulevard des Italiens ; à Venise, la place Saint-Marc ; à Madrid, le Prado ; à Londres, le Strand ; à Naples, la rue de Tolède. Rome est plus romaine, Paris plus parisien, Venise plus vénitienne, Madrid plus espagnol, Londres plus anglais, Naples plus napolitain, dans cet endroit privilégié que partout ailleurs. L’œil de Florence est la place du Grand-Duc : — un bel œil !

En effet, supprimez cette place, et Florence n’a plus de sens ; Florence pourrait être une autre ville. C’est donc par cette place que tout voyageur doit commencer ; et, d’ailleurs, n’en eût-il pas le dessein, les flots des promeneurs l’y porteraient et les rues l’y conduiraient d’elles-mêmes.

Le premier aspect de la place du Grand-Duc, d’un effet si gracieux, si pittoresque, si complet, vous fait comprendre tout de suite dans quelle erreur tombent les capitales modernes comme Londres, Paris, Saint-Pétersbourg, qui forment, sous prétexte de places, dans leurs masses compactes, d’immenses espaces vides sur lesquels échouent tous les modes possibles et impossibles de décoration. On touche du doigt la raison qui fait du Carrousel et de la place de la Concorde de grands champs vagues qui absorbent sans fruit des fontaines, des statues, des arcs de triomphe, des obélisques, des candélabres et des jardinets. Tous ces embellissements, très-jolis sur le papier, fort agréables aussi sans doute vus de la nacelle d’un ballon, sont à peu près perdus pour le spectateur qui n’en peut saisir l’ensemble, sa taille ne l’élevant qu’à cinq pieds au-dessus du sol.

Une place, pour produire un bel effet, ne doit pas être trop vaste ; au delà d’une certaine limite, le regard s’éparpille et se perd. Il faut aussi qu’elle soit bordée de monuments variés et de diverses élévations. La construction en hauteur est élégante et circonscrit avantageusement l’espace : on en démêle tous les détails. C’est la différence d’un tableau dressé à un tableau couché par terre et sur lequel il faudrait marcher pour le voir.

La place du Grand-Duc, à Florence, réunit toutes les conditions du pittoresque architectural, l’interséquence et la variété ; bordée de monuments réguliers en eux-mêmes, mais différents les uns des autres, elle plaît aux yeux sans les ennuyer par une froide symétrie.

Le palais de la Seigneurie, ou vieux palais, qui, par sa masse imposante et son élégance sévère, attire tout d’abord l’attention, occupe un angle de la place, au lieu d’en occuper le milieu. Cette situation bizarre, heureuse selon nous, regrettable pour ceux qui ne voient le beau, en architecture, que dans une régularité géométrale, n’est pas fortuite ; elle a une raison toute florentine. Pour obtenir la symétrie parfaite, il aurait fallu bâtir sur le sol détesté de la maison gibeline, rebelle et proscrite des Uberti ; ce que la faction guelfe, alors toute-puissante, ne voulut pas permettre à l’architecte Arnolfo di Lapo. Des érudits contestent cette tradition ; nous ne discuterons pas ici la valeur de leurs objections. Ce qu’il y a de certain, c’est que le palais vieux gagne beaucoup à la singularité de cette assiette, et laisse ainsi de l’espace pour la grande fontaine de Neptune et la statue équestre de Cosme Ier.

Le nom de forteresse conviendrait mieux que tout autre au palais vieux ; c’est une grande masse de pierres sans colonnes, sans fronton, sans ordre d’architecture, formant comme une énorme tour carrée, un peu allongée en parallélogramme, dentelée de créneaux et couronnée d’un moucharaby d’une projection assez forte ; aux étages, des fenêtres ogivales percent, comme des meurtrières, les épaisses murailles du massif édifice, et, du centre, comme un donjon du milieu d’une citadelle, s’élance un haut beffroi également crénelé, portant un cadran sur le pan qui regarde la place.

Le temps a doré les murs de beaux tons roux et vermeils qui ressortent merveilleusement du bleu pur du ciel, et toute la bâtisse a cet aspect hautain, romantique et farouche, qui répond bien à l’idée qu’on se forme de ce vieux palais de la Seigneurie, témoin, depuis le XIIIe siècle, date de sa construction, de tant d’intrigues, de tumultes, d’actions violentes et de crimes. Les créneaux du palais, entaillés carrément, montrent qu’il a été élevé jusqu’à cette hauteur par la faction guelfe ; les créneaux bifurques du beffroi indiquent un revirement et l’arrivée au pouvoir de la faction gibeline. Guelfes et gibelins se détestaient si violemment, qu’ils écrivaient partout leur opinion dans leurs vêtements, dans leur coupe de cheveux, dans leurs armes, dans leur manière de se fortifier : ils ne craignaient rien tant que d’être pris les uns pour les autres et se différenciaient autant qu’ils le pouvaient ; ils avaient un salut particulier à la manière des francs-maçons et des compagnons du Devoir. On peut reconnaître, à ce denticulage caractéristique, dans les vieux palais de Florence, les opinions de leurs anciens propriétaires ; les murs de la ville sont crénelés carrément à la manière guelfe, et la tour sur les remparts, vis-à-vis le chemin du mail, a le créneau gibelin découpé en queue d’aronde.

