Quo vadis/Chapitre XIV

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Pendant quelques jours, Chilon ne se montra nulle part. Vinicius, depuis qu’il avait su par Acté être aimé de Lygie, désirait cent fois plus ardemment la retrouver. Il commença des recherches par lui-même, ne voulant ni ne pouvant demander assistance à César.

Celui-ci était tout absorbé par la maladie de la petite Augusta. Mais rien n’y fit, ni les sacrifices, ni les prières, ni les vœux, ni l’art des médecins, ni toutes les pratiques de sorcellerie auxquelles on eut recours à la dernière extrémité. Au bout d’une semaine, l’enfant mourut. La cour et la ville prirent le deuil. Le délire de joie que César avait montré à la naissance de l’enfant s’était changé en délire de désespoir. Deux jours entiers, enfermé dans ses appartements, il refusa toute nourriture et ne voulut voir personne des sénateurs et des augustans qui assiégeaient le palais en foule pour apporter leurs condoléances. Le Sénat tint extraordinairement séance pour déifier l’enfant morte, lui voter un temple et affecter à son culte un prêtre spécial. On fit également, dans les autres temples, des sacrifices en l’honneur de la morte, on coula à son effigie des statues en métaux précieux, et, lors de ses funérailles d’une solennité incomparable, le peuple put admirer les transports d’infinie douleur que montra César ; le peuple, en pleurant avec lui, n’en tendit pas moins les mains pour recevoir des largesses et se réjouit fort de la rareté du spectacle.

Cette mort causait à Pétrone une certaine inquiétude. Tout Rome savait déjà que Poppée l’attribuait à des sortilèges. Les médecins, trop heureux de pouvoir justifier ainsi l’insuccès de leurs efforts, le répétaient, ainsi que les prêtres dont les sacrifices étaient demeurés impuissants, et les devins qui tremblaient pour leur vie, et le peuple. Pétrone se félicitait de la disparition de Lygie. Mais, en somme, attendu qu’il ne voulait aucun mal aux Aulus et qu’il se voulait du bien à lui-même, ainsi qu’à Vinicius, il se rendit, dès qu’eut disparu le cyprès placé devant le Palatin en signe de deuil, à la réception réservée aux sénateurs et aux augustans : il voulait se convaincre jusqu’à quel point l’idée des maléfices s’était enracinée dans l’esprit de Néron et prévenir les conséquences qui pourraient en résulter.

Pétrone, qui connaissait bien Néron, se rendait compte que, tout en ne croyant pas à la sorcellerie, il ferait semblant d’y croire, ne fût-ce que pour tromper son propre chagrin, ou s’en venger sur quelqu’un, et surtout dans le but de dissiper certaines rumeurs tendant à montrer que les dieux commençaient à châtier ses crimes. Pétrone ne pensait pas que César eût pu aimer sincèrement sa propre enfant, bien qu’il manifestât une douleur aussi vive. Dans tous les cas, il ne doutait pas qu’il exagérât son affliction, et en cela il avait raison. Néron, les yeux obstinément fixés vers un point de l’espace, écoutait, avec un visage de pierre, les condoléances prodiguées par les sénateurs et les chevaliers. Il était visible que, si même il souffrait, il avait surtout souci de l’effet produit par son chagrin sur son entourage. Il jouait le rôle de Niobé, tel un acteur qui incarne sur la scène l’affliction paternelle. Toutefois, il ne put garder jusqu’au bout l’attitude rigide de la douleur silencieuse. Par moments, il faisait le geste de se jeter de la poussière sur la tête, ou bien poussait de sourds gémissements. Quand il aperçut Pétrone, il se redressa et d’une voix tragique, afin que tous pussent l’entendre :

– Eheu !… Toi aussi, tu es cause de sa mort ! C’est sous tes auspices qu’est entré dans ces murs l’esprit malfaisant qui, d’un regard, a sucé la vie de son cœur… Malheur à moi ! Je voudrais que jamais mes yeux n’eussent contemplé la lumière d’Hélios… Malheur à moi ! Eheu ! Eheu !…

Élevant la voix, il fit retentir la salle de ses cris de désespoir. Mais Pétrone résolut tout à coup de jouer, comme aux osselets, son va-tout : étendant la main, il arracha prestement le foulard de soie que Néron portait toujours au cou et lui en couvrit les lèvres.

