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Râja-yoga/Chapitre 7

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Râja-yoga ou Conquête de la nature intérieure
Traduction par S. W..
Publications théosophiques (p. 97-114).


CHAPITRE VII

DHYÂNA ET SAMÂDHI


Nous avons passé en revue les divers degrés du Râja Yoga, à l’exception des plus difficiles, des plus subtils qui traitent de l’entrainement à la concentration, but auquel Râja Yoga nous conduira. Nous constatons, nous autres êtres humains, que toute notre science, dite rationnelle, est basée sur la connaissance ou conscience du monde extérieur. Je suis conscient de celle table, je suis conscient de votre présence, et ainsi de suite. C’est ainsi que je sais que vous êtes ici, que cette table est ici, et que les choses que je vois, que je sens, que j’entends sont ici ; il y a pourtant une grande partie de mon existence dont je ne suis pas conscient : Je ne suis pas conscient des organes internes de mon corps, des différentes parties de mon cerveau, de mon cerveau lui-même. Personne n’est conscient de ces choses.

Quand j’absorbe des aliments, c’est consciemment que je les absorbe ; je les assimile inconsciemment, de même que la transformation des aliments en sang se fait inconsciemment, la substance apportée par le sang aux différentes parties de mon individu leur arrive inconsciemment ; et c’est pourtant moi qui fais tout cela ; il ne peut pas y avoir vingt personnes dans un même corps. Comment sais-je que c’est moi qui fais ce travail et personne autre ? On suggérera peut-être qu’il ne m’appartient que de manger, d’assimiler ma nourriture et que le soin de transformer mes aliments en sang est confié à quelqu’un d’autre. Mais cela est impossible, attendu qu’on peut prouver que presque tous les actes dont nous n’avons pas conscience peuvent nous devenir conscients. Il semble que le cœur batte en dehors de toute volonté, et aucun de nous, ici présent, ne sait le diriger ; il bat à son gré. Mais par la pratique on peut se rendre maître de son cœur, le faire battre selon sa fantaisie, vite ou lentement, ou même l’arrêter presque complètement. On arrive à se rendre maître d’à peu près toutes les parties du corps. Qu’est-ce que cela prouve ? Cela prouve que ces choses dont nous n’avons pas conscience sont notre œuvre aussi, mais une œuvre que nous accomplissons inconsciemment. La pensée humaine se manifeste sous deux formes. D’abord la forme consciente que comporte une action toujours empreinte d’un sentiment égoïste. Puis la forme inconsciente, de ce qui se passe à notre insu, sans aucun égoïsme de notre part. Le travail de l’intelligence où l’égoïsme a sa part est conscient ; et celui d’où l’égoïsme est absent est le travail inconscient. Chez les animaux inférieurs le travail inconscient se nomme instinct ; chez les animaux supérieurs, et chez l’animal supérieur à tous les autres, l’homme, le second travail, le travail égoïste domine, et prend le nom de travail conscient.

Mais ce n’est pas tout : Il est une forme supérieure sous laquelle la pensée peut se manifester ; forme supérieure à la forme consciente. De même que le travail inconscient est au-dessous du travail conscient, il est un autre travail supérieur à ce dernier et qui, lui aussi, n’est pas égoïste ; le sentiment d’égoïsme ne se trouve qu’au niveau intermédiaire. Quand la pensée se trouve soit au-dessus soit au-dessous de ce niveau, le sentiment du moi disparaît, et cependant l’esprit travaille. La pensée qui dépasse le niveau de la conscience personnelle porte le nom de Samâdhi ou supra-conscience. C’est un état supérieur à celui de la conscience. Comment savons-nous qu’un homme qui est dans l’état de Samâdhi, n’est pas tombé dans un état pire que l’état conscient, qu’il ne s’est pas abaissé au lieu de s’élever ? Dans les deux cas, l’égoïsme est absent. Nous reconnaissons ce qui est en dessus et ce qui est en dessous, par les effets, par les résultats du travail. L’homme qui dort profondément est à un niveau inférieur au niveau de conscience. Son corps fonctionne, il respire, il remue peut-être dans son sommeil, sans aucun sentiment du « moi » ; il est inconscient et, quand il s’éveille, il est tel qu’il était avant de s’endormir. Le savoir qui était en lui avant son sommeil est resté le même ; il ne s’est accru en rien. Il n’a point eu de clartés nouvelles. Tandis que l’homme qui entre en Samâdhi, fût-il un imbécile auparavant, est un sage quand il en sort.