Sous les arcs qui soutiennent le couronnement du palais sont peintes à fresque les armoiries du peuple, de la commune et de la république de Florence. Après le renvoi du duc d’Athènes, dont le titre romanesque vous fait penser au Songe d’une nuit d’été de Shakspeare, Florence fut divisée en quatre quartiers et seize bannières (gonfani) — quatre étendards par quartier — qui reçurent chacun leurs armes, dont voici la description héraldique : — Le quartier Spirito porte d’azur à la colombe d’argent avec des rayons d’or ; ses étendards sont ainsi blasonnés : Nicchio, deux écus distincts sur fond rouge ; le plus petit avec les armes du peuple, c’est-à-dire une croix de gueules sur champ d’argent, armes qui sont répétées sur tous les écus ; l’autre avec cinq coquilles d’or sur champ d’azur, ferré d’argent au fouet de sable ; Drago, d’or au dragon de sinople ; Scala, de gueules à l’escalier de sable. — Le quartier Santa-Croce est représenté par une croix d’or sur champ d’azur. Ses bannières portent : Carro, d’argent, au char avec des roues de sable ; Ruote, d’azur à la roue d’or ; Bue, d’or au taureau de sable ; Leone d’oro, d’argent au lion d’or. — Le quartier de Santa-Maria-Novella a pour insigne un soleil avec des rais d’or sur champ d’azur. Ses bannières ont pour armoiries : Leone bianco, un lion rampant d’argent sur champ d’azur ; Vipera, une vipère de sinople sur champ d’or ; Unicorno, une licorne d’or sur champ d’azur. — Le quartier de San-Giovanni est symbolisé par un temple octogone, semblable au baptistère, cantonné d’or sur champ d’azur cantonné de deux clefs ; Chiavi, a deux clefs de gueules sur champ d’or ; Vaio, coupé de gueules et de vair : la partie supérieure de gueules, la partie inférieure de vair ; Drago, un dragon sur champ d’or ; Leone vero, un lion sur champ d’azur, ayant dans la griffe droite une petite banderole avec les armes du peuple. — On voit que tous ces blasons forment ce qu’on appelle des armes parlantes. Le moyen âge aimait ces rébus héraldiques, dont le créquier des Créqui, les pommes des Pommereuil, le noyer des Nogaret, peuvent donner une idée en France.

Que le lecteur nous pardonne cette litanie de blasons ; mais nous avons cru devoir en historier notre description du palais de la Seigneurie, et les poser dans nos phrases comme ils le sont dans les petites arcades du moucharaby, avec leurs émaux et leurs couleurs ; ils sont, du reste, un des traits caractéristiques de la physionomie mi-communale, mi-féodale de ce palais, hôtel de ville et forteresse.

Le palazzo vecchio a pour soubassement quelques marches qui formaient autrefois une espèce de tribune du haut de laquelle les magistrats et les agitateurs haranguaient le peuple.

Deux colosses de marbre, l’Hercule tuant Cacus, de Bandinelli, et le David vainqueur de Goliath, de Michel-Ange, montent auprès de la porte leur faction séculaire, comme deux sentinelles que l’on a oublié de relever.

L’Hercule de Bandinelli et le David de Michel-Ange ont été l’objet de critiques et d’admirations qui ne nous paraissent pas fort justes. À notre avis, on a trop déprécié Bandinelli, et trop loué Michel-Ange.

Il y a dans l’Hercule tuant Cacus une fierté hautaine, une énergie féroce, un sentiment grandiose, qui dénote l’artiste de premier ordre ; jamais l’exagération florentine n’a poussé plus loin ses violences ronflantes et ses fanfaronnades d’anatomie. Le col ployé du Cacus et les lacis de muscles qui soulèvent ses épaules monstrueuses montrent une force et une puissance étonnantes, et Michel-Ange lui-même, quand il vit ce morceau moulé séparément, ne put s’empêcher de lui accorder son approbation. Le torse de l’Hercule a été beaucoup critiqué par les artistes et le public du temps. Tous les détails, il est vrai, y sont accusés outre mesure : les deltoïdes, les pectoraux, les attaches mastoïdiennes, les dentelés et les saillies des côtes y ressortent avec un relief extrême ; c’est de l’écorché à la troisième puissance ; l’artiste a oublié de jeter une peau sur ces saillies et ces bosses, ou plutôt il ne l’a pas voulu. Aussi a-t-on comparé ce torse à un sac rempli de pommes de pin. Ce reproche, qui a son côté vrai, pourrait être adressé à bien d’autres artistes florentins, sans en excepter le grand Buonarotti.

Ce Baccio Bandinelli avait devant le grand-duc, avec ce grand hâbleur de Benvenuto Cellini, matamore de l’art, capitaine Fracasse de l’orfévrerie, les plus amusantes prises de bec. « Pourvois-toi d’un autre monde, car je veux te chasser de celui-ci, disait Benvenuto à Bandinelli en se campant sur la hanche comme un don Spavento de comédie. — Fais-le-moi savoir un jour d’avance, afin que je me confesse et que je fasse un testament ; car je ne veux pas mourir en brute comme toi, répondait le statuaire au ciseleur. » Ce dialogue, alterné d’injures de crocheteur ou de savant, divertissait le grand-duc. — Ces animosités valent, au fond, mieux pour l’art que les hypocrites flagorneries qu’emploient entre eux les artistes modernes. La passion est bonne et prouve la conviction ; d’ailleurs, Benvenuto Cellini rend justice dans ses Mémoires au talent de Bandinelli, qu’il place honorablement parmi les célébrités contemporaines.

Le David de Michel-Ange, outre l’inconvénient qu’il a de représenter sous une forme gigantesque un héros biblique dont la taille était notoirement petite, nous a paru un peu lourd et commun, défaut rare chez ce maître d’une si rigoureuse élégance ; c’est un grand et gros garçon bien portant, charnu, râblé, bastionné de pectoraux solides, muni de biceps monstrueux, un fort de la halle attendant qu’on lui mette un sac sur le dos. Le travail du marbre est remarquable, et, somme toute, est un bon morceau d’étude qui ferait honneur à tout autre statuaire que Michel-Ange ; mais il y manque cette maestria olympienne et formidable qui caractérise les œuvres de ce sculpteur surhumain ; il faut dire aussi que l’artiste n’a pas été entièrement libre : il a tiré son David d’un énorme bloc de marbre de Carrare, entaillé un siècle auparavant par Simon de Fiesole, qui avait essayé d’en extraire un colosse sans en pouvoir venir à bout. Michel-Ange, alors âgé de vingt, neuf ans, reprit l’ébauche et trouva en se jouant une statue géante à travers les essais informes de Simon de Fiesole ; quelques défauts de proportion dans les membres, le manque de marbre et des coups de ciseau visibles aux épaules indiquent la gêne que dut éprouver le grand statuaire dans l’accomplissement de ce tour de force singulier : entrer une statue dans la peau d’une autre. Michel-Ange seul pouvait se permettre cette étrange fantaisie.

Deux autres statues terminées en gaine d’Hermès, l’une de Bandinelli, l’autre de Vicenzo de Rossi, servaient autrefois de bornes pour suspendre la chaîne qui barrait la porte : celle de Vicenzo représente un homme terminé en trône de chêne pour symboliser la force et la magnanimité de la Toscane ; celle de Bandinelli représente une femme la tête ceinte d’une couronne, les pieds pris dans un laurier, symbolisant la suprématie dans les arts et la courtoisie de cette heureuse terre. — L’ennui vandale des factionnaires a sculpté, à coups de baïonnette, le sexe de ces deux Hermès.

