Qui a voulu la guerre ?/Avant-propos

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QUI A VOULU LA GUERRE ?


Comme tous les événements historiques, la guerre actuelle dépend, en partie, de causes profondes et lointaines. Les historiens auront un jour à rechercher par suite de quelles conditions démographiques, économiques, ethniques, les occasions de conflits semblaient, depuis quelque temps, se multiplier entre les peuples ; comment l’état précaire de l’Empire austro-hongrois, le développement des sociétés balkaniques, la conscience plus claire que certaines nationalités prenaient d’elles-mêmes devaient, dans un avenir plus ou moins prochain, déterminer un remaniement de la carte d’Europe ; comment enfin, de tout cela, résultait un état de malaise et d’inquiétude qui préparait les esprits à la guerre.

Mais, quelle que puisse être l’importance de ces causes impersonnelles, elles ne sont pas efficaces par elles-mêmes. Pour qu’elles produisent leurs effets, encore faut-il que des volontés humaines se prêtent à leur action. Pour qu’une guerre éclate, il faut qu’un État la veuille, et c’est lui qui en porte la responsabilité. Si, dans ces dix dernières années, nous avons traversé des crises très graves — conférence d’Algésiras, affaires de Casablanca et d’Agadir, annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine, guerre balkanique, — sans qu’il en soit résulté de guerre européenne, ce n’est pas que la situation morale de l’Europe ait été alors beaucoup plus satisfaisante qu’elle ne l’est aujourd’hui ; mais c’est que des volontés pacifiques réussirent à conjurer le danger. Si donc, cette fois, la catastrophe s’est produite, c’est que ces volontés, ou certaines d’entre elles, ont fléchi. Et alors une question se pose : où s’est produit ce fléchissement ? Quel est le peuple qui a voulu la guerre de préférence à la paix, et pour quelle raison l’a-t-il préférée ?

C’est cette question que nous nous proposons de traiter. Elle s’impose si naturellement à l’attention que chacun, sans doute, l’a déjà résolue pour son propre compte. Seulement, jusqu’à ces derniers temps, il était difficile de se faire, sur ce point, une opinion éclairée et réfléchie ; car nous n’avions, pour nous décider, que des informations trop fragmentaires pour qu’il nous fût possible d’embrasser la crise dans son ensemble et dans la suite de son développement. Aujourd’hui, nous disposons de plusieurs recueils de documents diplomatiques qui, émanés de gouvernements différents, se complètent et se contrôlent mutuellement[1]. S’ils ne nous dévoilent probablement pas encore tous les secrets des chancelleries, ils nous permettent, du moins, de suivre pas à pas la série des pourparlers qui ont rempli l’angoissante semaine au cours de laquelle a été joué le sort de l’Europe. Nous pouvons ainsi y distinguer des périodes successives, chercher, à chacune de ces étapes, ce qui a été fait pour et contre la paix, d’où sont venues les tentatives de conciliation et d’où les résistances tacites ou avouées. Cet inventaire achevé, il devient possible d’établir le bilan moral des différents acteurs du drame et de déterminer, par suite, la part de responsabilité qui revient à chacun. Tel est l’objet et tel est le plan de l’étude qu’on va lire.

Cette étude est d’autant plus nécessaire que le Gouvernement allemand s’est déjà saisi de la question et a prétendu la résoudre à l’aide de documents exclusivement allemands. La solution qu’il en donne est exposée dans la préface de son Livre Blanc : suivant lui, c’est la Russie qui serait responsable de la guerre. Nous ne pouvions laisser sans réponse une thèse au service de laquelle a été mise la plus large publicité. Toutefois, si nous croyons devoir la mentionner dès le début de ce travail, ce n’est pas que nous ayons l’intention de la prendre directement à partie et de la discuter en elle-même. Pour faire voir ce qu’elle vaut, il suffira de raconter les faits, simplement, honnêtement, dans l’ordre même où ils se sont produits, en nous bornant à signaler chemin faisant ce qu’ils sont devenus dans le système allemand. Une fois ces constatations faites — et on les trouvera consignées dans les notes mises au bas des pages[2] — la conclusion s’imposera d’elle-même.

Mais en abordant le sujet de ce travail, nous ne devons pas oublier que nous sommes nous-mêmes juge et partie dans le débat, puisque notre patrie est en cause. Nous avons donc à nous prémunir et surtout à prémunir nos lecteurs contre l’influence possible d’un parti-pris national, si respectable qu’il soit. Pour cela, nous nous astreindrons à faire d’abord un récit objectif et complet des événements, sans y mêler aucune appréciation. Nous nous permettrons ensuite de conclure ; mais, à ce moment, il sera facile au lecteur de contrôler, par l’exposé qui aura précédé, les résultats auxquels nous serons parvenus.



  1. Nous avons cinq recueils de ce genre : le livre russe, connu sous le nom de Livre Orange (désormais L. O.), le livre français ou Livre Jaune (L. J.). le livre belge ou Livre Gris (L. G.), le livre allemand ou Livre Blanc (L. B.), enfin celui que le Gouvernement anglais a publié sous le titre de Correspondance du Gouvernement britannique relative à la Crise européenne, que nous désignerons par l’abréviation Cor. B. Pendant que notre travail était sous presse, a paru le livre serbe ; mais il n’ajoute rien d’important aux précédents.
  2. Pour signaler ces notes à l’attention du lecteur, nous les avons mises en italique.