Questions d’art et de littérature/17

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Calmann Lévy, éditeur (Œuvres complètes de George Sandp. 233-248).



XVII

PRÉFACE DES CONTEURS OUVRIERS
GILLAND




AUX OUVRIERS


Lorsque je vis Gilland pour la première fois, il me fut amicalement présenté par le poëte Magu, comme son futur gendre. Il était à la veille de l’unir à sa fille Félicie, une délicate enfant de seize ans, blonde, gaie intelligente et sensible comme son père. Elle apporte en dot, me disait le vieux tisserand, deux jolis yeux bleus, une aiguille à coudre, assez d’esprit et un bon cœur. Quant à lui, ajoutait-il tout bas, en me montrant Gilland, c’est un gros capitaliste. Il possède un grand cœur et une belle intelligence. Causez un peu avec lui, et vous verrez si ma Félicie ne fait pas un riche mariage. En effet, ces deux enfants n’avaient rien que leurs bras, selon le monde, mais, devant Dieu, ils s’apportaient l’un à l’autre la vraie richesse.

J’étais, à cette époque, très-occupé, ou, pour mieux dire, préoccupé par trop de soins. J’aurais voulu voir Gilland plus souvent et plus longtemps : mais lui-même manquait de temps, et demeurait loin. Cependant la connaissance fut bientôt faite. Pardonnez-moi, amis et frères, de vous raconter un détail qui ne sera point puéril à vos yeux. C’était un soir d’hiver, entre chien et loup, comme on dit. Je questionnais Gilland sur la situation des ouvriers des faubourgs. Il me parlait simplement, dans un langage correct, mais sans art et sans prétention. Sa voix n’avait pas d’éclat, et, à la lueur d’un feu mourant dans l’âtre, je ne voyais pas même sa figure. Il n’exerçait donc autour de lui aucun des prestiges de l’éloquence habile, et il ne songeait même pas à rendre sa parole insinuante et persuasive. Il parlait comme quelqu’un qui a le cœur plein, et qui pense tout haut. Il disait les souffrances du prolétaire, l’abandon des pauvres enfants au milieu de la corruption des villes, le martyre de l’apprentissage, l’égarement de ceux que l’indignation transporte, le désespoir calme de ceux que le malheur abrutit, les mérites surhumains de ceux qui restent purs et résignés dans cet enfer, enfin tout ce que l’homme dévore ou subit dans sa lutte avec la misère et l’oppression. Tout cela n’était pas nouveau pour moi, comme vous pouvez bien le croire, et Gilland ne m’apprenait rien. Je suis de ceux qui ont eu la douleur de voir la douleur de près, et j’ai été appelé à contempler tant de souffrances dans le cours de ma vie, que si le sentiment de la compassion pouvait s’éteindre dans le cœur humain, le mien serait endurci. Et, cependant, à mesure que Gilland parlait, les larmes me gagnaient, et quand il fut parti, je pleurai comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. C’était des pleurs amers et pourtant je me sentais plus de courage et d’espérance qu’auparavant, car je me disais : quand des hommes si sensibles et si dévoués naissent dans les rangs de la misère, de meilleurs jours s’approchent. Le peuple jusqu’à présent n’a pas senti son malheur, ou il ne l’a pas senti à propos et comme il convient. Il l’a senti dans l’abattement ou dans la colère, pour se laisser écraser, ou pour secouer son joug, en brisant son front avec. À présent le peuple va prendre une voix pour se plaindre avec chaleur, pour réclamer avec modestie, pour se venger en pardonnant. Oui, c’est la voix du peuple que je viens enfin d’entendre, c’est sa voix juste et vraie, ce n’est plus le cri de son agonie impuissante, ni celui de sa fureur déchaînée et meurtrière. Ce n’est pas l’accent enflammé du tribun. Le monde a entendu ces accents, ils ont brisé, ils n’ont pas édifié. Ce n’est pas non plus le chant prophétique de l’inspiration qui élève des autels à un Dieu encore irrévélé au vulgaire. Les poëtes et les philosophes ont chanté ces hymnes et ils se sont perdus en montant vers les cieux. La terre a été sourde et rien n’a été renouvelé parmi les hommes. Mais cette voix, c’est celle de la conviction persuasive, de la raison attendrie, de la dignité humaine, volontairement et chrétiennement humble, mais d’autant plus ferme qu’elle est plus douce. Et ainsi je repris courage, comptant sur la Providence pour faire passer peu à peu dans tous les cœurs ce beau et pur sentiment que, sans le savoir, un ouvrier venait de manifester dans quelques simples discours sortis de son âme.