– Seigneur, – dit-il avec solennité, – mets, dans ta douleur, le feu à Rome, mets le feu à l’univers entier, mais garde-nous ta voix !

Les assistants en furent suffoqués. Un instant, Néron lui-même en demeura stupéfait. Seul, Pétrone resta impassible. Il savait fort bien ce qu’il faisait : il se souvenait de l’ordre formel qu’avaient reçu Terpnos et Diodore de fermer la bouche de César chaque fois que sa voix pourrait avoir à souffrir d’une tension excessive.

– César, – reprit Pétrone sur le même ton solennel, – la perte que nous avons éprouvée est immense. Mais que du moins ce trésor nous en console !

Le visage de Néron trembla et, aussitôt après, des larmes coulèrent de ses yeux. Il s’appuya des deux mains sur les bras de Pétrone, laissa tomber sa tête sur sa poitrine et répéta en sanglotant :

– Seul, tout seul, tu y as songé. Toi seul, Pétrone, toi seul !

Tigellin était jaune de dépit. Pétrone poursuivit :

– Pars pour Antium ! C’est là qu’elle a vu le jour, là que tu as connu la joie, là que se fera l’apaisement. Que la brise de la mer rafraîchisse ta gorge divine, que ta poitrine aspire l’humidité saline. Nous, tes fidèles, nous te suivrons partout, et, tandis que notre amitié s’efforcera d’apaiser ta douleur, ton chant nous consolera.

– Oui, – dit Néron d’une voix affligée, – en son honneur je ferai un hymne dont je composerai la musique.

– Et tu iras ensuite chercher le soleil à Baïes.

– Et puis j’irai chercher l’oubli en Grèce.

– Dans la patrie de la poésie et du chant !

Déjà l’abattement et la tristesse s’étaient dissipés peu à peu, comme des nuages qui cachent le soleil. La conversation qui s’engagea était pleine encore de mélancolie, mais aussi de projets pour l’avenir : tournées artistiques, réceptions en l’honneur de la visite que devait faire Tiridate, roi d’Arménie. Tigellin, il est vrai, tenta de revenir encore sur les sortilèges, mais, sûr de la victoire, Pétrone lia ouvertement partie.

– Tigellin, – dit-il – crois-tu que les sortilèges aient quelque pouvoir sur les dieux ?

– César lui-même en parlait, – répliqua le courtisan.

– C’est la douleur qui parlait, et non César. Mais quel est ton avis à toi ?

– Les dieux sont trop puissants pour donner prise aux sortilèges.

– C’est donc que tu n’admets point la divinité de César et de sa famille ?

Peractum est ! – murmura Eprius Marcellus, debout près de Pétrone et répétant l’exclamation usitée dans le peuple pour annoncer que le gladiateur était si bien touché qu’il était inutile de l’achever.

Tigellin rongea son frein. Entre Pétrone et lui, l’hostilité était depuis longtemps évidente, mais il avait cet avantage que Néron ne se contraignait pas devant lui. Néanmoins, à chaque engagement qui avait eu lieu jusqu’ici, Pétrone avait vaincu son ennemi par sa finesse et son esprit.

Tigellin se tut et nota seulement dans sa mémoire les sénateurs et les chevaliers qui entourèrent Pétrone lorsqu’il regagna le fond de la salle, persuadés qu’après ce qui venait de se passer il deviendrait à coup sûr le premier favori de César.

En quittant le palais, Pétrone se rendit chez Vinicius et, après lui avoir raconté sa joute avec César et Tigellin, il lui dit :

– Non seulement j’ai détourné le danger de Plautius et de Pomponia, mais aussi de nous deux, et même de Lygie qu’on ne poursuivra point ; en effet, j’ai persuadé à ce singe à la barbe d’airain qu’il lui fallait partir pour Antium et, de là, pour Naples et Baïes. Il partira, car, jusqu’ici, il n’a pas osé se montrer en public à Rome ; et je sais que depuis longtemps il a l’intention de s’exhiber à Naples. Puis il rêve d’aller en Grèce, d’y chanter dans toutes les villes de quelque importance et, ceint des couronnes offertes par les Græculi, de faire une entrée triomphale à Rome. Pendant ce temps, nous aurons toute liberté de chercher Lygie et la mettre en lieu sûr. Eh bien ? Notre honorable philosophe n’est pas venu encore ?