Au-dessus de la porte, deux lions soutiennent un cartouche rayonnant, avec cette inscription :

JESUS CHRISTUS, REX FLORENTINI POPULI,
S. P. DECRETO ELECTUS.

Le Christ fut, en effet, élu roi de Florence, sur la proposition de Nicolo Capponi au conseil des Mille, dans l’idée d’assurer la tranquillité publique, le Christ ne pouvant être supplanté ni remplacé par personne.

Cette présidence idéale n’empêcha pas la République d’être renversée.

La cour par laquelle on pénètre par cette porte a été mise dans l’état où elle est par Michelozzi. Le goût de la renaissance fleurit dans l’architecture. D’élégantes colonnes supportant des arcades forment un patio comme on en trouve au centre des maisons espagnoles ; une fontaine élevée sur les dessins de Vasari par le sculpteur Tadda, d’après les ordres de Cosme Ier, en occupe le milieu et complète la ressemblance ; la vasque est en porphyre ; l’eau jaillit du museau d’un poisson étranglé par un bel enfant de bronze, d’André Verocchio ; au-dessus des arcades sont peints à fresque des trophées, des dépouilles opimes, des armes de guerre et des prisonniers enchaînés à des médaillons contenant les armoiries de Florence et des Médicis.

Une des pièces les plus curieuses du palais vieux est le grand salon, salle d’une dimension énorme qui a sa légende. — Lorsque les Médicis furent chassés de Florence en 1494, fra Girolamo Savonarole, qui dirigeait le mouvement populaire, donna l’idée de construire une immense salle où un conseil de mille citoyens élirait les magistrats et réglerait les affaires de la République. L’architecte Cronaca fut chargé de cette besogne et s’en acquitta avec une célérité si merveilleuse, que frère Savonarole fit courir le bruit que les anges du ciel descendaient pour servir les maçons et continuaient la nuit les travaux interrompus. — L’invention de ces anges gâchant le plâtre et portant l’oiseau est tout à fait dans le goût légendaire du moyen âge, et fournirait un charmant sujet de tableau à quelque peintre naïf de l’école d’Overbeck ou de Hauser. Dans cette rapide construction, le Cronaca déploya, sinon tout son génie, du moins toute son habileté ; la coupe et les combinaisons de la charpente qui soutient ce grand plafond, d’un poids énorme, sont justement admirées et ont été souvent consultées par les architectes.

Lorsque les Médicis revinrent et transportèrent leur résidence du palais de la via Larga, qu’ils occupaient, au palais de la Seigneurie, Cosme voulut changer la salle du conseil en salle d’audience, et chargea le présomptueux Baccio Bandinelli, dont les dessins l’avaient séduit, de divers remaniements et appropriations d’importance ; mais le sculpteur avait trop présumé sans doute de son talent d’architecte, et, malgré les secours de Giuliano Baccio d’Agnolo, qu’il appela à son aide, il travailla dix ans sans pouvoir se tirer des difficultés qu’il s’était créées. Ce fut Vasari qui exhaussa le plafond de plusieurs brasses, termina les travaux et décora les murailles d’une suite de fresques qu’on y voit encore et qui représentent différents épisodes de l’histoire de Florence, des combats et des prises de ville, le tout travesti à l’antiquité et entremêlé d’allégories. Ces fresques, brossées avec une médiocrité intrépide et savante, offrent tous les lieux communs de muscles ronflants et de tours de force anatomiques en usage à cette époque parmi le troupeau des artistes à la suite. Quoiqu’il s’agisse de l’histoire de Florence, on croirait voir des Romains de l’ancienne Rome, faisant le siége de Veies ou de toute autre ville primitive du vieux Latium, et ces fresques ont l’air de gigantesques illustrations du De Viris illustribus. Ce faux goût est choquant. Qu’ont à faire le casque classique, la cuirasse à lanières et les hommes tout nus dans la guerre de Florence contre Pise et Sienne ?

Un grand nombre de statues et de groupes placés dans des niches ou sur des piédestaux décorent cette salle ; nous ne les décrirons pas les uns après les autres, ce serait à n’en pas finir ; mais nous citerons l’Adam et Ève, de Baccio Bandinelli, une des meilleures choses du maître, le Jean de Médicis et l’Alexandre, premier duc de Florence, tué par ce Lorenzaccio qui a fourni à notre poëte Alfred de Musset une étude toute Shakspearienne, du même Baccio ; le Vice triomphant de la Vertu, de Jean de Bologne, et surtout une Victoire, de Michel-Ange, destinée au mausolée de Jules II, d’une fierté si sublime, d’une tournure si grandiose, d’un dédain si superbe, qu’elle fait paraître toutes les autres figures plates, laides, communes, bourgeoises, triviales, presque abjectes, quelque belles qu’elles soient d’ailleurs. L’Alexandre et le Jean de Médicis, malgré leur air impérieux et féroce, ont l’air de bien petits garçons devant cette terrible et triomphante statue. C’est l’habitude de Michel-Ange de faire disparaître et de réduire à néant toutes les œuvres d’art qui se hasardent auprès de lui.

Remarquez, en passant, de belles portes en marqueterie, de Benoit de Maciano, qui a encadré dans des ornements d’un goût exquis les portraits de Dante et de Pétrarque, exécutés en bois de différentes nuances : c’est un chef d’œuvre de difficulté vaincue.

Un motif qui revient souvent dans les ornementations des plafonds et des corniches, ce sont des enfants qui jouent à la raquette avec des balles rouges : allusion aux armes des Médicis, qui se composent, comme on sait, de cinq tourteaux de gueules rangés en orle, surmontés plus tard d’un tourteau de France sur champ d’or. Les mauvais plaisants, qui ont voulu voir dans ces tourteaux des pilules à cause du nom de Médici (médecin), se trompent : ce sont des balles, signification qu’explique suffisamment la devise : Permissa resiliunt. C’est à peu près tout ce que l’on vous permet de voir du palais de la Seigneurie ; les anciennes salles auxquelles se rattachent des souvenirs historiques sont encombrées de paperasses administratives et n’offrent plus rien de curieux à l’œil.

