Qui a voulu la guerre ?/5

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Armand Colin (p. 54-63).

V. — Conclusion.


Une fois les faits établis, la question que nous nous sommes posée est résolue. Il n’y a qu’à les laisser parler : ils disent d’eux-mêmes qui a voulu la guerre.

Ce n’est évidemment pas la France. Même ses pires ennemis n’ont pas porté contre elle cette accusation. En fait, elle a, jusqu’au bout et de toutes ses forces, lutté pour la paix. On a dit[1], il est vrai, qu’elle n’avait jamais oublié l’Alsace-Lorraine. Mais qui oserait lui faire un crime d’être fidèle à la religion du souvenir ? On ne pourrait lui reprocher des sentiments aussi naturels et aussi légitimes que s’ils s’étaient traduits en actes ou agressifs ou imprudents, de nature à troubler la paix de l’Europe. Mais l’attitude extérieure de la France fut toujours d’une irréprochable correction. On l’avait bien vu lors des douloureux incidents de Saverne.

Il est tout aussi impossible de mettre l’Angleterre en cause. C’est elle qui a présidé à toutes les tentatives de conciliation ; c’est même elle qui, le plus souvent, les a suscitées. L’attachement de l’Angleterre à la paix était même tel que Sir Ed. Grey n’aurait pas hésité à se considérer comme délié de toute obligation envers la France et la Russie si la guerre avait éclaté par la faute de ces deux pays. Le 31 juillet, il télégraphiait à Sir E. Goschen : « J’ai dit à l’ambassadeur d’Allemagne ce matin que, si l’Allemagne faisait une proposition raisonnable qui montrerait clairement que l’Allemagne et l’Autriche s’efforçaient de préserver la paix européenne, et si la Russie et la France étaient assez déraisonnables pour la repousser, je la soutiendrai à Saint-Pétersbourg et à Paris, et je vais jusqu’à dire que, si la Russie et la France ne l’acceptaient pas, le Gouvernement de Sa Majesté se désintéresserait des conséquences[2] ».

Dans la Préface du Livre Blanc, le Gouvernement allemand reconnaissait ces intentions pacifiques de l’Angleterre. Depuis, il est vrai, il a changé de sentiment. Aujourd’hui, c’est une opinion courante en Allemagne que la responsabilité de la guerre incombe à l’Angleterre. On l’a accusée d’avoir attiré l’Allemagne « dans une embuscade »[3], en démasquant tardivement ses intentions ; cela équivalait, a dit le Chancelier, à « frapper par derrière un homme qui défend sa vie contre deux assaillants »[4]. Mais tout ce que signifient ces violentes protestations, c’est que le Gouvernement allemand ne s’attendait pas à voir l’Angleterre prêter son appui à la Belgique envahie. M. de Bethmann-Hollweg avait tellement multiplié les offres et les avances, il s’était tellement appliqué, surtout à partir du 29, à paraître d’accord avec l’Angleterre, il avait tant de fois protesté auprès d’elle de ses sentiments pacifiques, qu’il se croyait assuré de la neutralité britannique. Dans la note même par laquelle il déclarait la guerre à la Russie, cette prétendue entente était rappelée : il y était dit que l’empereur Guillaume avait entrepris de faire office de médiateur « d’accord avec l’Angleterre ». Aussi la surprise et la déception du Chancelier furent-elles grandes, si grandes mêmes qu’elles s’exprimèrent naïvement par des mots qui resteront historiques.

Et cependant, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même, car il avait été dûment averti. À plusieurs reprises, Sir Ed. Grey avait répété que, si la guerre se généralisait, il pourrait être obligé d’intervenir, que, notamment, si l’Allemagne violait la neutralité belge, « il serait très difficile de contenir le sentiment public en Angleterre ». Il avait appelé l’attention du Gouvernement allemand sur le caractère « très sérieux » des avertissements qu’il lui donnait et, écartant par avance les reproches qui lui sont adressés aujourd’hui, il avait ajouté que, après des explications aussi nettes, on ne serait pas fondé à l’accuser un jour d’avoir trompé l’Allemagne par un langage équivoque[5]. Malheureusement, la diplomatie allemande manque trop souvent de sens psychologique : elle ne sait pas voir ce qui se passe dans l’âme des individus ou des nations, elle ne se rend pas compte des mobiles qui les mènent, surtout quand ces mobiles sont complexes et délicats. Il en résulte qu’elle prévoit mal ce que sera leur conduite. Aujourd’hui, elle se venge, par des accusations sans fondement, d’une méprise dont elle est seule coupable[6].