– Ton honorable philosophe est un filou ! Non, il n’est pas venu ; il ne s’est pas montré et ne se montrera plus !

– J’ai, moi, une meilleure opinion, sinon de son honnêteté, du moins de son intelligence. Il a réussi, une fois déjà, à faire une saignée à ta bourse, et il reviendra, ne fût-ce que pour la saigner encore.

– Qu’il prenne garde que je ne le saigne, lui, à coups de bâton.

– Ne fais point cela. Patiente, jusqu’au moment où tu auras des preuves indéniables de sa filouterie. Ne lui donne plus d’argent, mais, par contre, promets-lui une large récompense s’il t’apporte quelque chose de sûr. Et toi, as-tu entrepris quelque chose ?

– Mes deux affranchis, Nymphidius et Demas, avec soixante hommes, cherchent Lygie. J’ai promis la liberté à l’esclave qui la retrouverait. De plus, sur toutes les routes qui partent de Rome, j’ai envoyé des exprès pour s’informer, dans les auberges, du Lygien et de la jeune fille. Moi-même je bats jour et nuit la ville, dans l’espoir d’un hasard favorable.

– Quoi que tu découvres, fais-le-moi connaître, car il me faut partir pour Antium.

– Bien.

– Et si, t’éveillant un matin, tu te dis qu’une fille ne vaut ni tant de soucis, ni tant de chagrin, viens à Antium : tu n’y manqueras ni de femmes, ni de plaisirs.

Vinicius se mit à marcher rapidement de long en large. Pétrone le considéra un moment et lui dit :

– Réponds-moi sincèrement, non comme un écervelé qui s’excite et s’emballe sur une idée fixe, mais comme un homme raisonnable parle à son ami : y tiens-tu toujours autant, à cette Lygie ?

Vinicius s’arrêta un instant et regarda Pétrone comme s’il ne l’avait pas encore aperçu, puis se remit à déambuler. Évidemment il faisait des efforts pour ne pas éclater. Enfin, conscient de son impuissance, plein de regrets, de colère et d’une invincible tristesse, il sentit monter à ses yeux deux larmes qui impressionnèrent Pétrone plus que les paroles les plus éloquentes.

Après avoir réfléchi un instant, celui-ci dit :

– Ce n’est pas Atlas qui supporte le monde, mais une femme, et parfois elle s’en amuse comme d’une balle.

– Oui ! – fit Vinicius.

Ils prenaient congé l’un de l’autre, quand un esclave annonça que Chilon Chilonidès attendait dans le vestibule l’honneur d’être introduit devant le maître.

Vinicius donna l’ordre de le faire entrer sur-le-champ, tandis que Pétrone observa :

– Ne te le disais-je pas ? Par Hercule ! garde ton sang-froid, sinon, c’est cet homme qui commandera, et non pas toi.

– Salut et honneur au noble tribun militaire, et aussi à toi, seigneur, – dit Chilon en entrant. – Que votre bonheur égale votre gloire et que cette gloire se répande dans l’univers entier, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’aux frontières des Arsacides.

– Salut, législateur de la vertu et de la sagesse, – répondit Pétrone.

Vinicius demanda avec un calme simulé :

– Qu’apportes-tu ?

– La première fois, seigneur, je t’ai apporté l’espoir ; aujourd’hui, je t’apporte la certitude que la jeune fille sera retrouvée.

– Ce qui signifie que tu ne l’as pas retrouvée encore ?

– Parfaitement, seigneur ; mais j’ai découvert le sens du signe qu’elle a tracé devant toi ; je sais qui sont les hommes qui l’ont enlevée et quel dieu adorent ceux qui la cachent.

Vinicius allait bondir du siège sur lequel il était assis, quand Pétrone lui posa la main sur l’épaule et dit :

– Continue.

– Es-tu absolument certain, seigneur, que la jeune fille a dessiné un poisson sur le sable ?

– Mais oui ! – exclama Vinicius.

– Alors, elle est chrétienne, et ce sont les chrétiens qui l’ont ravie.

Il y eut un moment de silence.

– Écoute, Chilon, – dit enfin Pétrone. – Mon parent t’a promis une forte somme d’argent si tu retrouves la jeune fille, mais une non moins forte quantité de coups de verges si tu cherchais à le tromper. Dans le premier cas, tu pourras t’acheter, non un scribe, mais trois ; dans le second, toute la philosophie des sept sages, en y ajoutant la tienne, ne serait pas un onguent suffisant pour te guérir.