Nous disions tout à l’heure combien les dimensions colossales étaient peu nécessaires pour produire de l’effet en architecture. La loggia de Lanzi, ce joyau de la place du Grand-Duc, consiste en un portique composé de quatre arcades : trois sur la façade, une en retour sur la galerie des Offices. C’est une miniature de monument ; mais l’harmonie des proportions en est si parfaite, que l’œil éprouve à le regarder une sensation de bien-être. Le voisinage du palais de la Seigneurie, par sa masse compacte et sa carrure robuste, fait ressortir admirablement l’élégante légèreté de ses arcs et de ses colonnes. Malgré l’avis de Michel-Ange, qui répondit au grand-duc, le consultant à ce sujet, que ce qu’on avait de mieux à faire pour décorer la place, c’était de continuer le portique d’Orcagna ou d’Orgagna, — car telle est l’orthographe italienne du nom, — nous croyons que la loggia est bien comme elle est et ne gagnerait nullement à être répétée comme les arcades de la rue de Rivoli. Son charme principal, c’est que, symétrique elle-même, elle observe la loi de l’interséquence parmi les monuments qui l’accompagnent et qu’elle interrompt ; cette diversité donne à la place une gaieté à laquelle eût bientôt succédé l’ennui, si l’on eût répété les arcades sur toutes les faces.

Orgagna, comme Giotto, comme Michel-Ange, comme Léonard de Vinci, comme Raphaël et toutes les grandes capacités panoramiques de ces temps bienheureux où l’envie bourgeoise ne restreignait pas le génie à une étroite spécialité, parcourait d’un pas égal la triple carrière de l’art : il était architecte, peintre et sculpteur. La loggia, les fresques du Campo-Santo, la statue de la Vierge et différents tombeaux dans les églises de Florence montrent combien il était supérieur dans chacune de ces parties. Aussi avait-il le légitime et naïf orgueil de mettre au bas de ses peintures : Orgagna sculptor, et, au bas de ses sculptures : pictor.

Les colonnes de la loggia ont des chapiteaux d’un corinthien gothique et fantasque, où les régularités de Vitruve ne sont pas observées ; ce qui n’ôte rien à leur grâce et à leurs heureuses proportions. Une balustrade découpée à jour couronne l’édifice, terminé en terrasse, d’une façon délicate et légère. — Le nom de loge des Lances lui vient d’une ancienne caserne de lansquenets, qui existait non loin de là, lorsque les fondements en furent jetés, sous la tyrannie du duc d’Athènes. Le but de ces constructions était d’abriter les citoyens des pluies subites, et de leur permettre de s’entretenir à couvert de leurs affaires ou de celles de l’État. C’était sous cette galerie, exhaussée de quelques pieds au-dessus du sol de la place, que l’on investissait les magistrats de leurs pouvoirs, que l’on créait les chevaliers, que l’on publiait les décrets du gouvernement, et que l’on haranguait le peuple comme du haut d’une tribune.

L’édilité ferait bien d’élever, dans nos pluvieuses cités du Nord, où les passants sont vingt fois par jour exposés aux brusques intempéries des saisons, des monuments comme la loggia de Lanzi de Florence, la lonja de Seda de Valence, le forum Boarium ou la Græcostasis de Rome : outre les promeneurs, ces portiques pourraient abriter, de même que celui d’Orgagna, des chefs-d’œuvre de sculpture antique ou moderne, et donner de la besogne aux statuaires autant qu’aux architectes.

La loggia est une espèce de musée en plein air : le Persée de Benvenuto Cellini, la Judith de Donatello, l’Enlèvement des Sabines de Jean de Bologne, s’encadrent dans ses arcades. Six statues antiques, les vertus cardinales et monacales de Jacques dit Pietro, une madone d’Orgagna, ornent la paroi intérieure. Deux lions, l’un antique, l’autre moderne, de Flaminio Vacca, presque aussi bons que les lions grecs de l’Arsenal de Venise, complètent cette décoration.

Le Persée peut être regardé comme le chef-d’œuvre de Benvenuto Cellini, cet artiste dont on parle tant en France, sans presque rien connaître de lui. Cette statue, un peu maniérée dans sa pose, comme toutes les œuvres de l’école florentine, qui poussa très-loin la recherche de la ligne et la nouveauté curieuse du mouvement, a une grâce juvénile très-séduisante. Cette tournure composée, inférieure sans doute à la simplicité antique, offre encore un grand charme ; c’est élégant et cavalier.

Le jeune héros vient de trancher la tête à l’infortunée Méduse, dont le corps, replié avec une hardiesse savante, fait, de son paquet de membres convulsés par l’agonie, un escabeau au pied du vainqueur. Persée, détournant son visage, où se peint une compassion mêlée d’horreur, tient d’une main son épée à crochet recourbé, et de l’autre élève la tête pétrifiante, immobile et morte au milieu de sa chevelure de serpents qui se tordent.

Le piédestal, autre chef-d’œuvre, est orné de bas-reliefs relatifs à l’histoire d’Andromède, de figurines et de feuillages où reparaît le talent de Benvenuto, ciseleur. Au-dessous de ces figurines, représentant un Jupiter debout et brandissant ses carreaux, on lit cette inscription menaçante :


TE, FILI, SI QUIS LÆSERIT, ULTOR ERO,


qui s’applique aussi bien à Persée qu’à l’artiste. Cette légende à double sens semble un avertissement du ciseleur spadassin à la critique, qui n’a qu’à se le tenir pour dit. Sans nous laisser influencer par cette rodomontade, nous admirerons franchement le Persée pour sa grâce héroïque et la noblesse de ses formes délicates. C’est une charmante statue et un délicieux bijou ; elle vaut toute la peine qu’elle a coûtée.

