Quelle est ma foi/09

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 24p. 187-203).
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IX

Si tous les hommes pratiquaient la doctrine de Christ, ce serait le règne de Dieu sur la terre ; si je suis seul à la pratiquer, je ferai ce qu’il y a de mieux pour tous et pour moi-même. En dehors de l’accomplissement de la doctrine de Christ, il n’y a pas de salut.

« Mais où puiser la foi pour la pratiquer, la suivre sans cesse et ne jamais y faillir ? Je crois, Seigneur, viens au secours de mon incrédulité. »

Les disciples demandent à Christ de raffermir leur foi. « Je veux faire le bien et je fais le mal », dit l’apôtre Paul. « Il est difficile de faire son salut », voilà ce que l’on dit et pense généralement.

Un homme se noie et appelle au secours. On lui tend une corde qui seule peut le sauver, et l’homme qui se noie dira : Raffermissez en moi la croyance que cette corde sera mon salut. Je crois, dit l’homme, que cette corde me sauvera, mais venez en aide à mon incrédulité.

Que veut dire cela ? Si un homme ne saisit pas ce qui doit le sauver, cela veut dire évidemment que cet homme n’a pas compris sa situation.

Comment un chrétien, qui fait profession de croire à la divinité du Christ et à sa doctrine, quelque sens qu’il lui attribue, peut-il dire qu’il veut croire et ne le peut pas ? Dieu même, descendu sur la terre, a dit : Le feu, les tourments, les ténèbres éternelles vous attendent et voici votre salut — une doctrine qu’il faut accomplir. Il n’est pas possible qu’un pareil chrétien ne croie pas au salut qu’on lui offre, qu’il n’en profite pas et qu’il dise : « Viens au secours de mon incrédulité ».

Pour parler ainsi, il faut que l’homme non seulement ne croie pas à sa perdition, mais qu’il soit certain de ne pas périr.

Des enfants sont tombés d’un bateau dans l’eau. Pour un moment leurs habits et leurs faibles mouvements les maintiennent à la surface du courant et ils ne se doutent pas du danger. Du haut du bateau qui s’éloigne on leur jette une corde. On leur crie qu’ils vont sûrement périr, on les supplie de saisir la corde (les paraboles de la femme qui retrouve une drachme, du berger qui retrouve la brebis perdue, du fils prodigue, ne parlent que de cela), mais les enfants ne le croient pas. Ce n’est pas à la corde qu’ils ne croient pas : ils ne croient pas qu’ils vont périr. Des enfants, frivoles comme eux, leur ont assuré qu’ils peuvent continuer à se baigner gaiement, même quand le bateau se sera éloigné. Les enfants ne croient pas que bientôt leurs habits seront trempés, leurs petits bras épuisés, qu’ils s’enfonceront et se noieront. C’est cela qu’ils ne croient pas et c’est pourquoi ils ne croient pas à la corde de salut.

De même que ces enfants tombés d’un bateau ne saisissent pas la corde qu’on leur lance, persuadés qu’ils ne périront pas, de même les hommes qui croient à l’immortalité de l’âme, se sont convaincus qu’ils ne périront pas, et c’est pourquoi ils ne pratiquent pas les commandements du Christ-Dieu. Ils ne croient pas en ce qu’on ne peut ne point croire uniquement parce qu’ils croient à ce qui n’est pas.

Et voilà qu’ils implorent quelqu’un : « Raffermissez-nous dans la foi que nous ne périrons pas. »

Mais cela n’est pas possible. Pour qu’ils croient qu’ils ne périront pas, il faut qu’ils cessent de faire ce qui les mène à leur perte et se mettent à faire ce qui les sauvera — saisir la corde de salut. Et c’est ce qu’ils ne veulent pas faire ; ils veulent se persuader qu’ils ne périront pas quoiqu’ils voient périr, sous leurs yeux, leurs camarades l’un après l’autre. Or c’est précisément ce désir de se persuader de ce qui n’est pas qu’ils appellent la foi. Naturellement ils n’en ont jamais assez et voudraient en avoir davantage.

