Récits d’un Chasseur/Texte entier

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Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Ollendorf (p. T-TdM).


J. TOURGUÉNEFF


Récits
d’un
Chasseur


Traduits avec autorisation
PAR
H. HALPERINE KAMINSKY


PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
1893



AVANT-PROPOS


DU TRADUCTEUR


Les Récits d’un chasseur sont universellement reconnus comme le chef-d’œuvre de Tourguéneff. On sait que cet ouvrage, en dehors de sa valeur littéraire, a eu le mérite non moins grand d’être une œuvre humanitaire, en contribuant puissamment à faire aboutir la plus grande réforme du règne d’Alexandre II : l'affranchissement des serfs. Sous ce rapport, son influence peut être comparée à celle de l’œuvre célèbre de Beecher-Stowe : la Case de l'oncle Tom, qui a eu pour effet immédiat l’affranchissement des nègres en Amérique.

S’il existe donc une œuvre digne de devenir classique en France, ce sont bien ces admirables récits, qui, dans leur forme simple et modeste, constituent une véritable épopée des souffrances des moujiks attachés naguère à la glèbe.

La première traduction française qui ait été faite de cet ouvrage n’a pas donné à l’auteur toute la satisfaction qu’il était en droit d’espérer. Était-ce bien la faute du traducteur ? On ne saurait l’affirmer. Il ne faut pas oublier, en effet, qu’à l’époque où cette traduction fut faite, la littérature russe était à peu près ignorée en France. Le public français n’était pas encore familiarisé avec cette forme bizarre qui constitue le charme original des œuvres de nos grands écrivains russes. Le traducteur avait donc cru bien faire en donnant à l’ouvrage de Tourguéneff un vernis plus français, et c’est ce qui explique les coupures qu’il y avait pratiquées et les variantes qu’il y avait ajoutées. Aujourd’hui, il n’est plus besoin de recourir à ces stratagèmes ; ce qui paraissait bizarre il y a trente ans constitue précisément le charme particulier que le public français goûte à la lecture de ces œuvres.

D’ailleurs, il n’est pas auteur plus facile à traduire littéralement que Tourguéneff.

Son style simple, clair, atteignant la perfection, précisément par cette simplicité, rend facile la tâche du traducteur et lui défend pour ainsi dire d’ajouter ou de retrancher quoi que ce soit. Pas une seule répétition, pas une négligence de forme ; ce qui n’est pas le cas, par exemple, pour les deux autres maîtres de la littérature russe : Tolstoï et Dostoïevsky. Leur tempérament plus fébrile, leur préoccupation constante de l’idée, leur désir de la faire bien pénétrer dans l’esprit du lecteur, les entraînent souvent à des répétitions voulues ou involontaires qui peuvent avoir leur charme dans l’original, mais qui se prêtent mal à la concision limpide du style français.

C’est pourquoi, j’ai dû souvent, quant à moi, recourir plutôt à la forme de l’adaptation qu’à la traduction littérale de leurs œuvres. Jamais il ne m’est arrivé de procéder ainsi pour les écrits de Tourguéneff, dont le style rappelle à tel point la forme française, qu’il semblerait que ce sont des ouvrages français écrits avec des mots russes. C’est là précisément son originalité, et ce serait un sacrilège de la lui ôter.

M’inspirant de ces principes, je présente aujourd’hui au lecteur, une traduction absolument fidèle de l’œuvre maîtresse de Tourguéneff ; j’espère qu’elle aura pour lui toute la saveur de l’inédit[1].


E. HALPÉRINE-KAMINSKY.




RÉCITS D’UN CHASSEUR




I


KHOR ET KALINITCH


Les voyageurs qui sont allés du district de Bolkhovsky dans celui de Jizdrinsk ont dû remarquer combien les gens du gouvernement d’Orel diffèrent de ceux de Kalouga. Le moujik d’Orel est petit, voûté, morose ; il regarde en dessous ; il habite de méchantes izbas de tremble, est attaché à la glèbe, n’a aucun commerce, aucune industrie, mange Dieu sait quoi, et se chausse de tilles tressées. Le moujik de Kalouga est à la dîme ; il vit dans de larges izbas de pin ; il a la taille haute, le regard ferme et gai, la face lisse et blanche ; il fait le commerce de l’huile et du goudron et se chausse de bottes les dimanches et les jours de fêtes.

Un village du gouvernement d’Orel est, ordinairement, situé parmi des champs labourés, auprès d’un ravin transformé en marais. À l’exception de quelques cytises – sous lesquels vous pouvez attendre[2] – et de deux ou trois maigres bouleaux, on parcourt des distances d’une verste sans rencontrer un arbre. Les isbas sont construites côte à côte et se soutiennent l’une l’autre ; toutes sont également couvertes de paille pourrie. Un village kalougien, au contraire, est presque toujours entouré d’un bois. Les isbas, espacées et droites, ont des toits en planches ; les portes ferment bien, la palissade ne tombe pas en ruine, elle ne laisse aucune brèche par où puissent pénétrer les porcs… Et pour le chasseur aussi c’est le gouvernement de Kalouga qui est le bon. Dans le gouvernement d’Orel, avant cinq ans, les derniers bois, les dernières landes buissonneuses auront disparu : il n’y a déjà plus de marécages. Dans le gouvernement de Kalouga, les clairières ayant plusieurs centaines de verstes et les marais plusieurs dizaines ne sont pas rares. Là, on rencontre encore le noble coq de bruyère, la grive étourdie et l’agile perdrix dont le vol brusque et saccadé égaye à la fois chien et chasseur.

