Qui a voulu la guerre ?/1

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I. — L’Ultimatum autrichien et la Réponse serbe
(23-25 juillet)
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Le 28 juin 1914, à Serajevo, capitale administrative de la Bosnie, l’archiduc François-Ferdinand, héritier présomptif de la couronne austro-hongroise, fut assassiné ainsi que sa femme, la duchesse de Hohenberg. Ce double crime fut le point de départ de la guerre.

Manifestement, les assassins étaient des conspirateurs qui avaient voulu protester ainsi contre l’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine à l’Autriche et préparer la réunion de ces provinces à la Serbie. Pour cette raison, l’Autriche posa tout de suite comme une évidence que l’origine de ce complot devait être cherchée à Belgrade et qu’il avait été organisé, sinon par le Gouvernement serbe, du moins par des associations que ce Gouvernement avait le tort de tolérer et même de protéger. C’est dans cet esprit que fut conduite l’enquête ordonnée par le Gouvernement de Vienne : aussi était-il facile de prévoir à quels résultats elle aboutirait. Elle était à peine commencée que déjà la presse officieuse annonçait qu’une « démarche » comminatoire allait être faite auprès de la Serbie pour l’obliger à cesser ses coupables agissements. Dès le 2 juillet, l’ambassadeur français, M. Dumaine, avertissait son Gouvernement que la situation lui paraissait inquiétante[1]. Mais, comme sur un mot d’ordre, quand approcha le moment où les conclusions de l’enquête allaient être publiées, le ton changea. On ne parlait plus de « démarche », mais seulement de « pourparlers ». Le comte Tisza fit même à la Chambre un discours dont la modération alla jusqu’à indigner certains journaux[2]. L’optimisme était devenu la note dominante de la presse officielle. Le 25 juillet le baron Macchio, secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, assurait encore à M. Dumaine que l’on pouvait « compter sur un dénouement pacifique »[3].

Or, ce même jour, l’Autriche faisait remettre à Belgrade son ultimatum.


Caractère belliqueux de l’Ultimatum autrichien. — Cet ultimatum est trop connu pour qu’il soit nécessaire de le reproduire ici : nous nous bornons à en rappeler les articles essentiels.

Considérant comme établi que le meurtre de Serajevo avait été tramé à Belgrade, le Gouvernement autrichien réclamait du Gouvernement serbe un certain nombre de mesures destinées à prévenir le retour de semblables attentats.

Tout d’abord, le Gouvernement serbe devrait à la première page du Journal officiel en date du 26 juillet, publier une déclaration dont la formule lui était étroitement dictée et par laquelle il condamnait toute propagande contre l’Autriche-Hongrie, exprimait ses regrets que des fonctionnaires y eussent pris part et promettait de punir sévèrement tous ceux qui, dans l’avenir, se rendraient coupables des mêmes actes. Cette déclaration devait également être portée à la connaissance de l’armée.

De plus, il devait s’engager :

1° À supprimer toute publication dirigée contre l’Autriche ;

2° À dissoudre la société Narodna Odbrana, plus spécialement accusée de se livrer à une propagande active contre la monarchie austro-hongroise ; à confisquer ses moyens d’action et à procéder de même pour toutes les sociétés à venir qui se formeraient pour le même objet ;

3° À éliminer de l’instruction publique toute personne et tout enseignement qui faciliteraient cette même propagande ;

4° À éloigner de l’armée et de l’administration tous les officiers et les fonctionnaires que le Gouvernement autrichien signalerait comme coupables au même titre ;

5° À accepter la collaboration des organes du Gouvernement impérial et royal dans la « suppression » de ce mouvement subversif ;

6° À ouvrir, contre les partisans du complot de Serajevo se trouvant en territoire serbe, une enquête judiciaire ; « des organes délégués par le Gouvernement impérial et royal prendront part aux recherches y relatives » ;

7° À procéder d’urgence à l’arrestation de deux sujets serbes, spécialement désignés comme compromis dans le complot ;

8° À empêcher le trafic illicite d’armes et d’explosifs à travers la frontière et à punir les fonctionnaires qui l’avaient permis ou facilité ;

9° À donner des explications sur les propos hostiles à la monarchie dualiste tenus par de hauts fonctionnaires serbes tant en Serbie qu’à l’étranger ;

10° À aviser le Gouvernement autrichien de l’exécution des mesures sus-énoncées.

Quarante-huit heures étaient laissées à la Serbie pour faire connaître sa réponse.

