Quelques hommes/Charles Lacoste

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Mercure de France (p. 182-192).

CHARLES LACOSTE


À Abel Marie Decaux.


I


Ce grand peintre habite le pays de la discrète harmonie ; là règne un goût si parfait que jamais un cri discordant ne trouble le paysage ; il n’y a nulle tendance aux effets dans cet art naturellement simple et distingué sans effort et qui a : la race. Il semble même que cette peinture craigne de se faire remarquer. C’est là son génie, à cette époque. Elle est comme une femme aussi discrète que belle, qui n’expose qu’avec pudeur ses lignes et sa chair sans défaut. Il était naturel que cette beauté passât d’abord inaperçue parmi tant d’extravagances. Cette peinture est froide, affirmaient quelques-uns qui, à cette noble altitude, eussent préféré l’excitation d’une peinture complaisante. Elle manque de métier, observaient encore ceux qui croient encore à la mimique facile de l’amour.

Mais c’était simplement que ladite peinture ne permettait à ces détracteurs aucune familiarité. Il est une façon dont la peinture nous regarde, et il est beau que la beauté se défende parfois d’elle-même et que, inaccessible à certains, elle n’ait pas à subir leurs privautés.

C’est le cas. La fierté froide de ces pics azurés s’accorde davantage à quelque élégie de Lamartine qu’à des bouffonneries poétiques. Jamais de manque de tenue. C’est une noblesse naturelle transposée à tout, d’une âme passionnée, mais qui hait le tumulte, d’une âme qui ne sourit qu’à la façon des collines, c’est-à-dire dans l’ombre apaisée. J’avais déjà fait remarquer cette gravité dont l’émotion ne se trahit que comme la pudeur sur un admirable visage, et que c’est d’elle que sont nées ces évocations d’une Londres solennelle et ennuyée, tantôt suspecte et mirant dans la Tamise les feux multipliés de ses bijoux, tantôt tristement luxueuse comme cette enfant qui, parmi les iris de Hyde-park, érige ses jambes aristocratiques.


II

les quais du jour


Charles Lacoste est né sur la rive droite de la Gironde, presque en face de Bordeaux, dans ce Floirac où le dôme d’un petit observatoire astronomique rappelle aux hommes que le ciel existe. C’est un pays sans doute un peu chinois, à cause de cet observatoire et à cause du batelage qui peu à peu se dégage des riantes brumes bleues du fleuve matinal. J’entends le clapotis. Maintenant le soleil est levé. Un bateau-mouche coupe la distance, seul. Les arches des ponts rebondissent et courent sur la masse boueuse de l’eau. Un train file au-dessus. La flèche de Sainl-Michel perce le ciel saumon. On ferme un peu les yeux, ébloui. On les rouvre et les colonnes des Quinconces hésitent dans le ciel palpitant. Les voici toutes roses. Leurs phares frappés aux vitres par la lumière du jour semblent s’être rallumés. On descend du bateau-mouche sur le quai. Un navire de l’Amérique du Sud beugle comme un taureau sauvage. Voici des couturières, des employés de commerce, des débardeurs, un pensionnat. Voici un homme qui a une figure d’Indien. Descend-il du courrier de Haïti où sa mère naquit ? Il marche seul, c’est Lacoste.


III

les jardins


Il marche seul, dis-je, sans d’autre souci que le souci de sa probité, probité qui consiste à ne pas répondre par un mensonge à l’implacable vérité de la création. Il croit que les choses existent, que ce tramway où il monte existe. Et quand il en redescend, il est tout heureux de frapper à la porte de ses chers parents, de retrouver dans un petit jardin frais et mouillé comme un alcarazas son vieux père qui cultive des courges velues, soigne des liserons, des lauriers-roses et des soleils. Car ceci encore est une toile de Lacoste : le jardin urbain à la poésie régulière, le banc vert devant les balisiers où est assise sa jolie femme. C’est la cellule végétale où se recueille l’amour. Un mystère enveloppe cette humble botanique. Les jardins ! Ce sont les jardins de Lacoste ! Ils s’étendent maintenant nombreux, dessinés par un Le Nôtre sans emphase. Les uns, comme ce jardin paternel, ne sont troublés que par le grincement des rails qui longent les petites échoppes des professeurs, des lisseuses, des retraités. Voici un losange de fleurs rouges. Et c’est encore Lacoste, ces candélabres saumon, vineux, violâtres, blancs, que sont les marronniers rafraîchis par l’arrosage, le Luxembourg où rêvent d’ardentes écolières, où un étudiant nègre en chapeau haut de forme va passer tout plein de pharmacie et de socialisme. Jardins ! Jardins ! chante la palette de cet artiste admirable, comme : « À la fraîche ! qui veut boire ? » chante le marchand de coco.

