Quelle est ma foi/08

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 24p. 154-186).
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VIII

Supposons que la doctrine de Christ donne le bonheur au monde ; supposons qu’elle est raisonnable et que l’homme, en se basant sur la raison, n’ait pas le droit de la nier ; mais que peut faire un seul parmi les hommes qui ne pratiquent pas la doctrine du Christ ? Si tous les hommes à la fois s’accordaient pour suivre la doctrine du Christ, alors la pratique en serait possible. Mais un seul homme ne peut agir à l’encontre du monde entier. « Si je suis seul au milieu de gens qui ne pratiquent pas la doctrine du Christ », dit-on ordinairement, « si j’abandonne ce que je possède, si je présente la joue sans me défendre, si je refuse de prêter serment et d’aller à la guerre, on me dépouillera, et, si je ne meurs pas de faim, on me battra à mort ; si je survis on me jettera en prison, on me fusillera, et j’aurai sacrifié en vain tout le bonheur de ma vie, toute ma vie. »

Cette objection repose sur le même malentendu que l’objection concernant l’impossibilité de pratiquer la religion de Christ.

On parle ordinairement ainsi et moi-même je pensais de la sorte jusqu’au moment où je me suis affranchi complètement de la doctrine de l’Église.

Christ propose sa doctrine sur la vie comme le salut de cette vie de perdition où sont plongés ceux qui ne suivent pas sa parole, et soudain je me dis que je serais bien aise de la suivre, cette doctrine, mais que je crains de perdre ma vie. Christ apprend à se sauver d’une vie de perdition, et moi je crains de perdre cette vie. C’est donc que je considère cette vie comme excellente et comme quelque chose de réel, et qui m’appartient. C’est dans cette idée que ma vie personnelle, dans le monde, est quelque chose de réel, qui est mon bien, que gît le malentendu qui nous dérobe la doctrine de Christ. Christ connaît cette erreur des hommes qui leur fait prendre cette vie personnelle pour quelque chose de réel, leur appartenant, et il leur démontre, par toute une série d’enseignements et de paraboles, qu’ils n’ont aucun droit à la vie jusqu’à ce qu’ils s’assurent la vraie vie, en renonçant à ce mirage de la vie qu’ils appellent la vie.

Pour comprendre la doctrine de Christ sur le salut de la vie, il faudrait auparavant comprendre tout ce qu’ont dit les prophètes, Salomon, Bouddha et tous les sages du monde sur la vie personnelle de l’homme. On peut, selon l’expression de Pascal, ne pas penser à cela, et porter devant soi un écran qui nous cache l’abîme de la mort où nous allons ; mais il suffit de réfléchir à ce qu’est cette vie isolée, personnelle, de l’homme, pour se convaincre que cette vie, en tant qu’elle est personnelle, n’a pas le moindre sens pour chacun de nous séparément, mais encore quelle est une cruelle raillerie pour le cœur et la raison et pour tout ce qui est bon en l’homme. Ainsi, pour comprendre la doctrine de Christ, il faut, avant tout, rentrer en soi-même, réfléchir, il faut qu’il se fasse en nous cette μετανοῖα, dont parle le précurseur de Christ — Jean-Baptiste, quand il s’adresse à des hommes au jugement brouillé, comme est le nôtre. Il disait : « Avant tout, repentez-vous, c’est-à-dire ressaisissez-vous, sans quoi vous périrez tous. » Il disait : « Déjà la cognée est mise au pied de l’arbre pour l’abattre. La mort et la perdition sont là devant nous. Ne l’oubliez pas ; ressaisissez-vous. » Et Christ commence également son enseignement en disant : « Si vous ne vous amendez, vous périrez tous » (Luc, xiii, 1-5.) On vient raconter à Christ la mort des Galiléens, massacrés par Pilate. Et il dit : « Pensez-vous que ces Galiléens fussent plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, parce qu’ils ont souffert ces choses ? Non, vous dis-je ; mais si vous ne vous amendez, vous périrez tous aussi bien qu’eux. Ou pensez-vous que ces dix-huit personnes sur qui la tour de Siloé est tombée, et qu’elle a tuées, fussent plus coupables que tous les habitants de Jérusalem ? Non, vous dis-je ; mais si vous ne vous amendez, vous périrez aussi bien qu’eux. »

S’il avait vécu de notre temps, en Russie, il aurait dit : Croyez-vous que les personnes qui ont péri dans le cirque de Berditchev, ou sur le talus de Koukouievka, fussent plus coupables que tant d’autres ? — Non, mais vous périrez tous également si vous ne vous amendez, si vous ne vous ressaisissez pas, si vous ne trouvez pas dans votre vie ce qui est impérissable. La mort des gens écrasés par la tour, brûlés dans le cirque, vous épouvante, mais votre mort, tout aussi affreuse et tout aussi inévitable, est là, devant vous tous. Et vous avez tort de tâcher de l’oublier. Mais elle viendra à l’improviste et n’en sera que plus hideuse.

Il dit (Luc, xii, 54 57) : Quand vous voyez une nuée qui s’élève du côté d’Occident, vous dites d’abord : Il va pleuvoir ; et cela arrive ainsi. Et quand le vent du Midi souffle, vous dites qu’il fera chaud ; et cela arrive ainsi. Hypocrites ! Vous savez bien discerner ce qui paraît au ciel et sur la terre ; et comment ne discernez-vous pas ce temps-ci ? Et pourquoi ne discernez-vous pas aussi vous-mêmes ce qui est juste ?

Vous savez bien prévoir le temps qu’il fera d’après des indices, comment donc ne voyez-vous pas ce qui vous arrivera ? Vous aurez beau fuir le danger, protéger votre vie matérielle par tous les moyens imaginables, malgré tout, si ce n’est Pilate, c’est une tour qui vous tuera, et, si ce n’est ni l’un ni l’autre, vous mourrez dans votre lit dans des souffrances bien plus grandes.