Quand j’eus compris la doctrine de Christ, alors seulement je compris que ce que les hommes appellent la foi n’est pas la foi, et que c’est précisément cette foi mensongère que l’apôtre Jacques dénonce dans son épître. (Cette épître fut longtemps repoussée par l’Église, et quand on l’accepta elle fut l’objet de quelques retouches : certains mots sont omis, d’autres sont interpolés ou traduits arbitrairement. Je conserve la traduction usitée en rétablissant seulement les passages inexacts d’après le texte de Tischendorf.)

ii, 14 : « Mes frères, dit Jacques, que servira-t-il à un homme de dire qu’il a la foi s’il n’a point les œuvres ? Cette foi le pourra-t-elle sauver ? 15. Si, par exemple, un frère ou une sœur sont nus et qu’ils manquent de la nourriture qui leur est nécessaire chaque jour ; 16. et que quelqu’un d’entre vous leur dise : Allez en paix, chauffez-vous et vous rassasiez, et que vous ne leur donniez point ce qui leur est nécessaire pour le corps, à quoi cela servira-t-il ? 17. De même ainsi la foi, si elle n’a pas les œuvres, est morte en elle-même. 18. Quelqu’un dira : Tu as la foi, et moi j’ai les œuvres ; montre-moi donc ta foi sans tes œuvres, et moi je te montrerai ma foi par mes œuvres. 19. Tu crois qu’il y a un seul Dieu ; tu fais bien : les démons le croient aussi et ils en tremblent. 20. Homme vain, veux-tu savoir que la foi qui est sans les œuvres est morte ? 21. Abraham, notre père, ne fut-il pas justifié par les œuvres, lorsqu’il offrit Isaac, son fils, sur un autel ? 22. Ne vois-tu pas que la foi agissait avec les œuvres, et que, par ses œuvres, sa foi fut rendue parfaite 24. Vous voyez donc que l’homme est justifié par les œuvres et non par la foi seulement. 26. Car comme un corps sans âme est mort, de même la foi sans les œuvres est morte. »

Jacques dit que l’unique indice de la foi ce sont les actes qui en découlent, et que par conséquent une foi dont ne découlent pas d’actes consiste uniquement en paroles, avec lesquelles on ne peut ni apaiser la faim de qui que ce soit, ni se justifier, ni se sauver. Et une foi qui n’engendre pas d’actes n’est pas la foi. Ce n’est qu’une disposition à croire à quelque chose, ce n’est qu’une vaine affirmation, sur paroles, que je crois à quelque chose à quoi je ne crois guère en réalité.

La foi, d’après cette définition, c’est le mobile des actions, et les œuvres sont une manifestation de la foi.

Les Juifs disaient à Christ (Jean, vi, 30) : « Quel miracle fais-tu donc, afin que nous le voyions et que nous croyions en toi ? Quelle œuvre fais-tu ? »

On lui disait la même chose quand il était sur la croix :

Marc, xv, 32 : « Qu’il descende maintenant de la croix, afin que nous le voyions, et que nous croyions ! »

Matthieu, xxvii, 42 : « Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même ! S’il est le roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix et nous croirons en lui. »

À cette exigence de fortifier leur foi, Christ leur répond que leur désir est vain, et qu’on ne peut point les forcer à croire ce qu’ils ne croient pas. (Luc, xxii, 67). Il dit : « Si je vous le dis, vous ne me croirez point. »

Jean, x, 25 : « Je vous l’ai dit et vous ne le croyez pas. 26. Mais vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes point de mes brebis, comme je vous l’ai dit. »

