Récit naïf et véritable du cruel assassinat et horrible massacre, commis le 26 août 1652 par la Compagnie des frippiers de la Tonnellerie, en la personne de Jean Bourgeois

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Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible massacre commis le 26 aoust 1652 par la compagnie des frippiers de la Tonnellerie.

1652



Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible massacre commis le 26 aoust 1652 par la compagnie des frippiers de la Tonnellerie, commandés par Claude Amand, leur capitaine, en la personne de Jean Bourgeois, marchand espinglier ordinaire de la royne, bourgeois de Paris, aagé de trente-deux ans ; tiré des informations et revelations faittes en suite des monitoires obtenus et publiez en aucunes des parroisses de ceste ville de Paris1.

Le 15 dudit mois d’aoust, ledit Bourgeois2 se rencontrant, près Sainct-Eustache, sur le pas de la porte du sieur Deganne, marchand, comme les frippiers de la Tonnellerie revenoient de garde de la porte de Montmartre, un passant luy demanda quelle compagnie c’estoit, auquel il repondit : C’est la synagogue3. Ces paroles, quoyque dites assez bas et sans dessein de les offenser, furent pourtant entendues par aucuns d’eux, qui se saisirent aussitost de luy, l’outrageant de coups de hallebardes et de fusils, lui baillèrent quelques soufflets, et le menèrent, suivant leur marche, chez ledit Amand, leur capitaine, où, après plusieurs mauvais traitements, ils le contraignirent de se mettre à genoux, et en cette posture leur demander pardon et faire amende honorable, le menaçant de le tuer à faute de le faire. Pendant que cela se passoit ainsi, plusieurs frippiers s’attroupèrent, avec leurs femmes et enfants, au devant de la maison dudit Amand, criant tous d’une voix : Il le faut tuer, parcequ’il a offensé tout nostre corps ! Ce qui obligea ledit Bourgeois d’attendre la nuit pour se retirer à la faveur d’icelle et eviter leur fureur4. Ce n’est pas là tout : leur insolence naturelle passa outre. Dès le lendemain, ils se mocquèrent de luy, et, en toutes occasions où il se rencontroit depuis dans les rues, ils le faisoient railler, contrefaisant les soumissions qu’il leur avoit faites, et les faisans passer pour une reparation authentique, à la honte et confusion dudit Bourgeois, qui, se voyant si mal mené et ressentant de plus en plus les excez et meurtrissures qu’il avoit receues sur son corps, se resolut d’aller au conseil, par l’advis duquel il trouva à propos de se pourvoir par justice. Il fit sa plainte par devant le baillif du For-Levesque, l’injure ayant esté faite sur les terres dependantes de sa juridiction. Il obtint decret de prise de corps en vertu duquel il fit, le 24 dudit mois, emprisonner ès prisons du For-aux-Dames5 le nommé Michel Forget, caporal de ladite compagnie, par lequel il avoit esté le plus excedé. Le mesme jour, qui estoit la feste de saint Barthelemy, apostre, ledit Amand, supposant une sentence de la ville pour faire eslargir le prisonnier, vint ès dites prisons, accompagné de deux cents hommes, tous armez de fusils, mousquetons et pistolets, qu’il laissa au devant d’icelle, demandant ledit Forget au geollier, qui luy dit qu’ayant esté emprisonné en vertu d’un decret decerné dudit baillif, il ne le pouvoit