Et pourtant Gilland n’est point un orateur et ne se pique pas de l’être. Il parle bien, parce qu’il pense bien, parce qu’il sent vivement. J’ai peu rencontré d’âmes aussi sympathiques et aussi tendrement dévouées à l’humanité que la sienne, et je mets en fait que quiconque l’écoutera attentivement, même avec des préventions contre l’homme et sa race, sera vaincu par sa douceur et pénétré de sa sincérité. C’est que Gilland est l’homme de son langage, le fidèle observateur des vertus qu’il enseigne. Il n’existe pas de cœur plus pur. Voilà ce qu’avant tout, je voulais dire à ses frères. Son petit livre prouvera qu’il y a en lui de l’intelligence, du talent et de véritables instincts poétiques ; mais il n’est point de ceux en qui l’on peut séparer le talent de l’homme. Non, Dieu merci, l’intelligence de cet homme-là c’est une belle âme, un esprit qui voit clair parce qu’il cherche la lumière en Dieu, un cœur ouvert à tous et qui se manifeste avec chaleur et simplicité par la parole, par les chants, par le travail des bras, par le style, par le dévouement, par l’amitié, par l’amour de la famille, par toutes les faces de son existence.

Lorsqu’un littérateur de la classe aisée jette son premier livre au public, c’est parfois sous le voile de l’anonyme ou du pseudonyme. Dans tous les cas, c’est toujours avec une certaine méfiance de soi ou du public. La modestie et la vanité trouvent également leur compte à présenter l’œuvre en cachant la personne de l’auteur. Tantôt c’est une mystérieuse coquetterie, tantôt c’est une crainte excessive de la critique, tantôt, enfin, c’est quelque motif plus sérieux tiré d’une situation particulière qui commande la réserve.

En général, il est réputé de mauvais goût, dans les mœurs littéraires du beau monde, de parler de soi, et un débutant de ce monde-là, qui laisserait placer son éloge personnel et le compte-rendu de son existence en tête de son ouvrage, ferait rire et non sans raison.

Mais les choses prennent un autre sens et produisent un autre effet en se déplaçant. Les usages du peuple sont à la fois plus naïfs et plus sérieux que ceux de la bourgeoisie. Le peuple a peu de temps à perdre, et il ne veut pas se livrer à un inconnu. Il a quelque méfiance de cette chose excellente et funeste, attrayante et trompeuse, un livre ! Il faut donc lui présenter l’auteur, lui servir de parrain en quelque sorte, et pouvoir dire : « Lisez-le, il est moral ; il est honnête et sincère. Il écrit comme il pense, et il pense ce qu il écrit. »

Cet usage a quelque chose de patriarcal dans son principe, et nous nous y conformerons de bon cœur, frères et amis, en vous racontant la vie de Gilland. Il me l’a racontée lui-même dans cette manière simple, qui est la meilleure de toutes, et c’est pourquoi je vous transcrirai ses propres paroles.

« Je suis né (Gilland, Jérôme Pierre) le 18 août 1815, à Sainte-Aulde, petite commune du département de Seine-et-Marne. Mes aïeux furent tous bergers de père en fils. Je suis le premier de la famille qui ait rompu la tradition, non que le métier me déplût en lui-même, au contraire : encore enfant, j’en aimais l’austérité, l’isolement et la poésie, que je comprenais fort bien. Mais il s’attachait à cette condition de mes parents une servitude, qui dégénérait peu à peu en véritable esclavage ; et si jeune que je fusse, la dégradation humaine m’a toujours fait horreur. Vous trouverez presque tous les détails de mon premier âge, dans le conte intitulé les Aventures du petit Guillaume ; sauf le chapitre de la domesticité chez les Anglais, qui est une fiction, tout le reste est de l’histoire.