Les Juifs exigent exactement ce qu’exigent les chrétiens élevés par l’Église ; ils demandent quelque signe extérieur qui leur permette de croire à la doctrine de Christ. Il leur répond que c’est impossible, et il leur explique pourquoi. Il dit qu’ils ne peuvent pas croire parce qu’ils ne sont pas de ses brebis, c’est-à-dire ne suivent pas le chemin de la vie qu’il a montré à ses brebis. Il explique (Jean, v, 44) quelle est la différence entre ses brebis et les autres ; il explique pourquoi les unes croient et les autres non, et sur quoi est basée la foi. « Comment pouvez-vous croire, dit-il, vous qui empruntez votre doctrine, δόξα [1] les uns aux autres, mais la doctrine qui vient de Dieu seul vous ne la cherchez point. »

Pour croire, dit Christ, il faut chercher la doctrine qui vient de Dieu seul. Celui qui parle de son propre chef cherche sa doctrine personnelle (δόξαν τὴν ἲδιαν), mais celui qui cherche la doctrine de celui qui l’a envoyé, celui-là est fidèle à la vérité, et il n’y a point de mensonge en lui (Jean, vii, 18).

La doctrine de la vie (δόξα) est le fondement de la foi.

Tous les actes découlent de la foi. Toutes les religions découlent de ce sens (δόξα) que nous attribuons à la vie. Il peut y avoir une quantité incalculable d’actes, il y a aussi beaucoup de religions, mais il n’y a que deux doctrines (δόξα) de la vie : Christ renie l’une et reconnaît l’autre. L’une de ces doctrines — celle que Christ renie, consiste à enseigner que la vie personnelle est quelque chose de réel, d’existant, propre à l’homme. C’est la doctrine qu’a suivie et que suit encore la majorité des hommes, celle qui inspire les diverses croyances des hommes de ce monde ainsi que tous leurs actes. L’autre doctrine — celle qui a été enseignée par tous les prophètes et par Christ — se résume en ceci : que notre vie personnelle n’acquiert de sens que par l’accomplissement de la volonté de Dieu.

Si un homme s’approprie une doctrine qui place au-dessus de tout la vie propre, personnelle, il considérera son bien personnel comme la chose du monde la plus importante et la plus désirable, et il considérera comme le vrai bien, la richesse, les honneurs, la gloire, la volupté ; sa foi correspondra à ses penchants et ses actes seront toujours conformes à sa foi.

Si un homme confesse une doctrine différente, s’il fait consister la vie uniquement dans l’accomplissement de la volonté de Dieu, ainsi que le faisait Abraham et comme l’enseigne Christ, sa foi correspondra à cette conception et ses actes seront conformes à sa foi.

Ainsi, ceux qui croient que la vie personnelle est le vrai bien ne peuvent avoir foi en la doctrine de Christ.

Ils auront beau essayer, ils ne parviendront pas à en faire leur foi. Pour y croire il faut qu’ils envisagent autrement la vie. Tant qu’ils ne l’envisageront pas autrement, leurs actes coïncideront toujours avec leur foi et non avec leurs désirs et leurs paroles.

Le désir de croire en la doctrine de Christ de ceux qui lui demandaient des miracles et des croyants de nos jours ne concorde pas et ne peut concorder avec leur vie, quelques soins qu’ils prennent. Ils auront beau prier Christ-Dieu, communier, donner aux pauvres, bâtir des églises, convertir les autres, malgré tout cela ils ne font pas les œuvres de Christ parce que ces œuvres découlent d’une foi basée sur une tout autre doctrine (δόξα) que celle qu’ils confessent. Ils ne pourraient offrir en sacrifice un fils unique, comme le fit Abraham, tandis qu’Abraham ne pouvait même pas avoir d’hésitation pour savoir s’il offrirait ou non son fils en sacrifice à Dieu, à ce Dieu seul qui était pour lui le sens et le vrai bien de la vie. De même Christ et ses disciples ne pouvaient pas ne point donner leur vie pour les autres parce que cela seul constituait, pour eux, le sens et le bien de leur vie. C’est précisément de cette incapacité de comprendre ce qui constitue l’essence de la foi que découle ce désir étrange des hommes de croire qu’il est mieux de vivre selon la doctrine du Christ, tandis que de toute la force de leur âme ils aspirent à vivre contrairement à cette doctrine et conformément à leur croyance que la vie personnelle est le souverain bien.