Faites un simple calcul, comme celui que font les gens du monde, quand ils projettent quelque chose, une entreprise quelconque, la construction d’une maison ou l’achat d’une campagne, par exemple.

Luc, xiv, 28-31 : Car qui est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne s’asseye premièrement et ne calcule la dépense, pour voir s’il a de quoi l’achever ; (29) de peur qu’après qu’il en aura posé les fondements, et qu’il n’aura pu achever, tous ceux qui le verront ne viennent à se moquer de lui, (30) et ne disent : Cet homme a commencé à bâtir et n’a pu achever ? (31) Ou qui est le roi qui, marchant pour livrer bataille à un autre roi, ne s’asseye premièrement, et ne consulte s’il pourra avec dix mille hommes aller à la rencontre de celui qui vient contre lui avec vingt mille ?

Quoi de plus insensé, en effet, que de travailler à ce qui ne sera jamais terminé, quoi qu’on fasse. La mort arrivera toujours avant que soit achevée l’édification de la tour de ton bonheur de ce monde. Et si tu sais d’avance que, quoi que tu fasses pour lutter avec la mort, ce n’est pas toi, mais elle, qui aura le dessus, ne vaut-il pas mieux renoncer à lutter avec elle, et ne point mettre tout ton cœur dans ce qui périt sûrement, mais t’attachera ce qui ne peut pas être détruit par la mort inévitable ?

Luc, xii, 22-27. Alors il dit à ses disciples : C’est pourquoi je vous dis : Ne soyez point en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez ; ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtu. (23) La vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. (24) Considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’ont point de cellier ni de grenier, et toutefois Dieu les nourrit : combien ne valez-vous pas plus que des oiseaux ? (25) Et qui de vous peut, par ses inquiétudes, ajouter une coudée à sa taille ? (26) Si donc vous ne pouvez pas même faire les plus petites choses, pourquoi vous inquiétez-vous du reste ? (27) Considérez comment les lis croissent : ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n’a point été vêtu comme l’un d’eux.

Quelque peine que l’on prenne pour sa nourriture et son corps, nul ne peut ajouter une heure à sa vie [1]. N’est-il pas absurde de s’inquiéter d’une chose que nous ne pouvons accomplir ?

Vous savez que votre vie matérielle finira par la mort, et vous prenez la peine de vous l’assurer par la richesse. La vie ne peut pas être assurée par ce que l’on possède. Sachez que c’est un leurre.

Le sens de la vie, dit Christ, n’est pas dans ce que nous possédons ou accumulons ; il doit être dans quelque chose d’autre.

Il dit (Luc, xii, 16-21) : Les terres d’un homme riche avaient rapporté avec abondance ; (17) et il disait en lui-même : Que ferai-je ? car je n’ai pas assez de place pour serrer toute ma récolte. (18) Voici, dit-il, ce que je ferai : J’abattrai mes greniers et j’en bâtirai de plus grands, et j’y amasserai toute ma récolte et tous mes biens ; (19) puis je dirai à mon âme : Mon âme tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années ; repose-toi, mange, bois et te réjouis. (20) Mais Dieu lui dit : Insensé ! cette même nuit ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as amassé, pour qui sera-t-il ? (21) Il en est ainsi de celui qui amasse des biens pour soi-même, et qui n’est point riche en Dieu.

La mort nous menace à chaque instant. Il dit (Luc, xii, 35, 36, 38, 39, 40) : Que vos reins soient ceints et vos chandelles allumées. (36) Et soyez comme ceux qui attendent que leur maître revienne des noces, afin que, quand il viendra et qu’il heurtera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt. (38) Que s’il arrive à la seconde ou à la troisième veille, et qu’il les trouve dans cet état, heureux ces serviteurs-là. (39) Vous savez que si un père de famille était averti à quelle heure un larron doit venir, il veillerait, et ne laisserait pas percer sa maison. (40) Vous donc aussi soyez prêts ; car le Fils de l’homme viendra à l’heure que vous ne penserez point.

La parabole des vierges attendant le fiancé, celle de la fin du siècle et du jugement dernier, tous ces passages, de l’avis de tous les commentateurs, concernent la fin du monde, et rappellent toujours à chaque homme la mort qui l’attend.

La mort, la mort, la mort vous attend à chaque seconde. Votre vie se passe toujours en vue de la mort. Si vous travaillez pour vous seul, pour votre avenir personnel, vous savez bien que dans l’avenir il n’y a pour vous qu’une chose : la mort. Et cette mort détruit tout ce pour quoi vous avez travaillé. Par conséquent, la vie pour soi ne peut avoir aucun sens. Si la vie raisonnable existe, elle doit être autre, son but ne peut être dans la vie personnelle, dans l’avenir. Pour vivre raisonnablement, il faut vivre de telle façon que la mort ne puisse anéantir la vie.

Luc, x, 41-42 : « Marthe ! Marthe ! tu te mets en peine et tu t’embarrasses de plusieurs choses, mais une seule chose est nécessaire. » Les innombrables choses que nous faisons pour notre avenir ne sont pas nécessaires pour nous : ce n’est qu’un leurre. Une seule chose est nécessaire.

L’homme est condamné à une vie dépourvue de sens et à une mort absurde, s’il ne découvre cette seule chose nécessaire pour la vraie vie. Or c’est précisément cette seule chose qui assure la vraie vie que Christ révèle aux hommes. Il n’invente pas, il ne promet rien de par sa puissance divine ; il révèle seulement aux hommes, qu’à coté de cette vie personnelle qui est un leurre, il doit exister quelque chose qui est vérité et non chimère.

Dans la parabole des Vignerons (Matth., xxi, 33-42), Christ montre cette illusion des hommes, qui leur cache la vérité et les pousse à prendre l’apparence de la vie, leur vie personnelle, pour la vraie vie.