– La jeune fille est chrétienne, seigneur ! – confirma le Grec.

– Voyons, Chilon, tu n’es pas un imbécile. Nous savons que Junia Silana et Calvia Crispinilla ont accusé Pomponia Græcina d’être une adepte des superstitions chrétiennes, mais nous savons aussi que le tribunal de famille l’a lavée de cette accusation. Voudrais-tu donc la reprendre à présent pour ton compte ? Voudrais-tu nous faire croire que Pomponia, et Lygie avec elle, font partie de la secte de ces ennemis du genre humain, des empoisonneurs des fontaines et des puits, des adorateurs d’une tête d’âne, de ces gens qui immolent les enfants et se livrent à la plus ignoble débauche ? Réfléchis, Chilon ; cette thèse que tu soutiens devant nous ne va-t-elle pas, comme antithèse, se répercuter sur ton dos ?

Chilon étendit les bras pour protester qu’il n’y avait rien de sa faute, puis il reprit :

– Seigneur ! prononce en grec la phrase suivante : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur.

– Bien… Voilà ta phrase. Après ?

– Maintenant, prends la première lettre de chacun de ces mots et réunis ces lettres pour en former un seul.

– Poisson ! – dit Pétrone étonné.

– Voilà pourquoi le poisson est devenu l’emblème chrétien, – répondit Chilon avec fierté.

Ils se turent. Le Grec avait donné des arguments si irréfutables que les deux amis ne pouvaient dissimuler leur surprise.

– Vinicius, – demanda Pétrone, n’as-tu pas fait erreur, et Lygie a-t-elle bien réellement dessiné un poisson ?

– Par tous les dieux infernaux, c’est à devenir fou ! – s’écria le jeune homme avec fureur ; – si elle m’avait dessiné un oiseau, j’aurais dit que c’était un oiseau.

– Donc, elle est chrétienne ! – répéta Chilon.

– Donc Pomponia et Lygie empoisonnent les puits, immolent les enfants enlevés dans la rue et se livrent à la débauche ! – dit Pétrone. – C’est absurde ! Toi, Vinicius, tu as séjourné plus longtemps dans leur maison ; moi, je n’y ai passé qu’un instant, mais je connais assez Aulus et Pomponia, et même Lygie, pour affirmer : c’est une calomnie et une bêtise ! Si le poisson est l’emblème chrétien, ce qu’il me paraît difficile de nier, et si elles sont chrétiennes, alors, par Proserpine ! ces chrétiens ne sont pas ce que nous croyons.

– Tu parles comme Socrate, seigneur, – approuva Chilon. – Qui donc a questionné les chrétiens ? Qui connaît leur doctrine ? Il y a trois ans, durant mon voyage de Naples à Rome (pourquoi ne suis-je pas resté là-bas ?) j’ai eu comme compagnon de route un médecin, nommé Glaucos, qu’on disait chrétien et qui, j’en ai eu la certitude, était un homme bon et vertueux.

– N’est-ce pas de cet homme vertueux que tu viens d’apprendre ce que signifie le poisson ?

– Hélas ! non, seigneur ! Pendant ce voyage, dans une auberge, l’honnête vieillard fut frappé d’un coup de couteau, tandis que sa femme et son enfant furent emmenés en esclavage par des marchands ; moi, je perdis deux doigts en les défendant. Mais comme les chrétiens, à ce qu’on assure, sont favorisés par les miracles, j’espère que mes doigts repousseront.

– Comment ? Serais-tu devenu chrétien ?

– Depuis hier, seigneur, depuis hier ! C’est même ce poisson qui m’a fait chrétien. Admire sa puissance ! D’ici peu, je serai le plus fervent d’entre les fervents, afin d’être admis à tous leurs mystères, et, une fois admis, je saurai où se cache la jeune fille. Peut-être alors mon christianisme me rapportera-t-il plus que ma philosophie. J’ai fait vœu d’offrir à Mercure, s’il m’aidait à retrouver la jeune fille, deux génisses de même âge et de même taille, dont je ferai dorer les cornes.

– Alors, ton christianisme d’hier et ton ancienne philosophie te permettent de garder ta foi à Mercure ?