La foi a pour base le sens qu’on attribue à la vie, et d’après lequel on décide de ce qui est important et bon, peu important et mauvais. La foi même, c’est l’appréciation de la vie de tous les chrétiens. Les hommes de notre temps, qui ont une foi basée sur leurs propres doctrines, ne parviennent pas à la mettre d’accord avec la foi qui découle de la doctrine de Christ ; il en était de même autrefois pour les disciples. Ce malentendu apparaît très nettement et fréquemment dans l’Évangile. À plusieurs reprises, les disciples demandent à Christ de raffermir leur foi en ses paroles (Matth., xx, 20-28 et Marc, x, 35-43). Selon ces deux évangiles, après ces paroles si terribles pour quiconque croit à la vie personnelle et fait consister son bien dans les richesses de ce monde, après les paroles : Le riche n’entrera pas dans le royaume de Dieu, et après celles-ci, plus terribles encore pour ceux qui croient uniquement à la vie personnelle : Celui qui ne renoncera pas à tout, même à sa vie, pour la doctrine de Christ ne pourra pas faire son salut, Pierre demande : Quelle récompense aurons-nous, nous qui avons renoncé à tout et t’avons suivi ? Puis, d’après Marc, Jacques et Jean lui demandent (et, selon Matthieu, leur mère) de faire en sorte qu’ils prennent place à ses côtés quand il sera dans sa gloire. Ils lui demandent de raffermir leur foi par une promesse de récompense. À la question de Pierre, Jésus répond par la parabole des ouvriers loués à différentes heures (Matth., xx, 1-16) ; à la question de Jacques, il répond : Vous ne savez pas vous-mêmes ce que vous voulez, c’est-à-dire, vous demandez l’impossible ; vous ne comprenez pas la doctrine. La doctrine — c’est le renoncement à la vie personnelle, et vous demandez la gloire personnelle, une récompense personnelle. Vous pouvez boire la coupe que je bois (vivre comme je vis), mais pour ce qui est de vous asseoir à ma droite et à ma gauche, c’est-à-dire comme mes égaux, cela m’est impossible. Et Christ ajoute : Ce n’est que dans la vie terrestre que les grands de ce monde profitent et jouissent de la gloire et de la puissance personnelles ; quant à vous, mes disciples, vous devez savoir que le vrai sens de la vie humaine n’est pas dans le bonheur personnel mais dans le fait de servir les autres et de s’humilier devant tous. L’homme n’est pas venu au monde pour être servi mais pour servir et donner sa vie personnelle comme la rançon de tous. Christ, en réponse à l’exigence de ses disciples, qui lui montre qu’ils ne comprennent pas sa doctrine, ne leur commande pas d’avoir la foi, c’est-à-dire de modifier leur représentation des biens et des maux de la vie qui découle de leur doctrine (il sait que c’est impossible), mais il leur explique ce sens de la vie sur lequel est basée la foi, c’est-à-dire le véritable discernement du bien et du mal, de ce qui est essentiel ou secondaire.

À la question de Pierre (Marc, x, 28) : Que recevrons-nous, quelle récompense aurons-nous de nos sacrifices ? Christ répond par la parabole des ouvriers loués à différentes heures et qui ont reçu le même salaire. Christ explique à Pierre qu’il ne comprend pas la doctrine et que de là provient son manque de foi. Christ dit : La rémunération proportionnée au travail n’a d’importance qu’au point de vue de la vie personnelle. La foi dans la récompense pour le travail, proportionnément au travail, découle de la doctrine de la vie personnelle. Cette foi repose sur la présomption de prétendus droits que nous croyons avoir, mais l’homme n’a pas de droits et n’en peut avoir, il n’a que des obligations pour le bien qu’il a reçu, c’est pourquoi il ne peut compter avec personne. Et si même il donnait toute sa vie, il ne rendrait pas tout ce qu’il a reçu, c’est pourquoi le Seigneur ne peut être injuste pour lui. Mais si l’homme excipe de ses droits sur la vie, s’il veut régler ses comptes avec le principe de tout, source de sa vie, il prouve seulement qu’il ne comprend pas le sens de la vie.