La Judith de Donatelio montre, au palais de la Seigneurie, la tête coupée d’Holopherne avec une fierté rébarbative assez alarmante, et tient, sous l’arcade de la Loggia, le même emploi que le Spartacus de Foyatier en face du palais des Tuileries. Seulement, la protestation du Spartacus est muette, et, pour que celle de Judith n’offrit aucune espèce d’ambiguïté, l’on a gravé sur la plinthe cette inscription peu rassurante : Exemplum salut, publ. cives posuere MCCCXCV. Ces deux statues sont de bronze. Benvenuto, dans ses Mémoires, raconte d’une façon dramatique et touchante toutes les péripéties de la fonte du Persée et les angoisses terribles qu’il éprouva jusqu’à ce que le succès eût couronné l’œuvre. Pour liquéfier le métal, qui se figeait dans le creuset et ne voulait pas couler, l’artiste y jeta toute sa vaisselle, actionna le feu avec ses meubles, épuisé, haletant, songeant à la joie de ses rivaux si l’opération manquait, et prêt à se jeter dans la fournaise si le moule crevait sous la pression du bronze. Aussi quelle joie, quel délire, quel triomphe et quel cordial repas avec les élèves et les compagnons lorsque l’œuvre sortit radieuse et pure de toutes ces épreuves ! — On montre encore à Florence la maison où le Persée a été fondu.

Benvenuto, qui, en sa qualité d’orfèvre ciseleur, avait assez travaillé pour les rois, les princesses et les seigneurs, voulut que son Persée conquît l’admiration populaire ; car il le scella très-solidement dans le socle pour le soustraire au caprice de la grande-duchesse, qui désirait en orner son appartement, préférant à ce riche sanctuaire la perpétuelle exposition publique.

L’Enlèvement des Sabines a été pour Jean de Bologne un admirable prétexte de déployer sa science du nu et de faire voir la beauté humaine sous trois expressions différentes : une belle jeune femme, un jeune homme vigoureux, un vieillard superbe encore. Ce beau groupe de marbre rappelle le Bouc enlevant Orythie, du jardin des Tuileries : c’est la même élégance vague, la même ingénieuse facilité d’arrangement. Sur la plinthe, un bas-relief explique ce que le sujet pourrait avoir d’indécis et de peu intelligible.

La fontaine de Neptune de l’Ammanato, qui s’élève monumentalement à l’angle du palais de la Seigneurie, dans l’espace laissé vide par la maison rasée des Uberti, a un aspect riche et grandiose, quoiqu’elle soit inférieure aux projets des autres artistes, repoussés au profit de l’architecte favori du grand-duc Cosme Ier. Le dieu, de grandeur colossale, est debout sur une conque traînée par quatre chevaux marins, deux de marbre blanc, deux de marbre veiné ; trois tritons jouent à ses pieds, et l’eau retombe en jets nombreux dans un bassin octogone dont les quatre petits angles sont ornés de statues de bronze représentant Thétis et Doris et des dieux marins enfants jouant avec des coquillages, des coraux, des madrépores et autres productions de la mer ; huit satyres également de bronze, des mascarons, des cornes d’abondance complètent cette opulente décoration, où se pressent déjà le goût fastueux et mythologique des fontaines du parc de Versailles, goût que l’on croit français et qui n’est qu’italien de la décadence.

La statue équestre de Cosme de Médicis, la meilleure des quatre que Jean de Bologne a eu le bonheur rare d’exécuter dans une vie d’artiste, a beaucoup d’aisance et de noblesse. Le cheval marche bien dans son allure de petit trot ; l’homme est bien en selle ; il n’est pas ridiculement historique, a le costume moitié réel, moitié de fantaisie du grand-duc, et produit un bon effet, monumental. Cette statue est de bronze et a présenté d’assez grandes difficultés de jet ; des bas-reliefs relatifs à l’histoire de Cosme plaquent les quatre faces du piédestal. On remarque le portrait d’un bouffon nain aimé du duc.

Il faut signaler encore, sur cette place si riche, le palais Uguecioni, dont l’architecture est attribuée à Raphaël, pour son style suave et pur, qui est bien celui du maître, et le toit des Pisans, charpente historique que les Florentins firent exécuter aux Pisans prisonniers en signe d’abjection et de mépris, et qui recouvre l’hôtel des postes, aux barreaux duquel se presse, sous les bannes de sparterie, une foule nombreuse d’étrangers venant demander leurs lettres, d’après l’ordre alphabétique de leur nom. C’est aussi dans un coin de cette place que se trouve l’hôtel des diligences, avec son va-et-vient perpétuel de voitures.

Mais voilà assez de descriptions de statues et de palais ; prenons une calèche et rendons-nous aux Caschines, les Champs-Élysées de Florence, pour voir des figures humaines et nous reposer du marbre, de la pierre et du bronze.


III


Le type florentin diffère essentiellement du type lombard et du type vénitien. Ce ne sont plus ces lignes régulières et pures, cet ovale un peu épais, ces riches attaches du col, cette heureuse sérénité de la forme, cette parfaite santé du beau, qui vous frappent dans les rues de Milan, où, comme le dit si bien Balzac, les filles de portière ont l’air de filles de reine. On ne comprendrait pas à Florence cette superbe épitaphe païenne de nous ne savons plus quel comte dont la tombe portait pour toute inscription : Fis bello a Milanese ; la grâce voluptueuse, et la gaieté spirituelle de Venise sont absentes d’ici.

Les figures n’ont pas à Florence le caractère antique qui subsiste encore dans le reste de l’Italie après tant de siècles écoulés, d’invasions successives, un changement si radical de mœurs et de religion : elles sont visiblement plus modernes ; s’il n’est pas permis de se méprendre, sur le boulevard de Gand, à un Napolitain ou à un Romain de pure race, un Florentin peut passer inaperçu parmi des Parisiens ; ce violent cachet méridional qui fait reconnaître les autres Italiens ne le trahira pas. Il y a plus de caprice, plus d’inattendu dans les traits des hommes et des femmes de Florence ; la pensée, les préoccupations morales laissent sur leur face des sillons appréciables, et en bouleversent les méplats avec une irrégularité à laquelle gagne l’expression.

Les femmes de Florence, moins belles que les Milanaises, les Vénitiennes ou les Romaines, sont plus intéressantes et parlent davantage à l’idée ; elles plairont surtout à l’écrivain psychologue ; leurs yeux sont voilés de mélancolie, leur front est parfois rêveur, et quelques-unes offrent cet air de vague souffrance, sentiment tout récent et tout chrétien, qu’on chercherait vainement dans la statuaire grecque ou romaine ; au milieu des têtes italiennes classiques, les têtes florentines sont bourgeoises dans le sens intime et favorable du mot ; elles n’expriment pas seulement la race, dans l’individu ; elles ne sont pas exclusivement humaines, elles sont sociales.