– J’ai toujours foi en ce qu’il est bon pour moi de croire. Telle est ma philosophie, qui doit être d’ailleurs du goût de Mercure. Malheureusement, vous n’ignorez pas, dignes seigneurs, combien ce dieu est méfiant. Les promesses, même celles des philosophes sans tache, lui sont suspectes : sans doute il préférerait avoir ses génisses d’avance, et c’est là une dépense considérable. Tout le monde n’est pas Sénèque, et mes moyens à moi ne me permettent pas cette libéralité ; à moins que le noble Vinicius, comme acompte sur la somme promise… quelque chose…

– Pas une obole, Chilon, – interrompit Pétrone, – pas une obole. La générosité de Vinicius dépassera tes espérances, mais pas avant que tu aies retrouvé Lygie ou que tu ne nous aies indiqué sa retraite. Mercure peut te faire crédit pour les deux génisses, bien que son manque de confiance ne me surprenne point ; je reconnais là son esprit.

– Écoutez-moi, dignes seigneurs. La découverte que j’ai faite est fort importante ; je n’ai pas encore retrouvé la jeune fille, mais la voie sur laquelle on peut la chercher. Pourtant, vous avez expédié vos affranchis et vos esclaves dans toute la ville et jusqu’en province. Vous ont-ils fourni le moindre indice ? Non ! Moi seul vous en ai donné. Je dirai plus : parmi vos esclaves, il peut, sans que vous le sachiez, exister des chrétiens, car cette superstition s’est déjà répandue un peu partout. Loin de vous aider, ceux-là vous trahiront. Je regrette même qu’ils m’aient vu ici ; c’est pourquoi, noble Pétrone, recommande le silence à Eunice, et toi aussi, noble Vinicius, fais accroire que je te vends un onguent qui assure la victoire dans le cirque aux chevaux qui en ont été frottés. Je chercherai seul et je retrouverai seul les fugitifs ; quant à vous, ayez confiance en moi, et sachez que tout acompte m’encouragera d’autant plus que j’aurai l’espoir d’obtenir davantage et une plus grande certitude que la récompense promise ne m’échappera pas. Oui, certes ! en tant que philosophe, je méprise l’argent, bien que Sénèque ne le dédaigne pas, non plus que Musonius ou Cornutus, eux qui, pourtant, n’ont pas perdu leurs doigts en défendant quelqu’un, peuvent écrire eux-mêmes et faire passer leurs noms à la postérité. Mais, indépendamment de l’esclave que je voudrais acheter et des deux génisses promises à Mercure (et vous savez combien le prix du bétail a augmenté), les recherches seules entraînent d’énormes frais. Écoutez-moi avec un peu de patience. Ces jours-ci, j’ai tant marché que j’y ai gagné des plaies aux jambes. Je suis entré dans des débits de vins, pour faire jaser les clients, puis chez des boulangers, chez des bouchers, chez des marchands d’olives et de poissons. J’ai parcouru toutes les rues et les ruelles ; j’ai fouillé les retraites des esclaves fugitifs ; j’ai perdu près de cent as à la mora ; j’ai été dans des lavoirs, des séchoirs et des tavernes ; j’ai vu des muletiers et des tailleurs de pierre ; j’ai vu aussi les gens qui soignent les maladies de la vessie et qui arrachent les dents ; j’ai questionné des marchands de figues sèches, je suis allé dans les cimetières ; et savez-vous pourquoi ? Pour tracer partout ce poisson, regarder les gens dans le blanc des yeux et voir ce qu’ils répondraient à ce signe. Je fus longtemps sans rien remarquer, quand enfin, près d’une fontaine, un jour, je rencontrai un vieil esclave qui puisait de l’eau et qui pleurait. Je m’approchai et m’enquis de la cause de ses larmes. Quand nous nous fûmes assis sur les marches de la fontaine, il me répondit qu’au cours de toute sa vie il avait amassé, sesterce par sesterce, de quoi racheter un fils bien-aimé, mais que le maître, un certain Pansa, lui avait non seulement pris l’argent, mais gardé le fils comme otage. « Et je pleure ainsi, ajouta le vieillard, parce que je me dis en vain : Que la volonté de Dieu soit faite ! il m’est impossible, à moi, pauvre pêcheur, de refouler mes larmes. » Alors, saisi d’un pressentiment, je trempai mon doigt dans le seau et dessinai le poisson ; et le vieillard dit à cette vue : « Mon espoir est aussi dans le Christ. » Je lui demandai : « Tu m’as reconnu à ce signe ? – Oui, – me répondit-il, – la paix soit avec toi ! » Alors, je le fis jaser, et le bonhomme me raconta tout. Son maître, ce Pansa, est lui-même un affranchi de l’illustre Pansa, et il amène par le Tibre, à Rome, de la pierre que des esclaves et des ouvriers déchargent des radeaux et portent, la nuit, jusqu’aux maisons en construction, afin de ne pas gêner dans la journée la circulation dans les rues. Il y a parmi eux beaucoup de chrétiens, dont son fils. Comme c’est là un travail au-dessus des forces du jeune esclave, son père voulait le racheter. Pansa a mieux aimé garder l’argent et l’esclave. Tout en parlant, le vieux se remit à pleurer et je mêlai mes larmes aux siennes, ce qui me fut facile en raison de la bonté de mon cœur et des élancements produits sur moi par l’excès de la marche. Je me plaignis qu’arrivé tout récemment de Naples je ne connaissais aucun de nos frères et ne savais où ils se réunissaient pour la prière en commun. Il s’étonna que les chrétiens de Naples ne m’eussent pas donné des lettres pour leurs frères de Rome, mais je répondis qu’elles m’avaient été volées en route. Il me dit alors de venir la nuit au bord du fleuve ; il me présenterait aux frères qui me conduiraient dans les maisons de prières et chez les anciens qui dirigent la communauté chrétienne. Ces paroles me causèrent une telle joie que je lui donnai la somme nécessaire pour racheter son fils, avec l’espoir que le généreux Vinicius m’en rendrait le double…