Les hommes, après avoir reçu le bonheur, exigent encore autre chose. Des gens se tenaient au marché oisifs, malheureux — ils ne vivaient pas. Un seigneur les engage et leur donne le bonheur suprême de la vie : le travail. Ils acceptent le bienfait du seigneur mais sont mécontents. Ils sont mécontents parce qu’ils n’ont pas la conscience exacte de leur situation, parce qu’ils sont allés au travail avec leur doctrine fausse du droit au travail et à la vie, par conséquent avec l’idée qu’une rémunération leur est due pour leur travail. Ils ne comprennent pas que ce travail est précisément le bien suprême qu’on leur a octroyé, pour lequel ils doivent être reconnaissants et non pas exiger de paiement. Voilà pourquoi les hommes qui ont des idées erronées sur la vie, comme ces ouvriers, ne peuvent pas avoir vraiment la foi.

La parabole du maître et de l’ouvrier qui revient des champs, réponse aux disciples qui demandent à être raffermis dans leur foi, précise encore plus nettement quelle est la base de la foi enseignée par Christ.

(Luc xvii, 3-10). Lorsque le Christ dit qu’il faut pardonner à son frère non pas une fois, mais septante fois sept fois, les disciples, épouvantés de la difficulté d’observer cette règle, répondent : Oui, mais… il faut avoir la foi pour pratiquer cela ; raffermis donc notre foi, augmente-la en nous ; comme précédemment ils demandaient : Que recevrons-nous pour cela ? et, comme disent maintenant les soi-disant chrétiens : Je veux croire mais je ne puis, raffermissez en nous la foi que nous serons sauvés. Ils disent : Fais que nous croyions — ce que disaient les Juifs quand ils demandaient des miracles à Christ. Par des miracles ou par des promesses de récompenses fais que nous ayons foi dans notre salut.

Les disciples disent ce que nous disons nous-mêmes : Tout en vivant de notre vie égoïste et personnelle, tâchons de croire que si nous pratiquons la doctrine de Dieu, nous en serons récompensés dans le monde futur. Nous vivons contrairement à la doctrine du Christ, et ensuite nous déplorons notre peu de foi. À ce malentendu, qui existait alors comme maintenant, Christ répond par une parabole où il montre ce que c’est que la vraie foi. La foi ne peut provenir de la confiance en ses paroles ; la foi provient uniquement de la conscience de notre situation. La foi est basée uniquement sur la conscience raisonnée de ce qu’il est préférable de faire dans une situation donnée. Il démontre qu’on ne peut pas éveiller cette foi chez les autres par des promesses de récompense ou des menaces de châtiment, qu’une telle foi ne serait qu’une confiance très faible qui s’évanouirait à la première épreuve, mais que la foi qui déplace les montagnes, celle que rien ne saurait ébranler, se fonde sur la conscience de notre perte inévitable et de l’unique salut possible dans cette situation.

Pour avoir la foi, il ne faut compter sur aucune récompense. Il faut comprendre que l’unique moyen d’échapper à l’inévitable perte de la vie c’est la vie conforme à la volonté du maître. Celui qui aura compris cela ne cherchera plus à se raffermir dans sa foi mais travaillera à son salut sans avoir besoin d’aucune exhortation.