Comme je parcourais, tout en chassant, le district de Jizdrinsk, je fis, en pleine campagne, la connaissance d’un petit pomiéstchik[3] kalougien. M. Poloutikine, un chasseur passionné et, par conséquent, un excellent homme. Il avait pourtant quelques faiblesses, je l’avoue. Par exemple, il faisait demander la main de toutes les riches demoiselles à marier de la province. Après s’être vu fermer le cœur de la fille et la maison du père, il racontait avec expansion sa mésaventure à ses amis et connaissances, sans cesser d’envoyer aux parents des héritières des paniers de pêches vertes ou d’autres fruits toujours cueillis avant terme. Il avait aussi la manie de radoter toujours la même anecdote, et, malgré l’état particulier qu’en faisait M. Poloutikine, cette anecdote n’égayait personne. Il louait exagérément les œuvres d’Akim Nakhimov et le roman : Pinna ; il bégayait, il appelait son chien Astronome. Il disait Odnatché pour Odnako[4]. Il avait introduit chez lui la cuisine française dont le secret, au dire de son cuisinier, consistait uniquement à dénaturer le goût original des aliments – de sorte que, chez cet artiste, la chair avait le goût du poisson et le poisson le goût du champignon ; ses macaroni sentaient la poudre à canon ; en revanche, il ne tombait jamais dans un potage une carotte qui n’eût la forme d’un rhombe ou d’un trapèze. Sauf ces légers travers, M. Poloutikine était, comme je l’ai dit, un excellent homme. Dès notre première rencontre, il m’invita à venir passer la journée et la nuit chez lui.

– Il y a d’ici chez moi cinq verstes environ, me dit-il : il serait trop fatigant de faire tout ce chemin à pied ; entrons d’abord chez Khor.

– Qui est-ce, Khor ?

– Mais, mon moujik… Il demeure tout près d’ici. Nous nous rendîmes donc chez Khor. Au milieu de la forêt, dans une clairière déboisée et cultivée, s’élevait l’habitation isolée de ce moujik. Elle consistait en plusieurs bâtiments de bois de sapin réunis par des haies. Devant l’isba principale, on remarquait un petit auvent soutenu par de minces piliers. Nous fûmes reçus par un vigoureux et beau gaillard de vingt ans.

– Ah ! Fédia ! Khor est-il chez lui ? demanda M. Poloutikine.

– Non, Khor est à la ville, répondit le gars dont un sourire découvrit les dents éclatantes. Voulez-vous que j’attelle la telejka[5].

– Oui, frère, mais auparavant donne-nous du kvass[6].

Nous entrâmes dans l’isba. Pas une de ces images de Souzdal[7] qui déshonorent la plupart des murs des isbas russes. Dans l’angle d’honneur, devant une icône ornée d’argent, brûlait une veilleuse consacrée. La table, en bois de tilleul, avait été récemment raclée et lavée. Dans les interstices des solives et autour du cadre des fenêtres, on ne voyait courir ni la blatte agile, ni le cafard pensif. Le jeune homme revint, portant une grande cruche blanche, pleine de très bon kvass, un énorme quartier de pain et une douzaine de concombres salés nageant dans un bol en bois. Le tout fut déposé sur la table avec symétrie et le garçon alla s’épauler contre le montant de la porte d’où il nous regardait en souriant. Nous achevions à peine notre collation quand nous entendîmes la telega rouler dans la cour. Nous sortîmes. Un gars de quatorze à quinze ans, les cheveux frisés et les joues rouges, était assis à la place du cocher et contenait, de toutes ses forces, l’ardeur d’un jeune cheval pie. Autour de la telega se tenaient six jeunes géants tous ressemblants à Fédia.

– Tous les fils de Khor, me dit mon compagnon.

– Oui, tous Khorians[8], ajouta Fédia qui nous avait suivis. Mais nous ne sommes pas tous ici : Potap est au bois, Lidor a accompagné le père… Attention ! Vassia, continua-t-il en s’adressant au cocher, va vite ; c’est le bârine que tu mènes, mais prends garde aux bosses et aux creux, tu gâterais la telega et tu causerais des inquiétudes au ventre du bârine.

Les autres Khorians sourirent à la saillie de Fédia.

– Faites monter Astronome ! cria solennellement M. Poloutikine.

Fédia souleva le chien qui souriait d’un air gêné et le déposa au fond de la telega. Vassia fouetta le cheval.

Nous roulions.

– Voici mon bureau, me dit M. Poloutikine en me montrant une isba très basse. Voulez-vous entrer ?

– Volontiers.

– Il ne me sert plus, mais cela vaut pourtant la peine d’être vu.

L’isba se composait de deux pièces vides. Un vieux gardien estropié accourut…

– Bonjour, Minaïtch, dit M. Poloutikine. Et l’eau, où est-elle ?

Le vieillard disparut et revint avec une bouteille d’eau et deux verres.

– Goûtez donc, me dit M. Poloutikine. C’est de l’eau de source excellente.

Nous en bûmes un verre chacun, et pendant ce temps le vieux garde nous saluait jusqu’à la ceinture.

– Eh bien, maintenant, je crois que nous pouvons partir, observa mon nouvel ami. C’est ici que j’ai vendu – une excellente affaire – au marchand Allilouïev quatre déciatines de forêts.

Nous remontâmes en telega.

Une demi-heure après, nous entrions dans la cour de l’habitation seigneuriale.

– Apprenez-moi, je vous prie, dis-je à Poloutikine durant le souper, pourquoi Khor vit séparé de vos autres moujiks ?