Dès que l’ultimatum eut été publié, l’avis unanime des chancelleries fut qu’il avait été conçu et rédigé de « manière à rendre la guerre inévitable ». « J’ai eu, dit Sir M. de Bunsen, ambassadeur anglais à Vienne, des entretiens avec tous mes collègues représentant les grandes Puissances. L’impression qui m’en est restée est… que le Gouvernement austro-hongrois est absolument résolu à faire la guerre à la Serbie[4]. » Les exigences autrichiennes étaient, en effet, de celles auxquelles un État ne peut souscrire à moins de renoncer à toute indépendance. Non seulement on humiliait gravement la Serbie en l’obligeant à faire publiquement amende honorable, et dans des termes qu’elle ne pouvait même pas discuter, mais de plus, en lui imposant dans une enquête judiciaire et dans son action administrative la collaboration de fonctionnaires étrangers, on empiétait sur sa souveraineté ; on la traitait comme une vassale de l’Autriche. Le ton même de la note semblait destiné à froisser l’État auquel on s’adressait et à rendre ainsi la soumission plus difficile. Quoi de plus offensant que la brièveté du délai qu’on accordait aux réflexions de la Serbie ? C’était poser en principe que les résultats de l’enquête autrichienne, bien qu’elle eût été unilatérale et singulièrement sommaire, ne pouvaient pas être mis en discussion[5].

D’autre part, la date choisie, la procédure adoptée, tout paraît bien prouver que l’on tenait à prévenir toute intervention en faveur de la paix. L’optimisme que l’Autriche officielle professait au dernier moment, et que l’événement devait si vite démentir, avait fini par endormir la défiance même des États les plus intéressés à suivre de près cette affaire. Sur les assurances formelles qui lui avaient été données, l’ambassadeur de Russie à Vienne venait de partir en congé[6]. Le président Poincaré, accompagné de M. Viviani, Ministre des Affaires étrangères, était en voyage dans les capitales du Nord[7]. Le ministre de France était absent de Belgrade pour cause de maladie. Les diplomates de la Triple-Entente ne pouvaient donc pas facilement se concerter pour s’interposer entre les deux adversaires. D’ailleurs, on ne leur en laissait pas le temps. L’ultimatum ne fut communiqué aux Puissances que le 24 juillet, le lendemain du jour où il avait été remis à Belgrade. Il ne leur restait donc qu’un peu plus de vingt-quatre heures pour prévenir la rupture.

Cette attitude belliqueuse était, d’ailleurs, réclamée par une partie notable de l’opinion publique. On voulait la guerre et l’on jugeait que l’instant était favorable pour la faire. « Si nous ne nous décidons pas à la guerre, écrivait la Militärische Randschau, celle que nous devrons faire dans deux ou trois ans au plus tard s’engagera dans des circonstances beaucoup moins propices… Puisqu’un jour nous devrons accepter la lutte, provoquons-la tout de suite. » Et la Neue Freie Presse s’indignait qu’on pût parler d’apaisement. Pour elle, l’apaisement ne pouvait résulter que « d’une guerre au couteau contre le panserbisme » [8]. Aussi, une fois l’ultimatum lancé, n’avait-on qu’une peur, c’est que la Serbie ne cédât[9]. « Le ton de la presse, écrit le 25 juillet Sir M. de Bunsen, laisse l’impression que la soumission de la Serbie n’est ni attendue ni vraiment désirée » [10].

Or la guerre avec la Serbie, c’était la porte ouverte à la guerre européenne. Certes, il serait injuste de dire que tout le monde à Vienne ait voulu délibérément cette extension du conflit. On assure que le comte Berchtold et son entourage se seraient contentés d’ « une opération localisée contre la Serbie ». Mais tout un clan estimait, au contraire, qu’il fallait « marcher avant que la Russie ait terminé ses grands perfectionnements de l’armée et des voies ferrées et avant que la France ait mis au point son organisation militaire » [11]. En tout cas, même les esprits les plus modérés ne pouvaient pas ne pas se rendre compte que, une fois la guerre commencée, on n’était pas assuré de réussir à la limiter.


L’Ultimatum était connu de l’Allemagne. — La lourde responsabilité qu’a ainsi assumée l’Autriche a-t-elle été partagée par l’Allemagne ? Celle-ci a-t-elle connu l’ultimatum ayant sa publication et a-t-elle encouragé son alliée à le risquer ?