D’où vient cette différence ? D’une part, l’homme entre dans un certain état et en sort tel qu’il était en y entrant ; et dans l’autre, l’homme, au sortir de cet état, est éclairé ; c’est un sage, un prophète, un saint ; son caractère s’est transformé ; sa vie est changée, toute illuminée ; voilà deux effets distincts. Puisqu’ils sont tels, les causes doivent êtres distinctes aussi.

L’illumination de l’homme qui sort de Samâdhi est bien supérieure à celle qui peut naître de l’inconscience, bien supérieure aussi à celle que pourraient produire des argumentations, à l’état conscient. Il faut, par conséquent, qu’elle vienne de la supra-conscience et on donne à Samâdhi le nom de : état supra-conscient.

Telle est, en résumé, l’idée de Samâdhi. Quelle est son application ? La voici : le champ de la raison ou des travaux conscients de l’esprit est petit. La raison humaine se meut dans un cercle étroit qu’elle ne peut pas franchir. Toute tentative dans ce but est vaine et c’est pourtant en dehors de ce cercle que se trouve tout ce que l’humanité a de plus cher. Y a-t-il une âme immortelle ? Dieu existe-t-il ? Une intelligence suprême dirige-t-elle l’univers ? Toutes ces questions sont en dehors du domaine de la raison. La raison ne saurait y répondre. Que dit-elle ? Elle dit : Je suis agnostique ; je ne sais dire ni oui ni non. Et pourtant ces questions sont importantes pour nous ! Et si l’on n’y répond pas comme il le faut, la vie humaine est impossible. Toutes nos théories éthiques, tous nos principes moraux, tout ce que la nature humaine contient de bon et de grand, sont la conséquence des réponses venues d’au delà les limites de ce cercle. Il est donc de toute importance que nous puissions répondre à ces questions ; sans quoi la vie humaine deviendrait intolérable. Si la vie n’est qu’un petit rien du tout qui doit durer cinq minutes, si l’univers n’est qu’une combinaison fortuite d’atomes, pourquoi ferais-je du bien à mon prochain ? Pourquoi la pitié, la justice, la solidarité existeraient-elles ? la meilleure chose à faire en ce monde serait que l’on moissonnât, pendant que brille le soleil, chacun pour son propre compte. Si l’espoir n’est qu’un vain mot, pourquoi aimerais-je mon frère, au lieu de lui couper la gorge ? Si rien n’existe au delà, s’il n’y a point de liberté, et si tout se réduit à des lois rigoureuses et mortes je ne devrais pas avoir d’autre but ici-bas que de jouir de la vie. Vous rencontrez de nos jours des gens qui vous diront qu’il fondent leur morale sur une base utilitaire. Quelle est cette base ? Elle consiste à procurer le bonheur le plus grand au plus grand nombre d’individus possible. Pourquoi m’y appliquerais-je ? Et pourquoi ne causerais-je pas le plus de malheur possible, au plus grand nombre de gens, si j’en dois tirer profit ? Quelle réponse les utilitaires font-ils à cette question ? Le désir d’être heureux m’anime et j’y cède ; telle est ma nature, je neconnais rien au delà. Tels sont mes désirs, je les dois satisfaire ; de quoi vous plaignez-vous ? D’où viennent toutes ces vérités concernant la vie humaine, la morale, l’immortalité de l’âme, Dieu, l’amour et la sympathie, la bonté et, par-dessus tout, l’altruisme ?

Toutes les morales, toute action, toute pensée humaine, découlent de cette idée unique : le non-égoïsme ; la raison d’être de la vie humaine peut se résumer en ce seul mot « Altruisme ». Pourquoi ne serions-nous pas égoïstes ? Par quelle nécessité, quelle force, quelle puissance, serais-je altruiste ? Pourquoi serais-je ainsi ? Vous vous dites rationaliste, utilitaire ;. si vous ne me dites pas pourquoi, je vous déclare irrationnel. Dites-moi la raison qui fait que je ne dois pas être égoïste, que je ne dois pas ressembler à la brute qui agit sans savoir pourquoi ? Sans doute m’allez-vous donner un argument fort poétique, mais poésie n’est point raison. Allons, dites pourquoi ? Pourquoi serai-je altruiste et bon ? Parce que Monsieur ou Madame Un Tel en ont ainsi décrété ? Mais leur décret n’existe pas pour moi. Quel avantage ai-je à être altruiste ? Mon intérêt est bien d’être égoïste, si l’intérêt est synonyme de « la plus grande somme de bonheur possible ». Escroquer et voler autrui peut me procurer ce bonheur. Et qu’avez-vous à répondre à cela ? L’utilitaire n’a jamais rien à répondre. Sa réponse ? C’est que ce monde n’est qu’une goutte d’eau dans un océan infini, un anneau d’une chaîne sans fin. Où donc ont-ils pris leur morale, ceux-là qui prêchèrent l’altruisme et l’enseignèrent à l’humanité ? L’altruisme n’est pas instinctif, nous le savons bien ; les animaux, qui ont pourtant l’instinct, ne le connaissent pas. Il n’est pas raisonnable non plus. Il n’a rien de commun avec la raison. D’où cette morale est-elle donc venue ?

