Questions d’art et de littérature/33

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Calmann Lévy, éditeur (Œuvres complètes de George Sandp. 397-404).



XXXIII

À PROPOS
DES
IDÉES DE MADAME AUBRAY

[1]


Quand on parle d’un ouvrage de cette valeur et de cette importance, il faut, au risque de paraître lourd, aller franchement au fond des choses.

Madame Aubray est un type idéal et pourtant humain. Elle est bonne et maternelle par nature, enthousiaste, héroïque par conviction. Elle est humaine en ce sens qu’elle va quelquefois trop loin, sa témérité généreuse est essentiellement femme. Vous voyez que ce n’est pas une créature impossible ; tous vous connaissez quelque type auquel celui-ci se rapporte, quelque sainte de bonne foi, bien vivante parmi nous, mais plongée dans les rêves du ciel, et dont vous dites : « C’est une tête exaltée, mais c’est un ange ! »

Ce type rare n’est donc pas de fantaisie. Il ne faut pas traiter d’exception les caractères qui résument en eux tout ce qu’il y a de bon en nous, et qui nous montrent une image à laquelle nous voudrions ressembler. Madame Aubry, ainsi faite, soulève un problème qui date de loin, et qui paraît toujours nouveau dans notre monde païen mal converti à la doctrine évangélique. Elle croit tout simplement à la conversion du pécheur. Nous appelons cela aujourd’hui la réhabilitation, et toutes les écoles socialistes de notre siècle cherchent un idéal renouvelé de l’idéal chrétien. Toutes, comme madame Aubray, marchent dans les pas sacrés qu’un doux et divin maître a laissas ineffaçables sur la poussière des siècles. Quels que soient le nom et la tendance de l’école, il y a toujours au fond ce mot d’ordre : tolérance ou pardon, excuse ou réhabilitation.

Cette figure d’ange pouvait-elle devenir dramatique au théâtre ? S’intéresse-t-on à l’être qui ne peut pas faillir ?

L’auteur a vaincu cette difficulté effrayante. Madame Aubray se précipite elle-même par la spontanéité de son instinct, par la sublimité de sa doctrine, dans une situation terrible. Son fils unique, un ange comme elle, l’être qu’elle adore par dessus tout, et dont à bon droit elle est fière, a trop profité de ses leçons, trop épousé ses croyances. Il aime une fille déchue, il veut en faire sa femme.

Madame Aubray reconnaît alors, ou qu’elle a mal conseillé son fils, ou qu’elle n’est pas à la hauteur des enseignements qu’elle lui a donnés. Ce jeune homme si pur va donc courir les risques d’une vie de honte et de désespoir ? Jeannine est éclairée et convertie, il est vrai : mais si elle retombait dans le péché ? Et, d’ailleurs, l’union d’une âme vierge comme celle du jeune Aubray avec l’âme froissée et déflorée de Jeannine, n’est-ce pas là une mésalliance morale ? Ce jeune saint, ce jeune apôtre a-t-il mérité les souffrances attachées à une telle situation ? Madame Aubray qui voulait marier Jeannine à un autre, à un voisin converti par elle, recule devant le danger d’imposer à son fils une expiation qu’aucune faute de lui n’a provoquée, et qu’aucune obligation contractée ne justifie. Jeannine, humble, sincère, presque innocente du mal qu’elle a commis sans le comprendre, se soumet et s’accuse. Le jeune Aubray, mortellement blessé dans sa croyance et dans sa passion, n’épousera pourtant jamais la femme que sa mère bien-aimée n’aura pas bénie. La foi triomphe dans le cœur de la mère : Camille Aubray épousera Jeannine pardonnée. Telle est, en peu de mots, la donnée de ce drame intime et puissant que tout Paris aspire à entendre, et dont l’analyse faite déjà par tout le monde est inutile à faire ici. Le succès éclatant de l’œuvre est-il dû à l’idée de l’œuvre — aux idées de madame Aubray — ou au talent irrésistiblement persuasif et saisissant de M. Dumas fils ?