Des hommes s’étant établis dans le jardin cultivé d’un propriétaire se figurent qu’ils en sont les maîtres. De cette conception fausse de ces hommes découle toute une série d’actions insensées et cruelles qui aboutissent à leur exil, à leur mort. C’est ainsi que chacun de nous se figure que la vie est sa propriété personnelle, qu’il a droit à cette vie, et peut en jouir comme bon lui semble, sans reconnaître nulle obligation envers qui que ce soit. La conséquence fatale de cette erreur est également pour chacun de nous une série d’actes insensés et cruels suivis de malheurs et de mort. Et de même que les vignerons tuent les envoyés du propriétaire et son fils, se figurant que plus ils seront cruels, mieux ils seront garantis, de même nous nous figurons que plus nous serons cruels, plus nous serons garantis.

Les vignerons qui ne donnent à personne les fruits du jardin, finissent inévitablement par être chassés par le maître ; de même pour les hommes qui s’imaginent que leur vie personnelle est la vraie vie. La mort les expulse de la vie ; ce n’est pas une punition, c’est une nécessité, parce que les hommes n’ont pas compris le sens de la vie. Comme les habitants du jardin oublient ou ne veulent pas se rappeler qu’ils ont reçu un jardin entouré d’un mur et d’un fossé, pourvu d’un puits, que quelqu’un a travaillé pour eux et compte sur eux pour travailler à leur tour, ainsi les gens qui veulent vivre pour eux-mêmes oublient ou ne veulent pas se rappeler tout ce qui a été fait pour eux avant leur naissance et pendant leur vie ; ils oublient qu’ils sont tenus par cela même à travailler à leur tour, et que tous les biens de la vie dont ils jouissent sont des fruits qui doivent être partagés avec d’autres.

Cette nouvelle manière d’envisager la vie, cette μετάνοια est la pierre angulaire de la doctrine de Christ, comme il le dit à la fin de cette parabole. D’après la doctrine de Christ, de même que les vignerons vivant dans le jardin qui n’est pas travaillé par eux doivent comprendre et sentir qu’ils sont débiteurs insolvables du propriétaire, de même les hommes doivent comprendre et sentir qu’ils sont les débiteurs insolvables de quelqu’un, des hommes qui ont vécu avant eux, de ceux qui vivent maintenant et de ceux qui vivront après eux, de celui qui est, fut et sera le principe de tout. Ils doivent comprendre que par chaque heure de leur existence ils confirment cette obligation, et que tout homme qui vit pour soi repousse cette obligation qui le lie à la vie et à son principe, et se prive lui-même de la vie. L’homme doit comprendre qu’en vivant ainsi, il se perd. C’est ce que Christ répète plusieurs fois.

La vraie vie est celle qui ajoute quelque chose au bien accumulé par les générations passées, qui augmente cet héritage dans le présent et le lègue aux générations futures.

Pour participer à cette vie, l’homme doit renoncer à sa volonté personnelle et observer la volonté du Père qui a donné la vie au fils de l’homme.

Jean, viii, 35 : Or l’esclave ne demeure pas toujours dans la maison, mais le fils y demeure toujours. Le fils seulement qui observe la volonté du Père a la vie pour toujours, dit Christ, exprimant la même idée en d’autres passages.

Or la volonté du Père de la vie n’est pas la vie personnelle, égoïste, individuelle, mais la vie du fils unique animant les hommes ; c’est pourquoi l’homme ne conserve la vie que quand il la considère comme un gage, comme un talent qui lui est confié par le Père pour le mettre en œuvre au profit de tous, c’est-à-dire quand il vit de la vie du fils de l’homme.

Matthieu, xxv, 14, 16. Un maître laisse à chacun de ses esclaves une partie de son bien et les quitte sans rien leur dire. Sans avoir reçu d’ordres du maître au sujet de ce bien, les uns comprennent que le bien n’est pas à eux, mais au maître, qu’il faut l’augmenter, et ils travaillent pour le maître. Et les esclaves qui ont travaillé au bien du maître deviennent les associés de la vie du maître ; tandis que ceux qui n’ont pas travaillé sont privés de ce qu’ils avaient reçu.

La vie du fils de l’homme est donnée à tous les hommes, sans qu’il leur ait été dit pourquoi elle leur a été donnée. Les uns comprennent que la vie n’est pas leur propriété personnelle, mais un don qui doit servir à vivre de la vie du fils de l’homme, et ils vivent ainsi. D’autres feignent de ne pas comprendre le but de la vie et ne travaillent pas à cette vie commune. Et les hommes qui travaillent à la vie conservent la vie ; ceux qui ne travaillent pas à la vie la perdent. Christ dit (31-46) en quoi consiste le service du fils de l’homme et quelle est la récompense de ce service. Le fils de l’homme parlera, selon l’expression de Christ, comme un roi (34). Il dira : « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, possédez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès la création du monde ; car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger : j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez accueilli. Vous n’avez pas vécu de la vie personnelle, mais de la vie du fils de l’homme, c’est pourquoi vous avez la vie éternelle. »

D’après tous les évangiles, Christ n’enseigne que cette vie éternelle, et, quelque étrange que cela paraisse, Christ, qui est ressuscité en personne et qui a promis la résurrection générale, Christ non seulement n’a jamais rien dit pour affirmer la résurrection individuelle et l’immortalité individuelle d’outre-tombe ; au contraire, chaque fois qu’il rencontrait cette superstition de la résurrection des morts à la venue du Messie, introduite à cette époque dans le Talmud, et dont il n’y a pas de trace chez les prophètes hébreux, il ne manquait jamais de la repousser.

Les Sadducéens discutaient la résurrection des morts. Les Pharisiens la reconnaissaient comme maintenant les Juifs orthodoxes.

Le rétablissement des morts (et non la résurrection des morts suivant la traduction erronée de ce mot) d’après les croyances des Juifs s’accomplira à la venue du Messie et à l’avènement du royaume de Dieu sur la terre.