L’attitude de la Russie n’a pas été moins pacifique que celle de l’Angleterre et de la France. Sans doute, la Russie ne pouvait consentir à se désintéresser du sort de la Serbie. Mais, sous cette réserve qu’elle ne pouvait laisser porter atteinte ni au territoire ni à la souveraineté de la Serbie, elle se montra prête à accepter toutes les transactions. Elle admettait que des garanties pouvaient être demandées au Gouvernement serbe qui, d’ailleurs, ne les refusait pas. Elle poussa l’esprit de modération jusqu’à s’interdire toute décision grave même après que l’Autriche eut déclaré la guerre à la Serbie. Elle s’associa à toutes les tentatives de conciliation, elle en proposa plusieurs, déclarant qu’elle se ralliait par avance à toutes celles qui paraîtraient équitables à l’Angleterre et à la France. « Je négocierai jusqu’au bout », avait dit un jour M. Sazonoff, et il le fit. L’Allemagne lui a, il est vrai, reproché d’avoir, le 31, décrété la mobilisation générale et, pour ce fait unique, elle a voulu rendre le Gouvernement russe responsable de la guerre. C’était oublier volontairement que cette mesure avait été imposée à la Russie par la mesure identique que l’Autriche avait prise antérieurement. Aux millions d’hommes que l’Autriche se préparait à mettre en ligne, la Russie ne pouvait se borner à opposer les quelques corps d’armée qu’elle était en train de mobiliser. D’ailleurs, nous savons que M. Sazonoff offrit d’arrêter ses préparatifs si l’Autriche s’engageait à en faire autant, et ce n’est pas de la faute de la Russie si sa proposition n’aboutit pas. Aucune des puissances de la Triple-Entente ne saurait donc être incriminée.

Lourde, au contraire, est la responsabilité de l’Autriche. C’est elle qui a déclenché le cataclysme en adressant à la Serbie un ultimatum intentionnellement inacceptable. Puis, quand la crise fut ouverte, elle l’achemina vers un dénouement violent en fermant, pendant longtemps, l’oreille à toutes les transactions proposées. Cependant, on doit noter à sa décharge que, si elle désirait certainement la guerre avec la Serbie, elle ne semble pas avoir cherché une conflagration générale. Si, pendant un temps, elle s’est montrée intransigeante, c’est dans la conviction, soigneusement entretenue par M. de Tschirsky, que la Russie laisserait faire comme en 1909, après l’annexion de l’Herzégovine et de la Bosnie. Aussi, quand elle s’aperçut qu’elle se trompait et que la Russie prenait les choses au sérieux, changea-t-elle aussitôt d’attitude. C’est la mobilisation russe qui la rendit conciliante. Le 29, la mobilisation partielle est décrétée ; le 30, le ton du comte Berchtold s’adoucit. Et plus la guerre européenne devient menaçante, plus le Gouvernement de Vienne devient pacifique. Quand il se rend compte enfin du jeu terrible qu’il était en train de jouer, il cherche à reculer. Mais il est trop tard ; l’Allemagne a pris la direction du mouvement et elle l’entraîne à sa suite. Elle est victime du bluff auquel il s’est trop complaisamment prêté. Aussi l’Allemagne n’a-t-elle pas dit la vérité, quand elle a prétendu que les préparatifs militaires de la Russie l’avaient empêchée d’agir utilement à Vienne. C’est, au contraire, à ce moment que l’Autriche s’est assagie et s’est offerte d’elle-même à une action médiatrice[7].

Mais tout ce qui diminue la responsabilité de l’Autriche accroît d’autant celle de l’Allemagne.

C’est l’Allemagne qui, en promettant à son alliée, dont elle connaissait les desseins, un appui intégral, l’a encouragée à provoquer la Serbie. C’est elle ensuite qui, en approuvant sans réserve cette attitude provocatrice, poussa l’Autriche à y persévérer.