Les artistes florentins, André del Sarto, par exemple, n’ont pas cette beauté sereine du Titien, cette placidité angélique de Raphaël ; ils reproduisent un type à la fois plus humble et plus cherché ; on sent la réalité à travers leur idéal ; ils ne posent pas sur leurs figures ce masque de régularité générale dont abusent quelquefois les autres grands maîtres italiens ; ils risquent plus souvent le portrait dans leurs compositions et ne craignent pas de traverser une certaine laideur pour arriver au caractère. En voyant leurs œuvres, on peut comprendre comment quelques-unes de leurs têtes, assurément moins belles que les types des peintres de Venise ou de Rome, peuvent produire une impression plus pénétrante et plus durable.

Ces généralités qui souffrent de nombreuses exceptions, car il y a des têtes florentines régulières, sont le résultat d’observations faites dans les rues, dans les théâtres, à l’église, à la promenade ; le visage humain n’est-il pas aussi digne d’attention que l’architecture ? le modèle ne vaut-il pas le tableau, et l’œuvre de Dieu, l’œuvre de l’art ? Et si nous avons regardé trop attentivement quelque belle promeneuse sous le nez, elle n’a pas dû s’en fâcher plus qu’une colonne ou une statue : notre conscience de voyageur sera notre excuse.

L’endroit de Florence le plus favorable à ce genre d’étude, trop souvent oublié par les touristes épris d’antiquité ou d’art, est sans contredit la promenade des Caschines, où, de trois heures à cinq heures, afflue, en boghey, en tilbury, en phaéton, en américaine, en coupé, en landau et surtout en calèche, tout ce que la ville renferme de riche, de noble, d’élégant et même de prétentieux. Sur le fond florentin se dessinent de brillantes excentricités étrangères faciles à reconnaître.

Les Caschines, dont le nom signifie laiteries, sont situées extra-muros, en dehors de la porte de Fralo, et s’étendent, le long de la rive droite de l’Arno, dans un espace d’à peu près deux milles jusqu’à l’endroit où le Terzolle se jette dans le fleuve.

À travers des massifs de vieux et grands arbres tels que pins-parasols, chênes verts, liéges et autres espèces du Midi mêlées à des essences du Nord, se dessinent des chemins sablés qui aboutissent à un rond point formant ce que les Espagnols appelleraient le salon de cette promenade fashionable.

Ces grandes masses de verdure que borde, d’une part, le gentil fleuve Arno, et, de l’autre, l’encadrement bleu des Apennins, dont on aperçoit les croupes lointaines piquées de points blancs par les villas et les hameaux, composent, sous cette belle lumière méridionale, un ensemble admirable et qu’il est difficile d’oublier. Les Caschines ont quelque chose de plus naïvement agreste que les promenades équivalentes de Paris et de Londres, et le concours de l’élégance étrangère ne leur ôte pas cette bonhomie italienne si gracieuse dans sa nonchalance. Une maison de campagne du grand-duc, très-simple et très-bourgeoise, est enfouie au milieu de cette fraîche verdure, que les peuples du Midi apprécient plus que nous, sans doute à cause de sa rareté. Nous avons retrouvé en Espagne les mêmes admirations pour les ombrages du parc d’Aranjuez, que le Tage arrose, et qui est rempli d’arbres du Nord.

Florence, il y a quelques années, surtout avant que les événements politiques eussent effarouché les touristes opulents, était comme le salon de l’Europe ; on y retrouvait en grand

Tout ce monde doré de la saison des bains.

C’était là que se rendaient de tous les points de l’horizon les Anglais fuyant le brouillard natal, les Russes secouant la neige d’un hiver de six mois, les Français accomplissant le voyage à la mode, l’Allemand cherchant le naïf dans l’art, les cantatrices et les danseuses retirées du théâtre, les existences et les fortunes problématiques, les reines déchues, les jolis ménages unis à Gretna-Green ou tout simplement devant l’autel de la nature, les femmes séparées de leur mari pour une cause ou pour une autre, les grandes dames ayant l’ait un coup de tête, les princesses traînant à leur suite des ténors du des jeunes gens à barbe noire, les dandys à demi ruinés par Bade ou Spa, les victimes du lansquenet et du crédit parisien, les vieilles filles rêvant quelque aventure incidentée, tout un monde interlope mêlé de beaucoup d’alliage, mais vif, spirituel, joyeux, ne cherchant que le plaisir et dépensant l’argent avec d’autant plus d’insouciance que le luxe italien est une économie relative.

Toute cette société fréquentait les bals hospitaliers du grand-duc, et s’amusait beaucoup. Cette espèce de tolérance générale qui faisait accepter tout individu se présentant bien, mis convenablement et recommandé par une lettre quelconque, introduisait bien quelque aigrefin et quelque aventurière dans ce salon cosmopolite ; mais on en était quitte pour ne plus se saluer à Londres ni à Paris, et l’on jouissait dans la ville d’une liberté de bal masqué. Les intrigues et les amours allaient leur train sans trop de scandale ; chacun était trop occupé pour avoir le temps de médire. D’ailleurs, accuser une femme d’avoir un amant eût semblé puéril ; la médisance n’eût commencé qu’à deux, et la calomnie à trois.

La promenade aux Caschines était un des épisodes importants de la journée. Il s’y tenait une espèce de bourse d’amour où se cotaient les actions des femmes. Madame de B… est en hausse ; madame de V… est en baisse ; madame de B… a quitté le petit baron de L… pour le prince D… ; madame de V… a été trahie pour une seconde chanteuse de la Pergola ; c’est grave ! Les toilettes se discutaient et s’analysaient, plus négligemment cependant que partout ailleurs, car le plaisir était la grande affaire ; mais les filles d’Ève pensent toujours un peu à la découpure de la feuille de figuier qui enveloppe leurs charmes. Pourtant, — et cela tient sans doute à la vertu du climat, — on a vu aux Caschines des Parisiennes assez éprises pour n’être plus vaniteuses et ne regarder que leur amant.

Ce mouvement d’étrangers s’est un peu ralenti : cependant, les Caschines offrent encore, de trois heures à sept heures, selon la saison, un spectacle de la plus joyeuse animation.

Lorsque nous y arrivâmes en calèche, car il serait de mauvais goût de s’y montrer à pied, quoique la distance qui sépare les Caschines de la ville soit très-petite, l’assemblée était au grand complet ; il faisait beau, l’air était doux, et le soleil glissait quelques joyeux rayons entre de légers nuages pommelés.