Au talent d’abord et par-dessus tout, car il n’est pas de sujet, si excellent qu’il soit, qui puisse se passer de l’art de le présenter. Celui-ci était difficile et dangereux entre tous. Il s’agissait de forcer le public à donner raison à une personne qui, aux yeux de la raison, a absolument tort. Il fallait battre en brèche tous les arguments, — et les plus forts arguments — de cette raison pratique et courante qui est la moitié de notre âme.

Oui, — mais ce n’est que la moitié. Le sentiment est l’autre moitié de nous-mêmes, et, en somme, c’est lui qui, bon ou mauvais, l’emporte presque toujours dans la vie, dans la société, dans l’histoire. Ce qui est sage, prudent, logique, nous le comprenons tous, et tous nous nous proposons de n’en pas sortir. Une passion bonne ou mauvaise souffle sur nos dignes résolutions : et ce souffle de tempête en fait de la cendre. La raison d’État nous criait : « Ne fais pas cette guerre ». Mais on a offensé notre orgueil national, et le sentiment national nous fait courir aux armes. La raison individuelle nous disait : « Ne fais pas cette dépense. » Mais la charité ou l’amour de l’art, le sentiment de l’ostentation, ou de l’admiration, ou de la bonté ont parlé plus haut que la prudence. « Je n’épouserai jamais une veuve ! » Elle passe, elle est belle, elle me plaît, je l’aime, je l’épouse. J’ai amassé des trésors en surmontant toutes mes passions. Un beau matin, je deviens joueur ou libertin — ou mieux encore ; l’amour de l’or est revenu passion en moi : je veux tripler ma fortune dont la raison m’ordonnait de me contenter, — je spécule, je risque tout, je me ruine. — En vérité, je vois bien que la raison gouverne nos esprits ; mais je vois qu’à tous les instants de la vie notre conduite lui échappe, et que si le sentiment nous a précipités dans mille désastres et dans mille folies, lui seul nous a fait faire les grandes choses qui marquent les victorieuses phases de la civilisation. Donc, madame Aubray, c’est la lutte de ce qui constitue notre propre nature à tous. Ce n’est pas un problème social soulevé pour le plaisir du paradoxe, c’est une étude des deux forces qui se combattent en nous : le doute éclairé d’en bas et l’espérance éclairée d’en haut. Ôtez-nous un de ces éléments, nous n’existons plus, nous n’imaginons plus. Le chimiste ne tentera aucune expérience, ou il n’en fera que d’impossibles. Supprimez la foi : le monde acceptera aveuglément ce qui est aujourd’hui, sous prétexte que demain n’est pas à nous, proposition admirablement raisonnable, mais stupide, parce qu’elle paralyse. Supprimez la raison, nous marcherons, oui, et très-vite, mais comme une locomotive livrée à elle-même.

C’est avec un art infini, une adresse merveilleuse et surtout avec une bonne foi complète, une équité vraiement victorieuse, que l’auteur des Idées de madame Aubray a exposé cette lutte universelle, résumée par les agitations intérieures de quelques personnages pris dans le milieu le plus actuel et le mieux connu. Rien d’exceptionnel dans leurs caractères, pas même dans celui de madame Aubray, qui représente l’élément sincèrement religieux, et qui le représente de la manière la plus féminine : logique poussée à l’extrême, nulle prévision des obstacles, nul doute, nul souci du danger, l’héroïsme de l’enfant sur la barricade. Pour soutenir le choc de cette nature ardente, il fallait une force de résistance bien trempée. Ce choix a été fait de main de maître. Le vieux ami de la maison, M. Barantin, est l’avocat de la raison, avocat aussi excellent (aussi fort) aussi sympathique que madame Aubray elle-même. Point de déclamation entre ces deux personnages d’élite. Une causerie serrée, affectueuse, nette, bien motivée, vissée, pour ainsi dire, à l’action de la pièce, et s’emparant de vous comme par des liens de fer. Ces deux personnages assis qui discutent sans quereller, et qui vous forcent à écouter l’exposé de leurs idées en même temps que celui de leur situation personnelle, c’est im tour de force tout à fait neuf au théâtre, et devant lequel le public étonné, saisi comme dans un étau, s’est passionné au moment où il craignait d’être ennuyé.