Le Chancelier, M. de Bethmann-Hollweg, et le secrétaire d’État aux Affaires étrangères ; M. de Jugow, ont toujours soutenu qu’ils avaient totalement ignoré les exigences autrichiennes avant qu’elles fussent communiquées à Belgrade et que, s’ils les approuvaient sans réserve, ils ne sauraient pourtant en être rendus responsables.

Mais ces affirmations réitérées ne rencontrèrent généralement que scepticisme et incrédulité. On trouvait bien surprenant que l’Allemagne pût soutenir, avec l’énergie que nous verrons, les prétentions autrichiennes, si elle en avait ignoré la portée[12]. Il paraissait aussi invraisemblable que M. de Tschirsky, l’ambassadeur allemand à Vienne, anti-serbe et anti-russe notoire, acquis par avance aux résolutions violentes, eût été tenu dans l’ignorance de ce qui se tramait. En fait, Sir M. de Bunsen déclare savoir, « d’une source privée, que l’ambassadeur allemand connaissait le texte de l’ultimatum autrichien à la Serbie avant qu’il n’eût été expédié, et qu’il l’a télégraphié à l’empereur allemand »[13].

Nous avons, d’ailleurs, aujourd’hui tout un ensemble de témoignages qui confirment cette présomption.

Il existe en Allemagne une mesure préparatoire à la mobilisation qui consiste à prévenir les hommes et les officiers de la réserve de se tenir prêts à un appel qui pourrait être prochain. C’est, suivant l’expression de M. Cambon, « un garde à vous général » auquel on recourt aux époques de tension. Cet avertissement avait été lancé en 1911 au cours des négociations relatives au Maroc[14]. Or, dès le 21 juillet 1914, M. Cambon apprenait que cet avis préalable de mobilisation avait été adressé « aux classes qui doivent le recevoir en pareil cas[15] ». C’est juste à ce moment que l’Autriche s’appliquait à rassurer l’Europe. Il faut croire que l’Allemagne, elle, était informée de ce qui se préparait.

Vers la même époque (23 juillet), le président du Conseil de Bavière, s’entretenant de l’incident austro-serbe avec notre ministre à Munich, fut amené à lui dire qu’il « avait connaissance » de la note autrichienne[16]. Or, à cette date, la Serbie ne l’avait pas encore reçue, et elle ne fut connue des Puissances que le 24. Comment admettre que l’Autriche ait pu taire à l’Allemagne ce qu’elle avait cru devoir confier à la Bavière ?[17].

D’ailleurs, nous avons l’aveu du Gouvernement allemand lui-même. Dans la Préface dont il a fait précéder le Livre Blanc, après avoir exposé la situation dans laquelle se trouvait l’Autriche à la suite de l’attentat de Serajevo, l’écrivain officiel ajoute : « Dans ces circonstances, l’Autriche était obligée de se dire que ni sa dignité ni le souci de son salut ne lui permettaient plus de rester spectatrice inactive de ces menées. Le Gouvernement impérial et royal nous fit connaître sa façon de voir et nous demanda notre avis. Du fond du cœur, nous avons pu dire à notre allié que nous étions d’accord avec lui sur la manière d’envisager la situation et d’assurer que toute action qu’il considérerait comme nécessaire pour mettre un terme au mouvement dirigé en Serbie contre l’existence de la monarchie aurait notre approbation En agissant ainsi, nous avions parfaitement conscience qu’une démarche belliqueuse de l’Autriche-Hongrie contre la Serbie pouvait faire entrer la Russie dans l’arène et, conformément à nos devoirs d’allié, nous entraîner nous-mêmes dans une guerre… Nous avons donc laissé à l’Autriche les mains entièrement libres pour agir contre la Serbie Mais nous n’avons pas pris part à la manière dont cette action a été organisée[18] » C’est avouer que l’Allemagne connaissait, sinon les termes mêmes, du moins l’esprit de l’ultimatum et son contenu général. Il est possible qu’elle ait ignoré les détails de la rédaction. Mais, à supposer que cette ignorance, d’un intérêt d’ailleurs très secondaire, fût réelle, elle n’autorisait pas le Gouvernement allemand à déclarer, sur un ton catégorique, qu’il n’avait rien su de la note autrichienne avant les autres puissances et qu’il n’en partageait pas la responsabilité. Quoi qu’il ait dit, il en connaissait l’essentiel.