– C’est un malin. Il y a vingt-cinq ans, son isba brûla. Il vint trouver feu mon père et lui dit : « Permettez-moi, Nikolaï Kouzmitch, de m’établir dans votre forêt sur le marais.

– Et pourquoi irais-tu vivre dans un marécage ?

– Comme cela ; seulement vous, Nicolaï Kouzmitch, vous n’exigerez plus de moi aucune corvée. Fixez vous-même la dîme que vous jugerez convenable.

– Cinquante roubles par an.

– Soit.

– Mais sans arriéré, prends garde !

– Cela va sans dire : sans arriéré…

Et voilà qu’il s’établit sur le marais ; c’est alors que les autres moujiks le surnommèrent Khor.

– Il a fait fortune ? demandai-je.

– Il a fait fortune. Il me paye aujourd’hui cent roubles de redevances et je compte l’augmenter. Je lui ai dit bien des fois : « Rachète-toi, Khor, rachète-toi donc ! » Mais il m’assure, le coquin, qu’il n’a pas de quoi : « Pas d’argent ! » dit-il. – Avec cela !…

Le lendemain, aussitôt après le thé, nous partîmes pour la chasse. En traversant le village, M. Poloutikine ordonna au cocher de s’arrêter devant l’isba qu’il appelait son bureau et cria :

– Kalinitch !

– Tout de suite, petit père ! répondit une voix, j’attache mes laptis[9].

Nous mîmes la carriole au pas et fûmes bientôt rejoints par un homme de quarante ans, haut de taille, maigre, la tête petite et déjetée en arrière. Il me plut aussitôt par l’air de bonté qui se jouait sur son visage hâlé et marqué de petite vérole. Kalinitch, comme je le sus plus tard, suivait chaque jour son bârine à la chasse ; portant sa gibecière ou son fusil, observant où se posait l’oiseau, allant puiser de l’eau fraîche, cueillant des fraises, élevant des tentes et conduisant la drojka. Sans Kalinitch, M. Poloutikine ne pouvait faire un pas.

Kalinitch était d’un caractère doux et enjoué ; il chantonnait sans cesse, regardant autour de lui sans soucis, parlait un peu du nez, clignait de ses yeux bleu pâle en souriant et caressait souvent sa barbe en pointe. Il marchait à grandes enjambées sans paraître se hâter et s’appuyait légèrement sur un bâton long et mince.

Dans le cours de la journée, nous échangeâmes quelques paroles. Il me servait sans servilité, mais il soignait son bârine comme un enfant. La chaleur du jour nous étant devenue insupportable, il nous mena à son rucher en plein fourré. C’était une petite isba, toute tapissée d’herbes aromatiques séchées. Il nous fit deux lits de foin frais, puis, s’étant mis sur la tête une sorte de sac en filet, il prit un couteau, un pot et un tison et s’en alla nous couper à sa ruche un rayon de miel.

Après ce repas d’un beau miel fluide et chaud, nous bûmes de l’eau de source et nous nous endormîmes au bourdonnement monotone des abeilles et au frissonnement des bavardes feuilles des bois.

Un léger coup de vent me réveilla… J’ouvris les yeux et je vis Kalinitch ; il était assis sur le seuil de la porte entrouverte, et taillait avec son couteau une cuiller en bois. Je contemplai longtemps son visage doux et tranquille, comme un ciel serein du soir. M. Poloutikine s’éveilla à son tour. Nous ne partîmes pas tout de suite. Il est agréable, après une longue course et la sieste du chasseur, de rester les yeux ouverts, immobile sur une couche de foin. Le corps s’alanguit et se délecte, le visage se colore d’une chaleur légère, une douce paresse pèse sur les paupières.

Nous nous levâmes enfin pour errer encore jusqu’au soir. Au souper, je reparlai de Khor et surtout de Kalinitch.

– Kalinitch est un bon moujik, me dit M. Poloutikine, fidèle et serviable, mais il ne sait pas tenir son ménage. D’ailleurs, c’est moi qui l’en empêche. Chaque jour il me suit à la chasse. Jugez vous-même, comment pourrait-il soigner son ménage !

– En effet.

Nous allâmes nous coucher.

Le lendemain, M. Poloutikine se rendit à la ville pour affaire avec son voisin, nommé Pitchoukov. Le voisin Pitchoukov avait, en labourant son champ, empiété quelque peu sur le terrain de M. Poloutikine. Il avait même fouetté, sur les terres de M. Poloutikine, une baba[10] du village de M. Poloutikine.

Je chassai seul ce jour-là. Vers le soir, je me rendis chez Khor. Je rencontrai sur le seuil de l’isba un vieillard chauve, petit de taille, mais large d’épaules et bien bâti, c’était Khor lui-même. Je l’examinai curieusement. Son visage rappelle celui de Socrate : front très haut et bosselé, yeux petits, nez épaté. Il m’introduisit chez lui. Fédia m’apporta du lait et du pain bis, Khor s’assit sur un banc et, tout en caressant doucement sa barbe, entama la conversation avec moi. Il paraissait pénétré de sa propre dignité, parlait et se mouvait avec lenteur ; un rare mouvement de sa lèvre et de sa longue moustache trahissait un sourire. Nous causâmes des semailles, des bonnes années, de la condition du moujik… Il fut de mon avis sur tous les points. À la longue, cela me parut fastidieux. Je sentais que je me déconsidérais aux yeux du moujik par ce parlage sans but. Parfois, Khor parlait d’une manière obscure, probablement par prudence… Voici un échantillon de notre conversation.

– Eh bien, Khor, lui dis-je, pourquoi rester serf ? Pourquoi ne pas te racheter ?