– Chilon, – interrompit Pétrone, – dans ton récit le mensonge flotte à la surface de la vérité, comme l’huile sur de l’eau. Il est certain que tu as apporté d’importantes nouvelles, et je crois même qu’un grand pas a été fait pour retrouver Lygie. Mais n’assaisonne pas de mensonges le résultat réel. Quel est le nom du vieillard par qui tu as appris que les chrétiens se reconnaissent au signe du poisson ?

– Euricius, seigneur. Le pauvre, le malheureux vieillard ! Il m’a rappelé le médecin Glaucos, celui que j’ai défendu contre les brigands, et c’est là surtout ce qui m’a ému.

– Je crois qu’en réalité tu as lié connaissance avec lui et que tu sauras tirer profit de cette rencontre, mais tu ne lui as pas donné d’argent. Tu ne lui as pas donné un as, tu m’entends ! Tu ne lui as rien donné.

– Mais, je l’ai aidé à porter ses seaux et j’ai parlé de son fils avec la plus vive compassion. C’est vrai, seigneur, rien ne peut échapper à la sagacité de Pétrone. Je ne lui ai pas donné d’argent, ou plutôt je lui en ai donné en intention, en mon for intérieur, ce qui devrait lui suffire, s’il était un vrai philosophe… Et je lui ai fait ce cadeau parce que je jugeais qu’un tel acte était indispensable et utile. Daigne considérer, seigneur, combien il me favoriserait auprès de ses coreligionnaires, quel crédit j’aurais sur eux, et quelle confiance j’éveillerais.

– C’est vrai, – dit Pétrone, – et tu aurais dû le faire.

– Je viens tout justement ici pour m’en procurer les moyens.

Pétrone se retourna vers Vinicius :

– Fais-lui compter cinq mille sesterces, mais en intention et dans ton for intérieur.

Vinicius dit :

– Je te donnerai un serviteur qui aura sur lui la somme nécessaire ; toi, tu diras à Euricius que c’est ton esclave et tu remettras l’argent au vieillard en présence de ce serviteur. Toutefois, comme tu m’as apporté une nouvelle importante, une somme égale te sera remise. Viens chercher ce soir le serviteur et l’argent.

– Voilà un véritable César, – dit Chilon. – Tu permettras, seigneur, que je dédie mon œuvre, et aussi que je vienne ce soir chercher l’argent qui m’est destiné. Euricius m’a dit que tous les radeaux étaient déchargés et que dans quelques jours seulement il en arriverait d’autres d’Ostie. La paix soit avec vous. Ainsi se saluent les chrétiens en se séparant… J’achèterai une esclave, je voulais dire un esclave. On prend les poissons avec une ligne et les chrétiens avec un poisson. Pax vobiscum ! pax !… pax !… pax !…



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