Quelle est ma foi/11

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 24p. 246-286).
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XI

La doctrine de Christ instaure le royaume de Dieu sur la terre. Il est faux que la réalisation de cette doctrine soit difficile ; non seulement elle n’est pas difficile, mais elle s’impose naturellement à quiconque en a reconnu la vérité. Cette doctrine donne la seule chance d’échapper à l’anéantissement inévitable qui menace la vie personnelle. Enfin, l’accomplissement de cette doctrine non seulement n’apporte pas aux hommes des privations et des souffrances dans cette vie, mais les délivre des neuf dixièmes des souffrances qu’ils endurent au nom de la doctrine du monde.

Quand j’eus compris cela, je me suis demandé pourquoi je n’avais pas pratiqué jusqu’ici cette doctrine qui donne le bonheur, le salut et la joie, et pourquoi, au contraire, j’en avais pratiqué une différente qui me rendait malheureux ? La réponse ne pouvait être que celle-ci : je ne connaissais pas la vérité ; elle m’avait été cachée.

Quand pour la première fois la doctrine du Christ se révéla à moi dans son vrai sens, j’étais loin de croire que cette découverte m’amènerait à combattre la doctrine de l’Église. Il me semblait seulement que l’Église n’était pas encore arrivée aux conclusions qui découlent de la doctrine de Christ, mais je ne pensais nullement que le nouveau sens de la doctrine du Christ qui se révélait à moi et les conclusions qui en découlaient me détacheraient de la doctrine de l’Église. Je le craignais. Aussi, pendant mes investigations, non seulement je ne recherchais pas les erreurs de la doctrine de l’Église, mais sciemment je m’appliquais à fermer les yeux sur les propositions qui me semblaient obscures et singulières sans être en contradiction flagrante avec ce que je considérais comme la substance de la doctrine chrétienne.

Cependant, plus j’avançais dans l’étude des Évangiles plus le sens de la doctrine de Christ devenait clair pour moi, et ce dilemme s’imposa à moi : ou bien la doctrine de Christ, raisonnable, claire, s’accordant avec ma conscience et me donnant le salut — ou bien une doctrine diamétralement opposée, en désaccord avec ma raison et ma conscience, et ne me donnant rien sauf la certitude de ma perdition et de celle des autres. Et je ne pus faire autrement que de rejeter l’une après l’autre les propositions de l’Église. Je le faisais malgré moi, en luttant, avec le désir d’atténuer autant que possible mon désaccord avec l’Église, de ne pas m’en séparer, de ne pas me priver du plus grand bonheur que procure la religion — la communion avec nos semblables. Mais, quand j’eus terminé mon travail, je vis que malgré mes efforts pour maintenir au moins quelque chose de la doctrine de l’Église, il n’en était rien resté. C’est peu de dire qu’il n’en restait rien ; je devais me convaincre qu’il n’en pouvait rien rester.

Mon travail touchait déjà à sa fin quand se produisit la chose suivante : un enfant, mon fils, vint me raconter qu’il y avait une discussion entre deux de nos domestiques, gens sans aucune instruction, à propos d’un passage d’un livre religieux où il était dit que ce n’est pas un péché de tuer les criminels et de tuer des ennemis à la guerre. Ne pouvant croire qu’une telle chose fût imprimée, je demandai à voir le livre. Le livre qui avait provoqué cette discussion avait pour titre : Livre de prières raisonné, troisième édition (huitième dizaine de mille). Moscou, 1879. Dans ce livre, page 163, on lit :

« Quel est le sixième commandement de Dieu ? — Tu ne tueras pas. Ne tue pas — tu ne tueras pas. — Qu’est-ce que Dieu défend par ce commandement ? — Il défend de tuer, c’est-à-dire d’ôter la vie d’un homme. — Est-ce un péché de punir de mort, d’après la loi, un criminel et de tuer l’ennemi à la guerre ? Ce n’est pas un péché. On ôte la vie à un criminel pour mettre fin à tout le mal qu’il fait ; on tue l’ennemi à la guerre, parce qu’à la guerre on se bat pour son souverain et pour sa patrie. »

On me demanda mon avis au sujet du différend. Je dis à celui qui soutenait la vérité de ce qui était imprimé que cette explication était incorrecte.

« Pourquoi donc imprime-t-on des explications incorrectes contre la loi ? » demanda-t-il. Je ne trouvai rien à lui répondre. Je gardai le livre et le parcourus en entier.

Ce livre contient : 1o trente et une prières avec instructions sur les génuflexions et la manière de croiser les mains ; 2o l’explication du Symbole des Apôtres : 3o la citation, sans explications, du chapitre de Matthieu, appelé, on ne sait pourquoi : Commandements pour entrer en possession des béatitudes ; 4o les dix commandements de Moïse accompagnés de commentaires qui, pour la plupart, les abrogent, et 5o des cantiques pour chaque fête.

Comme je l’ai dit, non seulement je tâchais d’éviter de blâmer la religion de l’Église, mais je tâchais de la voir sous son meilleur jour. Connaissant à fond sa littérature académique, je n’avais pas du tout approfondi sa littérature populaire. Ce livre de prières, répandu, dès 1879, en une énorme quantité d’exemplaires et qui éveillait des doutes chez les gens les plus simples, me frappa.

Je ne pouvais croire que le contenu de cet ouvrage purement païen, sans aucun rapport avec le christianisme, fût une doctrine sciemment répandue dans le peuple par l’Église. Afin de m’éclairer là-dessus, j’achetai tous les livres édités par le synode ou avec « sa bénédiction » qui contiennent les brefs exposés de la religion de l’Église, pour les enfants et le peuple, et je les lus.

Cette lecture était toute nouvelle pour moi. À l’époque l’on m’enseignait la loi de Dieu, ils n’avaient pas encore paru. Autant que je m’en souvienne, les commandements sur les béatitudes n’existaient pas, de même que n’existait pas la doctrine qui enseigne que ce n’est pas un péché de tuer. Dans tous les anciens catéchismes russes cela ne se trouve pas. Cela ne se trouve pas non plus dans celui de Pierre Maghila, ni dans celui de Platon, ni dans celui de Biéliakow, ni dans les catéchismes catholiques abrégés. Cette innovation a été introduite par Philarète, qui a rédigé également un catéchisme à l’usage des militaires. Le Livre de prières raisonné a été composé d’après ce catéchisme, et l’ouvrage qui a servi de base est le Catéchisme chrétien de l’Église orthodoxe à l’usage de tous les chrétiens orthodoxes, édité par ordre suprême de Sa Majesté impériale.

Le livre est partagé en trois parties : de la foi, de l’espérance et de l’amour. Dans la première — le Symbole de la foi du Concile de Nicée. Dans la deuxième — l’analyse du Pater et des huit premiers versets du chapitre v de Matthieu, qui servent d’introduction au Sermon sur la montagne et qu’on a appelé, on ne sait pourquoi, Commandements pour entrer en possession des béatitudes. (Ces deux parties traitent des dogmes de l’Église, des prières, des sacrements, mais ne contiennent aucune doctrine sur la vie). La troisième partie contient un exposé des devoirs du chrétien. Cette partie, qui porte pour titre : « De l’Amour », est un exposé non pas des commandements de Christ, mais des dix commandements de Moïse. Et cet exposé des commandements de Moïse semble être fait uniquement dans le but d’enseigner aux hommes à ne pas les observer et à agir contrairement à eux. Après chaque commandement, une remarque détruit ce commandement.