– Pourquoi me racheter ? Je connais maintenant mon bârine, je sais combien j’ai à lui payer et c’est un bon bârine.

– La liberté vaut toujours mieux que tout, repris-je.

Il me regarda un peu de travers.

– Sans doute, fit-il.

– Pourquoi donc ne pas te racheter ?

Khor secoua la tête.

– Et avec quel argent me rachèterais-je, mon petit père ?

– Allons donc, vieux !…

– Voilà Khor affranchi, poursuivit-il à mi-voix, comme s’il n’eût parlé que pour lui-même. Bon ! quiconque se rase le menton se croira le droit de commander à Khor[11].

– Tu n’auras qu’à te raser !

– Qu’est-ce que la barbe ? C’est de l’herbe, ça se fauche.

– Eh bien, alors ?

– Khor libre passerait dans la société des marchands : la vie est bonne pour les marchands, mais les marchands gardent leur barbe.

– Et justement tu n’es pas novice dans le commerce.

– Oui, on vend un peu de beurre, un peu de goudron… N’ordonnez-vous pas qu’on vous attèle la telejka ?

« Voilà un homme prudent et qui sait garder sa pensée », me suis-je dit.

– Non, lui dis-je, point de telejka demain, je chasserai autour de ta maison ; mais aujourd’hui si tu le veux bien, j’irai dormir dans ton hangar à foin.

– Comme il vous plaira. Mais serez-vous à votre aise sur le foin ? Attendez, les babas vont vous donner un drap de lit et des oreillers.

– Hé ! les babas ! cria-t-il en se levant. Ici ! les babas ! Et toi, Fédia, ne quitte pas le bârine. Les babas sont si bêtes !

Un quart d’heure après, Fédia, muni d’une lanterne, me conduisit dans le hangar. Je m’étendis sur le foin parfumé. Mon chien s’accroupit à mes pieds et Fédia me souhaita une bonne nuit, en fermant sur lui la porte du hangar. Je fus assez longtemps à chercher le sommeil. La vache approcha de la porte et souffla bruyamment par deux fois. Mon chien aboya contre elle avec dignité. Un porc succéda à la vache et vint en grognant d’un air absorbé ; puis un cheval se mit à broyer son foin en faisant retentir le choc de ses meules : il s’ébroua… à la fin, je m’endormis. À l’aube, Fédia vint me réveiller. Ce gars joyeux et dégourdi me plaisait fort. C’était, du moins me semblait-il, le favori de Khor. Le père et le fils ne cessaient presque pas de se plaisanter. Le vieillard fit quelques pas à ma rencontre. Était-ce parce que j’avais passé la nuit sous son toit, il me témoigna beaucoup plus de cordialité que la veille.

– Le samovar t’attend, me dit-il. Viens prendre le thé.

Nous nous assîmes à table. Une forte baba, l’une des brus du vieux Khor, apporta un pot de lait. Tous les fils entrèrent l’un après l’autre dans l’isba :

– Quels magnifiques gaillards ! dis-je au vieillard.

– En effet, répondit Khor, en grignotant un morceau de sucre. Ils n’ont à se plaindre ni de moi ni de leur mère.

– Et tous vivent avec toi ?

– Tous ; c’est leur goût, voilà.

– Et tous mariés ?

– Tous, sauf ce vaurien qui ne se décide pas, dit Khor en montrant Fédia adossé selon son habitude au montant de la porte. Quant à Vaska, il est encore trop jeune, rien ne presse.

– Et pourquoi me marierais-je ? repartit Fédia, je me trouve bien comme je suis. Je ne sais même pas pourquoi on prend femme… Pour se quereller, quoi !

– Là, là ! on te connaît, toi ; tu portes des bagues d’argent aux doigts, tu fais la cour aux filles dvorovi[12] … « Voulez-vous finir, effronté », ajouta le vieillard en contrefaisant la voix des filles de service de M. Poloutikine. Je te connais, main blanche !

– Qu’est-ce qu’il y a de bon dans une baba ?

– Une baba, dit gravement Khor, c’est une travailleuse. La baba sert le moujik.

– Qu’ai-je à faire d’une travailleuse, moi ?

– Tu préfères tirer tes marrons du feu des autres ? Bon ! on sait ce que tu vaux.

– Eh ! Marie-moi donc, si tu y tiens ! Hein ? Tu ne dis rien ?

– Assez, bavard ; tu vois bien que nous ennuyons le bârine. Je te marierai, va… Pardonne-lui, batiouchka[13], c’est un enfant, vois-tu, il n’est pas encore sage.

Fédia hocha la tête.

– Khor y est-il ? cria de la porte une voix familière, et Kalinitch entra dans l’isba chargé d’un bouquet de fraises champêtres cueillies de sa main pour son ami Khor. Le vieillard l’accueillit cordialement. J’examinai Kalinitch avec surprise, je ne croyais pas un moujik capable de ces délicates attentions.