Quand la Russie, l’Angleterre, la France et l’Italie demandèrent que, du moins, un court répit leur fût accordé pour pouvoir délibérer sur la question soulevée, et cela dans l’espoir tacite que le temps et la réflexion pourraient exercer une action apaisante sur les esprits, c’est l’Allemagne qui, en refusant de se joindre aux autres puissances, empêcha la demande d’aboutir.

C’est elle qui, tout en protestant de ses sentiments pacifiques, fit avorter le projet de conférence à quatre, sans rien proposer qui pût en tenir lieu.

C’est elle qui, saisie du projet de pourparlers directs entre la Russie et l’Autriche, auquel elle ne pouvait rien objecter puisqu’il ne l’engageait à rien, refusa de l’appuyer à Vienne et se borna à le transmettre, non sans un mauvais vouloir évident.

C’est elle qui témoigna de son agressivité foncière en menaçant, dès le 29 juillet, de se jeter sur la Russie, et cela sous un prétexte qu’elle reconnut ensuite indéfendable.

C’est elle qui, le 30, sans consulter l’Autriche, rejeta une nouvelle proposition de M. Sazonoff qui pouvait, tout au moins, servir de base à des négociations ultérieures.

C’est elle qui, quand la mobilisation générale était partout décrétée, quand la guerre paraissait imminente, refusa même d’examiner un nouveau projet transactionnel qui aurait conjuré le danger, que l’Autriche acceptait, que toutes les Puissances recommandaient et qui devait lui donner à elle-même entière satisfaction.

C’est elle, enfin, qui a déclaré la guerre à la Russie et à la France, en justifiant cette double déclaration par des inventions mensongères.

À cet ensemble concordant de charges accablantes, l’Allemagne oppose un système dont la Préface du Livre Blanc nous donne la version officielle : il a pour objet de rejeter sur la Russie toute la responsabilité. La discussion n’en sera pas longue : il s’écroule, dès qu’on s’est rendu compte de la méthode qui a permis de le construire.

L’auteur de cette préface ne falsifie pas, au sens propre du mot, les faits dont il se sert : il procède par omissions méthodiques. Sans doute, on trouve dans son exposé des affirmations sans preuves, d’autres qui sont manifestement contraires à la vérité ; nous en avons cité plusieurs. Très souvent, les événements ne sont pas datés, et l’ordre dans lequel ils sont disposés n’a rien de chronologique ; de tout cela résulte une confusion qui ne rend pas le contrôle facile. Mais en somme, si ces erreurs et ces inexactitudes n’indiquent qu’un souci médiocre de la vérité, elles ne sont pas essentielles. Seulement, si les faits ne sont pas outrageusement altérés, tous ceux qui démentent la thèse allemande sont soigneusement passés sous silence, ou bien ils tiennent si peu de place dans le récit que l’on peut à peine les remarquer au passage. Pour s’en assurer, il suffit de se reporter aux notes que nous avons mises au bas des pages qui précèdent : nous y avons signalé ces oublis trop habiles. Nous savons à combien de tentatives de conciliation l’Allemagne a refusé de prêter son concours : or, dans le Livre Blanc, une seule pièce se rapporte à un refus de ce genre (n° 12). Le lecteur qui n’aurait pas d’autre source d’informations ignorerait la démarche faite par la Russie, l’Angleterre et la France pour obtenir une prorogation de l’ultimatum autrichien, et le projet de pourparlers directs entre Vienne et Saint-Pétersbourg[8]. Quelques lignes à peine sont consacrées à la proposition d’une conférence à quatre qui a tant occupé les chancelleries. Rien n’est dit ni des efforts faits pour obtenir de l’Allemagne qu’elle précisât comment elle entendait la médiation des Puissances, ni du premier ultimatum allemand, ni de la mobilisation générale autrichienne et de son antériorité par rapport à celle de Russie, ni de la transaction finalement acceptée par l’Autriche et repoussée par la seule Allemagne. Seuls, deux groupes de faits sont retenus et exposés avec détails : d’abord, quelques pièces où le gouvernement allemand exprime, en termes très généraux, son désir de maintenir la paix ; ensuite, tout ce qui se rapporte aux préparatifs militaires de la France et de la Russie, et surtout à la mobilisation générale de cette dernière Puissance, mais sans qu’aucune explication soit donnée sur les causes qui l’ont déterminée. Il en résulte tout naturellement qu’elle paraît s’être produite tout à coup, sans justification d’aucune sorte, au moment même où l’Empereur Guillaume daignait s’employer comme médiateur. Ainsi présentée, elle fait l’effet d’un acte de perfidie. Pour rétablir la vérité, il suffit de rétablir les faits systématiquement omis. Alors, la persévérance de l’Allemagne à écarter, les uns après les autres, tous les moyens possibles de conserver la paix apparaît avec évidence, et, en même temps, l’acte de la Russie perd le caractère agressif qu’on voulait lui imputer pour devenir une simple mesure de défense.

