Qui a voulu la guerre ?/Note additionnelle

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Armand Colin (p. 64-65).

Note additionnelle


Le travail précédent était sous presse quand la Norddeutsche Allgemeine Zeitung du 21 décembre publia une réponse au Livre Jaune. Quelques-uns des faits cités au cours de notre étude y sont contestés. Nous ne parlerons ici que des contestations qui portent sur des faits de quelque importance.

1° On nie les concessions faites par l’Autriche à partir du 30 juillet. Le malheur est que la réalité de ces concessions a été reconnue par le gouvernement allemand lui-même. Le 1er août, comme l’ambassadeur d’Angleterre faisait remarquer à M. de Jagow que l’Autriche était maintenant toute disposée à causer avec la Russie, le secrétaire d’État répondit que ces dispositions conciliantes étaient dues « à l’influence allemande ». Quelle qu’en pût être l’origine, elles étaient donc réelles.

2° Un démenti partiel est opposé à la dépêche de M. Cambon relatant la conversation du roi Albert avec Guillaume II. L’Empereur n’aurait pas assisté à cet entretien ; seul, le général de Moltke aurait été présent et il n’aurait pas tenu le langage qui lui a été prêté. En réponse à ce demi-démenti, nous nous bornerons à affirmer que la source à laquelle M. Cambon a puisé ses renseignements est « absolument sûre ».

3° Enfin, la gazette allemande nie que la mobilisation autrichienne ait été antérieure à la mobilisation générale russe : la première aurait eu lieu dans la journée du 31, la seconde dans la nuit du 30 au 31. Mais, 1°) aucune preuve, de quelque sorte que ce soit, n’est donnée à l’appui de cette assertion. 2°) Le télégramme de M. Paléologue daté du 31 (L. J., n° 118) dit expressément que la mobilisation générale russe a été déterminée par la mobilisation générale autrichienne. On oppose à ce témoignage un démenti que ne justifie aucun témoignage contraire. 3°) Le rédacteur de l’article paraît avoir oublié que, suivant M. Dumaine (L. J., n° 113), la mobilisation générale autrichienne a eu lieu le 31 à la première heure : ce qui rend invraisemblable qu’elle ait pu être provoquée par la mobilisation russe, si celle-ci a eu lieu dans la nuit du 30 au 31. 4°) Enfin, un aveu de l’Allemagne tranche le débat. Nous avons vu (p. 42) que le 31 juillet, à deux heures de l’après-midi (heure de Berlin), Guillaume II envoyait au Tzar un télégramme où il n’était pas question de la mobilisation générale russe. À ce moment donc, le gouvernement de Berlin l’ignorait. Déjà cette ignorance, à cette heure avancée de la journée, est incompréhensible, si le décret russe de mobilisation remontait à la nuit précédente. Mais voici qui lève tous les doutes, s’il en peut rester encore. Après avoir reproduit le texte du télégramme impérial, l’auteur de la Préface du Livre Blanc (p. 12) ajoute : « Ce télégramme n’était pas encore arrivé à sa destination que la mobilisation de toutes les forces russes, ordonnée déjà ce même jour (31 juillet) dans la matinée (am Vormittag), était en voie de réalisation ». Vormittag, c’est la matinée, et plutôt la seconde partie de la matinée, vers 11 heures, non la nuit du 30 au 31. Le gouvernement allemand avait répondu par avance à son journal.

Ceci établi, nous devons ajouter que l’importance attachée par l’Allemagne à la question de la mobilisation russe est de pur pharisaïsme. Même si cette mobilisation n’avait pas eu lieu, l’Allemagne aurait mobilisé ce jour-là et la guerre en serait résultée. Nous avons vu, en effet, combien le télégramme de Guillaume II, écrit à deux heures de l’après-midi, était déjà menaçant, bien que, à ce moment, il ignorât la mobilisation russe. De même, dans la matinée, le Chancelier annonçait à l’ambassadeur d’Angleterre que « des mesures très graves » allaient être prises contre la Russie, « peut-être aujourd’hui » (Cor. B., nos 108, 109). Et pourtant il ne sut que plus tard que la Russie mobilisait (Cor. B., n° 112). — On était donc à l’affût d’un prétexte ; la mobilisation russe a simplement corsé celui qu’on avait en vue.