Non seulement il la connaissait, mais il l’avait approuvée, il s’y était, suivant le mot qui vient d’être rapporté, associé de tout cœur : il l’avait faite sienne. Il doit donc être considéré comme co-auteur d’une démarche que l’Autriche n’aurait jamais osée si elle n’avait su qu’elle serait soutenue par son puissant allié. Aussi bien, l’état d’esprit était-il aussi belliqueux à Berlin qu’à Vienne. « Tous les journaux, écrit, le 24 juillet, le chargé d’affaires russe à Berlin, accueillent avec une grande sympathie le ton énergique adopté par l’Autriche, même ceux qui reconnaissent l’impossibilité pour la Serbie d’accepter les conditions posées[19] ». « Une personnalité allemande, dit M. Cambon, m’a confié qu’on avait craint ici que la Serbie n’acceptât en bloc la note autrichienne[20] ». L’Allemagne avait même eu, dès le début, plus clairement conscience des risques auxquels elle exposait l’Europe : en Autriche, en effet, on paraît avoir cru que, suivant le mot d’un diplomate, la Russie ne « tiendrait pas le coup » et laisserait faire[21]. ; au contraire, dès le 28 juillet, dans une circulaire confidentielle, le Chancelier allemand avertissait les gouvernements confédérés que, si la Russie intervenait en faveur de la Serbie, il en résulterait une guerre européenne[22].


Attitude des Puissances. Premières tentatives de conciliation, repoussées par l’Allemagne et l’Autriche. — Dès ce moment, l’Allemagne, bien qu’elle ne soit pas directement intéressée dans la question, passe au premier plan et l’attitude qu’elle adopte est nettement intransigeante et même comminatoire.

Le 24 juillet, M. de Schoen vient exposer à M. Bienvenu-Martin, ministre intérimaire des Affaires étrangères, le point de vue de son gouvernement. L’Allemagne estime, dit-il, que la question ne concerne que l’Autriche et la Serbie ; elle doit donc être réglée entre ces deux pays. Toute intervention d’une autre puissance provoquerait, « par le jeu des alliances, des conséquences incalculables[23] ». C’était refuser à la Russie le droit d’intervenir[24]. Or, tout le monde savait bien qu’une complète abstention de la Russie était moralement et politiquement impossible. Entre le peuple russe et la nation serbe, il existe des liens étroits, qui tiennent aussi bien à la fraternité ethnique qu’à une communauté de souvenirs historiques. Protectrice naturelle et traditionnelle des sociétés slaves, la grande Russie ne pouvait laisser la petite Serbie sans défense. D’ailleurs, il y allait pour elle d’intérêts vitaux : car la Serbie vaincue, tombée sous la suzeraineté de l’Autriche, c’était l’équilibre des Balkans troublé au profit de cette dernière[25]. « La domination de l’Autriche sur la Serbie, dit un jour M. Sazonoff, le Ministre russe des Affaires étrangères, est aussi intolérable pour la Russie que le serait, pour l’Angleterre, la domination de l’Allemagne sur les Pays-Bas. C’est pour la Russie, une question de vie ou de mort »[26]. Par dessus la Serbie, la Russie était donc visée et atteinte par l’ultimatum, et la question, telle que la posait l’Allemagne, pouvait s’énoncer ainsi : ou l’humiliation et la diminution morale de la Russie ou la guerre.

Les autres Puissances se trouvèrent unanimes pour voir, dans l’ultimatum, un scandale juridique et diplomatique. On n’a jamais vu, dit Sir Ed. Grey « un État adresser à un autre État indépendant un document d’un caractère aussi formidable »[27]. L’Italie elle-même, bien qu’alliée de l’Autriche et de l’Allemagne, fit savoir « qu’elle n’aurait vraisemblablement pas approuvé la note autrichienne » si elle lui avait été communiquée avant d’être publiée, et elle déclina « toute responsabilité de la grave initiative prise par l’Autriche »[28]. Dans ces conditions, si la Russie avait réellement voulu la guerre, comme l’Allemagne l’en a plus tard accusée, il lui était facile d’arriver à son but : elle n’avait qu’à laisser les événements suivre leur cours. Tout au contraire, M. Sazonoff annonça aussitôt qu’il était résolu à tout tenter pour arrêter le conflit. « Il faut éviter, dit-il à M. Paléologue, ambassadeur de France à Pétersbourg, tout ce qui pourrait précipiter la crise. J’estime que, même si le gouvernement austro-hongrois passait à l’action contre la Serbie, nous ne devrions pas rompre les négociations »[29]. Ses actes répondirent à ses paroles et non seulement la France, mais l’Angleterre et l’Italie s’associèrent à ses efforts.