mettre dehors sans son ordre. Ce refus ne plust audit Amand, qui voulust en mesme temps se saisir des clefs desdites prisons, à quoy il trouva de la resistance ; ce qui l’obligea de sortir, et demeura toute la nuict avec ses gens armez au devant et ès environs desdites prisons, qu’il entreprist diverses fois de forcer, sous pretexte d’y amener quelque prisonnier. Mais la courageuse resolution du geollier fist avorter ce dessein trop hardy. Amand se vit par là obligé de se retirer le lendemain dimanche, 25 dudit mois, par devers ledit baillif, qui luy bailla volontairement ou de force, sans appeler la partie et contre tout ordre de justice, l’eslargissement dudit Forget6, se contentant seulement d’en faire charger ledit Amand, lequel ne manqua pas de l’aller aussitost faire sortir. Ledit Forget, parmy la joye de sa delivrance, ne put dissimuler le ressentiment de son indignation ; il dit plusieurs fois, jurant et blasphemant le sainct nom de Dieu, qu’il tueroit ledit Bourgeois. Ceux de sa compagnie en dirent autant, et entre eux le nommé Macret, qui passa outre, disant que, s’il ne se trouvoit personne qui voulust faire le coup, luy-mesme le feroit de son mousqueton. Et enfin l’adieu dudit Forget au geollier et à sa femme et autres fut que l’on entendroit bientost parler de luy. Ces menaces furent bientost suivies de l’effect, mais le plus etrange et le plus cruel dont on ait jamais ouy parler. Le lendemain, vingt-sixiesme jour dudit mois, dès les cinq heures et demie du matin, les frippiers s’emparèrent des advenues et des portes du cimetière des Saincts-Innocens ; quelques uns s’y glissèrent et cachèrent, d’autres firent mine de se pourmener, et envoyèrent le nommé Pierre Jusseaume7, qu’ils avoient gagné par argent, vers ledit Bourgeois, pour, sous couleur d’amitié et de luy vouloir communiquer quelque chose qui luy importoit, l’attirer dans le cimetière. Ce traistre s’approcha de luy, et, le voyant avec les sieurs de Bourges et Godelat, marchands, ses voisins, à l’ouverture de leurs boutiques, demanda à luy parler en particulier. Il repondit que c’estoient ses amis, et qu’il n’y avoit point de danger de tout dire devant eux. Le perfide insista à le vouloir entretenir en secret, et l’obligea d’entrer audit cimetière, où ledit Bourgeois ne fut pas plustost que le nommé François Haran, qui estoit caché derrière le premier pillier dudit cimetière, se jetta sur luy, jurant et blasphemant, luy porta un coup du bout de son pistolet dans l’estomac, duquel il le renversa par terre. Aussitost il donna le signal aux autres conjurez, au nombre de trente à quarante, entre lesquels, outre ledit Haran, ont estez remarquez Jean et Michel Forget frères, Philippes Saydes, Noël de Barque, Simon Cahouel, le Roux, Ruelle le jeune, Bryare le jeune, Belargent, Macret et Laurent Hattier, tous armez de fusils, mousquetons, espées nues et d’instruments non encore usitez, et qu’autres que des frippiers n’auroient pu inventer, tous lesquels, renians et blasphemans, se ruèrent impetueusement sur ledit Bourgeois, l’outragèrent de coups de poings et de pieds en toutes les parties de son corps, le frappèrent du bout de leurs armes, luy arrachèrent les cheveux, luy donnèrent plusieurs coups de ces meurtrières nouvelles, qui sont peaux d’anguilles et lizières de