Mais lorsque Christ rencontre cette croyance en la résurrection provisoire, locale et charnelle, il la repousse et enseigne sa doctrine sur l’établissement de la vie éternelle en Dieu.

Quand les Sadducéens, qui ne reconnaissent pas la résurrection des morts, supposant que Christ partage les idées des Pharisiens sur la résurrection, lui demandent « auquel des sept appartiendra la femme des sept frères ? » il répond avec clarté et précision aux uns et aux autres.

Il dit (Matth., xxii, 29-32, Marc, xii, 24-27 ; Luc, xx, 34-38) : Vous êtes dans l’erreur et ne comprenez ni les écritures ni la toute-puissance de Dieu. Et, contrairement aux idées des Pharisiens, il dit : La résurrection des morts s’opère, mais non charnellement ni personnellement. Ceux qui sont dignes de ressusciter deviennent les fils de Dieu et deviennent comme les anges (la force de Dieu) au ciel, (c’est-à-dire avec Dieu), et pour eux ne peut se poser la question personnelle : à qui sera la femme ? puisqu’en s’unissant à Dieu ils cessent d’exister personnellement. « Quant à la résurrection des morts », dit-il, répondant aux Sadducéens qui ne reconnaissent que la vie terrestre et rien de plus, « n’avez-vous pas lu ce qui a été dit par Dieu dans le buisson ardent : Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Si Dieu a dit à Moïse qu’il est le Dieu de Jacob, alors Jacob n’est pas mort pour Dieu, parce que Dieu est le Dieu des vivants et non des morts. Pour Dieu tous sont vivants. Dieu étant vivant, cet homme vit qui s’était uni au Dieu éternellement vivant. »

Christ dit, contrairement aux Pharisiens, que le rétablissement de la vie ne peut être charnel et personnel, Et, contrairement aux Sadducéens, il dit qu’outre la vie personnelle et temporaire, il y a encore la vie dans la communion avec Dieu.

Christ nie la résurrection personnelle, charnelle, mais il reconnaît le rétablissement de la vie en ceci : que l’homme transporte sa vie en Dieu. Christ enseigne le salut de la vie personnelle et suppose ce salut dans la glorification du fils de l’homme et dans la vie en Dieu. Rapprochant sa doctrine de celle des Juifs sur la venue du Messie, il parle aux Juifs de la résurrection du fils de l’homme d’entre les morts, entendant par là non la résurrection charnelle et personnelle des morts, mais l’éveil à la vie en Dieu. Quant à la résurrection personnelle, charnelle, il n’en parle jamais. La meilleure preuve que Christ ne parle jamais de la résurrection des morts est fournie par ces deux passages que citent les théologiens pour confirmer sa doctrine sur la résurrection. Ces deux passages sont ceux de Matthieu, xxv, 31-46, et Jean, v, 28-29.

Dans le premier il est fait mention de la venue comme du rétablissement, du relèvement du fils de l’homme (comme il est dit ailleurs chez Matthieu, x, 23), et ensuite la grandeur et la puissance du fils de l’homme sont comparées aux rois. Dans le second passage il est question de l’établissement de la vraie vie ici-bas, sur cette terre, ainsi qu’il est dit dans le précédent verset 24.

Il suffit de réfléchir au sens de la doctrine de Christ sur la vie éternelle en Dieu, il suffit de se remémorer la doctrine des prophètes juifs, pour comprendre que si Christ avait voulu propager la doctrine de la résurrection des morts, qui commençait seulement à se glisser dans le Talmud et était l’objet de discussions, il eût alors exprimé nettement et clairement cette doctrine. Au contraire, il a nié cette doctrine, et dans tous les Évangiles on ne peut trouver un seul passage qui la confirme, car les deux passages précités signifient tout autre chose.

Quant à sa propre résurrection, quelque étrange que cela paraisse à ceux qui n’ont pas étudié l’Évangile, Christ n’en parle jamais nulle part. Si, comme l’enseignent les théologiens, la base de la foi chrétienne est la résurrection de Christ, le moins qu’on pourrait souhaiter, semble-t-il, c’est que Christ, sachant qu’il ressusciterait et que cela serait le dogme principal de la foi en lui, en eût parlé au moins une fois en termes clairs et précis. Or, non seulement il ne l’a pas dit en termes clairs et précis, mais il n’en a pas dit un mot ; pas une seule fois, d’après tous les Évangiles canoniques, il n’en est fait mention. La doctrine de Christ consiste à élever le fils de l’homme, — c’est-à-dire le sens de la vie de l’homme, — à lui permettre de se reconnaître fils Dieu. Dans sa propre individualité, Christ personnifie l’homme qui a reconnu sa filiation avec Dieu (Matthieu, xvi, 13-20). Il demande à ses disciples ce que disent les hommes de lui — fils de l’homme ? Ses disciples répondent que les uns le prennent pour saint Jean miraculeusement ressuscité ou pour un prophète ; d’autres pour Élie descendu du ciel. Mais vous autres, pour qui me prenez-vous ? demande-t-il. Et Pierre, ayant compris Christ comme il se comprenait lui-même, répond : Tu es le Messie, fils du Dieu vivant. Et Christ dit : Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais notre Père qui est aux cieux ; c’est-à-dire tu as compris cela non parce que tu as ajouté foi aux explications humaines, mais parce que, te sentant fils de Dieu, tu m’as compris. Et, après avoir expliqué à Pierre que la vraie foi est basée sur le sentiment de cette filiation avec Dieu, Christ dit aux autres disciples (20) de ne pas divulguer d’avance que lui, Jésus, est le Messie.

Après cela Christ dit : que bien qu’on le tourmentera et le mettra à mort, lui, fils de l’homme qui se reconnaît fils de Dieu, ressuscitera cependant et triomphera de tous. Ce sont ces paroles qu’on interprète comme la prophétie de sa résurrection.