À propos du premier commandement, qui ordonne le culte de Dieu seul, le catéchisme enseigne le culte des anges et des saints, sans parler de la mère de Dieu et des trois personnes de Dieu. (Catéchisme détaillé, pages 107-108). À propos du second commandement — ne te fais pas d’idoles — le catéchisme enseigne le culte des icônes (p. 108). À propos du troisième commandement — tu ne jureras pas en vain, — le catéchisme enseigne de prêter serment au premier signe de l’autorité légitime (p. 111). À propos du quatrième commandement — la célébration du sabbat, — le catéchisme enseigne la célébration non du sabbat mais du dimanche, des treize fêtes principales et d’une quantité de fêtes moins importantes, l’observance de tous les carêmes ainsi que du jeûne les mercredis et vendredis (p. 112-115). À propos du cinquième commandement — honorez vos père et mère, — le catéchisme prescrit d’honorer « le souverain, la patrie, les Pères spirituels, les chefs sous tous les rapports» (sic) ; et, sur la manière d’honorer les chefs, trois pages, avec l’énumération des chefs et autorités de toutes sortes : les autorités des collèges, les autorités civiles, les juges, les autorités militaires, les maîtres (sic) ès-qualité envers ceux qui les servent et qu’ils possèdent (sic) (pp. 116-119). Je cite d’après le catéchisme daté de 1864. Vingt années se sont écoulées depuis l’abolition du servage, et personne ne s’est donné la peine de rayer cette phrase qui, à propos du commandement d’honorer Dieu, d’honorer ses parents, a été introduite dans le catéchisme pour soutenir et justifier le servage.

À propos du sixième commandement — tu ne tueras point — dès les premières lignes les instructions du catéchisme apprennent à tuer.

Demande — Que défend le sixième commandement ?

Réponse. — De tuer, d’ôter la vie au prochain de quelque manière que ce soit.

Demande. — Est-ce que tout meurtre est une transgression de la loi ?

Réponse. — Le meurtre n’est pas une transgression de la loi quand on ôte la vie en vertu de son mandat, par exemple :

1o Quand on punit de mort un criminel condamné en justice ;

2o Quand on tue à la guerre pour son souverain et sa patrie. (Les italiques sont dans l’original).

Et plus loin :

Demande. — Quels sont les cas de meurtre où l’on transgresse la loi ?

Réponse. — … quand quelqu’un cache un meurtrier ou lui donne la liberté.

Et tout cela s’imprime en centaines de milliers d’exemplaires et s’enseigne à tout le peuple russe sous le nom de doctrine chrétienne, obligatoirement, sous peine de châtiment. On enseigne cela à tout le peuple russe. On enseigne cela à tous ces anges innocents, aux enfants, à ces enfants que Christ recommande de ne point éloigner de lui, car c’est à eux qu’appartient le royaume de Dieu, — à ces enfants auxquels nous devons ressembler pour entrer dans le royaume de Dieu, auxquels nous devons ressembler par l’ignorance de ces fausses doctrines, — à ces enfants que le Christ voulait défendre en disant : Malheur à celui qui scandalisera un de ces petits. Et c’est à ces enfants qu’on enseigne tout cela obligatoirement en leur disant que c’est la loi de Dieu unique et sacrée.

Il ne s’agit point là de proclamations répandues clandestinement, sous la menace des travaux forcés ; ce sont des proclamations qui entraînent le châtiment des travaux forcés pour tous ceux qui ne seraient pas d’accord avec elles. J’éprouve même, en écrivant ces lignes, un sentiment d’insécurité, uniquement parce que je me permets de dire qu’on ne peut pas abroger la loi fondamentale de Dieu, inscrite dans toutes les lois et dans tous les cœurs, par ces mots dénués de sens : en vertu de son mandat et pour son souverain et sa patrie, parce que je me permets de dire qu’il ne faut pas enseigner cela aux hommes.

Oui, nous voyons se passer précisément ce dont Christ avertissait les hommes (Luc, xi, 33-36 et Matth., vi, 23), quand il disait : Prends donc garde que la lumière qui est en toi ne soit que ténèbres. Si donc la lumière qui est en toi n’est que ténèbres, combien seront grandes ces ténèbres !

La lumière qui est en nous est devenue ténèbres. Et les ténèbres dans lesquelles nous vivons sont épouvantables.

« Malheur à vous », a dit Christ, « malheur a vous scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux ; vous n’y entrez point et vous n’y laissez point entrer ceux qui voudraient y entrer. Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! car vous dévorez les maisons des veuves, en affectant de faire de longues prières ; à cause de cela vous serez punis d’autant plus sévèrement. Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! car vous courez la mer et la terre pour faire un prosélyte ; et quand il l’est devenu, vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus que vous. Malheur à vous, conducteurs aveugles ! »

« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! car vous bâtissez les tombeaux des prophètes, et vous ornez les sépulcres des justes, et vous dites : Si nous eussions été du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour répandre le sang des prophètes. Ainsi vous êtes témoins contre vous-mêmes que vous êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes. Vous donc aussi, vous achevez de combler la mesure de vos pères. Et voici, je vous envoie des prophètes, des sages et des scribes : vous ferez mourir et vous crucifierez les uns ; vous ferez fouetter les autres dans vos synagogues, et vous les persécuterez de ville en ville ; afin que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre retombe sur vous, depuis le sang d’Abel. »

« Tout blasphème (calomnie) sera pardonné aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera point pardonné. »

On dirait néanmoins que cela a été écrit hier contre ces hommes qui ne courent plus la mer et la terre en calomniant l’Esprit-Saint et convertissant les hommes à une religion qui les rend pires qu’ils étaient, mais qui forcent tout simplement les gens à embrasser leur religion, et persécutent et font périr tous les prophètes et tous les justes qui tentent de dénoncer leurs mensonges.

Et j’acquis la conviction que la doctrine de l’Église, bien qu’elle ait pris le nom de chrétienne, est ces mêmes ténèbres contre lesquelles luttait Christ et contre lesquelles il recommande à ses disciples de lutter.