drap, entre lesquelles sont cousuës dix balles de mousqueton des plus grosses8, desquelles ils luy donnèrent plus de cinquante coups, dont la moindre blessure est mortelle, et, entre autres, le nommé Briard le jeune, frippier. Il eust pourtant assez d’adresse et de vigueur pour s’eschapper des mains de ces bourreaux, mais ce ne fut pas pour long-temps : car, n’ayant que des pantoufles à ses pieds et des chaussettes non liées à ses jambes, il ne put guère courir sans broncher, et par ainsi retomber plus perilleusement encore au pouvoir de ses ennemis, lesquels, après l’avoir traisné d’une partie dudit cimetière par les pieds, la face contre terre, le saisirent qui par les bras, qui par les jambes, qui par les cheveux, et, après avoir redoublé sur luy les effects de leur cruauté, de telle sorte qu’il ne pouvoit plus parler, ains seulement haletoit et souffloit, l’entraisnèrent de ceste façon par la porte dudit cimetière du costé des halles, jusqu’au milieu de la Petite Friperie, où ils firent pose, pour l’exposer de nouveau à de nouvelles injures et mauvais traitements, disant : Voilà celuy qui a faict emprisonner M. Forget. De là ils achevèrent de le mener, sur les six heures du matin, en la maison dudit Amand, lequel, non moins passionné que les frippiers, et voulant avoir sa bonne part à leur felonie, fit aussitost battre la caisse par tout le quartier, posa corps de garde au devant et au dedans de sa boutique, et des sentinelles, comme à la garde des portes d’une ville. Pendant que la compagnie s’assembloit, on fit, l’espace de quatre heures et plus, souffrir audit Bourgeois, à la veue dudit Amand, toutes les indignitez que la rage peut suggerer : on luy tire et arrache la barbe et les cheveux, on le soufflette, on le perce et picque de poinçons et grandes aiguilles, on luy presse du verjus en grappe dans les yeux, et, pour l’accabler entierement de douleur, ayant demandé un peu d’eau à cause de la grande alteration qu’il avoit, on luy en presenta qui estoit corrompuë. Ce n’est pas là tout ; mais, ô barbarie inouïe ! l’on luy refusa la consolation d’un confesseur, qu’il demanda plusieurs fois, voyant et entendant la resolution que ses ennemis avoient prise de le massacrer inhumainement9. Alors Amand devoit, ce semble, estre rassasié de cruauté ; pourtant il fait paroistre le contraire, et qu’il veut estre jusqu’à la fin le principal acteur de ceste funeste tragedie. Pour cet effet, il veut voir luy-mesme si la compagnie est complette et en estat de marcher ; il en fait la reveuë, il renvoie les garçons qui estoient venus à la place de leurs maistres, il marche ayant le hausse-col, et va de porte en porte, le pistolet à la main, pour les obliger et forcer de venir en personne, les menaçans de l’amende. Cependant les bourgeois des quartiers circonvoisins et autres passans par là, entendans le bruit de ce tambour à une heure extraordinaire, estoient portez de curiosité de sçavoir le sujet de ceste assemblée, et pourquoy on retenoit et traittoit ainsi ce jeune homme. Les uns respondoient : C’est un coquin qui nous a appelez Synagogue ; il a affaire à huit cens hommes qui l’entreprennent ; d’autres que c’est un voleur qu’ils ont pris volant une maison en leur quartier, et d’autres que c’estoit un mazarin qui avoit voulu tuer M. de Beaufort.