C’est que l’auteur apprécie apparemment le bon sens autant que l’enthousiasme ; c’est que son intelligence heureusement équilibrée contemple avec amour les deux faces du vrai. — Nous savons bien qu’il y en a une troisième. Le cerveau humain cherche à se compléter en découvrant la souveraine sagesse qui accorderait les deux contraires et tracerait à chacun sa limite d’action. Il ne l’a pas trouvée. La trouvera-t-il ?

Nous n’y sommes pas, mais nous y aspirons sans cesse, et s’il existe un chemin pour nous y conduire, c’est l’analyse désintéressée et l’examen courageux du pour et du contre. Toute autre élude est vaine, et si l’on y fait bien attention, cette recherche de la sagesse est au fond de toutes les œuvres réussies et vraiment solides. Elle est dans le Misanthrope comme elle est dans Hamlet, elle est dans tout le théâtre sérieux, et, comme le théâtre n’est pas une chaire où les révélations s’affirment, mais une tribune où les aspirations se manifestent c’est par l’exposé des passions que la vérité, un peu livrée à elle-même, se dégage et va frapper les yeux et toucher les cœurs. La science de ce grand art consiste donc à faire aimer le vrai, à le rendre palpable, pour ainsi dire, à le livrer pour ce qu’il vaut à ceux qui le cherchent aussi et qui sont capables de l’apprécier.

Le public a généreusement prouvé en cette rencontre qu’il n’avait pas arboré la pale bannière du scepticisme. Un succès d’enthousiasme a consacré les généreux élans de madame Aubray, des flots de larmes ont absous Jeannine. La raison satisfaite a acclamé les résistances de Barantin, et puis elle a exigé le dénoûment que lui ménageait l’auteur, car un mouvement de douloureuse impatience s’est manifesté à la première représentation durant la terrible expiation que s’impose Jeannine en s’accusant devant celui qu’elle aime de hontes et de lâchetés imaginaires. Si l’auteur eût faibli là, s’il n’eût pas osé l’absoudre, ce public exalté par la compassion l’eût abandonné. Il était si monté, si convaincu, si impérieux, qu’il se fût indigné du triomphe de la raison.

C’est là un bon symptôme, un de ces embrasements de l’esprit qui prouve que le feu sacré vit encore et que la France est le pays du sentiment par excellence. Ceux dont l’opinion résiste à la morale de la pièce, disent aujourd’hui que, sans l’immense habileté de l’auteur, elle n’eût pas été acceptée. Soit ! qu’est-ce que cela prouve, sinon que l’habileté mise au service du bien et du bon trouve sa véritable puissance et frappe comme le fluide électrique ? C’est alors qu’elle change de nom, s’il vous plaît, et qu’elle devient quelque chose de plus que le talent.

On est convenu d’appeler autrement en littérature l’emportement lyrique qui touche aux nuages. Oui, certes, le génie est là, mais il est aussi dans l’examen attentif et profond des mouvements de l’âme humaine, et dans l’art de porter la conviction en s’emparant de l’intérêt. Habile, tout ce que vous voudrez, M. Dumas fils est plus qu’ingénieux et adroit. Il est une force de premier ordre à partir de madame Aubray. On ne soulève pas des montagnes avec de l’esprit seulement.

Il a eu — et il méritait de les avoir — d’excellents interprètes : Arnal, un des plus grands comédiens qui aient illustré la scène ; mademoiselle Delaporte, angélique de candeur et de sensibilité ; madame Pasca, belle comme la vertu de madame Aubray. Les autres artistes pleins de charme, de convenance ou de conviction, ont bien montré qu’ils sentaient la portée de l’œuvre qui leur était confiée.

Mars 1867.
  1. Comédie, par A. Dumas fils.