La doctrine de Christ, comme toute doctrine religieuse, se compose de deux parties : 1o la doctrine sur la vie des hommes — comment les hommes doivent vivre individuellement et en société : la partie éthique ; et 2o l’explication pourquoi les hommes doivent vivre ainsi et non autrement — doctrine métaphysique. L’une est la conséquence et en même temps la raison de l’autre. L’homme doit vivre ainsi parce que telle est sa destinée, ou encore : la destinée de l’homme est telle, par conséquent il doit vivre ainsi. Ces deux parties de toute doctrine existent dans toutes les religions du monde. Telle est la religion des Brahmines, de Confucius, de Bouddha, de Moïse, telle est la religion du Christ. Elle enseigne la vie, la manière de vivre et explique pourquoi précisément il faut vivre ainsi. Mais il en a été de la doctrine de Christ comme de toutes les doctrines : brahmanisme, judaïsme, bouddhisme. Les hommes s’écartent de la doctrine qui règle la vie, et il se trouve toujours quelqu’un qui se charge de justifier cet écart. Ces individus qui s’assoient, selon l’expression de Christ, dans la chaire de Moïse, expliquent la partie métaphysique de telle sorte que les prescriptions éthiques de la doctrine deviennent non obligatoires et sont remplacées par le culte extérieur — le cérémonial. Ce phénomène est commun à toutes les religions, mais je ne crois pas qu’il se soit jamais manifesté avec autant de netteté que dans le christianisme. Il s’y est manifesté avec plus de netteté parce que la doctrine de Christ est la doctrine la plus élevée. Je dis qu’elle est la plus élevée parce que la métaphysique et l’éthique, dans la doctrine de Christ, sont liées l’une à l’autre si indissolublement et se fondent si complètement l’une dans l’autre qu’il est impossible de séparer l’une de l’autre sans priver cette doctrine de sa raison d’être ; et encore parce que la doctrine de Christ est par elle-même une protestation non seulement contre le cérémonial judaïque, mais contre toute espèce de culte extérieur. Il résulte de cela que dans le christianisme la séparation arbitraire de la métaphysique et de l’éthique devait complètement défigurer la doctrine et la dépouiller de toute espèce de sens. C’est ce qui est arrivé.

La séparation entre la doctrine sur la vie et l’explication de la vie a commencé avec la prédication de Paul qui ignorait la doctrine éthique formulée dans l’Évangile de Matthieu, et qui prêchait une théorie métaphysico-cabalistique étrangère à la doctrine du Christ, et elle a été achevée sous Constantin, quand on trouva possible de qualifier de chrétienne toute l’organisation sociale païenne, sans y rien changer, en la couvrant seulement du manteau chrétien.

Depuis Constantin, païen par excellence, que l’Église admet pour tous ses crimes et ses vices au nombre des saints de la chrétienté, les Conciles s’assemblent, et le centre de gravité du Christianisme se porte sur la partie métaphysique de la doctrine Et cette doctrine métaphysique, avec le cérémonial qui y est attaché, s’éloignant de plus en plus de son vrai sens primitif, arrive à être ce qu’elle est actuellement : une doctrine qui explique les mystères de la vie céleste les plus inaccessibles, qui donne les formules les plus compliquées mais ne donne aucune doctrine religieuse sur la vie terrestre.

Toutes les religions, sauf la religion de l’Église chrétienne, demandent à ceux qui les professent, outre les cérémonies cultuelles, de pratiquer certaines bonnes actions et de s’abstenir des mauvaises. Le judaïsme prescrit la circoncision, l’observance du sabbat, les aumônes, l’année jubilaire et plusieurs autres choses. Le mahométisme prescrit la circoncision, la prière cinq fois par jour, la dîme des pauvres, le pèlerinage au tombeau du Prophète et d’autres choses encore. Il en est de même pour toutes les autres religions. Que ces prescriptions soient bonnes ou mauvaises, ce sont des prescriptions qui exigent des actes. Seul le pseudo-christianisme ne prescrit rien. Il n’y a rien qu’un chrétien soit obligé d’observer ni rien dont il doive obligatoirement s’abstenir, si l’on ne compte pas les carêmes et les prières que d’ailleurs l’Église elle-même ne reconnaît pas comme absolument obligatoires. Tout ce qui est nécessaire au pseudo-chrétien — c’est le sacrement. Mais le sacrement ne s’accomplit pas par le croyant ; d’autres le lui administrent. Le pseudo-chrétien n’a rien à faire obligatoirement, il n’a à s’abstenir de rien obligatoirement pour son salut, l’Église lui administre tout ce dont il a besoin : elle le baptise, l’oint, le fait communier, lui donne l’extrême-onction, le confesse, même quand il a perdu connaissance, prie pour lui, — et il est sauvé. L’Église chrétienne, depuis Constantin, n’a exigé de ses membres aucun acte. Elle n’a même jamais exigé l’abstinence de n’importe quoi. L’Église chrétienne a reconnu et sanctionné tout ce qui existait dans le monde païen. Elle a reconnu et sanctionné le divorce, l’esclavage, les tribunaux, tous les pouvoirs existants, ainsi que les exécutions et les guerres ; elle n’a exigé, et cela au commencement seulement, que le renoncement au mal lors du baptême ; mais plus tard, quand fut introduit le baptême des nouveau-nés, elle cessa d’exiger même cela.

L’Église, reconnaissant en paroles la doctrine de Christ, la reniait en fait dans la vie.

Au lieu de guider le monde dans sa vie, l’Église, par complaisance pour le monde, expliqua à sa manière la doctrine métaphysique de Christ, de telle sorte qu’il n’en découlait aucune obligation pour la vie, et, par conséquent, aucune obligation pour les hommes de vivre mieux qu’avant. L’Église s’est inclinée devant le monde, et, après avoir cédé une fois, elle s’est mise à sa remorque. Le monde faisait tout ce qu’il voulait, laissant à l’Église le soin de se tirer d’affaire comme elle pourrait pour expliquer le sens de la vie. Le monde organisait sa vie d’une façon absolument contraire à la doctrine du Christ, et l’Église expliquait comment les hommes, tout en vivant contrairement à la doctrine du Christ, vivent d’accord avec elle. Il en résulta finalement que le monde vécut d’une existence pire que celle des païens et que l’Église, non seulement justifia cette vie, mais affirma qu’elle était conforme à la doctrine du Christ.

Mais le temps vint et la lumière de la vraie doctrine du Christ, qui se trouvait dans les Évangiles, se fit jour malgré l’Église, qui, se sentant coupable, tâchait de l’étouffer (en prohibant la traduction de la Bible) — le temps vint, et cette lumière arriva jusqu’au peuple par l’intermédiaire des sectaires, même des libres penseurs mondains, et la fausseté de la doctrine de l’Église parut évidente aux hommes, qui commencèrent à changer leur ancienne existence, que justifiait l’Église, en se basant sur cette doctrine du Christ, parvenue jusqu’à eux en dehors de l’Église.

Ainsi, les hommes eux-mêmes, indépendamment de l’Église, abolirent l’esclavage justifié par l’Église ; ils abolirent les exécutions religieuses, le pouvoir des empereurs, sanctifié par l’Église, et celui des papes, et ils procèdent maintenant à l’abolition de la propriété et de l’État. Et l’Église n’a rien défendu de tout cela, et ne peut rien défendre maintenant, parce que ces iniquités sont ruinées par cette même doctrine chrétienne que prêche et qu’a prêchée l’Église après l’avoir faussée.

La doctrine de la vie des hommes s’est émancipée de l’Église et s’est établie indépendamment d’elle.