Jean, ii, 19-22. Matthieu, xii, 40. Luc, xi, 30. Matthieu, xvi, 4, 21. Marc, viii, 31. Luc, ix, 22. Matthieu, xvii, 23. Marc, ix, 31. Matthieu, xx, 19. Marc, x, 34. Luc, xviii, 33. Matthieu, xxvi, 32. Marc, xiv, 28. Voilà les quatorze passages que l’on interprète comme prophéties de Christ sur sa résurrection. Dans trois de ces passages, il est question du séjour de Jonas dans le ventre de la baleine, et, dans un autre, du rétablissement du temple. Dans les dix autres se trouve exprimée l’idée que le fils de l’homme ne peut être anéanti ; mais il n’y a pas un mot sur la résurrection de Jésus-Christ.

Dans tous ces passages, le mot « résurrection » ne se trouve pas dans l’original. Demandez-en la traduction à des gens qui ignorent les commentaires théologiques mais qui connaissent le grec, jamais personne ne les traduira comme ils sont traduits. Dans le texte original de ces passages nous rencontrons deux mots différents : ἀνίστῆμι, et ἐγείρῶ. L’un de ces mots veut dire « rétablir », l’autre : « éveiller, se lever, s’éveiller. » Mais ni l’un ni l’autre ne peuvent jamais, en aucun cas, signifier « ressusciter ». Pour se convaincre complètement que ni ces mots grecs, ni le mot hébreu koum, qui leur correspond, ne peuvent signifier « ressusciter », il suffit d’énumérer les passages de l’Évangile où ces mots sont employés, et ils le sont très fréquemment, et jamais ils ne sont traduits par le mot « ressusciter », « auferstehen » ; ce mot ne se trouve ni en grec ni en hébreu, parce que la conception qui correspond à ce mot n’existait pas. Pour exprimer en grec ou en hébreu l’idée de résurrection, il faut employer une périphrase ; il faut dire : « s’est levé » ou « s’est réveillé d’entre les morts ». Ainsi dans l’Évangile, Matthieu, xiv, 2, où il est question d’Hérode qui croit que Jean-Baptiste est « ressuscité », il est dit : « réveillé d’entre les morts. » Ailleurs, chez Luc, xvi, 31, dans la parabole de Lazare, pour exprimer cette idée que quand même quelqu’un ressusciterait on ne croirait pas qu’il est ressuscité, il est dit : « Si quelqu’un d’entre les morts se levait. » Mais dans les passages où les mots : d’entre les morts ne sont pas ajoutés aux mots : « s’est levé », ou « s’est réveillé », ceux-ci ne peuvent jamais signifier « ressusciter ». Quand Christ parle de lui-même il n’emploie pas une seule fois « d’entre les morts », dans tous les passages que l’on cite pour établir qu’il a prédit sa « résurrection. »

Notre conception de la résurrection était à tel point étrangère à l’idée des Hébreux sur la vie qu’on ne peut pas même se figurer comment Christ aurait pu leur parler de résurrection et d’une vie éternelle, individuelle, réservée à chaque homme. L’idée de la vie future individuelle ne nous vient ni de la doctrine hébraïque ni de celle de Christ. Elle s’est introduite dans la doctrine de l’Église d’un tout autre côté. Si étrange que cela paraisse, on ne peut s’empêcher de dire que la croyance en une vie future individuelle est une conception très basse et très grossière fondée sur la confusion du sommeil et de la mort, idée commune et propre à tous les peuples sauvages. La doctrine hébraïque, et, à plus forte raison, la doctrine chrétienne, était très supérieure à cette conception. Mais nous sommes tellement convaincus que cette superstition est quelque chose de très élevé, que nous tâchons de prouver le plus sérieusement possible la supériorité de notre doctrine sur les autres, précisément parce que nous avons cette superstition que d’autres, les Chinois ou les Hindous, par exemple, n’ont pas. Ce raisonnement n’appartient pas exclusivement aux théologiens, mais aussi aux libres penseurs, aux historiens savants des religions, Tiele, Max Muller et d’autres, qui, dans leur classification des religions, mettent au premier rang, comme bien supérieures, celles qui partagent cette superstition. Le libre penseur Schopenhauer appelle carrément la religion hébraïque la plus vile (niederträchtigste) de toutes les religions parce qu’on n’y trouve pas de trace (keine Idee) de l’immortalité de l’âme. Le mot, pas plus que l’idée, n’existait en effet dans la religion hébraïque. La vie éternelle est, en hébreu « haïé-oïlom ». Oïlom veut dire : infini, inébranlable dans le temps. Oïlom veut dire aussi : monde — cosmos. La vie universelle, et à plus forte raison la vie éternelle, haié-oïlom, est, selon la doctrine hébraïque, l’apanage de Dieu seul. Dieu est le Dieu de la vie, le Dieu vivant. L’homme, selon l’idée hébraïque, est toujours mortel. Dieu seul est toujours vivant. Dans le Pentateuque, l’expression « vie éternelle » se rencontre deux fois : une fois dans le Deutéronome, 169-173, et une fois dans la Genèse. Dans le Deutéronome, xxxii, 39, 40, Dieu dit : « Regardez maintenant que c’est moi, que c’est moi-même, qu’il n’y a point d’autre Dieu que moi : je fais mourir et je fais vivre, je blesse et je guéris, et il n’y a personne qui puisse se délivrer de ma main ; car je lève ma main vers les cieux et je dis : Je suis vivant éternellement. » Dans l’autre passage, Genèse, iii, 22, Dieu dit : « Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous sachant le bien et le mal. Mais maintenant il faut prendre garde qu’il n’avance sa main, et ne prenne aussi de l’arbre de vie, et qu’il n’en mange et ne vive éternellement. » Ces deux seuls cas dans tout l’Ancien Testament (à l’exception d’un chapitre du livre apocryphe de Daniel) de l’emploi de l’expression vie éternelle, déterminent clairement la conception des Juifs sur la vie de l’homme, en général, et sur la vie éternelle. La vie en elle-même, selon les Hébreux, est éternelle, elle l’est en Dieu ; mais l’homme est toujours mortel, telle est sa nature.