L’Allemagne, par la bouche de son ambassadeur à Londres, avait, dès le premier abord demandé à l’Angleterre d’agir à Snint-Pétersbonrg pour y conseiller l’abstention, c’est-à-dire, en somme, pour y défendre le point de vue allemand. Sir Ed. Grey répondit que les termes de l’ultimatum ne lui permettaient pas de tenir un semblable langage ; car le Gouvernement russe était fondé à trouver inadmissibles les prétentions autrichiennes[30]. Mais il proposa que les grandes Puissances s’entendissent pour exercer conjointement une action modératrice et sur Vienne et sur Pétersbourg. Pour cela, le concours de l’Allemagne était naturellement indispensable. Il fut demandé, mais catégoriquement refusé. Le Gouvernement allemand répondit qu’il ne pouvait «  s’immiscer dans le conflit »[31]. La voie que l’on avait essayé d’ouvrir à la conciliation se trouvait ainsi fermée[32].

Les pourparlers s’annonçaient donc laborieux. Aussi, comme le délai accordé par l’ultimatum était très court, on jugea que le plus urgent était d’obtenir une prolongation. On aurait ainsi le temps d’aviser avant qu’aucun acte irréparable fût accompli. La proposition fut faite par M. Sazonoff[33] ; la France, l’Angleterre et l’Italie promirent de l’appuyer[34]. Elle se justifiait, d’ailleurs, aisément ; il fallait quelque temps aux Puissances pour examiner les griefs de l’Autriche. La demande fut adressée simultanément à Berlin et à Vienne. À Berlin, quand le chargé d’affaires russe, M. Bronewsky, pour s’acquitter de sa mission, demanda un rendez-vous à M. de Jagow, celui-ci commença par l’ajourner jusqu’à la fin de l’après-midi du 25, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’ultimatum arrivait à échéance. À force d’insistance, M. Bronewsky finit par être reçu un peu plus tôt, mais ce fut pour s’entendre dire que l’indication serait simplement transmise à Vienne. Non seulement M. de Jagow ne parla pas de l’appuyer, mais il ajouta que la démarche était trop tardive et que, d’ailleurs, il trouvait peu opportun pour l’Autriche de céder au dernier moment ; il se demandait même si cela ne risquerait pas « d’augmenter l’assurance de la Serbie ». À Vienne, quand le chargé d’affaires russe se présenta au ministère des Affaires étrangères, il se trouva justement que le comte Berchtold était absent ; il fut reçu par le secrétaire général, mais qui lui témoigna « une froideur glaciale » et, tout en l’assurant que sa communication serait transmise, lui prédit, sans hésiter, un refus catégorique[35].

Dès lors, on ne pouvait plus rien faire en temps utile ; il n’y avait plus qu’à attendre que la réponse serbe fût remise à l’Autriche.


La Réponse serbe. — On attendit avec anxiété ; car on croyait généralement que la Serbie ne se soumettrait pas, tant les exigences autrichiennes étaient jugées exorbitantes. Tout ce qu’on souhaitait, c’est qu’elle ne répondît pas par un refus radical qui rendît impossible toute négociation.

Or, le 25 juillet, à 5 h. 45 du soir, elle remettait sa réponse qui était une soumission intégrale.

La Serbie s’engageait, à faire la déclaration solennelle qui était exigée d’elle et dans les termes exacts qui lui étaient prescrits. Quant aux dix autres articles de l’ultimatum, deux, mais deux seulement, n’étaient acceptés qu’avec certaines réserves. Ce sont ceux qui concernent la coopération de fonctionnaires étrangers.

Le Gouvernement serbe faisait remarquer qu’il se représentait mal en quoi pourrait consister cette coopération, pour ce qui regarde « la destruction du mouvement subversif ». Cependant, il se déclarait prêt à l’admettre autant qu’« elle répondrait aux principes du droit international et à la procédure criminelle, ainsi qu’aux rapports de bon voisinage » (art. 5).

De même, la collaboration d’autorités austro-hongroises aux enquêtes judiciaires était jugée impossible ; car elle constituait « une violation de la Constitution et de la loi sur la procédure criminelle ». Néanmoins, ajoutait la note, « dans des cas concrets, des communications sur les résultats de l’instruction en question pourraient être données aux agents austro-hongrois » (art. 6).