IV

les quais, la nuit


Le soir va tomber sur ce Bordeaux qu’il retrouve parfois même à Paris, même à Londres. La pacifique obscurité ouate le roulement des camions chargés de barriques de rhum, sur ces quais où il vient rêver et qu’il va peindre. Un à un naissent les fanaux. Voyez celui qui tremble à l’avant de cette gabare et fait luire l’eau. Voyez ces réverbères qui font dans la nuit bleue une allée de taches de feu qui dans le fleuve se répercute. On ne sait de loin où commence la rive ni où elle finit. Et ces cafés, dont les globes dépolis s’assombrissent au mauvais fonctionnement de l’électricité, rougeoient, noircissent, se rallument. À mesure que s’étendent les ténèbres, les quais deviennent, par la magie de Lacoste, une fête de lumière, un de ces sursum corda dont a parlé Odilon Redon. Les phares tournent, ivres de joie, essuient de leurs rayons pareils à ceux de la nue pluvieuse et déchirée les vieux canons-amarres, les grues, pontons, vaisseaux et kiosques. Voici quelque place de la marine, d’énormes lions de pierre qui, dans les ténèbres, sont devenus des sphinx. Et la lune au-dessus du toit de la douane file et regarde la petite tête de cuivre qui sert d’enseigne à ce bouge à matelots et la pipe de tôle du bureau de tabac.

Charles Lacoste entre dans ce bureau de tabac. Il bourre et allume sa pipe. Comment fînira-t-il cette fête de feu, ce nocturne puissant et doux ? Ah ! voici que ce dernier tramway l’amène sur une petite place où on célèbre je ne sais quelle kermesse populaire. Il y a là un petit pavillon où l’on fait de la musique, enguirlandé, couronné de lanternes vénitiennes soufre, vert-de-gris, citrouille et groseille. C’est naïf comme une fête à Tombouctou. Charles Lacoste peint, avec une sympathie tranquille, ces dernières illuminations qui se sont mises à la portée de ce peuple de débardeurs dont les corps ne sont plus que des silhouettes projetées sur le mur de l’entrepôt par une flamme de Bengale. C’est là que s’arrête le quai Charles-Lacoste, ce chefd’œuvre d’un architecte de la lumière, de la brume, et du feu.


V

le fleuve en aval et amont


Et ce sauvage raffiné ne s’est point borné à la contemplation de ce quai et de ces jardins. Le nez frémissant des effluves du rhum et du goudron qu’a chantés Baudelaire, il prend le fleuve à l’embouchure et va le remonter. Il veut voir comment, de la mer à la montagne, la lumière se mue en eau, comment l’azur devient océan, comment la ligne de la plaine liquide prend peu à peu consistance au soleil, devient le sable des plages, puis le sable des rives pris le palus aux joncs mous et puis la terre à vignes qui couronne avec grandeur le Libournais. La brume glauque se dissipe, devient un fouillis de saules qui égaie çà et là un village girondin aux maisons exactes et carrées comme des livres de comptes. Sous l’effort d’un souffle génial toujours contenu et puissant, le canot remonte le fleuve, repasse devant Bordeaux. Charles Lacoste jette encore un regard à ces bâtiments de la mer et de la lumière, à ces toits qui miroitent et basculent comme les flots, à ces murs qu’avaient ébauchés la plage et que maçonne la Bourse du commerce. Voici le fleuve en amont de la grande ville. Le paysage ne va changer qu’en apparence. Les rayons que lancent les mains du peintre ne se compliquent pas. Sa palette demeure la même. Elle s’affirme seulement, comme ce sol où ne s’évanouit plus l’écume de la mer, mais qui prend la densité des fleurs roses et blanches des pommiers et des amandiers. Le paysage se cuivre comme une peau méridionale, les Bohémiens ont le teint des chaudrons qu’ils réparent. Voici la nature cuite, les paysages du Tarn-et-Garonne paternel, les crépuscules qui arrêtent les lignes de la petite église sur l’humble place au repos. Le peintre s’émeut beaucoup ici. Le quai semble avoir disparu, le fleuve rétréci n’entend plus que le pas des chevaux sur le chemin de halage. Ah ! tout à coup l’océan réapparaît avec ses môles. C’est le ciel sur les fortificalions de Montauban.

Mais voici bien un autre océan, c’est la montagne vue de la plaine d’Abos, c’est la sérénité blanche et bleue d’un geste immobilisé comme le geste d’une victoire, les témoins célestes que la foi seule peut transporter. J’ai sous les yeux ce paysage et ce transport, précisément, de l’inspiration sur la toile muette et grave. Au premier plan, un treillis de branches d’or sèches que le printemps va bientôt recouvrir ; au delà, les duvets du froment qui naissent pareils au duvet glauque des jeunes oies. Sur cette paix agricole se montre, comme une femme en oraison ou comme un chien de berger qui garde le petit village bombé et ardoisé, une colline rousse frappée d’une grande ombre, l’ombre de quelque nuage ou de la main de Dieu. Et puis ensuite, c’est l’indécision des vallées lointaines, d’autres champs, d’autres villages, d’autres collines sur lesquelles s’élève avec autorité, dans l’azur du ciel, cet azur de la terre : les Pyrénées qui ne se distinguent de la lumière, tant l’œil de Lacoste est net, que par quelques filets de neige.

Ce que dit ce tableau est inexprimable. Il est, comme toute la peinture de Lacoste, non pas une élévation d’un mysticisme ultra-sensible, mais une digne prière à la beauté. Et si quelque éclat intervient dans le style, il semble, comme Hello Ta dit de Bossuet, que Lacoste n’accepte cet éclat que par complaisance.

Je fixe le terme de ce voyage à Orthez, à ses champs mûrs, à ses rochers, à son gave dont le regard est encore troublé par la montagne qu’il a mirée. Et, si je me demande de quoi ces chefs-d’œuvre sont faits, je songe, tant ils sont discrètement sublimes, à ces boules d’indigo abandonnées par les laveuses au bord du torrent et à la poignée de blé que soupèse un paysan.