L’Église ne garda que ses explications, mais ses explications de quoi ? Une explication métaphysique n’a d’importance que quand il y a une doctrine de la vie qu’elle supporte. Mais l’Église n’a gardé aucune doctrine de la vie. Elle ne possède que l’explication de la vie qu’elle avait jadis sanctionnée et qui n’existe plus. Si l’Église garde encore certaines explications de la vie d’autrefois, telles que les explications du catéchisme : qu’il faut tuer selon ses fonctions, personne maintenant n’y croit plus. Et l’Église n’a plus rien, excepté les temples, les images, les draps d’or et les mots.

L’Église a porté la lumière de la doctrine chrétienne sur la vie à travers dix-huit siècles et, voulant la cacher dans ses vêtements, elle s’est brûlée elle-même à cette lumière. Le monde, avec son organisation sanctionnée par l’Église, a repoussé l’Église, au nom de ces mêmes principes du christianisme que l’Église apporta involontairement. C’est un fait accompli, et il est impossible de le cacher. Tout ce qui vit vraiment et ne croupit pas dans son isolement, tout ce qui est vivant dans notre monde européen s’est détaché de l’Église, de toutes les Églises, et vit par soi-même, indépendamment de l’Église. Et qu’on ne dise pas qu’il en est ainsi seulement dans l’Europe occidentale tombée en pourriture ; notre Russie, par ses milliers de chrétiens rationalistes, instruits et ignorants, qui ont rejeté la doctrine de l’Église, prouve incontestablement que, sous le rapport de l’émancipation du joug de l’Église, elle est, Dieu merci, beaucoup plus pourrie que l’Europe.

Tout ce qui est vivant est indépendant de l’Église.

Le pouvoir de l’État est basé sur la tradition, sur la science, sur le suffrage du peuple, sur la force brutale, sur tout ce que vous voudrez, mais jamais sur l’Église.

Les guerres, les relations d’État à État, reposent sur le principe de nationalité, d’équilibre, sur tout ce que l’on voudra, mais non pas sur le principe de l’Église.

Les institutions de l’État ignorent franchement l’Église ; l’idée que l’Église puisse servir de base à la justice, à la propriété est ridicule à notre époque.

La science non seulement ne soutient pas la doctrine de l’Église, mais, sans le vouloir, elle est toujours hostile à l’Église dans son développement.

L’art, qui ne servait jadis que l’Église, l’a complètement abandonnée.

Ainsi, le monde s’est émancipé de l’Église, et n’a aujourd’hui envers elle que du mépris, tant que l’Église ne se mêle pas de ses affaires, et de la haine dès que l’Église essaye de lui rappeler ses anciens droits. Si la forme que nous appelons Église existe encore, c’est uniquement parce que les hommes ont peur de briser le vase qui contenait jadis quelque chose de précieux. C’est la seule manière de s’expliquer l’existence à notre époque du catholicisme, de l’orthodoxie, et des différentes Églises protestantes.

Toutes les Églises — catholique, orthodoxe et protestante, ressemblent à des sentinelles qui gardent soigneusement un prisonnier, alors que celui-ci, depuis longtemps en liberté, se promène parmi les sentinelles, et leur fait même la guerre. Tout ce qui anime vraiment le monde : le socialisme, le communisme, les théories politico-économiques, l’utilitarisme, la liberté et l’égalité des hommes, des classes sociales et des femmes ; toutes les conceptions morales de l’humanité, la sainteté du travail, de la raison, de la science, de l’art, tout ce qui vivifie le monde et paraît hostile à l’Église — tout cela n’est autre chose que des débris de la même doctrine du Christ, apportée sans le savoir par l’Église, et qu’elle s’efforcait de cacher soigneusement.

De notre temps, la vie du monde suit son cours tout à fait indépendamment de la doctrine de l’Église. Cette doctrine est restée si loin en arrière que les hommes de ce monde n’entendent plus la voix des doctrines de l’Église. Et il n’y a rien à entendre, parce que l’Église parle d’une organisation de la vie du monde qui n’existe plus ou qui se détruit fatalement.

Des gens naviguaient en bateau et ramaient, le pilote gouvernait. Ces gens se fiaient au pilote, et le pilote gouvernait bien ; mais le temps vint où le bon pilote fut remplacé par un autre, qui ne gouvernait pas. Le bateau marchait vite et sans efforts. D’abord, ces gens ne remarquaient pas que le nouveau pilote ne gouvernait pas et ils ne songeaient qu’à se réjouir de la vitesse du bateau. Mais bientôt, ils virent que le nouveau pilote était inutile et ils se moquèrent de lui et le chassèrent.

Malheureusement ces gens, mécontents du pilote incapable, oublièrent que sans pilote on ne peut pas naviguer. C’est ce qui arrive à notre société chrétienne. L’Église ne gouverne pas, on navigue facilement, nous sommes allés bien loin et toute la science dont les succès enorgueillissent le xixe siècle s’égare aussi ; cela vient de l’absence de pilote. Nous naviguons sans savoir où. Nous vivons et organisons notre vie sans savoir aucunement pourquoi. Et l’on ne peut pas plus naviguer et ramer sans savoir où l’on va, qu’on ne peut vivre sans savoir pourquoi l’on vit.

Si les hommes, sans rien faire par eux-mêmes, étaient placés par une force extérieure dans la situation où ils se trouvent, à la question : pourquoi êtes-vous dans cette situation ? ils pourraient raisonnablement répondre : Nous l’ignorons ; nous sommes dans cette situation et nous la subissons. Mais les hommes se créent eux-mêmes leur situation pour eux et pour les autres, surtout pour leurs enfants ; c’est pourquoi, quand on demande : Pourquoi réunissez-vous des millions de soldats et vous faites-vous soldats vous-mêmes, pour vous entretuer et vous estropier les uns les autres ; pourquoi avez-vous dépensé et dépensez-vous une somme énorme de forces humaines, qui représente des milliards, à construire des villes inutiles et malsaines ; pourquoi organisez-vous vos tribunaux ridicules et envoyez-vous des gens, que vous considérez comme criminels, de France à Cayenne, de Russie en Sibérie, d’Angleterre en Australie, bien que vous sachiez que c’est insensé ; pourquoi abandonnez-vous l’agriculture, que vous aimez, pour travailler aux fabriques et aux usines que vous n’aimez pas ; pourquoi élevez-vous vos enfants de façon qu’ils continuent à mener cette existence que vous n’approuvez pas ; pourquoi faites-vous tout cela ? À tout cela vous ne pouvez ne point répondre. Si tout cela était quelque chose d’agréable, que vous aimiez, même alors vous seriez tenus de dire pourquoi vous agissez ainsi. Mais puisque ces choses sont excessivement difficiles et que vous les accomplissez en peinant et murmurant, vous ne pouvez pas ne pas réfléchir sur le motif qui vous porte à les faire. Il faut ou cesser de faire ces choses ou expliquer pourquoi nous les faisons. Jamais les hommes n’ont vécu et ne peuvent vivre sans répondre à cette question. À toutes les époques, on trouve une réponse.