» Mon éducation a été celle de tous les enfants pauvres des campagnes, je ne suis allé que trois hivers à l’école de mon village, et encore j’ai été forcé de la quitter pour le travail des bras, avant de savoir écrire. Afin de mieux nous abrutir, apparemment, on nous apprenait à lire le latin, comme je l’ai dit dans mon conte.

» Pendant cette étude absurde, le temps se passait, l’âge du travail arrivait on quittait la classe et on n’y rentrait plus. La génération des hommes de mon âge doit pour cela bien des actions de grâce à la mémoire de Louis XVIII, ce bon roi de France et de Navarre, qui a tant souffert pour nous dans son exil, comme chacun sait, et qui le montrait si bien par sa figure.

» Le goût de la lecture me vint aussitôt que je pus comprendre ce que je lisais. Mes pauvres parents ne connaissaient ni a ni b : mais j’avais un oncle sabotier, qui possédait quelques livres et qui me les prêtait. Il me les donna même tous un jour, quand il vit que j’en avais soin et que j’en faisais mon profit.

» J’allais avoir onze ans, et je travaillais déjà depuis trois ans, lorsque mon père eut à la main un mal d’aventure qui le força de quitter son état. Il vint à Paris, résolu à se faire couper le bras ; mais, par bonheur, on le guérit. Nous étions six enfants à lui demander du pain. Il se fit portier pour nous en donner. En arrivant à Paris, je fus immédiatement mis en apprentissage chez un bijoutier. Le métier me convenait assez, mais j’en rêvais un autre. J’aurais voulu être peintre. En faisant mes messages, je ne pouvais m’empêcher de m’arrêter et de m’extasier devant les magasins de tableaux et de gravures. Vous ne sauriez croire combien Gérard, Gros, Bellangé, Horace Vernet m’ont valu de coups.

» À cet âge, avec les quelques pièces de pourboire que je recevais de temps en temps en allant livrer de l’ouvrage, j’achetais de ces petits livres à six sous »que l’on voit étalés sur les ponts et sur les murailles. C’étaient les abrégés de Robinson, de Télémaque, de Paul et Virginie, de la vie du chevalier Bayard sans peur et sans reproche ! Que cette devise me semblait belle ! Et puis la Lampe merveilleuse, et puis Claudine, et puis Estelle et Némorin. C’était bien ; mais il y avait aussi des histoires de Cartouche et de Mandrin, et nombre d’autres histoires fort peu édifiantes, même obscènes, que l’on me vendait sans scrupule et que j’achetais sans défiance. On devrait mettre au pilori ceux qui font commerce de ce poison et qui le livrent à de malheureux enfants.

» Ces dangereuses lectures, jointes au séjour de l’atelier, aussi mauvais alors qu’aujourd’hui, troublèrent mon esprit et je faillis me corrompre comme bien d’autres que le ciel n’avait pourtant pas faits méchants. Mais vint l’époque où l’on vendait de grands ouvrages par livraisons. J’étais ouvrier alors, et je souscrivais à tout. Pour cela, je vivais de pain sec une partie de l’année ; mais je lisais, et mon pain me paraissait délicieux. Ces lectures sérieuses me faisaient grand bien et me ramenaient peu à peu à ma première nature. Un jour j’ouvris Jean-Jacques et je fus tout à fait sauvé.

» Je pris dès lors la vie et la vertu au sérieux. Plus tard j’eus encore quelques accès de doutes et de trouble, mais grâce à ces grands modèles de l’humanité que nous pouvons invoquer, depuis Marc-Aurèle jusqu’à Fénelon, depuis Socrate jusqu’à Saint-Vincent-de-Paul, j’ai toujours ramené ma vie au bien et au vrai. »

Ce que Gilland m’a confié de sa vie intime et des affections de son cœur est aussi pur et aussi bon que sa vie intellectuelle. J’ai été frappé d’une circonstance particulière. C’est qu’il a aimé une femme égarée et qu’il a voulu la réhabiliter par son amour. Ce sentiment où la passion prend la forme de la charité chrétienne, et se sanctifie en proportion de la dégradation de son objet, a traversé le cœur de plusieurs hommes de ce temps-ci, et y a laissé une trace de douloureuse pitié. Tous n’ont pas eu le bonheur d’arracher au mal la malheureuse proie de la corruption sociale, mais, du moins, presque tous ceux qui l’ont tenté sérieusement étaient, à ma connaissance, des hommes d’élite, soit par le cœur, soit par l’esprit. Gilland échoua dans sa généreuse entreprise.