Le rond-point des Caschines représentait un immense salon, dont les calèches arrêtées figuraient les canapés et les fauteuils. Les femmes, en grande toilette, se renversaient sur le fond de leur voiture, dont le devant était encombré de fleurs, avec toute sorte de poses méditées pour faire ressortir leurs avantages, et de grâces de Célimène à faire envie au Théâtre-Français.

Les amants en pied, les attentifs et les simples galants venaient rendre leur visite à la calèche de leur choix, comme on va voir dans sa loge une femme à l’Opéra, et causaient debout sur le marchepied.

C’est là que se décide l’emploi de la soirée, que s’imaginent les expédients, et que s’arrangent les rendez-vous, sans beaucoup de précaution ni de mystère ; car nous n’avons guère trouvé de vestige de cette féroce jalousie italienne, si célèbre dans les mélodrames et les romans.

Les cavaliers se mêlent aussi à la conversation, du haut de leurs bêtes fringantes, qu’ils maintiennent en les excitant pour leur faire exécuter des courbettes, prouesses sans péril qui vous posent toujours un peu en héros aux yeux de la femme aimée.

Pendant ce temps-là, les bouquetières courent d’une voiture à l’autre ou assaillent au passage cavaliers et piétons avec leurs corbeilles aussitôt vidées que remplies. Elles pratiquent à la lettre la recommandation de Virgile :

…Manibus date lilia plenis.

Elles ont même l’air de les donner, quoiqu’elles les vendent en réalité ; on ne les paye pas sur-le-champ, mais on leur fait de temps à autre un petit cadeau d’argent ou d’autre chose ; ce qui est plus gracieux pour la marchandise et la marchande, ces bouquetières étant ordinairement de jeunes et jolies filles, fleurs fraîches et jolies filles s’attirant par une harmonie naturelle.

Nous dessinerons, tout en gardant le secret des noms, quelques unes des individualités féminines les plus remarquables. Une princesse russe (toutes les Russes sont princesses) trônait dans une superbe calèche doublée de velours violet et entourée de beaucoup d’adorateurs. Blanche comme la neige de son pays, les paupières brunies de khool, la lèvre rouge, le front encadré de cheveux ondes d’un blond marron devenu presque châtain sous le lustre des essences, couronnée d’une natte épaisse qui lui faisait comme un diadème sous l’auréole de son chapeau de dentelle, elle rappelait, par un certain air oriental et circassien, la fameuse Odalisque d’Ingres, popularisée par la lithographie de Sudre.

Les grandes dames russes ont, dans leur élégance, quelque chose de fastueux et de barbare, et dans leur pose, un calme impérieux, une nonchalance pleine de sérénité, qui leur viennent de l’habitude de régner sur des esclaves et leur composent une physionomie à part sous le vernis anglais ou français dont elles tâchent de se recouvrir. Celle-ci aurait eu l’apparence d’une Panagia grecque si, au lieu des arbres verts des Caschines, sur lesquels se détachait sa tête immobile, on eût placé derrière elle le fond d’or gaufré d’un triptyque. Sa main étroite et petite, chargée de bagues énormes, scintillait dégantée sur le rebord de la calèche, comme une relique constellée de pierreries qu’on tend au baiser des fidèles. Dans l’angle de la voiture se tenait, piteusement rencognée, une amie ou dame de compagnie de figure et de vêtements neutres, ombre résignée de ce brillant tableau. Autrefois, les blondes Vénitiennes se faisaient suivre par un nègre. C’était plus humain et d’un meilleur effet, au point de vue du coloris.

Dans une voiture anglaise, attelée de chevaux anglais, harnachés de harnais anglais, se tenait une Anglaise entourée d’une atmosphère anglaise apportée de Hyde-Park par un procédé que nous ignorons ; les Caschines disparurent à nos yeux, la perspective bleuâtre des Apennins s’évanouit dans une brume soudaine, et la Serpentine river remplaça le fleuve Arno.

Un brusque contre-coup nous jeta de Florence à Londres, et nous sentîmes sous notre mince habit un aigre souffle de brise septentrionale. Nous cherchâmes machinalement sur le coussin de notre voiture un paletot absent, et pourtant cette femme était belle comme est belle une Anglaise réussie. — Jamais cygne plus blanc ne lissa son duvet de neige sur le lac de Virginia-Water dans les féeriques gravures des keepsake ; c’était une de ces créatures idéales et vaporeuses dans sa grâce, un peu longues comme Lawrence en peint, comme Westall en dessine : col mince et flexible, cheveux d’or aux spirales allongées, pleurant comme des branches de saule autour d’un visage pétri de coldcream et de rose ; cils brillants comme des fils de soie sur des prunelles d’un vague azur. En regardant cette ombre transparente, qui digérait peut-être un large rumpsteack saupoudré de poivre de Cayenne, arrosé de sherry, on ne pouvait s’empêcher de penser à Cymbeline, à Perdita, à Cordelia, à Miranda, à toutes les poétiques héroïnes de Shakspeare. Deux adorables babys, un petit garçon fier et rêveur comme le portrait du jeune Lambton, une petite fille échappée sans doute du cadre de Reynolds où les enfants de lady Londonderry sont représentés cravatés d’ailes en manière de chérubin sur un fond de ciel bleu, occupaient le devant de la voiture et jouaient gravement avec les oreilles d’un king’s-charles aussi pur de race que celui que Van Dyck a placé dans son portrait d’Henriette d’Angleterre.

Un cavalier, roide comme un pieu, irréprochable de tenue, gentleman frotté de dandy, monté sur un cheval de sang bai cerise, luisant comme du satin, les guides rassemblées dans sa main, le pommeau de son stick entre les lèvres, se tenait près de la voiture de l’air le plus ennuyé et le plus splénétique du monde ; il semblait ruminer un madrigal qui n’arrivait pas et qu’attendait la jeune femme avec une indulgente distraction.

Non loin de là causait avec un Sicilien une autre Anglaise d’un type tout différent, presque italianisé et doré par le tiède soleil de Florence ; une figure intelligente et fine, un beau front uni sous des cheveux noirs, une taille fluette pouvant porter la robe de la femme et le gilet de l’amazone ; espèce de Clorinde délicate, d’ange douteux, entre la jeune fille et l’éphèbe, de l’espèce de ceux dont mademoiselle de Fauveau aime à faire se déployer l’aile au-dessus de quelque bénitier de style moyen âge.