Je partis pour la chasse, ce jour-là, quatre heures plus tard que d’habitude, et je passai trois jours encore chez Khor. Mes nouveaux amis m’amusaient. J’avais gagné leur confiance ; en deux jours, ils en étaient venus à parler librement devant moi. Je les écoutais avec intérêt. Khor et Kalinitch ne se ressemblaient en rien : Khor était un homme positif et pratique, un tempérament administratif, un rationnel ; Kalinitch, au contraire, était un idéaliste, un romantique, un enthousiaste, un rêveur. Khor entendait ses intérêts, il s’était établi, il avait amassé de l’argent, il était en bons termes avec son bârine et les autres puissances ; Kalinitch, chaussé de laptis, vivait au jour le jour ; Khor avait fondé une famille nombreuse, soumise et unie ; Kalinitch, marié jadis avec une femme qu’il redoutait, n’avait jamais eu d’enfants ; Khor avait dès longtemps deviné son maître ; Kalinitch vénérait pieusement M. Poloutikine ; Khor aimait et protégeait Kalinitch ; Kalinitch aimait et estimait Khor ; Khor parlait peu, souriait, réfléchissait ; Kalinitch parlait avec feu ; sans doute il ne chantait pas comme un rossignol, selon l’usage des ouvriers, mais il avait des vertus dont Khor lui-même convenait volontiers. Il conjurait les coups de sang, les hallucinations, la rage ; il chassait les vers, il savait soigner les abeilles, et, d’une façon générale, il avait la main heureuse. J’ai vu Khor le prier d’introduire dans l’écurie un cheval récemment acheté. Le charmeur obtempéra gravement et consciencieusement à la prière du vieux sceptique. Kalinitch était plus près de la nature et Khor de la société. Kalinitch, qui ne se fatiguait pas à raisonner, croyait à tout aveuglément ; Khor parvenait jusqu’à ces hauteurs d’où la vie semble une ironie. Il avait beaucoup vu, beaucoup étudié et j’ai appris de lui bien des choses.

C’est ainsi que j’appris de lui la particularité suivante. En été, avant la fenaison, paraît dans les villages une petite telejka d’une forme particulière. Elle est montée par un homme en cafetan qui vend des faux. Au comptant, il prend un rouble et vingt-cinq kopeks et trois roubles à crédit. Il va sans dire que les moujiks prennent à crédit. Deux ou trois semaines après, il reparaît et exige son argent. Le moujik qui vient de rentrer son avoine a encore de quoi s’acquitter et va au cabaret régler son compte avec le marchand. Quelques pomiéstchiks ont eu l’idée excellente d’acheter argent comptant les faux et de les céder au prix coûtant et à crédit à leurs moujiks. Mais ceux-ci, au lieu de remercier le maître, se montrèrent sombres, consternés. On les avait privés du plaisir de frapper sur la faux, d’écouter le métal vibrer, de tourner l’outil en tous sens et de dire vingt fois au mechtchanine[14] marchand : « Eh quoi ! mon petit, la faux n’est pas… chose. » La même comédie se renouvelle lors de l’achat des faucilles. Seulement les babas s’en mêlent et réduisent parfois l’industriel à les battre pour leur apprendre à vivre.

Il y a une autre circonstance où les babas ont plus à souffrir. Les pourvoyeurs de papeterie confient l’achat du chiffon à des gens qu’on appelle dans quelques districts « aigles ». Ces aigles reçoivent de leur patron deux cents roubles et partent en chasse. Mais, bien loin d’imiter le noble oiseau dont le chiffonnier usurpe le nom, il ne fond pas directement sur sa proie, il emploie la ruse. Laissant sa telega quelque part dans les broussailles, aux environs du village, il arrive par les mares furtivement comme un passant, comme un oisif. Les babas flairent l’aigle et viennent à sa rencontre. Le marché est vite fait : pour des kopeks, la baba donne à l’aigle, non seulement toutes les guenilles de son ménage, mais la chemise même de son mari et sa propre jupe. Il arrive même, cela est un récent progrès dans l’industrie des aigles, que les babas se volent elles-mêmes et se défont ainsi des paquets de chanvre et de filasse. Les maris, en revanche, sont devenus plus fins : au premier bruit, au premier soupçon de la venue d’un aigle, ils prennent aussi des mesures correctionnelles préventives. Et, en effet, n’estce pas honteux ? N’est-ce pas l’affaire d’un homme de vendre le chanvre ? Et ils préfèrent le vendre, non pas à la ville où il faudrait transporter la marchandise, mais au village à des colporteurs qui, n’ayant pas de balances, assurent que le poude[15] de chanvre est de quarante poignées et on sait ce que c’est que la poignée d’un Russe quand il empoigne de bon cœur.

Tels sont les récits que je me laissai faire dans la famille du moujik, mais Khor ne racontait pas toujours ; il me faisait à moi-même beaucoup de questions. Il apprit que j’avais voyagé à l’étranger ; sa curiosité s’enflamma et Kalinitch rentrant sur ces entrefaites n’en témoigna pas moins que lui. Mais Kalinitch ne s’intéressait qu’aux descriptions de la nature, des montagnes, des cataractes et aussi des édifices extraordinaires des grandes villes. Khor se préoccupait des questions administratives et politiques. Il procédait par ordre :

– Est-ce chez eux comme chez nous ou autrement ? Parle, bârine, voyons.

– Ah ! Seigneur, c’est Ta volonté, s’écriait Kalinitch pendant que je parlais.

Khor se taisait, fronçait ses épais sourcils, et de temps en temps risquait une observation : « Cela ne vaudrait rien chez nous… Voilà qui est très bien !… Ça, c’est dans l’ordre… » Je ne puis rapporter toutes ses questions, et d’ailleurs pour quoi faire ? Mais de mes entretiens avec lui, j’ai tiré cette conviction à laquelle le lecteur ne s’attend point : que Pierre le Grand fut le Russe par excellence, surtout par le fait même qu’il était réformateur. Le Russe est si sûr de sa force, de son énergie, qu’il est prêt même à se refaire lui-même ; le passé l’inquiète peu : c’est devant lui qu’il regarde. Il aime le bien ; ce qui est selon la raison, il se l’assimile, et de quelque lieu que cela lui vienne, peu lui importe. Son bon sens raille volontiers la sagesse mesquine des Allemands, bien que Khor déclare ce peuple très curieux à observer et ajoute qu’il irait sans peine s’y mettre à l’école. Dans sa situation exceptionnelle, indépendante de fait, Khor a pu me dire des choses que vous ne feriez pas sortir de la tête d’un autre, quand vous le broieriez sous la meule, comme disent les moujiks. C’est Khor qui me donna la première saveur de ce naïf et spirituel langage du moujik russe. Il avait des notions vraiment étendues, mais il ne savait pas lire ; Kalinitch savait lire et Khor disait de lui : « Les lettres de l’alphabet se sont données à lui comme les abeilles, et ni les unes ni les autres ne le quittent. »

– Tu as fait apprendre à lire à tes enfants ? demandai-je à Khor.