Le Juif vivait comme il vivait, c’est-à-dire faisant la guerre, exécutant des hommes, bâtissant le temple, organisant toute son existence d’une certaine façon et pas autrement, parce que tout cela était inscrit dans la loi que Dieu lui-même, à ce qu’il croyait, avait promulguée. On peut dire la même chose de l’Indou, du Chinois, du Romain et du mahométan, la même chose du chrétien d’il y a un siècle, et la réponse est encore la même maintenant pour la masse ignorante des chrétiens. Le chrétien qui ignore ces questions répond maintenant ainsi : la conscription, les guerres, les tribunaux, la peine de mort, tout cela existe en vertu de la loi de Dieu, qui nous est transmise par l’Église. Le monde d’ici-bas est un monde déchu. Tout le mal qui existe est voulu par Dieu, comme punition pour les péchés du monde, c’est pourquoi nous ne pouvons pas remédier à ce mal. Nous pouvons seulement sauver notre âme par la foi, les sacrements, les prières et la soumission à la volonté de Dieu, laquelle nous est transmise par l’Église. Et l’Église nous enseigne que tous les chrétiens doivent obéir sans hésitation aux souverains, aux oints du Seigneur et aux chefs préposés par eux ; qu’ils doivent défendre par la force leur propriété et celle des autres, faire la guerre, infliger la mort et s’y soumettre sur l’ordre des autorités instituées par Dieu.

Bonnes ou mauvaises, ces raisons suffisaient à un chrétien, à un juif, à un bouddhiste, à un mahométan, pour expliquer toutes les contingences de la vie, et l’homme ne renonçait pas à sa raison en vivant d’après une loi qu’il tenait pour divine. Mais le temps est venu où ce ne sont que les gens les plus incultes qui ajoutent foi à ces explications, et le nombre de ces gens diminue chaque jour, chaque heure. Arrêter ce mouvement est tout à fait impossible.

Tous les hommes suivent irrésistiblement ceux qui marchent en avant et tous finiront par rejoindre l’avant-garde. Et l’avant-garde se tient au bord de l’abîme. Cette avant-garde se trouve dans une terrible situation : elle organise la vie pour elle-même, elle la prépare pour tous ceux qui suivent et qui ignorent absolument pourquoi ils font ce qu’ils font. Pas un seul homme civilisé, de l’avant-garde, n’est capable de donner actuellement une réponse à cette question précise : pourquoi mènes-tu la vie que tu mènes ? Pourquoi fais-tu tout ce que tu fais ? J’ai essayé de poser cette question ; je l’ai posée à des centaines de personnes, et je n’ai jamais obtenu de réponse directe. Toujours, au lieu d’une réponse directe à une question personnelle : pourquoi vis-tu de cette façon et agis-tu ainsi ? j’ai reçu une réponse non pas à ma question mais à une question que je n’avais pas posée.

Un catholique croyant, un protestant, un orthodoxe, quand on lui demande pourquoi il mène l’existence qu’il mène, c’est-à-dire une existence contraire à la doctrine du Christ-Dieu qu’il confesse, commence toujours, au lieu de répondre directement, à parler du déplorable esprit de scepticisme de la génération actuelle, des gens mal intentionnés qui sèment l’incrédulité, de l’importance et de l’avenir de l’Église véritable. Mais il ne dit pas pourquoi lui-même ne fait pas ce que lui commande sa religion. Au lieu de parler de soi, il vous parle de la situation générale de l’humanité et de l’Église comme si sa propre vie n’avait pour lui aucune signification, comme si sa seule préoccupation était le salut de l’humanité et de ce qu’il appelle l’Église.

Un philosophe, de quelque école qu’il soit, idéaliste, spiritualiste, pessimiste ou positiviste, à la question : pourquoi vit-il ainsi ? c’est-à-dire en désaccord avec sa doctrine philosophique — toujours, au lieu de répondre directement à cette question, commencera à parler du progrès de l’humanité, de la loi historique de ce progrès qu’il a découcouverte et suivant laquelle l’humanité s’achemine vers le bien. Mais jamais il ne dira pourquoi il ne fait pas pour son propre compte ce qu’il tient pour raisonnable. Le philosophe, tout comme le croyant, paraît être occupé non pas de sa vie personnelle, mais du soin d’observer l’action générale des lois sur l’humanité.

L’homme moyen, l’immense majorité des gens civilisés mi-croyants mi-sceptiques, ceux qui toujours, sans exception, se plaignent de l’existence, de son organisation et prévoient la ruine de toute chose, cet homme moyen, à la question : Pourquoi vit-il de cette vie qu’il blâme sans rien faire pour la rendre meilleure ? — toujours, au lieu d’une réponse directe, commencera aussitôt à parler non de lui-même mais des choses, en général : de la justice, du commerce, de l’État, de la civilisation. S’il est sergent de ville ou procureur, il dira : « Et que deviendrait l’État si moi, à seule fin d’améliorer mon existence, cessais de le servir ? » « Et que deviendrait le commerce ? » dira-t-il s’il est marchand. « Et que deviendra la civilisation, si je cesse d’y coopérer pour ne m’occuper que d’améliorer ma propre existence ? » Il répondra toujours d’une façon analogue, comme si la tâche de sa vie consistait non pas à faire le bien auquel le porte sa nature, mais à servir l’État, le commerce, la civilisation. Un homme quelconque répond exactement ce que répondent le croyant et le philosophe. À la place de la question personnelle il glisse la question générale, et, comme le croyant et le philosophe, il use de ce subterfuge parce qu’il n’a point de réponse à donner à la question personnelle concernant sa vie, parce qu’il n’a aucune doctrine positive de la vie. Et il en est honteux.

Il a honte parce qu’il se sent dans la situation humiliante des gens qui ne possèdent aucune doctrine de la vie, qui n’en ont pas même la moindre idée, tandis que l’homme, en réalité, n’a vécu et ne peut vivre sans doctrine de la vie. Pour notre monde chrétien, au lieu de la doctrine de la vie, c’est-à-dire au lieu de la religion, on a introduit une explication qui justifie pourquoi la vie doit être telle qu’elle était autrefois ; et ce qu’on appelle religion, c’est quelque chose dont personne n’a besoin ; si bien que la vie s’est émancipée de toute doctrine et demeure sans aucune définition.

Bien plus : la science, comme il arrive toujours, a érigé cet état accidentel et anormal de notre situation en loi de l’humanité. Les savants — Tiele, Spencer et d’autres, traitent très sérieusement de la religion, comprenant par ce mot les doctrines métaphysiques du principe universel, sans se rendre compte qu’ils ne parlent pas de la religion tout entière, mais seulement d’une de ses parties.