Nulle part, dans l’Ancien Testament, on ne trouve ce qu’on nous enseigne dans les histoires sacrées — que Dieu insuffla dans l’homme une âme immortelle, ou que le premier homme, avant le péché, était immortel. D’après le premier chapitre de la Genèse (chap. i, 26), Dieu a créé l’homme de la même façon que les animaux, de sexes mâle et femelle, et de même leur a ordonné de croître et de se multiplier. De même qu’à propos des animaux il n’est pas dit qu’ils sont immortels, de même on ne le dit pas de l’homme. Dans le chapitre iii, il est dit que l’homme a connu le bien et le mal. Mais, quant à la vie, il est dit très nettement que Dieu a chassé l’homme du paradis, en lui fermant le passage devant l’arbre de la vie. Mais l’homme n’a pas mangé le fruit de l’arbre de la vie et n’a pas reçu « haïé-oïlom », c’est-à-dire la vie éternelle, et il est resté mortel.

Selon la doctrine des Juifs, l’homme en tant qu’homme est mortel. Il n’a la vie que dans ce sens qu’elle se transmet d’une génération à l’autre et se perpétue dans un peuple. D’après la doctrine des Juifs, la faculté de la vie n’appartient qu’au peuple. Quand Dieu dit : Vous vivrez et ne mourrez point, il s’adresse au peuple. La vie que Dieu a soufflée dans l’homme est mortelle pour chaque être humain en particulier ; cette vie se perpétue de génération en génération si les hommes remplissent l’alliance avec Dieu, c’est-à-dire les conditions imposées pour cela par Dieu.

Après avoir formulé toutes les lois et avoir dit que ces lois ne sont pas au ciel mais dans leurs cœurs, Moïse ajoute (Deutéronome, xxx, 15, 16) : « Regarde, j’ai mis aujourd’hui devant toi tant la vie et le bien, que la mort et le mal ; car je te commande aujourd’hui d’aimer l’Éternel, ton Dieu, de marcher dans ses voies, et de garder ses commandements, ses statuts et ses ordonnances, afin que tu vives. » Et, versets 19 et 20 : « Je prends aujourd’hui à témoin le ciel et la terre contre vous, que j’ai mis devant toi et la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction ; choisis donc la vie afin que tu vives toi et ta postérité, en aimant l’Éternel, ton Dieu, en obéissant à sa voix et en demeurant attaché à lui, car c’est lui qui est ta vie et la longueur de tes jours. »

La principale différence qui existe entre notre conception de la vie humaine et celle des Juifs, c’est que nous considérons notre vie mortelle, qui se transmet de génération en génération, non comme la vraie vie, mais comme une vie déchue, gâtée temporairement par une cause quelconque, tandis que pour les Juifs, au contraire, cette vie est la véritable vie, le bien suprême donné à l’homme à condition qu’il observe la volonté de Dieu. Pour nous, la transmission de cette vie déchue de génération en génération est la transmission d’une malédiction. Pour les Juifs c’est le bien suprême auquel l’homme peut prétendre, à la condition qu’il accomplisse la volonté de Dieu.

C’est précisément sur cette conception de la vie que Christ fonde sa doctrine de la vie véritable ou éternelle qu’il oppose à la vie personnelle et mortelle.

Sondez les Écritures, dit Christ aux Juifs (Jean, v, 39), car c’est par elles que vous croyez avoir la vie éternelle, et ce sont elles qui rendent témoignage de moi.

Le jeune homme demande à Christ (Matth., xix, 46) : Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? Christ, en réponse à la question sur la vie éternelle, lui dit : Que si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. (Il ne dit pas la vie éternelle, mais tout simplement la vie). Il répond la même chose au scribe (Luc, x, 28) : Fais cela et tu vivras. Et de nouveau il dit : « tu vivras », sans ajouter « éternellement ». Christ détermine dans les deux cas ce qu’il faut entendre par vie éternelle. Chaque fois qu’il en parle, il dit aux Juifs exactement ce qui est si souvent formulé dans leur loi : L’accomplissement de la volonté de Dieu est la vie éternelle.

Christ, comme contraste de la vie temporaire, isolée, personnelle, enseigne la vie éternelle que, selon le Deutéronome, Dieu promet à Israël, avec cette différence que, selon les idées des Juifs, la vie éternelle se perpétue seulement dans le peuple élu d’Israël et que, pour posséder cette vie, il faut observer les lois particulières données par Dieu à Israël, tandis que selon la doctrine de Christ, la vie éternelle se perpétue dans le fils de l’homme et, pour la conserver, il faut pratiquer les commandements de Christ qui résument la volonté de Dieu pour toute l’humanité.

Christ oppose à la vie personnelle non pas la vie d’outre-tombe, mais la vie commune qui se fond avec la vie présente, passée et future de toute l’humanité, la vie du fils de l’homme.

Selon la doctrine des Juifs, on ne pouvait sauver sa vie personnelle de la mort qu’en accomplissant la volonté de Dieu formulée dans la loi de Moïse, d’après ses commandements. À cette condition, seulement, la vie des Juifs ne périssait pas mais passait d’une génération à l’autre, dans le peuple élu de Dieu. Selon la doctrine de Christ, on sauve sa vie personnelle de la mort également en accomplissant la volonté de Dieu formulée dans les commandements de Christ. À cette condition seule, selon la doctrine de Christ, la vie personnelle ne périt pas mais devient éternelle et immuable dans l’union avec le fils de l’homme. La différence consiste en ceci : que le culte rendu au Dieu de Moïse était le culte d’un peuple pour son Dieu, tandis que le culte rendu au Père de Christ est le culte du Dieu de tous les hommes. La perpétuité de la vie dans la postérité d’un peuple était douteuse, parce que le peuple lui-même pouvait disparaître et aussi parce que cette perpétuité dépendait de la postérité selon la chair. La perpétuité de la vie selon la doctrine de Christ est certaine parce que la vie, selon sa doctrine, se transporte dans le fils de l’homme, qui vit selon la volonté de Dieu.