En résumé, il n’existe pas à l’actif de l’Allemagne un seul geste sérieux de paix, mais rien que de vaines paroles. Au contraire, tous les actes qui ont, peu à peu, orienté la crise vers la guerre — note autrichienne, refus de toute prorogation du délai, déclaration de guerre à la Serbie, rejet des transactions proposées, première sommation à la Russie, ultimatum suivi de la déclaration de guerre — tout cela a été ou directement voulu par elle ou fait avec son appui et sa complicité. Au début, elle est derrière l’Autriche dont elle soutient la politique agressive ; puis, une fois qu’elle a pris elle-même l’affaire en main, c’est elle aussi qui prend les décisions suprêmes et qui les impose à son alliée, alors hésitante et troublée. C’est donc elle la grande coupable.

On a objecté que l’Empereur Guillaume avait, à plusieurs reprises, témoigné, par des actes, de son attachement à la paix : son passé, dit-on, ne permet donc pas de lui prêter des intentions belliqueuses que dément tout son caractère. Mais c’est oublier que les hommes changent avec l’âge et avec les circonstances. Et en effet, il y a des raisons de croire que Guillaume II avait changé, que, vers la fin de 1913, l’ancien champion de la paix s’était ouvert à des idées de guerre. C’est l’impression que laisse une conversation qu’il eut avec le roi de Belgique, en présence du général de Moltke ; M. Cambon, qui dit la tenir d’une source absolument sûre, la rapporte dans une pièce du Livre Jaune (n° 6). L’Empereur aurait dit qu’« il en était venu à penser que la guerre avec la France était inévitable et qu’il faudrait un jour ou l’autre en venir là », et le général de Moltke aurait parlé comme son souverain.

Des causes très diverses peuvent avoir déterminé cette révolution morale. L’échec de la politique impériale au Maroc, l’impopularité qui en était résultée, le crédit croissant du Kronprinz, tout cela devait faire sentir à Guillaume la nécessité de relever son prestige par un coup d’éclat. D’autre part, l’agitation nationaliste en France était habilement exploitée par le parti militaire, toujours puissant : on disait que la France voulait et préparait la revanche. Enfin, l’empire austro-hongrois était menacé de dislocation à la mort de François-Joseph : si donc l’Allemagne attendait trop pour agir, il était à craindre que, au moment voulu, elle se trouvât sans alliée ou avec une alliée amoindrie et tout occupée de difficultés intérieures. Déjà très dangereuses par elles-mêmes, ces dispositions générales furent encore renforcées, en juillet 1914, partout un ensemble de circonstances particulières. L’archiduc François-Ferdinand était un ami personnel de Guillaume ; c’était, de plus, un futur souverain. À ce double titre, le Kaiser se sentait tout spécialement tenu de venger l’assassinat de Serajevo. Comme, à ce même moment, l’Angleterre semblait menacée par une sorte de guerre civile, la Russie paralysée par des grèves très graves, la France par des divisions intestines, l’occasion était propice, et il put paraître sage de ne pas la laisser échapper.