De là ce merveilleux phénomène que nous observons dans notre siècle : nous voyons des hommes intelligents, savants, naïvement persuadés qu’ils se sont affranchis de toute religion uniquement parce qu’ils n’admettent aucune des explications métaphysiques du principe universel qui, autrefois, expliquaient la vie. Il ne leur vient pas à l’idée qu’il faut vivre d’une façon quelconque et qu’ils vivent, et que c’est précisément le principe au nom de quoi ils vivent qui est leur religion. Ces gens sont persuadés qu’ils ont des convictions très élevées et qu’ils n’ont aucune religion. Mais, quoi qu’ils puissent prétendre, ils ont une religion du moment qu’ils accomplissent des actes raisonnés, car un acte raisonné est toujours déterminé par une foi quelconque. La foi de ces gens n’a pour objet que d’exécuter ce qu’on ordonne. La foi des gens sans religion est la religion de l’obéissance à la majorité puissante, c’est-à-dire, simplement, la religion de la soumission aux pouvoirs établis.

On peut vivre d’après la doctrine du monde, c’est-à-dire de la vie animale, sans reconnaître rien de plus élevé, de plus obligatoire pour notre conscience que les prescriptions du pouvoir établi. Mais celui qui vit ainsi ne peut pas affirmer qu’il vit raisonnablement. Avant d’affirmer que nous vivons raisonnablement il faut répondre à la question : Quelle est la doctrine de la vie que nous reconnaissons comme raisonnable ? Hélas, malheureux ! non seulement nous manquons totalement d’une semblable doctrine, mais nous avons perdu même toute conscience de la nécessité d’une doctrine raisonnable de la vie.

Demandez aux gens de notre époque, croyants ou incrédules, quelle est la doctrine qu’ils suivent dans la vie ? Ils devront avouer qu’ils ne suivent qu’une doctrine — les lois rédigées par les employés de la iie section, ou par les assemblées législatives, et mises en vigueur par la police. C’est là l’unique doctrine reconnue par nous autres Européens. Ils savent que cette doctrine ne vient ni d’en haut, ni des prophètes ni des sages ; ils blâment constamment les lois rédigées par ces employés ou ces assemblées législatives, mais cependant ils les respectent et se soumettent à ceux qui sont chargés de les mettre en vigueur — la police ; ils se soumettent docilement et cèdent aux exigences les plus terribles. Ces fonctionnaires ou ces assemblées décident que tout jeune homme doit être prêt à prendre les armes, à mourir lui-même et à tuer les autres, et tous les pères et mères qui ont élevé des fils obéissent à cette loi, rédigée hier par un employé mercenaire, et révocable demain.

L’idée d’une loi raisonnable, indiscutable et obligatoire pour chacun, dans sa conscience, est si bien abolie dans notre société que l’existence chez le peuple juif d’une loi qui réglait toute la vie, d’une loi obligatoire non par contrainte, mais d’après la conscience de chacun, est considérée comme quelque chose de particulier au peuple hébreu. Le fait que les Hébreux n’aient obéi qu’à ce qu’ils reconnaissaient comme la vérité incontestable émanée de Dieu, c’est-à-dire qu’ils n’agissaient que d’accord avec leur conscience, ce fait est considéré comme une particularité des Juifs. Mais obéir à ce qui est édicté, au su de tout le monde, par des hommes méprisables, à des lois imposées par des gendarmes, à ce que chacun, ou au moins la majorité des hommes regarde comme inique, c’est-à-dire contraire à la conscience, voilà ce que l’on considère comme l’état normal, naturel à l’homme civilisé.

En vain je cherche dans notre monde civilisé quelques bases morales de la vie clairement formulées. Il n’y en a pas. Il n’y a même pas la conscience de leur nécessité. Il s’est même formé à cet égard la conviction étrange qu’elles sont superflues, que la religion n’est pas autre chose que certaines sentences sur la vie future, sur Dieu ; certaines cérémonies très utiles pour le salut de l’âme, selon les uns, complètement inutiles, selon les autres, mais que la vie se fait toute seule, d’elle-même, qu’elle n’a besoin ni d’aucune base ni d’aucune règle, qu’il suffit de faire ce que l’on vous ordonne. Ce qui constitue la substance de la foi, c’est-à-dire la doctrine qui règle la vie, est considéré comme secondaire ; mais, l’explication de la vie passée, les raisonnements et les conjectures sur la marche historique de la vie, cela est considéré comme important et sérieux. Pour tout ce qui constitue la vie de l’homme, l’ensemble de ses actes, quand il faut décider entre tuer ou ne pas tuer, juger ou ne pas juger, élever des enfants d’une certaine façon ou autrement, — pour tout cela les hommes de notre monde se fient humblement à d’autres gens, qui ne savent pas non plus pourquoi ils vivent et pourquoi ils prescrivent aux autres de vivre d’une certaine façon plutôt que d’une autre.

Et c’est une pareille existence que les hommes trouvent raisonnable, et dont ils n’ont pas honte !

L’antagonisme entre les principes religieux qu’on appelle la foi, et la foi elle-même qui est appelée la vie sociale et gouvernementale est arrivé à son apogée, et la majorité des gens civilisés s’en tient à la foi dans le sergent de ville et la gendarmerie.

Mais heureusement, même à notre époque, il y a des gens, les meilleurs, qui ne se contentent pas de cette religion, et qui ont une foi toute différente pour ce qui regarde la vie des hommes.

Ces gens sont considérés comme les plus malfaisants, les plus dangereux et, principalement, les plus incroyants de tous les hommes, et cependant ce sont les seuls hommes croyants de notre temps, et non pas croyants en général, mais croyants en la doctrine du Christ, si ce n’est dans son ensemble, au moins en partie.

Ces gens, le plus souvent, ne connaissent pas la doctrine du Christ, ne la comprennent pas et n’admettent pas, tout comme leurs adversaires, la base principale de la doctrine chrétienne, qui est de ne pas résister au méchant ; — souvent même ils haïssent Christ ; mais toute leur foi concernant ce que doit être la vie est puisée dans la doctrine de Christ. Qu’on les persécute, qu’on les calomnie, ce sont les seuls qui ne se soumettent point sans protester aux ordres du premier venu, et, par conséquent, ce sont les seuls à notre époque qui vivent non de la vie animale mais d’une vie raisonnable — ce sont les seuls qui aient la foi.

Le lien qui reliait le monde à l’Église, et qui donne le sens au monde, est devenu de plus en plus faible à mesure que le suc de la vie se répandait de plus en plus dans le monde. Maintenant que tout le suc s’est déjà répandu, ce lien n’est plus qu’une entrave.

C’est le procédé mystérieux de l’enfantement ; et il s’accomplit sous nos yeux. Au même moment se rompt le dernier lien avec l’Église et s’établit le fonctionnement indépendant de la vie.

La doctrine de l’Église, avec ses dogmes, ses conciles, sa hiérarchie, est indubitablement liée à la doctrine de Christ. Ce lien est tout aussi évident que le lien qui reliait à sa mère l’enfant qui vient de naître. Mais comme le cordon ombilical et le délivre deviennent, après la naissance, des morceaux de chair inutiles, qu’il faudrait enterrer avec soin par égard pour ce qu’ils contenaient, ainsi l’Église est devenue un organe inutile, qui a fait son temps, qu’il faut conserver quelque part, par égard pour ce qu’elle a été auparavant. Dès que la respiration et la circulation du sang se sont établies, le lien, qui était auparavant la source de la nutrition, devient inutile ; et les efforts que l’on ferait pour maintenir ce lien et forcer l’enfant qui voit le jour à se nourrir par le cordon ombilical et non par la bouche et les poumons seraient insensés.