Admettons que les paroles de Christ sur le jugement dernier, la fin du siècle, et autres phrases de l’Évangile de Jean aient le sens d’une promesse de la vie d’outre-tombe pour les âmes des hommes trépassés ; son enseignement sur la lumière de la vie, sur le règne de Dieu garde pour nous le même sens que pour ses auditeurs de jadis, c’est-à-dire que la seule vraie vie, c’est la vie du fils de l’homme conforme à la volonté du Père. Cela est d’autant plus facile à admettre que la doctrine de la vraie vie, conforme à la volonté du Père de la vie, implique la conception de l’immortalité, de la vie d’outre-tombe.

Peut-être est-il préférable de penser que l’homme, après cette vie terrestre employée à satisfaire ses désirs personnels, entrera tout de même en possession d’une vie éternelle, personnelle, dans le paradis, qu’il goûtera toutes les jouissances imaginables ; mais croire qu’il en est ainsi, tâcher de se persuader que, pour nos bonnes actions, nous serons récompensés par la félicité éternelle, et que nos mauvaises actions nous vaudront des tourments éternels, croire tout cela ne facilite pas l’intelligence de la doctrine de Christ ; au contraire, cela lui enlève sa base principale.

Toute la doctrine de Christ consiste en ce que ses disciples, ayant compris la chimère de la vie personnelle, renoncent à cette vie personnelle et la fassent rentrer dans la vie commune de toute l’humanité, dans la vie du fils de l’homme. Or la doctrine de l’immortalité individuelle de l’âme, non seulement ne porte pas à renoncer à la vie personnelle, mais au contraire affirme cette individualité pour l’éternité.

D’après les idées des Juifs, des Chinois, des Hindous, et de tous les hommes qui ne croient pas au dogme de la chute et de la rédemption, la vie est la vie telle qu’elle est. L’homme s’unit à une femme, engendre des enfants, les élève, vieillit, et meurt. Ses enfants grandissent ; ils continuent sa vie, qui passe ainsi d’une génération à une autre, comme tout dans le monde : les pierres, la terre, les métaux, les plantes, les animaux, les astres et tout dans l’univers. La vie est la vie et il faut en profiter de son mieux. Vivre pour soi seul n’est pas raisonnable. C’est pourquoi les hommes, depuis qu’ils existent, cherchent une raison de vivre en dehors d’eux-mêmes : ils vivent pour leurs enfants, pour leur famille, pour le peuple, pour l’humanité, pour tout ce qui ne meurt pas avec la vie personnelle.

Au contraire, selon la doctrine de notre Église, la vie humaine, ce bien suprême que nous possédons, est représentée comme une petite partie de cette autre vie dont nous sommes privés temporairement. Notre vie n’est pas la vie que Dieu nous réservait, celle qu’il nous devait, c’est une vie dégénérée, mauvaise, déchue, une dérision de la vraie vie, celle que Dieu devait nous donner.

D’après cette conception, la tâche principale de notre vie ne consiste pas à vivre cette vie mortelle conformément à la volonté de celui qui nous l’a donnée, ou à la rendre éternelle dans les générations, comme l’enseignent les Juifs, ou à l’identifier à la volonté du Père, comme l’enseigne Christ, elle consiste à croire qu’après cette vie commencera la vraie vie.

Christ ne parle pas de cette vie chimérique, que Dieu devait nous donner mais qu’il ne nous donne pas, on n’a jamais su pourquoi. La théorie de la chute d’Adam, de la vie éternelle dans le paradis, et de l’âme immortelle communiquée à Adam, était inconnue à Christ ; il n’en a pas parlé et n’a jamais fait la moindre allusion à son existence.

Christ parle de la vie telle qu’elle est, telle qu’elle sera toujours. Nous parlons d’une vie que nous nous sommes figurée et qui n’a jamais existé ; comment donc pourrions-nous comprendre la doctrine du Christ ?

Christ ne pouvait supposer chez ses disciples une interprétation aussi étrange. Il suppose que tous les hommes comprennent nécessairement l’anéantissement de la vie personnelle et il leur révèle une vie impérissable. Il offre le vrai bien à ceux qui souffrent, mais à ceux qui croient posséder plus que ne donne Christ, sa doctrine ne peut rien donner. J’exhorte un homme à travailler en lui garantissant pour cela la nourriture et les vêtements ; mais cet homme se figure soudain qu’il est déjà millionnaire ; évidemment il ne tiendra aucun compte de mes exhortations. Il en va de même avec la doctrine de Christ. Pourquoi travailler pour gagner mon pain, quand je puis être riche sans cela ? Pourquoi me donnerais-je la peine de vivre cette vie selon la volonté de Dieu, quand je suis assuré de ma vie personnelle pour l’éternité ?

On nous enseigne que Christ a sauvé les hommes — en tant que seconde personne de la Trinité, — qu’il est Dieu et qu’il s’est fait homme ; qu’il s’est chargé du péché d’Adam et de tous les hommes ; qu’il a racheté les péchés de l’humanité devant la première personne de la Trinité et qu’il a institué pour notre salut l’Église et les sacrements. Si nous croyons tout cela, nous sommes sauvés et nous entrons en possession de la vie éternelle et personnelle d’outre-tombe. Mais on ne peut pourtant pas nier qu’il a sauvé et qu’il sauve les hommes en leur démontrant leur perte inévitable, en leur indiquant, par ces paroles : Je suis le chemin, la vie et la vérité, le vrai chemin de la vie au lieu du faux chemin de la vie personnelle que les hommes suivaient auparavant.