Il resta un moment sans parler, puis il me répondit :

– Fédia sait lire.

– Et les autres ?

– Les autres, non.

– Et pourquoi ?

Khor détourna l’entretien. D’ailleurs, malgré toute son intelligence, Khor avait la tête farcie de préjugés. Il avait pour les babas un souverain mépris et ne cessait guère de se moquer d’elles. Sa femme, une vieille acariâtre qui vivait sur le poêle, grondait continuellement. Les fils ne s’occupaient point d’elle, mais ses brus tremblaient. Ce n’est pas pour rien que dans la chanson russe la belle-mère chante : « Quel es-tu ? quel chef de famille es-tu, toi qui as une jeune femme et ne la bats jamais ?… » Un jour, j’essayais d’intercéder pour les brus, d’apitoyer le vieillard, il me répondit tranquillement :

– Eh ! pourquoi t’occuper de ces bagatelles ? Que les babas se querellent entre elles ! les séparer c’est pire encore, et ça ne vaut pas la peine de se salir les mains.

Quelquefois la méchante vieille descendait de son poêle, appelait le chien de garde en disant : « Ici, ici, petit chien ! » et assenait de grands coups sur la maigre échine de la bête ; ou bien elle allait se poster sous l’auvent et aboyait, selon l’expression de Khor, à tout venant. Mais elle redoutait son mari et, dès qu’il parlait, elle regrimpait prestement sur son poêle. Ce qu’il était curieux d’entendre chez Khor, c’étaient ses discussions avec Kalinitch sur la personne de M. Poloutikine.

– Voyons, Khor, ne le touche pas, disait Kalinitch.

– Et pourquoi ? Te donne-t-il des bottes ?…

– Des bottes à moi, un moujik !

– Eh bien, moi aussi, je suis un moujik, et pourtant, vois. Et, tout en parlant, Khor montrait à son camarade son pied chaussé d’une botte en cuir de mammouth.

– Ah ! tu n’es pas un moujik comme les autres, répondait Kalinitch.

– Au moins, que ne te donne-t-il des laptis ? Tu vas tous les jours à la chasse avec lui et il te faudrait une paire de laptis par jour.

– Il me donne de quoi acheter des laptis.

– Ah ! oui, il t’a donné un grivennik[16] l’année dernière.

Kalinitch se détournait avec dépit, et Khor riait aux éclats. Tout son visage éclatait de gaieté et ses petits yeux semblaient avoir complètement fondu.

Kalinitch chantait agréablement en s’accompagnant sur la balalaïka[17].

Khor l’écoutait longtemps, mais il arrivait toujours qu’à certain accord il penchait la tête de côté et entonnait, d’une voix mélancolique, la vieille chanson :

Dôlia ty moia, dôlia ![18]

Fédia ne manquait jamais alors de dire à son père :

– Qu’as-tu à t’attendrir, vieux ?

Mais Khor couchait son visage dans sa main gauche, fermait ses yeux et continuait à se lamenter sur son triste sort. Il n’y avait pourtant pas d’homme plus actif que lui. Toujours au travail, il radoubait un fond de telega, consolidait une haie, raccommodait un harnais. Quant à la propreté, il était peu rigoureux et, comme je lui en faisais l’observation, il me répondit qu’il faut bien que l’isba sente l’odeur de l’homme.

– Va donc voir, repartis-je, comme tout est propre dans la ruche de Kalinitch.

– S’il en était autrement, les abeilles ne viendraient pas…

Une autre fois, il me demanda :

– Est-ce que tu as une propriété ?

– Oui.

– Loin d’ici ?

– Cent verstes.

– Et tu y habites, batiouchka ?

– Sans doute.

– Mais tu préfères prendre l’air, le fusil à la main, n’est-ce pas ?

– Oui, c’est vrai.

– Tu as raison. Tire à ta santé[19] le coq de bruyère et change plus souvent ton starost.

Le quatrième jour, vers le soir, M. Poloutikine m’envoya chercher. Je quittai à regret le vieillard, et montai dans la telega avec Kalinitch.

– Adieu, Khor, bonne santé. Adieu, Fédia.

– Adieu, batiouchka, adieu, ne nous oublie pas.

Nous partîmes. Le soir tombait.

– Il fera beau demain, dis-je en regardant le ciel clair.

– Non, il pleuvra, me répondit Kalinitch. Le canard barbote dans l’eau et l’herbe sent trop fort.

Nous entrions dans un taillis, Kalinitch chantait, tout cahoté qu’il fût sur l’arbre du chariot, et son regard ne quittait pas le soleil couchant.

Le lendemain je quittai le toit hospitalier de M. Poloutikine.


II


ERMOLAI ET LA MEUNIÈRE


Un soir, le chasseur Ermolaï et moi nous allâmes nous poster en « tiaga »… Mais peut-être nombre de nos lecteurs ignorent-ils ce que les chasseurs appellent la tiaga ? Eh bien, écoutez-moi.