Une main de reine, un bras magnifique que le moulage a rendu célèbre nous fit reconnaître, au fond d’une voiture, une de nos anciennes amies parisiennes qui conserve à Florence, malgré un long exil, tout l’esprit et toutes les grâces qui faisaient rechercher ses mercredis de la rue du Mont-Blanc ; nous allâmes la saluer, heureux de trouver un visage ami parmi ces belles inconnues, et les questions voltigèrent à l’envi sur nos lèvres, elle parlant de Paris, nous de Florence.

À propos de Florence, nous nous apercevons que, dans cette galerie de portraits, nous n’avons pas mis de Florentines. C’est qu’il y en a, en effet, très-peu à Florence, et leur figure, dont nous avons essayé d’esquisser le type général, n’a pas cette espèce de beauté théâtrale qui se fait admirer de loin ; nous remarquerons seulement qu’elles portaient alors la taille très-basse et serrée dans des corsets longs d’une structure particulière qui se rapproche beaucoup des anciens corps français ; ce qui imprimait à leurs mouvements une certaine roideur gênée, contraire à la désinvolture italienne. Quelques-unes se font la raie sur le côté comme les hommes ; est-ce une coquetterie locale, ou le besoin de reposer des cheveux fatigués par le peigne ? C’est ce que nous ne saurions décider. Cette bizarrerie inquiète d’abord sans qu’on puisse s’en rendre compte et change beaucoup l’expression de la physionomie ; mais on s’y fait et l’on finit par y trouver une certaine grâce.

Pour réparer cette omission dans notre galerie, esquissons la belle tête de la signora***, Florentine pur sang, qu’on nous fit voir, au centre du rond-point, Entourée d’une cour d’adorateurs. Ses grands yeux tranquilles et presque fixes, ses traits fermes et purs, sa bouche nettement découpée, les lignes puissantes et correctes de son cou, rappelaient cette Lucrezia del Fede tant aimée d’André del Sarto, et ces beaux portraits du Bronzino, qu’on ne peut plus oublier dès qu’on les a vus une fois, et qui résument le type florentin sous son plus noble aspect. Pourquoi faut-il que ces grands artistes dorment sous la tombe !

Nous étions en train de graver cette pure image dans notre mémoire lorsque nous vîmes toutes les têtes se tourner du même côté. Ce mouvement insolite était produit par l’entrée du jeune comte***, qui débouchait de la grande allée, conduisant lui-même, avec une grâce et une précision incomparables, un phaéton traîné par deux merveilleux petits chevaux noirs, d’une élégance, d’une prestesse et d’une docilité extraordinaires ; ce charmant attelage décrivit sur le sable du rond-point un cercle qu’un compas n’eût pas fait plus exact, et le comte, jetant les guides à son groom, sauta légèrement à terre et alla rendre ses devoirs à la belle Florentine dont nous venons tout à l’heure de crayonner les traits.

C’était un jeune Hongrois de vingt-deux ou vingt-trois ans, d’une beauté apollonienne, si souple, si dégagé, si svelte, si viril dans sa grâce féminine, que les plus robustes fatuités auraient baissé les armes devant lui. Aussi était-il le lion de Florence, — sans aucune allusion à la mauvaise gravure ainsi nommée ! — il possédait les costumes nationaux les plus merveilleux : dolmans soutachés, vestes roides de broderies d’or, bottes de maroquin semées de perles, toques constellées de diamants et surmontées d’aigrettes de héron qu’il revêtait avec une complaisance charmante dans les soirées intimes pour satisfaire la curiosité féminine et un peu sa propre coquetterie, sans doute ; coquetterie bien permise, car le costume hongrois, malgré sa profusion d’ornements, est d’une élégance héroïque et martiale qui éloigne toute idée de dandysme ridicule. Les femmes, vaincues, avouaient avec plaisir qu’elles étaient laides à côté du beau Hongrois, et que leurs plus riches toilettes de bal n’étaient que haillons comparées à ces splendides vêtements ruisselants d’or et de pierreries.

Une apparition mystérieuse intrigua beaucoup aussi, à cette époque, la curiosité cosmopolite de Florence : une femme seule, et du plus grand air, avait paru aux Caschines, allongée dans le fond d’une calèche brune, drapée d’un grand châle de crêpe de chine blanc dont les franges lui venaient presque jusqu’aux pieds, coiffée d’un chapeau parisien signé madame Royer en toutes lettres, et qui faisait une fraîche auréole à son profil pur et fin, découpé comme un camée antique, et contrastant par son type grec avec cette élégance toute moderne et cette tenue presque anglaise à force de distinction froide. Son cou bleuâtre, tant il était blanc, le rose uni de sa joue, son œil d’un bleu clair semblaient la désigner pour une beauté du Nord ; mais l’étincelle de cet œil de saphir était si vive, qu’il fallait qu’elle eût été allumée à quelque ciel méridional ; ses cheveux, soulevés en bandeaux crêpelés, avaient ces tons brunis et cette force vivace qui caractérisent les blondes des pays chauds ; l’un de ses bras était noyé dans les plis du châle, comme celui de la Mnémosyne, l’autre, coupé par un bracelet d’un effet tranchant, sortait demi-nu du flot de dentelle d’une manche à sabot, et faisait badiner contre la joue, du bout d’une petite main gantée, un camellia d’un pourpre foncé, avec un geste de distraction rêveur évidemment habituel : était-elle Anglaise, Italienne ou Française ? C’est ce que nul ne put résoudre, car personne ne la connaissait. Elle fit le tour des Caschines, s’arrêta quelques instants sur le rond point, ne paraissant ni occupée ni surprise d’un spectacle qui semblait devoir être nouveau pour elle, et reprit le chemin de la ville.

Le lendemain, on l’attendit vainement, elle ne reparut pas. Quel était le secret de cette unique promenade ? L’inconnue venait-elle à quelque rendez-vous mystérieux donné d’un bout de l’Europe à l’autre ? voulait-elle s’assurer de la présence de quelque rivale auprès d’un infidèle ? On n’a jamais pu le savoir. Mais l’on n’a pas encore oublié à Florence cette vision fugitive.