Lorsque les disciples demandent à Christ de raffermir en eux la foi, Christ dit : Quand le maître revient des champs avec l’ouvrier, il ne lui dit pas de dîner aussitôt, mais il lui ordonne de soigner le bétail, et de le servir, lui, le maître. Alors seulement, l’ouvrier se met à table et dîne. L’ouvrier fait tout cela et le trouve tout naturel ; il ne se vante pas de ses travaux et ne demande ni reconnaissance, ni récompense, car il sait que les choses doivent se passer ainsi, qu’il ne fait que ce qu’il doit, que c’est la condition inévitable de son service et, en même temps, le vrai bien de sa vie. Ainsi vous, dit Christ, quand vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, comptez que vous n’avez fait que ce que vous deviez faire. Celui qui comprend sa situation vis à vis du maître comprendra qu’il n’est pas de vie hors de la soumission à la volonté du maître, il saura en quoi consiste son bien, et il aura cette foi pour laquelle il n’est rien d’impossible. Voilà la foi qu’enseigne Christ. La foi, selon la doctrine de Christ, est basée sur la conscience parfaite du vrai sens de la vie.

La base de la foi selon la doctrine de Christ c’est la lumière.

(Jean, i, 9-12.) C’était la véritable lumière, qui éclaire tous les hommes en venant au monde. 10. Elle était dans le monde et le monde a été fait par elle ; mais le monde ne l’a pas connue. 11. Il est venu chez soi et les siens ne l’ont point reçu. 12. Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il leur a donné le droit d’être faits enfants de Dieu.

(Jean, iii, 19-21.) Or voici la cause de la condamnation [2] : c’est que la lumière est venue dans le monde, et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises. 20. Car quiconque fait le mal, hait la lumière, et ne vient point à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient reprises. 21. Mais celui qui agit selon la vérité vient à la lumière afin que ses œuvres soient manifestées, parce qu’elles sont faites selon Dieu.

Pour celui qui a compris la doctrine de Christ, il ne peut être question de raffermir sa foi. La foi, selon la doctrine de Christ, est basée sur la lumière de la vérité. Christ ne dit jamais d’avoir foi en sa personne, il demande la foi en la vérité.

(Jean, viii, 40.). Il dit à Judas : Vous cherchez à me faire mourir, moi qui suis un homme qui vous ai dit la vérité, que j’ai apprise de Dieu.

46. Qui de vous me convaincra de péché ? Et si je vous dis la vérité pourquoi ne me croyez-vous pas ?

(Jean, xviii, 37.) Il répond : Tu le dis : Je suis roi ; je suis né pour cela et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est pour la vérité écoute ma voix.

(Jean, xiv, 6.) Il dit : Je suis le chemin, la vérité et la vie. 16-17 : Et je prierai mon Père qui vous donnera un autre Consolateur, afin qu’il demeure éternellement avec vous ; savoir l’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il ne le voit point ; mais vous le connaissez, parce qu’il demeure avec vous, et qu’il sera en vous.

Il dit que sa doctrine tout entière est la vérité, et que lui-même est la vérité.

La doctrine de Christ est la doctrine de la vérité. C’est pourquoi la foi en Christ n’est pas la croyance en un système sur la personne de Jésus, mais la connaissance de la vérité. On ne peut convaincre personne de croire à la doctrine de Christ, on ne peut pas exhorter personne, par aucune promesse, à la pratiquer. Quiconque comprend la doctrine de Christ aura foi en lui, parce que cette doctrine est la vérité. Et quiconque connaît la vérité, indispensable à son bonheur, ne peut pas n’y pas croire ; un homme qui a compris qu’il se noie ne peut pas ne point saisir la corde de salut. Et la question : comment faire pour croire ? est une question qui prouve que l’on n’a pas compris la doctrine de Jésus-Christ.

  1. Δόξα, comme dans d’autres passages, est traduit inexactement par le mot gloire. Δόξα, du verbe δοϰέω, veut dire manière de voir, jugement, doctrine.
  2. (Χρισις) est mal traduit. Ce mot signifie ici division et non pas condamnation.