Un quart d’heure avant le coucher du soleil, au printemps, vous entrez dans le bois sans amener aucun chien ; vous choisissez un endroit quelconque près d’une lisière, vous observez bien la position, vous examinez la capsule de votre arme, vous échangez un regard avec votre compagnon de chasse… Le quart d’heure est passé, le dernier rayon de soleil a disparu, mais il fait encore clair dans le bois ; l’atmosphère est lucide et transparente, les oiseaux gazouillent, les jeunes herbes brillent d’un joyeux éclat d’émeraude… Vous attendez… Le fond de la forêt s’obscurcit peu à peu ; les lueurs vermeilles du soir glissent lentement le long des racines saillantes, puis sur le tronc des arbres et s’élèvent de plus en plus, montant, des branches inférieures presque dénudées, aux cimes touffues et endormies… Les dernières feuilles sont dans l’obscurité ; le ciel pourpré bleuit ; la senteur des bois devient plus âcre ; une humidité chaude s’exhale de partout ; un doux zéphyr respire autour de vous… Les oiseaux s’endorment, non tous en même temps, mais successivement, espèce par espèce, d’abord les pinsons, puis les fauvettes, et puis les ortolans… Dans les bois, il fait de plus en plus sombre ; les arbres se confondent en une grande masse noire ; au ciel bleu apparaissent timidement les premières étoiles.

… Tous les oiseaux dorment ; il n’y a que les rouges-queues et les petites épeiches qui sifflent encore, mais tout en sommeillant… Voilà qu’eux-mêmes se taisent… Une dernière fois a retenti sur votre tête la petite voix sonore du pouillot ; à distance, on ne saurait dire où le loriot a exhalé son cri mélancolique. Votre cœur palpite, et tout à coup – mais seuls les chasseurs me comprendront – dans un silence profond retentit un croassement, un sifflement particulier, un battement régulier d’ailes agiles, et la grosse bécasse se jette au-devant de votre canon.

Voilà ce qu’on appelle « se poster en tiaga ».

Ainsi donc nous allâmes avec Ermolaï à la tiaga. Mais je dois d’abord vous faire connaître Ermolaï. Imaginez-vous un homme de quarante-cinq ans, de haute taille, au nez effilé, au front étroit, avec de petits yeux gris, à la chevelure hérissée, aux lèvres épaisses et ironiques. Cet homme porte, été comme hiver, un cafetan jaunâtre, d’une coupe allemande, mais avec une ceinture, un large pantalon bleu ; il est coiffé d’un bonnet, don d’un pomiéstchik dans un moment de bonne humeur ; à sa ceinture pendent deux sacs, l’un devant lui, une sorte de petite besace tordue au milieu pour le plomb et pour la poudre, l’autre derrière pour le gibier. Quant à ses bourres on les lui voit toujours tirer de l’inépuisable doublure de son bonnet. Il aurait facilement pu, avec l’argent que produisait la vente de son gibier, acheter une cartouchière et une gibecière, mais il n’a garde de jamais faire une telle dépense, et il continue à exciter l’admiration des spectateurs par l’adresse avec laquelle, en chargeant son arme, il évite de répandre son petit plomb par terre ou de le mêler avec sa poudre. Son fusil est à un coup, à silex et de plus… à recul ; et telle est la force du recul qu’à chaque coup la joue droite du pauvre homme est toujours un peu plus grosse que la gauche. Comment tire-t-il juste avec un pareil fusil, c’est ce que le plus malin ne peut comprendre, et, cependant, il ne manque jamais son coup.

Il avait un chien nommé Valetka, une étonnante créature ; Ermolaï ne lui donnait jamais rien à manger : « Moi, nourrir un chien ? disait-il, mais un chien est un animal intelligent, il peut trouver tout seul sa nourriture. »

Et en effet Valetka, tout en étonnant par son extrême maigreur, vivait, et vivait depuis bien des années, et ne disparaissait jamais assez longtemps pour qu’on s’inquiétât de lui et qu’on le soupçonnât de vouloir abandonner son maître. Une fois, dans sa jeunesse, entraîné par l’amour, il fit une absence de deux jours, mais sa passion ne dura pas plus longtemps. Le trait distinctif du caractère de Valetka était une complète insouciance des choses de ce monde ; s’il ne s’agissait pas d’un chien, j’aurais dit un complet désenchantement. Il se tenait habituellement couché, la queue ramenée sous lui ; il reniflait et frissonnait de temps en temps, mais il ne souriait jamais (on sait que les chiens sourient et même très agréablement). Il était extrêmement laid, et pas un domestique ne laissait passer l’occasion de s’égayer sur son fâcheux extérieur. Mais Valetka supportait ces sarcasmes avec une philosophie digne de plus d’égards. Il amusait beaucoup les cuisinières qui abandonnaient leur office en criant et en l’injuriant et s’élançaient à sa poursuite quand, cédant à une faiblesse qui n’est pas particulière aux chiens, il passait son museau d’affamé à travers l’entrebâillement de la porte de la cuisine pour en aspirer les émanations affriolantes. À la chasse, il était réellement infatigable et avait le flair assez bon ; mais, si le hasard le faisait tomber sur un lièvre blessé, il ne manquait pas de le dévorer jusqu’au dernier petit os, n’importe où, pourvu qu’il fût à couvert et à une respectueuse distance d’Ermolaï, qui éclatait alors en injures formidables dans tous les dialectes connus et inconnus.