L’histoire nous enseigne un fait, admis par tous les grands apôtres religieux que le monde a connus ; tous disent que leurs vérités leur sont venues de l’au-delà ; seulement beaucoup d’entre eux ne savaient pas ce qu’ils recevaient ainsi. Par exemple, l’un dit qu’un ange lui est apparu sous l’aspect d’un être humain, ayant des ailes, et lui aurait dit : « Écoute, ô homme, tel est le message. » Un autre dit avoir vu un deva, être lumineux ; un autre dit qu’un de ses ancêtres est venu, en rêve, lui faire part de cette morale. Il ne sait rien de plus que cela. Mais tous ces visionnaires ont ceci de commun qu’ils disent avoir vu des anges, ou avoir entendu la voix de Dieu, ou avoir eu des visions merveilleuses.

Tous affirment que ce qu’ils savent leur est venu de l’au-delà et n’est point le résultat de leur raisonnement. Qu’enseigne la science Yoga ? Elle enseigne que ces hommes ont eu raison de dire que leur savoir leur est venu d’un domaine supérieur à la raison, mais elle ajoute que ce domaine est en eux-mêmes.

Le Yogî enseigne que l’esprit lui-même a une existence plus élevée, au-dessus de la raison, une existence supra-consciente, et que, lorsque l’homme y atteint, il entre en possession du savoir qui dépasse tout raisonnement, savoir métaphysique au delà de toute science physique. Cet homme possède alors le savoir métaphysique et transcendant ; il se trouve ainsi dans un état qui surpasse la raison, l’état normal de la nature humaine, étal qui peut parfois se manifester chez un homme qui ne comprend pas ce savoir ; il semble, en quelque sorte, tomber par hasard dans cet état. Alors il l’interprète généralemnt comme lui venant de l’extérieur. Ceci explique que l’inspiration, ou savoir transcendant, puisse être semblable dans des pays différents dont l’un croira à l’intervention d’un ange, l’autre d’un deva, l’autre encore de Dieu. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que la pensée a, par sa propre nature, créé le savoir, et que la façon dont on a découvert ce savoir varie avec les croyances et l’éducation des personnes qui le détiennent. La vérité est que ces divers individus tombent, pour ainsi dire, dans cet état de supra-conscience.

Le Yogî dit qu’il est très dangereux de tomber en cet état. Dans bien des cas, le cerveau risque d’étre détruit, et, en règle générale, vous constaterez que tous ceux, quelque grands qu’ils aient été, qui sont tombés en cet état de supra-conscience, sans le bien comprendre, marchent dans les ténèbres et compliquent leur science de quelque superstition bizarre. Ils deviennent enclins à des hallucinations. Mahomet prétendait que l’ange Gabriel était venu un jour le trouver dans une caverne, l’avait pris en croupe sur Harak, le cheval divin, et lui avait fait visiter les cieux. Et par ailleurs pourtant, Mahomet proclama des vérités admirables. Si vous lisez le Coran, vous y trouverez des vérités sublimes à côté de semblables superstitions. Comment l’expliquer ? Mahomet était inspiré, assurément, mais il avait en quelque sorte succombé à l’inspiration. Il n’était pas un Yogî qui avait pratiqué et qui savait le pourquoi de ce qu’il faisait. Pensez au bien que Mahomet a fait au monde, et pensez à tout le mal que son fanatisme a produit ! Pensez aux millions d’êtres massacrés par suite de ses enseignements, aux enfants enlevés à leur mères, à ceux que l’on fit orphelins, aux pays entiers détruits, aux millions et aux millions de gens tués !