« Je venais, dit-il, d’échapper à la conscription, J’étais libre. J’aurais voulu me marier avec cette femme pour la retirer de l’abîme, la sauver d’une vie de turpitude, car elle ne faisait que de commencer. Elle était si jeune, si frêle ! en la regardant, il me semblait lire dans son âme le remords et le désespoir. Je voulais lui donner mon nom, un nom honnête à la place de son nom souillé, la réhabiliter aux yeux des autres et aux siens. Elle était pâle… Je me disais : C’est son affreuse position qui la torture, le pain qu’elle mange est si amer !

» Mais avant de lui faire connaître mon amour, je voulais qu’elle se purifiât par quelque sainte action, et voici ce que j’imaginai. Un de mes camarades venait de partir soldat ; il avait laissé un enfant à une pauvre ouvrière qui venait de mourir. Je voulais adopter cet enfant pour le donner à la malheureuse que j’aimais d’un amour à la fois chrétien et romanesque ; je voulais qu’elle l’aimât comme son fils, afin qu’en lui voyant cet enfant dans les bras, tout le monde la respectât, comme je voulais la respecter moi-même. Ma mère était ma confidente. Je l’engageais, en bonne âme qu’elle était, à aller chercher l’enfant. Mais elle me fit un doux sermon. Elle me dit que celle dont je voulais faire ma compagne ne m’aimerait pas, qu’elle ne comprendrait point mon sacrifice, qu’elle m’abandonnerait pour le premier débauché qui aurait de l’argent ; que le monde était méchant, que l’enfant me serait reproché comme le fruit de mon inconduite. Les mères sont toujours un peu égoïstes dans leur tendre prévoyance. La mienne parlait le langage de la raison, et pourtant elle pleurait en me grondant, et elle pleure encore lorsqu’elle raconte cette folie de ma jeunesse, que je ne saurais me reprocher. »

Force fut bien à Gilland d’écouter sa mère, car la pauvre fille égarée, après avoir hésité entre le vice et la vertu, se rejeta dans l’ivresse et partit avec un nouveau riche.

Après avoir oublié, non sans peine, cette infortunée, Gilland s’attacha sérieusement à une ouvrière, sa sœur de condition, sa compagne de labeur.

… « Si l’on peut donner le nom d’Ange à quelqu’un pour exprimer la beauté, la douceur et l’intelligence, certes celle-là le méritait. Nous travaillions à côté l’un de l’autre, presque dans le même atelier ; moi chez le patron, de mon état de serrurier (état que j’avais définitivement adopté et que j’aime, quoiqu’il me fatigue beaucoup) ; elle chez la dame comme couturière. Nous nous aimions sans nous le dire et plus certains l’un de l’autre que si nous avions échangé des serments. Notre amour se manifestait par sa réserve même. Cette jeune fille n’avait que dix-sept ans. Depuis que je l’aimais, je travaillais comme dix nègres, le jour, à mes serrures, pour me faire quelques épargnes et pour acheter un ménage, la nuit, à l’étude de la grammaire que j’apprenais seul et que je n’ai jamais pu mener plus loin que ce que vous voyez. Pendant ce temps, la jeune ouvrière travaillait aussi de son côté et avec des motifs semblables aux miens. Pauvre enfant ! Elle succomba sous la fatigue. Elle devint malade, elle s’affaiblit, elle languit, elle mourut ! Cette mort qui me frappait au cœur, aurait dû le fermer à jamais aux sentiments tendres ; mais j’étais né pour vivre de toutes les affections et pour souffrir de toutes les douleurs.

» J’ai souvent entendu dire que les morts s’oublient vite. Quant à moi, mon souvenir reste fidèle à ceux que j’ai mis dans la tombe. Je voile aux regards indifférents le deuil que je porte, mais il y a toujours quelque chose qui les pleure au fond de mon âme.