Amand, ayant mis sous les armes environ quatre-vingts hommes de sa compagnie, se jugea assez fort pour executer de plein jour et au milieu des rues le pernicieux complot fait en sa maison contre ledit Bourgeois. Pour cet effet, il supposa avoir un ordre de la ville pour l’y conduire, lequel ne pouvoit estre que faux ou mandié après temps, puisque, comme il a esté remarqué cy-devant, ledit Bourgeois avoit esté enlevé dès les cinq heures et demie du matin, auquel temps ledit Amand ne pouvoit pas avoir obtenu un ordre de la ville en la forme et avec les circonstances qu’il l’a depuis fait paroistre. Il ne laissa de commander audit Bourgeois de le suivre, qui repondit ne le pouvoir faire, estant tout roué et ayant le genouil cassé de coups ; et il le pria de luy envoyer querir une chaise, avec offre de la payer. Une chaise ! repartit Amand en luy dechargeant un soufflet, cela est bon pour les princes ; mais à toy, il te faut un tombereau. Neantmoins, quelqu’un de la bande se mit en peine pour cela, et on fist apporter une sorte de fauteüil, laquelle sert à porter à l’Hostel-Dieu les pauvres malades. Ledit Amand envoya querir quelques paquets de mesches et de cordes, et commanda de lier ledit Bourgeois sur ledit fauteüil, ce qui fut promptement executé par les nommez Masselin et Sayde, sergens de la compagnie, sçavoir par le millieu du corps, les bras sur les appuis du fauteüil et les jambes separement sur les batons qui servent à le porter, et cela si rudement et serré, que les cordes en demeurèrent imprimées en sa chair ; envoya querir deux crocheteurs pour le porter, ausquels il repondit en son nom de leur salaire, duquel il les fit satisfaire le lendemain par sa femme. Cet innocent captif, sans secours et sans defense, fit paroistre une telle constance en la durée de tous ses tourmens, qu’il ne lascha aucune parolle capable d’offenser les frippiers ny leur capitaine, lequel, environ les dix heures et demie de la mesme matinée, fist battre la marche, et en cest equipage, luy et Guillaume Leguay, son enseigne, chacun avec leur hausse-col et les pistolets à la main, marchant à la teste de la compagnie, les sergens et caporaux en leur rang, les rangs quatre à quatre, sortirent de leur quartier de la Tonnellerie, faisant porter ledit Bourgeois au milieu de ladite compagnie, à costé du tambour, vinrent droit à la rue Tire-Chappe ; et, quelques uns des plus effrontez ayant dit qu’il falloit marcher et le faire passer à la barbe du père, au lieu d’entrer en icelle, enfilèrent à celle de Sainct-Honoré, entrèrent en celle des Bourdonnois, puis en celle de la Limace, où ledit Amand, capitaine, fit faire halte et cesser le tambour, pour tenir entre eux le dernier conseil pour l’execution de leur vengeance. Après, ils continuèrent leur marche en celle des Deschargeurs, où estans, se saisirent de toutes les advenües circonvoisines, firent plusieurs decharges de leurs fuzils, tant contre ceux qui les suivoient, dont aucuns furent atteints et blessez, qu’en haut, pour empescher de regarder aux fenestres ; firent fermer les boutiques qui estoient ouvertes, et, voyant ce lieu-là fort propre pour mettre fin à leur pernicieux dessein, firent poser ladite chaise où estoit ledit Bourgeois contre le meur d’une maison nouvellement bastie près la rue du Plat-d’Estin. Et alors, plusieurs ayant dit qu’il estoit temps de s’en deffaire, et le capitaine dit : Main basse ! firent une decharge de fuzils à bout portant sur ledit Bourgeois, dont il fut atteint d’un coup à l’œil senestre qui luy arracha la vie, fit voler la cervelle par le derrière de la teste et emplir son visage et le pavé de sang. Un charitable ecclesiastique, aumosnier de M. l’abbé de Sillery10, s’estant trouvé engagé dans ceste rüe, s’ef-força, malgré la resistance de ces meurtriers, d’approcher ledit Bourgeois pour le reconcilier et donner la benediction. La chose ainsi achevée, le capitaine, asseuré de la mort dudit Bourgeois par celuy mesme qui avoit fait le coup, tint nouveau conseil avec les principaux de ladite compagnie pour adviser ce qu’ils feroient de ce corps mort. Après le resultat, il fit recharger et remettre sa compagnie en ordre, commanda aux porteurs de reprendre ladite chaise et porter ledit deffunct, les y força sur leur refus, passant de la rue des Deschargeurs par celles des Mauvaises-Parolles, Thibaultodée, Sainct-Germain, et de là droict à la Grève, disans tousjours que c’estoit un voleur et un mazarin qui avoit voulu tuer M. de Beaufort, qu’ils le conduisoient à l’Hostel-de-Ville, et de temps en temps faisoient des decharges de leurs fuzils sur ceux qui couroient et crioient après eux à la veuë d’un tel spectacle. D’abord, ils se saisirent du perron de la porte de l’Hostel-de-Ville pour en empescher l’entrée aux parents et amis du deffunct. Amand et quelques uns des siens montèrent où Messieurs de la ville siegeoient, et, pour excuse de l’abominable crime qu’ils venoient de commettre, leur supposent que, plusieurs personnes s’estant presentées pour leur ravir ledit Bourgeois, ils avoient esté obligez de le tuer. Ainsi, cette victime innocente fut posée dans la cour dudit Hostel-de-Ville, qui devoit estre le lieu de franchise et l’azile des opprimez. Ce fait, Amand et ses complices se retirèrent chez eux par les rues les moins frequentées, et néantmoins tousjours suivis par la pluspart de ceux qui avoient veu ce sanglant et espouvantable spectacle, qui les auroient dès lors punis tout chaudement de leur forfait, si Dieu ne les eust reservez pour en faire un chastiment et une punition exemplaire à toute la posterité11. C’est ce que le père, les parens dudit deffunct et tout Paris attendent et espèrent de sa justice et de celle de Messieurs du Parlement.