L’étude de la vie de ces maîtres nous montre que le danger en question existait. Cependant, nous constatons en même temps qu’ils étaient inspirés. D’une manière ou d’une autre ils se plongeaient dans cet état de supra-conscience ; seulement chaque fois que le Prophète n’y parvenait que grâce à la simple force de l’émotion, et rien qu’en accroissant son émotivité naturelle, non seulement il mettait en lumière des vérités, mais il donnait aussi naissance à certain fanatisme ou à des superstitions qui engendraient autant de mal que l’élévation du reste de son enseignement pouvait faire de bien. Pour dégager quelque chose déraisonnable de ce bizarre chaos qu’est la vie humaine, il nous faut outrepasser notre raison, mais scientifiquement, lentement, par une pratique régulière, et renier toute superstition. Nous devons aborder ce travail comme nous nous attaquons à toute autre science, nous devons nous baser sur la raison et suivre son chemin aussi loin qu’il nous mène, et lorsque la raison viendra à nous manquer, elle nous montrera elle-même comment atteindre au niveau supérieur. Aussi quand nous entendrons un homme dire : « Je suis inspiré » et tenir ensuite d’absurdes propos, il nous faudra le repousser. Pourquoi ? Parce que les trois états de l’esprit, instinct, raison et supra-conscience, ou états inconscients, conscients et supra-conscients sont le propre d’un seul et même esprit. Il n’y a pas trois esprits différents en un même homme, mais ils se fondent l’un dans l’autre. L’instinct se transforme en raison, la raison se transforme en conscience transcendante, et l’une ne contredit jamais l’autre ; c’est pourquoi je vous engage, lorsque vous entendez des affirmations bizarres, contraires à la raison et au bon sens, à les repousser sans crainte, parce que l’inspiration véritable ne se contredit jamais, mais se confirme en toutes ses manifestations. De même que le Grand Prophète dit : « Je ne viens pas pour détruire, mais pour accomplir », de même l’inspiration confirme toujours ce que veut la raison, est en directe harmonie avec elle ; chaque fois donc qu’elle la contredira, vous serez sûrs que ce ne sera pas là de l’inspiration.

Toutes les étapes de Yoga ont pour but de nous amener scientifiquement à l’état supra-conscient ou Samâdhi. De plus, et c’est là un point capital qu’il faut comprendre, l’inspiration existe dans la nature de tout homme, autant qu’elle a existé dans celle des anciens prophètes. Ces prophètes n’ont pas été des êtres à part ; ils étaient absolument semblables à vous et à moi ; c’étaient de grands Yogîs. Ils n’étaient pas d’essence particulière. Le seul fait qu’un homme ait pu atteindre à cet état prouve qu’il est possible à tout homme d’en faire autant. Cela n’est pas seulement possible, mais tout homme doit pouvoir éventuellement atteindre cet état ; c’est la religion même. L’expérience est notre seul enseignement. Nous pouvons, toute notre vie, parler et raisonner, sans parvenir à comprendre un seul mot de vérité tant que nous n’aurons pas connu cette vérité par nous-mêmes. Ce n’est pas simplement en donnant à un homme quelques livres que vous arriverez à faire de lui un chirurgien. Ce n’est pas en me montrant une carte géographique que vous satisferez ma curiosité de connaître tel ou tel pays ; c’est ce pays lui-même qu’il me faut voir. Les cartes ne peuvent que faire naître en nous le désir d’en savoir plus long ; c’est là leur seule valeur. L’attachement aux livres fait dégénérer la pensée humaine. Existe-t-il un plus affreux blasphème que de dire de tel ou tel livre qu’il contient tout le savoir de Dieu ? Comment l’homme peut-il déclarer Dieu infini, et vouloir cependant l’emprisonner entre les plats d’un petit livre ? Des millions d’individus ont été tués pour n’avoir pas voulu croire ce que disent les livres, pour n’avoir pas voulu voir, entre les feuillets d’un livre, tout le savoir de Dieu. L’ère de ces massacres est assurément passée, mais le monde est encore terriblement enchaîné par la croyance aux livres.

Pour atteindre scientifiquement à l’état supra-conscient il faut passer par les diverses étapes que je vous ai enseignées dans le Râja Yoga. Après Pratyâhâra et Dhâranâ que je vous ai expliqués dans la dernière leçon, vient Dhyanâ ou méditation. Quand la pensée a été habituée à rester fixée sur un certain point extérieur ou intérieur, elle acquiert la puissance d’affluer, en quelque sorte, d’un flot continu, vers ce point. Cet état se nomme Dhyâna. Lorsque ce pouvoir de Dhyâna en arrive à être assez intense pour annihiler la perception extérieure et ne laisser subsister que la méditation sur la chose intérieure, on arrive à ce qu’on nomme Sâmadhi. Les trois états : Dhâranâ, Dhyâna, et Sâmadhi réunis prennent le nom de Samyama. Il faut que la pensée se concentre d’abord sur un objet, qu’elle puisse ensuite prolonger pendant un certain temps cet état de concentration ; puis cette concentration continuant, qu’elle ne s’arrête plus que sur la partie intérieure de la perception dont l’objet était reflet ; quand l’esprit en arrive là, il domine tout.