Pour tout le reste, la Serbie prenait l’engagement de se conformer aux exigences autrichiennes. Au sujet des mesures réclamées contre les menées de la presse, le Gouvernement serbe faisait observer, il est vrai, que l’état actuel de la législation le laissait provisoirement désarmé, la provocation à la haine de l’Autriche n’étant pas légalement un délit, et la confiscation des publications où ces menées pourraient se produire n’étant pas permise par la Constitution. Mais il se chargeait de faire voter les lois nécessaires dès la première convocation de la Skouptchina et lorsque aurait lien la révision de la Constitution, qui était toute prochaine.

Enfin, au cas où le Gouvernement autrichien ne serait pas satisfait de sa réponse, le Gouvernement serbe se disait « prêt, comme toujours, à accepter une entente pacifique, soit en remettant cette question à la décision du Tribunal international de La Haye, soit aux grandes Puissances. »

Ainsi, même sur les points réservés, la porte était largement ouverte à l’entente. Il n’est guère douteux que cette déférence inespérée était due à l’action de la Russie. En effet, le 27 juillet, c’est-à-dire à une date où la paix était encore plus compromise qu’au moment où nous sommes parvenus, l’Empereur de Russie, en réponse à un appel que le prince héritier de Serbie lui avait adressé le 24, lui envoyait des conseils pressants de prudence et de modération. « Mon Gouvernement, disait le Tzar, s’applique de toutes ses forces à aplanir les présentes difficultés. Je ne doute point que Votre Altesse et le Gouvernement royal ne veuillent faciliter cette tâche en ne négligeant rien pour arriver à une solution qui permette de prévenir les horreurs d’une nouvelle guerre, tout en sauvegardant la dignité de la Serbie. Tant qu’il y a le moindre espoir d’éviter une effusion de sang, tous nos efforts doivent tendre vers ce but. »



  1. L. J., n° 8.
  2. L. J., n° 11 et 12.
  3. L. J., n° 20.
  4. Cor. B., n° 41.
  5. Nous négligeons complètement la question de savoir ce que valaient les allégations de l’Autriche : elles ont eu trop peu d’influences sur la suite des événements.
  6. L. J., n° 18.
  7. L. J., n° 25.
  8. L. J., n° 12.
  9. L. J., n° 27.
  10. Cor. B., n° 20.
  11. L. J., n° 14.
  12. L. J., n° 30.
  13. Cor. B., n° 95.
  14. L. J., n° 5.
  15. L. J., n° 15.
  16. L. J., n° 21.
  17. Depuis, le Gouvernement bavarois a cru devoir démentir te récit ; mais son auteur, M. Allizé, le maintient intégralement. Peut-être le Gouvernement bavarois joue-t-il sur les mots ; il ignorait le texte de la note, mais en connaissait le contenu certainement.
  18. L. B., Préf., p. 4-5.
  19. L. O., n° 7.
  20. L. J., n° 47.
  21. L. J.,s 12, 50 ; Cor. B., nos 71 et 80.
  22. L. B., n° 2.
  23. L. J., n° 28.
  24. Le lendemain, il est vrai, M. de Schoen protesta que sa communication n’avait rien de comminatoire (L. J., n° 36). Le même jour, à Londres, l’ambassadeur d’Autriche expliqua à Sir Ed. Grey que la note autrichienne n’était pas un ultimatum, mais « une démarche avec une limite de temps » (Cor. B., n° 14), et qu’il n’était question que de préparatifs militaires, non d’opérations ». Ces protestations verbales, que l’événement allait démentir, n’étaient qu’un moyen d’endormir l’inquiétude et de ralentir l’activité des Puissances.
  25. Cor. B., n° 97.
  26. Cor. B., n° 139.
  27. Cor. B., n° 5.
  28. L. J. n° 56.
  29. L. J., n° 38.
  30. On lit, cependant, dans la Préface du Livre Blanc, que les gouvernements français et anglais avaient, tous deux, promis d’agir dans le même sens que le Gouvernement allemand » (p. 6). On est déconcerté en voyant énoncer avec autant de sérénité une affirmation manifestement contraire à la vérité. Jamais ni l’Angleterre ni la France n’ont admis que la Russie devait rester à l’écart.
  31. L. J., nos 36 et 37.
  32. De cette première tentative de conciliation, il n’y a pas trace dans le Livre Blanc, ni dans la Préface.
  33. L. O., n° 4.
  34. L. O., nos 15 et 16, Cor. B., n° 20.
  35. L. O., nos 14 et 11., L. J. n° 45. — De cette seconde tentative de conciliation et de son échec, il n’y a pas davantage trace dans le Livre Blanc.