S’il peut se rencontrer des hommes qui doutent de la vie d’outre-tombe et du salut basé sur la rédemption, nul ne peut douter du salut de tous les hommes et de chacun en particulier basé sur l’évidence de l’anéantissement de la vie personnelle et du vrai chemin du salut par l’union de chaque volonté personnelle avec celle du Père. Que chaque homme raisonnable s’interroge sur la vie et la mort et qu’il essaye de donner à cette vie et à cette mort un autre sens que celui révélé par Christ.

On cherchera vainement un sens à la vie personnelle, si on ne lui donne pour base le renoncement à l’égoïsme, si elle n’a pas pour but de servir les hommes, l’humanité, le fils de l’homme. Que ma vie personnelle me condamne à périr et qu’une vie conforme à la volonté du Père soit impérissable, qu’elle seule me conduise au salut, cela ne peut être mis en doute. C’est bien peu, dira-t-on, à côté de ces croyances sublimes en la vie future ! C’est peu, mais c’est certain.

Je suis égaré dans une tourmente de neige. Je crois apercevoir au loin les feux d’un hameau — mais je sais que c’est une illusion. — Un de mes compagnons s’enfonce résolument dans la neige ; il cherche, il trouve le chemin et nous crie :

« N’allez pas là ; ces feux sont un mirage ; vous périrez ; voici le chemin sûr, j’y suis ; nous serons en sûreté. » C’est bien peu. Quand nous avions confiance en ces feux qui s’allumaient dans nos yeux trompés, il y avait là, tout près, un hameau, un abri chaud, la délivrance, le repos, et maintenant on ne nous propose rien que la route. Mais si nous écoutons les premiers nous périrons ; au contraire, si nous écoutons les seconds, nous serons sauvés.

Ainsi donc, que faut-il que je fasse si je suis seul à comprendre la doctrine de Christ, si seul je lui ai donné toute ma foi, au milieu de gens qui ne la comprennent ni ne la pratiquent ?

Que dois-je faire ? Vivre comme tout le monde ou vivre suivant la doctrine de Christ ? J’ai compris la doctrine de Christ dans ses commandements, et je vois que la pratique de ces commandements me donne la béatitude à moi et à tous les hommes. J’ai compris que ces commandements sont la volonté de cet être qui est la source de ma vie.

J’ai compris en outre que, quoi que je fasse, je mourrai inévitablement après une existence absurde, avec tout ce qui m’entoure, si je n’accomplis pas cette volonté du Père, et que l’unique chance de salut est encore dans l’accomplissement de cette volonté.

En agissant comme tout le monde, j’agis contrairement au bien de tous les hommes, et surtout contrairement à la volonté du Père de la vie ; je me prive, sans aucun doute, de l’unique possibilité d’améliorer ma situation désespérée. En faisant ce que Christ m’a enseigné, ce qu’ont fait des hommes qui ont vécu avant moi, je contribue au bien de mes semblables actuellement vivants et de ceux qui vivront après moi, je fais ce que demande de moi celui auquel je dois la vie ; je fais la seule chose qui puisse me sauver.

Le cirque de Berditchev est en flammes ; on se bouscule et on étouffe devant la seule issue, une porte qui s’ouvre en dedans. Soudain paraît le sauveur qui dit : « Retirez-vous de devant la porte, plus vous vous presserez contre la porte, moins il y aura d’espoir de salut. Faites place, vous trouverez une issue et vous serez sauvés. » Que je sois seul ou que nous soyons plusieurs à prêter l’oreille et à croire à ces paroles, peu importe ; mais dès l’instant où j’ai entendu et cru, que puis-je faire sinon me retirer de la porte et exhorter les autres à être attentifs à la voix du sauveur ? Qu’on m’étouffe, qu’on me foule aux pieds, qu’on me tue, tout de même, le salut pour moi est de m’efforcer vers la seule issue. Et je ne puis pas n’y pas aller. Un sauveur doit être vraiment un sauveur, c’est-à-dire sauver vraiment. Et le salut de Christ est vraiment le salut. Il paraît, il parle, et l’humanité est sauvée.

Le cirque peut brûler en une heure et il faut se hâter, les hommes n’auront peut-être pas le temps de se sauver. Mais le monde brûle déjà depuis dix-huit cents ans ; il brûle depuis que Christ a dit : J’ai fait descendre le feu sur le monde ; et comme je souffre jusqu’à ce qu’il s’enflamme, — il continuera à brûler jusqu’à ce que les hommes soient sauvés. Ce feu n’a-t-il pas embrasé le monde pour que les hommes aient la félicité du salut ?

Et, ayant compris cela, je compris et crus que Christ est non seulement le Messie, Christ, mais qu’il est en vérité le sauveur du monde.

Je sais qu’il n’y a pas d’autre issue ni pour moi ni pour tous ceux qui se tourmentent avec moi dans cette vie. Je sais que, pour moi comme pour les autres, le salut est dans l’accomplissement des commandements de Christ, qui donnent à toute l’humanité la plus grande somme de biens que je puisse concevoir.

Peu importent les ennuis, les persécutions, la mort, qui m’attendent si je suis la doctrine de Christ. Cela peut paraître effrayant à quiconque ne voit pas le néant et l’absurdité de sa vie personnelle isolée, et qui croit qu’il ne mourra pas. Mais je sais que ma vie, au point de vue de mon bonheur individuel, considéré isolément, est le plus grand non-sens, et que cette existence stupide finira par une mort aussi stupide. Je mourrai comme tout le monde, comme tous ceux qui n’observent pas la doctrine ; mais ma vie et ma mort auront un sens pour moi et pour tous. Ma vie et ma mort auront servi au salut et à la vie de tous, et c’est précisément ce qu’enseignait Christ.

  1. Ces mots sont inexactement traduits : le mot ἐλιϰία, veut dire âge de la vie. Par conséquent toute la phrase veut dire : ne peut ajouter une heure à sa vie.