M. de Boyvin-Vaurouy, rapporteur.



1. Cette pièce est la plus intéressante de celles qui furent écrites au sujet de cet assassinat, lesquelles, celle-ci comprise, ne s’élèvent pas à moins de dix, toutes citées, avec leur titre exact, dans la Bibliographie des Mazarinades, par M. Moreau. Ce sont : 1º Relation véritable de ce qui s’est passé au meurtre d’un jeune garçon.... nommé Bourgeois, Paris, Simon le Porteur, 1652, 8 pages ; 2º Histoire véritable et lamentable d’un bourgeois de Paris cruellement martyrisé par les Juifs de la synagogue, le 26 août 1652, (S. L.,) 1652, 7 pages en vers ; 3º Monitoire publié par toutes les paroisses de la ville de Paris contre les Juifs de la synagogue, le 1er jour de septembre 1652, pour avoir cruellement martyrisé, assassiné et tué un notable bourgeois de la dite ville de Paris, Paris, ve J. Guillemot, 1652, 6 pages ; 4º La cruauté de la synagogue des Juifs de la dernière génération, de plus le jugement de Minos rendu à l’âme du pauvre massacré, aux Champs-Elysiens, le repos des âmes heureuses, P.A.C.L.A.M.B.D.R.T.A.P., Paris, 1652, 8 pages ; 5º La fureur des Juifs, dédiée à Messieurs de la synagogue, en vers burlesques, par Cl. Veyras, Paris, Jacq. Le Gentil, 1652 ; 6º La synagogue mise en son lustre, avec l’épitaphe du bourgeois pour mettre sur son tombeau, 12 pages ; 7º Le jugement criminel rendu contre la synagogue des fripiers, portant que ceux de leur nombre qui se trouveront circoncis (qui est la marque de la juiverie) seront châtrés ric à ric, afin que la race en demeure à jamais éteinte dans Paris, (S. L.,) 7 pages ; 8º Examen de la vie des Juifs, de leur religion, commerce et trafic, dans leur synagogue, Paris, Fr. Preuveray, 1652, 8 pages ; 9º Réponse des principaux de la synagogue, présenté (sic ) par articles aux notables bourgeois de Paris, où il montre (sic) leur ordre, leur reigle, leur loy, et leur procez avec le complaignant, Paris, 1652, 8 pages. Cette pièce est dirigée contre la précédente. Celle que nous donnons ici est la requête présentée au Parlement par le père et les parents du pauvre épinglier. M. de Boyvin Vaurouy fut nommé rapporteur.

2. Selon la Relation véritable… il étoit fils d’un marchand épinglier de la rue Saint-Denys.

3. La plupart des fripiers étoient des Juifs, ou de nouveaux convertis, toujours prêts à s’offenser quand on leur rappeloit leur ancienne religion. V. l’une des pièces de ce volume, les Grands Jours tenus à Paris par M. Muet, etc. Paris, 1622, pag. 198–199.

4. Loret raconte ainsi la première partie du drame :

On dit que messieurs les fripiers,
La plupart de vrais frelampiers,
Aucuns d’eux meschans et damnables,
Et d’autres assez raisonnables,
Traitèrent d’estrauge façon
L’autre jour un certain garçon
Qui d’un ton fort hardy et rogue
Les nommoit gens de synagogue.
Dès qu’il eut dit ce mot piquant,
Un d’eux luy donna quant et quant
Six ou sept coups de hallebarde
(Car ils retournoient de la garde).
Ensuite ces gens mutinez
Luy crachèrent cent fois au nez,
Luy dirent ses fièvres quartaines,
Et lui donnèrent trois douzaines
De soufflets des plus inhumains
Avec leurs pataudes de mains.
——(Muse historique, liv. III, lettre 35e, 1er sept. 1652.)