Mais la délivrance de l’enfant sorti du sein de sa mère n’est pas encore la vie. La vie du nouveau-né dépend du nouveau lien qui s’établit entre lui et sa mère pour son alimentation. C’est aussi ce qui doit se produire pour notre monde chrétien. La doctrine du Christ a porté ce monde et lui a donné le jour. L’Église — un des organes de la doctrine de Christ — a fait son œuvre et est devenue inutile, une entrave. Le monde ne peut pas être guidé par l’Église, mais la délivrance du monde de la tutelle de l’Église n’est pas encore la vie. La vie commencera quand le monde aura conscience de sa faiblesse et sentira la nécessité d’une nouvelle nourriture. Et c’est là ce qui doit s’accomplir dans notre monde chrétien ; il doit crier, sentant son impuissance, et ce n’est que la conscience de son impuissance, la conscience de l’impossibilité de se nourrir comme auparavant, la conscience de l’impossibilité de toute nourriture autre que le lait de la mère qui le poussera vers le sein de sa mère tout gonflé de lait.

Ce qui se passe avec notre monde européen, en apparence si sûr de soi, si hardi, si décidé, et, dans son for intérieur, si effrayé, si éperdu, ressemble à la situation d’un animal nouveau-né : il se tord, il se jette de tous côtés, il pousse des cris ; il a l’air de se fâcher et ne peut comprendre ce qu’il doit faire. Il sait que la source d’où il tirait précédemment sa nourriture est tarie, mais il ne sait pas encore où trouver la nouvelle.

Un agneau qui vient de naître remue les oreilles et les yeux, agite sa queue, saute, rue. Il nous semble, à voir ces mouvements décidés, qu’il sait tout, mais le pauvre ne sait rien. Toute cette impétuosité, cette énergie — c’est le fruit des sucs de la mère dont on a interrompu en lui le cours sans pouvoir le renouveler. Il est dans une situation à la fois bienheureuse et désespérée. Il est plein de jeunesse et de force, mais il est perdu s’il ne parvient pas à saisir la mamelle maternelle.

C’est justement ce qui se passe dans notre monde européen. Voyez comme elle est complexe, énergique, on dirait même raisonnable, la vie qui bouillonne dans notre monde européen. On dirait que tous ces gens savent tous ce qu’ils font et pourquoi ils le font. Voyez avec quelle énergie, quelle vigueur, quelle jeunesse, les gens de notre monde font tout ce qu’ils font. Les sciences, les arts, l’industrie, l’activité — publique et gouvernementale — tout est plein de vie. Mais tout cela est vivant parce que, récemment encore, tout cela se nourrissait des sucs de la mère par le cordon ombilical. Il y avait l’Église par l’entremise de laquelle la vérité de la doctrine de Christ communiquait la vie au monde. Chaque phénomène du monde y puisait sa nourriture, grandissait et se développait. Mais l’Église a fait son œuvre et s’est atrophiée. Tous les organes du monde vivent ; la source de son ancienne nourriture est tarie et il n’a pas encore trouvé la nouvelle ; et il la cherche partout, seulement pas chez sa mère de laquelle il vient de se délivrer. Il est comme un agneau encore plein de l’ancienne nourriture, et il n’est pas encore arrivé à comprendre que sa nourriture ne se trouve nulle part ailleurs que chez sa mère, mais quelle ne peut plus lui être transmise comme auparavant.

La tâche qui s’impose maintenant au monde, c’est de comprendre que la période de l’ancienne nourriture, inconsciente, est terminée et qu’un nouveau procédé de nutrition, conscient, est indispensable.

Ce nouveau procédé consiste à reconnaître consciemment les vérités de la doctrine chrétienne qui, auparavant, s’infiltraient inconsciemment dans l’humanité par l’organe de l’Église et par lesquelles elle vit encore maintenant. Les hommes doivent relever le flambeau qui naguère encore éclairait leur vie, mais qu’on leur a caché, et le placer bien haut devant eux et devant les autres et vivre consciemment de cette lumière.

La doctrine de Christ, comme religion qui règle la vie des hommes et leur en explique le sens, est maintenant devant le monde comme elle l’était il y a dix-huit cents ans. Mais jadis le monde avait les explications de l’Église qui, voilant la doctrine, lui paraissaient néanmoins assez satisfaisantes pour son ancienne vie. Aujourd’hui, l’Église a fait son temps et le monde n’a aucune explication de sa nouvelle vie. Il sent son impuissance et ne peut point ne pas accepter la doctrine de Christ.

Christ enseigne aux hommes, avant tout, de croire à la lumière tant que la lumière est en eux. Christ enseigne aux hommes d’élever au-dessus-de tout cette lumière de la raison, de vivre en se guidant par cette lumière, de ne pas faire ce qu’eux-mêmes regardent comme contraire à la raison. Considérez-vous comme insensé d’aller tuer les Turcs ou les Allemands — n’y allez pas ; considérez-vous comme insensé de s’approprier par la force le travail des pauvres pour avoir des chapeaux haut-de-forme, vous serrer dans des corsets, meubler un salon qui vous ennuie — ne le faites pas ; considérez-vous comme insensé d’entasser dans des prisons, c’est-à-dire de vouer à l’oisiveté absolue et à la dépravation la plus épouvantable des gens déjà corrompus par l’oisiveté et la dépravation — ne le faites pas ; considérez-vous comme insensé de vivre dans l’air pestilentiel des villes quand vous pouvez vivre dans un air pur ; considérez-vous comme absurde d’enseigner à vos enfants, avant tout et par-dessus tout, la grammaire des langues mortes — ne le faites pas. Ne faites pas, en un mot, ce que fait actuellement tout notre monde européen qui tient la vie pour insensée et n’écoute pas la raison.

La doctrine de Christ est la lumière. La lumière luit et les ténèbres ne peuvent pas l’envelopper. On ne peut pas ne pas accepter la lumière quand elle luit. On ne peut pas disputer contre elle, il est impossible de ne pas l’accepter. On ne peut pas ne pas convenir avec la doctrine de Christ, qui enveloppe toutes les erreurs dans lesquelles vivent les hommes et les pénètre toutes, comme l’éther dont parlent les physiciens, sans se heurter à elles. La doctrine de Christ est également inévitable pour chaque homme de notre monde, dans quelque situation qu’il se trouve. La doctrine de Christ ne peut pas ne pas être acceptée par les hommes, non parce qu’on ne saurait nier l’explication métaphysique de la vie qu’elle donne (on peut tout nier), mais parce qu’elle seule donne ces règles de la vie sans lesquelles l’humanité n’a jamais pu et ne peut vivre, sans lesquelles aucun être humain n’a vécu et ne peut vivre, s’il veut vivre comme un homme, c’est-à-dire d’une vie raisonnable.