» Je restai quelque temps sous le coup d’un découragement sombre, d’un désespoir qui tenait de l’hébêtement. Ma famille n’en savait rien. Dieu merci ! Mes camarades ne me comprenaient pas, et au lieu de me consoler, ils m’emmenaient boire avec eux ; » mais le vin ne m’était d’aucune ressource, il m’abattait davantage et ne m’enivrait pas. J’y renonçai résolûment, honteux même d’avoir espéré trouver l’oubli au cabaret et le courage dans ce délire abrutissant que des poètes ont osé nous vanter comme le premier des biens. Le temps que j’avais passé à cet essai ne fut pourtant pas perdu absolument pour moi. J’y observai, j’y pénétrai la nature humaine que je me serais laissé aller à mépriser, à détester peut-être, si je n’avais vu que la surface grossière. Plus curieux de la vérité, ou plus attentif que la plupart de mes compagnons, je les amenais en choisissant bien le moment, à s’épancher, à me faire leur confession, à se montrer à moi tels qu’ils étaient, et tels que Dieu nous voit tous. Mes expérimentations me prouvèrent ceci : que tous les hommes étaient malheureux ; qu’ils nourrissaient tous, soit pour une cause, soit pour une autre, une grande tristesse au-dedans d’eux-mêmes ; que l’on découvre ce mal jusque chez ceux qui le nient avec le plus d’obstination et de prétendue insouciance ; que leur misère morale dépasse de beaucoup leur misère matérielle, quelque grande qu’elle soit. Enfin qu’il y avait un grand mal au milieu de nous tous, et que ce mal pouvait se soulager, diminuer, disparaître ! De là au travail de rénovation morale que j’entrepris comme fondateur de l’Atelier, il n’y avait plus qu’un pas. Au moyen âge, après mes premières déceptions, je me serais fait religieux indubitablement. Je me serais jeté tout entier dans la vie ascétique. En ces temps-ci, j’ai visé sinon plus haut, du moins plus juste. J’ai compris l’utilité de la vie, j’ai eu en vue l’apostolat de l’égalité, et j’ai commencé par prêcher d’exemple, afin de donner plus de force à mes enseignements. Je suis devenu sage, sage relativement à beaucoup d’hommes auxquels je suis à même de me comparer ; mais je suis encore loin d’atteindre ce que je voudrais être, car j’ai toujours devant les yeux un idéal de perfection sainte, que je rêve pour les hommes en le cherchant pour moi. »

Gilland, en effet, consacra ses rares heures de loisir à la prédication fraternelle d’ami à ami, de cœur à cœur. Il rédigea dans l’Atelier quelques articles d’une touchante moralité et se lia avec l’élite des ouvriers instruits de Paris[1]. Il a épousé, ainsi que je l’ai dit, mademoiselle Magu. « La connaissance que j’avais faite du vieux poëte à notre village me procura, dit-il, le bonheur de posséder une compagne intelligente et douce telle qu’il m’en fallait une, et telle que bien peu de gens peuvent se vanter d’en posséder. Vous connaissez nos amis, notre intérieur. Notre ménage est tel qu’on pourrait le souhaiter à bien du monde dans notre malheureuse société. Mon père et ma mère sont encore vivants, Dieu merci. Ils ne gagnent plus rien, et sans nous seraient depuis longtemps à l’hôpital. Et cela après avoir été les plus honnêtes gens et les meilleurs travailleurs du monde. Je pourrais vous citer d’eux des traits de probité et de désintéressement admirables.

» J’aurais pu, à une certaine époque, m’établir et devenir maître à mon tour. Il m’a été plusieurs fois offert de l’argent pour cela ; mais j’ai voulu rester ouvrier. J’ai toujours pensé que l’association émanciperait les travailleurs, et qu’elle seule devait être soutenue et préconisée. J’y ai fait de grands sacritices. Après avoir prêché, j’ai expérimenté. J’ai beaucoup perdu pour arriver à des résultats nuls, mais je n’en persiste pas moins à rêver et à demander l’association, et j’ai la certitude qu’elle prospèrera tôt ou tard. Plus que jamais je veux rester ouvrier. Si j’avais dix fois plus de talent et de ressources que je n’en ai, je persisterais, je tiendrais d’autant plus à mon idée, afin de prouver à tous les vaniteux égoïstes que le travail doit être sanctifié, qu’il élève et rend indépendants ceux qui l’aiment, et qu’il n’est incompatible avec aucune des positions de notre société actuelle. »

Voilà pourtant l’homme que l’esprit de parti et l’aveuglement populaire ont qualifié de factieux et d’anarchiste, et traité comme tel, dans ces derniers temps.