Cet état méditatif est l’état le plus élevé de l’existence. Tant que le désir subsiste il ne peut y avoir de bonheur véritable. La joie et le bonheur vrais ne peuvent nous venir que de l’étude contemplative des objets. L’animal puise son bonheur dans ses sens, l’homme dans son intelligence, et le Dieu dans la contemplation spirituelle. Le monde n’apparaît vraiment dans toute sa splendeur qu’à l’âme qui a atteint à cet état de contemplation. Pour celui qui ne désire rien, qui ne se mêle à rien, les innombrables transformations de la nature constituent un merveilleux et sublime panorama.

On explique ces idées par Dhyâna ou méditation. Nous entendons un son. Voici d’abord la vibration extérieure, puis le courant nerveux qui transmet ce son à la pensée, ensuite la réaction de la pensée par quoi jaillit la connaissance de l’objet, cause extérieure de ces différentes manifestations, depuis la vibration de l’air jusqu’à la réaction mentale. Yoga appelle ces trois étapes : Sabdha (son), Artha (sens) et Jnâna (savoir). Le langage de la physiologie les nommerait : vibration de l’air, transmission par les nerfs et le cerveau et réaction mentale. Pourtant ces trois phénomènes, bien que distincts, se confondent de telle sorte qu’on ne les distingue plus. En fait, nous ne pouvons à présent percevoir aucune de ces trois causes ; nous ne connaissons que le résultat produit par leur réunion, résultat que nous appelons objet extérieur. Tout acte de perception comprend ces trois états distincts et il n’y a pas de raison pour que nous ne puissions pas les distinguer les uns des autres.

Lorsque, à la suite d’un travail préparatoire, l’esprit est devenu docile et fort, et qu’il s’est ouvert aux perceptions subtiles, il convient de tourner sa pensée vers la méditation. Il faut commencer par méditer sur des objets quelconques, puis élever sa méditation sur des objets de plus en plus subtils, jusqu’à ce qu’elle devienne immatérielle. Il faudrait d’abord exercer la pensée à percevoir les causes extérieures des sensations, puis les mouvements intérieurs, enfin la réaction de l’esprit. Quand la pensée sera capable de reconnaître séparément les causes extérieures des sensations, elle pourra percevoir alors toutes les subtiles existences matérielles, toutes les formes, tous les corps les plus délicats. Quand la pensée saura percevoir séparément les mouvements internes, elle se sera rendue maîtresse des ondes mentales, en elle-même et chez les autres, avant même que ces ondes ne se soient transformées en forces physiques ; et lorsque le Yogî sera en état de percevoir la réaction mentale, séparément, il aura conquis la connaissance de toutes choses puisque chaque objet et chaque pensée sont le résultat de cette réaction. Il aura vu alors, en quelque sorte, la base même de son esprit, et il en aura la maîtrise parfaite. Le Yogî possédera différents pouvoirs, et s’il cède à la tentation de l’un quelconque de ces pouvoirs, il se barrera la route du progrès. Tel sera le châtiment que lui vaudra la recherche des plaisirs. Mais s’il est assez fort pour dédaigner jusqu’à sa miraculeuse puissance il atteindra au but du Yoga, à savoir : la suppression totale des vagues dans l’océan de la pensée ; alors l’âme glorieuse, dégagée des distractions de la pensée ou des mouvements du corps, brillera dans toute sa splendeur. Et le Yogî se retrouvera être ce qu’il est, ce qu’il a toujours été, l’essence du savoir, l’immortel, l’omnipotent.

Le Samâdhi est à la portée de tout être humain, que dis-je ? de tout animal même. À un moment donné, chaque créature, depuis l’animal le plus bas jusqu’à l’ange le plus haut, devra atteindre cet état, et c’est alors, et alors seulement, que la religion commencera pour lui. En attendant, que faisons-nous ? Nous luttons pour atteindre à cet état futur. Entre nous et ceux qui n’ont pas de religion il n’y a pour l’instant aucune différence, parce que l’expérience nous fait défaut. Et à quoi sert la concentration, si ce n’est à nous amener à cette expérience ? Chacun des degrés qui nous séparent du Samâdhi a été raisonné, calculé, scientifiquement établi, et si l’on veut les pratiquer fidèlement ils nous conduiront sans faillir au but désiré. Alors cesseront tous les chagrins, s’évanouiront toutes les misères ; la semence des actions sera brûlée et l’âme libérée à jamais.