La puissance de la doctrine de Christ n’est pas dans son explication du sens de la vie, mais dans la doctrine sur la vie qui en découle. La doctrine métaphysique de Christ n’est pas neuve. C’est toujours la même doctrine de l’humanité qui est inscrite dans le cœur des hommes et qui a été prêchée par tous les vrais sages du monde. Mais la force de la doctrine de Christ est dans l’application de cette doctrine métaphysique à la vie.

La base métaphysique de l’ancienne doctrine des Hébreux et de celle de Christ est la même : l’amour de Dieu et du prochain. Mais pour l’application de cette doctrine de la vie d’après Moïse, comme l’entendaient les Hébreux, il fallait remplir six cent treize commandements, souvent absurdes, cruels, et qui tous se basaient sur l’autorité des Écritures. D’après la loi de Christ, la doctrine de la vie, qui découle de la même base métaphysique, est formulée en cinq commandements raisonnables et bienfaisants, renfermant en eux-mêmes leur sens et leur justification et embrassant toute la vie humaine.

La doctrine du Christ ne peut pas ne pas être acceptée par un croyant juif, ou un bouddhiste, un mahométan, qui serait arrivé à douter de la vérité de sa religion ; encore moins peut-elle ne pas être acceptée par les hommes de notre monde chrétien qui n’ont maintenant aucune loi morale.

La doctrine de Christ ne peut aucunement troubler les hommes de notre époque dans leur façon d’envisager le monde ; elle est d’avance d’accord avec leur représentation du monde, mais elle leur donne ce qu’ils n’ont pas, ce qui leur est indispensable et ce qu’ils cherchent : elle leur donne le chemin de la vie, non pas un chemin nouveau, mais un chemin connu depuis longtemps et exploré par tous.

Vous êtes un chrétien sincère de n’importe quelle confession. Vous croyez à la création du monde, à la Trinité, à la chute et à la rédemption de l’homme, aux sacrements, aux prières et à l’Église. La doctrine de Christ est absolument d’accord avec votre représentation du monde ; elle vous donne seulement ce que vous n’avez pas. En conservant votre religion, vous sentez que la vie du monde, comme la vôtre, est remplie par le mal, et vous ne savez comment l’éviter. La doctrine de Christ (obligatoire pour vous parce que c’est la doctrine de votre Dieu) vous donne des règles simples et pratiques sur la vie, qui vous délivreront sûrement, vous et les autres, du mal qui vous tourmente. Croyez à la résurrection, au Paradis, à l’Enfer, au pape, à l’Église, aux sacrements, à la rédemption ; priez comme le prescrit votre religion, faites vos dévotions, chantez des psaumes, tout cela ne vous empêche pas de pratiquer ce que Christ vous a révélé pour votre bien : Ne te mets pas en colère ; ne commets pas l’adultère ; ne prête pas serment ; ne résiste pas au mal par la violence ; ne fais pas la guerre.

Il peut arriver que vous manquiez à l’un de ces commandements, que, cédant à l’entraînement, vous enfreigniez l’un d’eux comme vous enfreignez maintenant les règles de votre religion, les lois du Code civil ou celles du code mondain. De même, vous faillirez peut-être, dans un moment d’entrainement, aux commandements de Christ, mais dans les moments de calme, ne faites pas ce que vous faites maintenant, — organisez-vous une existence où il soit plus facile de ne pas se mettre en colère, de ne pas commettre l’adultère, de ne pas prêter serment, de ne pas résister au mal par la violence, de ne pas faire la guerre, ou plutôt qui rende difficile de faire tout cela. Vous ne pouvez pas ne pas le reconnaître, car c’est Dieu qui vous a commandé tout cela.

Vous êtes un philosophe incrédule de n’importe quelle école. Vous affirmez que les choses sont régies par une loi que vous avez découverte. La doctrine de Christ n’y contredit pas ; elle accepte la loi que vous avez découverte. Mais, outre cette loi, en vertu de laquelle, dans mille ans, le monde sera comblé des bienfaits que vous souhaitez pour lui, il y a encore votre vie personnelle que vous pouvez dépenser en vivant conformément à la raison ou en contradiction avec elle ; et, précisément pour cette vie personnelle, vous n’avez actuellement aucune règle, sauf celles qui sont établies par des hommes que vous n’estimez pas et qui sont mises en vigueur par la police. La doctrine de Christ vous donne ces règles qui sont certainement d’accord avec votre loi, parce que votre loi de l’altruisme ou de la volonté unique n’est tout simplement qu’une mauvaise périphrase pour désigner cette même doctrine de Christ.

Vous êtes un homme à demi croyant, à demi sceptique, qui n’a pas le temps d’approfondir le sens de la vie humaine, qui n’a aucune représentation bien nette du monde, qui fait ce que font les autres. La doctrine de Christ ne vous contrarie point. Elle dit : c’est bien, vous êtes incapable de raisonner, de vérifier la vérité des doctrines qu’on vous enseigne ; il vous est plus facile de faire ce que font tous ; mais, quelque modeste que vous soyez, vous sentez tout de même, dans votre for intérieur, le juge qui tantôt approuve vos actes, tantôt les désapprouve. Quelque modeste que soit votre position sociale, néanmoins vous avez des occasions pour réfléchir et vous demander ; ferai-je comme tout le monde ou suivrai-je mon idée ? C’est précisément dans ces occasions, c’est-à-dire quand vous aurez à résoudre cette alternative, que les commandements de Christ apparaîtront devant vous dans toute leur force. Et ces commandements vous donneront sûrement une réponse à votre question, parce qu’ils embrassent toute votre vie, et ils vous donneront une réponse d’accord avec votre raison et votre conscience. Si vous êtes plus près de la foi que de l’incrédulité, en agissant ainsi vous agirez d’accord avec la volonté de Dieu ; si vous êtes plutôt libre-penseur, en agissant ainsi vous agirez d’accord avec les règles les plus raisonnables qui soient au monde, ce dont vous pouvez vous convaincre parce que les commandements de Christ contiennent en eux-mêmes leur sens et leur justification.

Christ dit (Jean, xii, 31) : « C’est maintenant que se fait le jugement de ce monde ; c’est maintenant que le prince de ce monde va être chassé. »

Il a dit aussi (Jean, xvi, 33) : « Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez des afflictions dans le monde ; mais prenez courage ; j’ai vaincu le monde. »

Et en effet, le monde, c’est-à-dire le mal dans le monde, est vaincu.

Si le monde du mal existe encore, il n’est plus qu’une chose inerte ; il n’existe plus que par l’ancienne force d’inertie ; il n’a plus en lui le principe de vie. Il n’existe plus pour ceux qui ont foi dans les commandements de Christ. Il est vaincu par le réveil de la conscience, par le réveil du fils de l’homme. Un train lancé à grande vitesse file encore tout droit dans l’ancienne direction ; mais le travail raisonnable, depuis déjà longtemps, se fait en vue d’une direction contraire.

« Car tout ce qui est né de Dieu est victorieux du monde. Et la victoire par laquelle le monde est vaincu, c’est notre foi. (Première épître de Jean, v, 4.)

La foi qui a vaincu le monde, c’est la foi dans la doctrine de Christ.