Après la révolution de février, Gilland, dont la moralité et le caractère étaient connus, reçut la mission délicate d’apporter des paroles de conciliation au sein des populations de Buzançais, chez lesquelles le récent événement de la République avait remué de tristes et sanglants souvenirs. Grâce à l’influence salutaire qu’il sut exercer, de nouveaux malheurs furent évités, et lorsque les esprits, éclairés par de sages conseils, furent calmés, Gilland revint à Paris plus pauvre encore qu’il n’en était parti.

Porté à la candidature pour la députation dans le département de Seine-et-Marne, il échoua avec plus de vingt mille voix. Il avait été sur le point d’en réunir un plus grand nombre encore, mais là, comme partout, à la veille du scrutin, la réaction répandit soudain les bruits les plus absurdes, les calomnies les plus odieuses : Gilland était un buveur de sang, un débauché, un mauvais citoyen, un mauvais père, un mauvais fils ; il battait sa femme, il prêchait le meurtre et le pillage, etc. La réaction n’a pas fait de grands frais d’imagination dans ses intrigues électorales, car, sur tous les points de la France, le même jour, à la même heure, les mêmes calomnies ont été lancées contre les républicains. Quant à Gilland, personne ne pouvait avoir de haine politique contre lui, et ceux qui s’attachaient à le calomnier ne le connaissaient même pas. Mais c’était un homme du peuple, un homme de progrès, et il ne fallait pas de ces hommes-là.

Gilland était rentré dans son faubourg et gagnait sa vie tant bien que mal, l’ouvrage n’abondant plus, lorsque éclatèrent les événements de Juin. Au milieu de la mêlée, voyant le faubourg envahi, sa maison menacée par les boulets, son rôle impossible, car il ne pouvait ni se mêler à l’insurrection qu’il ne comprenait même pas, ni marcher contre ses frères égarés, il prit ses enfants dans ses bras, et, suivi de sa jeune femme, il sortit de Paris, avec des peines et des dangers extrêmes. Il se rendait à Lizy auprès de son beau-père, le poète Magu, auquel il voulait confier les objets de son affection. Mais à peine arrivé à Meaux, des groupes de furieux s’élancent sur lui, des hommes exaspérés par l’horrible malentendu qui, en ce moment, avait saisi la population de vertige d’un bout de la France à l’autre, s’écrient : « Le voilà, ce républicain, ce factieux, cet ennemi de la famille et de la propriété ! Il fuit, c’est un chef d’insurgés, ce ne peut être qu’un communiste. » On arrache ses enfants de ses bras, on l’insulte, on l’aurait tué si la garde nationale ne fût intervenue et ne l’eût arrêté pour le sauver. En toute autre circonstance, il eût été relâché le lendemain. Mais il n’en fut point ainsi. La réaction qui sait si bien exploiter les événements, ne lâcha point la proie qui lui tombait sous la main, et Gilland dut s’estimer heureux d’être gardé cinq mois en prison sans savoir pourquoi, et de ne pas être transporté sans jugement. Il supporta cette épreuve avec une angélique résignation et enfin il passa devant le conseil de guerre qui le renvoya acquitté. Mais quel dédommagement nos lois donnent-elles à l’innocent qui a subi les rigueurs de l’arrestation préventive ? Un pauvre ouvrier est arraché à sa famille, à son travail, sa femme reste sans protection, ses enfants peuvent mourir de faim. Au bout d’une demi-année de captivité, où souvent la santé s’est perdue, on le met sur le pavé en lui disant : « Allez en paix. On s’était trompé. »

Gilland a occupé les tristes loisirs de sa prison à revoir et à compléter une série de contes populaires qu’il publie aujourd’hui dans le même but d’instruire et de moraliser le peuple, qui a dirigé toute sa vie : écrits naïfs et touchants où se reflètent la clarté de son intelligence, la poésie de ses instincts et la beauté de son âme. Lisez-les, vous qui aimez, priez et souffrez. Vous y trouverez de bons conseils, des consolations fraternelles, et l’amour de l’humanité.

Nohant, février 1849.
  1. Avec Agricol Perdiguier entre autres.