Au surplus, la question n’est pas de savoir si Guillaume II était ou non homme à vouloir la guerre, mais si lui et son Gouvernement l’ont réellement voulue. On a vu comment les faits répondent à cette question. Si, néanmoins, la thèse allemande sur les causes de la guerre a pu se faire accepter pendant un temps, non seulement par l’Allemagne, mais par un certain nombre de neutres, c’est que le procédé grâce auquel elle a été établie ne pouvait pas être immédiatement aperçu. Les lacunes volontaires, si nombreuses et si graves, qui lui donnent un air spécieux, ne pouvaient être décelées qu’à partir du moment où l’on a pu faire avec méthode l’histoire des origines de la guerre. Mais, maintenant que nous savons dans quel ordre se sont enchaînés les événements, quelle a été, à chacune des phases par lesquelles ont passé les négociations, l’attitude des différents États qui y ont participé, la culpabilité de l’Allemagne apparaît en pleine lumière. Tout la prouve, et rien ne l’infirme ni ne l’atténue. Aussi l’opinion universelle hésite-t-elle de moins en moins à désigner le Gouvernement allemand comme l’auteur responsable de l’effroyable calamité dont souffrent aujourd’hui tous les peuples. Déjà même la vérité commence à filtrer à travers la muraille de Chine qui isole aujourd’hui l’Empire allemand du reste du monde. Bien qu’elles ne soient encore que bien imparfaitement éclairées, il y a, dès à présent, des consciences allemandes qui sont troublées et qui éprouvent le besoin de décliner toute solidarité avec le grand, l’inexpiable mensonge dont nous venons de faire l’histoire. Sans doute, elles sont encore en petit nombre. Mais combien il faut que l’évidence des faits soit accablante, pour qu’elle s’impose à ceux-là mêmes qui ne peuvent pas la reconnaître sans en souffrir cruellement !


  1. C’est le langage tenu par le Chancelier allemand à la tribune du Reichstag, le 2 décembre 1914.
  2. Cor. B., n° 111.
  3. L’expression a été employée dans le manifeste des 95 intellectuels.
  4. Cor. B., n° 160.
  5. Cor. B., nos 125, 101.
  6. Nous ne disons rien d’un reproche nouveau récemment adressé par M. de Bethmann-Hollweg à l’Angleterre. C’est sur celle-ci que retomberait la responsabilité interne de la guerre, parce « qu’elle aurait pu la prévenir en faisant savoir tout de suite à Pétersbourg qu’elle ne laisserait pas le conflit prendre les proportions d’une guerre européenne ». En d’autres termes, pour assurer la paix, l’Angleterre n’avait qu’à contester à la Russie le droit d’intervenir, c’est-à-dire à adopter le point de vue allemand qu’elle jugeait injustifiable. Ces paroles du Chancelier sont d’une extraordinaire inconscience. De plus, comment l’Angleterre aurait-elle pu obliger la Russie à s’abstenir, si celle-ci avait refusé de céder à cette injonction ? Serait-ce en s’alliant à l’Allemagne ?
  7. Toutefois, une autre explication des faits est possible. On pourrait se demander si les concessions que l’Autriche fit à la dernière heure n’étaient pas une manœuvre concertée avec l’Allemagne. Elles permettaient, en effet, à celle-ci de soutenir que, sous son influence, l’Autriche était devenue conciliante, que., par suite, la paix était assurée au moment où elle fut compromise par la brusque mobilisation de la Russie.
    Cette interprétation n’est pas absolument invraisemblable. Si nous l’avons écartée, c’est que la manœuvre eût été singulièrement grossière et malhabile. Elle devait, en effet, se retourner contre l’Allemagne. Elle permettait de dire, comme nous l’avons fait, que, l’Autriche s’étant convertie à la paix, celle-ci était assurée sans l’intransigeance finale de l’Allemagne. Cependant, les procédés de la diplomatie allemande sont quelquefois si gros que l’hypothèse ne peut être considérée comme absolument inadmissible. Mais, au cas où elle serait vraie, tout en alourdissant la responsabilité de l’Autriche, elle ne ferait qu’accroître celle de l’Allemagne. Quoi de plus indigne que ce machiavélisme qui aurait consisté à se partager les rôles de la plus sinistre comédie et à charger l’Autriche de tenir un langage mensonger pour pouvoir atteindre plus à l’aise le but abominable que l’on poursuivait ?
  8. Dans le recueil de pièces, il y a deux lignes sur cette question (n° 15).