5. Il étoit situé rue de la Heaumerie, où il donnoit son nom à un impasse. On l’appeloit For-aux-Dames, parcequ’il fut, jusqu’en 1674, le siége de la juridiction des religieuses de Montmartre.

6. M. Moreau dit que l’ordre de relâcher le fripier Forget fut donné par le prévôt des marchands, Broussel, à qui Amand et les autres s’étoient adressés. Bibliog. des Mazarinades, nº 2997.

7. Nom fameux depuis long-temps dans la draperie. Dans le Pathelin, le drapier s’appelle Guillaume Joceaume.

8. « On dit qu’ils ont une lisière longue d’une aulne et large de quatre doigts, et que dans cette lisière ils mettent des balles de plomb ou quelques pièces de fer, avec quoi ils frappent les vendeurs de vieux chapeaux ou ceux qu’ils veulent chastier. » Relation véritable de ce qui s’est passé au meurtre d’un jeune garçon…

9. Loret fait raconter par le patient lui-même toutes les indignités qu’il eut a subir avant sa mort :

« . . . . . . Helas ! ils me martirent,
Leurs rigueurs à tous coups s’empirent ;
Ils m’ont mené, me malmenant,
Du capitaine au lieutenant,
Et maintenant on me ramène
Du lieutenant au capitaine ;
Ils m’ont fait mainte indignité,
Moqué, tiraillé, souffleté.
Bref, la nation judaïque
Ne fut guère plus tyrannique
Quand elle tourmenta jadis
Le createur du Paradis. »

10. Un autre bon prêtre donna les derniers soins à la victime. Il en est parlé dans le rapport manuscrit que des chirurgiens dressèrent de l’état du cadavre, et qui a été retrouvé par M. Moreau dans un volume de la Bibliothèque de l’Arsenal. Voici l’extrait qu’il en donne (Bibliogr. des Mazarinades, III, pag. 11 (nº 2997) : « Premièrement, ils reconnurent qu’il avoit esté lié d’une grosse corde par le milieu de son corps, dont les marques en estoient encore toutes recentes, et particulièrement le nœud de ladite corde qui avoit enfoncé dans son corps de la profondeur d’une grosse noix. Un honneste ecclesiastique de ses amis, nommé M. Butel, s’estant rencontré lorsqu’on le visitoit, s’offrit à lui rendre les derniers devoirs de charité, qui furent de l’ensevelir ; ce que s’estant mis en devoir d’exercer, luy ayant levé la teste pour mettre sa coiffe, une partie de sa cervelle tomba dans ses mains, qui fut un spectacle d’horreur et de compassion à tous les assistans. Il remarqua sur son corps quantité de meurtrissures, provenantes des grands coups de lisière qu’ils lui avoient donnés, comme aussi la plaie d’un coup de hallebarde qu’il receut au dessus de la cuisse, de la largeur de quatre doigts, et plusieurs piqueures de poinçons aux genoux. »

Loret donne aussi quelques détails qui s’accordent bien avec ceux qu’on vient de lire :

Un d’entre eux, le plus perverty,
Le frappa de façon cruelle
Et luy fit sortir la cervelle.

11. « Ce meurtre, dit M. Moreau, causa une très vive émotion dans Paris. La Justice dut en connoître, mais je ne sais pas quel arrêt fut rendu. » Nos recherches n’ont pas été plus heureuses. Il dut y avoir de longs débats, au milieu desquels, en ces temps de troubles de toutes sortes, la vérité et la justice eurent certainement peine à se faire jour. Loret, presque toujours si bien renseigné, et qui, en qualité de voisin assez proche, puisqu’il logeoit rue de l’Arbre-Sec, devoit avoir été édifié mieux que personne sur les détails du drame de la Tonnellerie, donne lui-même à penser qu’il y eut dans toute cette affaire beaucoup de contradiction et d’obscurité. Mais, dit-il,

... De ce noir evenement
On parle si diversement,
Que certes l’on ne sait que croire
D’une si malheureuse histoire.