Ermolaï appartenait à un de mes voisins, gentilhomme du vieux style. Les pomiéstchiks faits sur ce patron-là n’aiment pas les bécasses et s’en tiennent aux oiseaux de basse-cour. Ce n’est que dans les grandes occasions, anniversaires de famille, fêtes patronales, élections, qu’on voit dans leurs marmites des oiseaux à long bec, et leurs cuisiniers, en Russes qu’ils sont, s’abandonnent aux fantaisies de leur imagination pour créer des sauces si extraordinaires que le convive examine avec curiosité les mets inconnus qu’on lui présente et qu’il n’ose se résoudre à les porter à sa bouche.

Ermolaï était tenu de fournir, comme redevance à la cuisine de son seigneur, deux paires de coqs de bois ou de bruyère et deux paires de perdrix par mois ; à part cela, il avait pleine licence d’aller vivre où et comme bon lui semblait.

Tout le monde le laissait tranquille, ne l’estimant bon à rien. Il va sans dire qu’on ne lui donnait ni plomb ni poudre, et c’est probablement en suivant lui-même cette habitude qu’il ne nourrissait pas son chien. Ermolaï était un homme d’un étrange naturel : insouciant comme l’oiseau, expansif, distrait, gauche en apparence, très bavard, et ne se fixant nulle part que pour fort peu de temps. Il marchait comme un homme qui aurait les genoux cagneux ; son grand corps faisait le pendule de droite et de gauche, et, tout en oscillant des jambes et du corps en sens inverse, il parcourait bien par jour ses cinquante verstes. Il était naturellement exposé à toutes les mésaventures ; il passait ses nuits dans des marais, sur des arbres, sur des toits, sous des ponts ; plus d’une fois on l’avait enfermé dans des greniers, des caves et des remises ; il avait été privé de son fusil et de ses habillements les plus indispensables ; on l’avait battu, roué de coups. Et, malgré tout, il revenait toujours avec son fusil, ses habits et son chien. On ne pouvait dire qu’il fût gai, et pourtant il était d’une bonne humeur constante. En général, on le prenait pour un fou. Il aimait à trinquer avec d’honnêtes camarades de bouchons, mais, sans s’attarder, il se levait et s’en allait.

– Où diable vas-tu ? Il fait nuit noire.

– Mais à Tchaplino !

– Quel besoin de te traîner à cette heure à Tchaplino, à dix bonnes verstes ?

– Je vais coucher chez le moujik Sofron.

– Mais dors donc ici.

– Non, je ne puis pas.

Et voilà ! Ermolaï et Valetka s’en vont, par une nuit sombre, à travers les taillis et les flaques d’eau, au risque de ne pas trouver asile chez le moujik Sofron, et même de recevoir des coups de poings : « Est-ce une heure pour déranger les honnêtes gens ! »

En revanche, Ermolaï était unique pour pêcher le poisson au printemps, pour attraper les écrevisses avec ses mains, flairer le gibier, attirer la caille, tromper l’autour, prendre les rossignols au moyen d’une imitation remarquable des plus joyeux de leurs trilles. Cependant, une chose lui manquait : le talent de dresser les chiens ; il manquait de patience.

Il avait une femme, et la voyait une fois par semaine. Elle vivait dans une petite isba à moitié démolie, et ne savait jamais la veille si elle aurait de quoi manger le lendemain ; en somme elle était très malheureuse.

Ermolaï, cet homme insouciant et bon, la traitait durement et grossièrement ; il prenait, en entrant dans la maison, un air morose, menaçant, et la pauvre, ne sachant comment lui complaire, tremblait sous son regard, courait employer jusqu’à son dernier kopek pour lui acheter un peu de vodka, et lorsqu’il montait avec dignité sur le poêle, où il s’endormait d’un sommeil profond, elle le couvrait soigneusement de sa touloupe. Il m’est arrivé à moi-même plus d’une fois de remarquer en lui des mouvements involontaires d’humeur farouche ; je n’aimais pas l’expression que prenait son visage quand il mordait l’oiseau abattu. Mais Ermolaï ne passait jamais plus d’une journée chez lui, et aussitôt chez les étrangers, il redevenait l’Ermolka, comme on le nommait à cent verstes à la ronde, et comme il se nommait lui-même parfois. Les dvorovi se croyaient supérieurs à ce vagabond, et le traitaient familièrement, avec une nuance d’amitié. Les moujiks avaient compris son originalité et ne l’inquiétaient plus ; ils lui donnaient même du pain et causaient avec lui avec bonté.

Tel est l’homme que je m’étais adjoint pour chasser, et avec lequel je faisais la tiaga dans une grande boulaie sur la rive de l’Ista.

Beaucoup de rivières russes ont, comme la Volga, une rive haute et une rive basse ; telle est l’Ista. Cette petite rivière coule en serpentant sans rester une demi-verste en ligne droite. Par endroits, du haut de sa colline, on la voit à dix verstes avec ses digues, étangs, moulins, bordée de jardins potagers et de bosquets touffus. L’Ista est très poissonneuse ; elle abonde surtout en mulets ou cabots, que les moujiks, pendant la chaleur, prennent à la main, sous les buissons de la rive ; la petite grive couleur de sable voltige en sifflant le long des berges, qu’anime, en jaillissant çà et là, une eau froide et cristalline ; des canards sauvages apparaissent à mi-corps au milieu des étangs et regardent d’un œil soupçonneux tous les points du rivage ; les hérons se profilent dans l’ombre des anfractuosités de la rive haute.

Nous fûmes au plus une heure en tiaga, et nous tuâmes chacun une paire de bécasses. Comme notre projet était de tenter encore une fois la fortune avant le lever du soleil (on peut aller aussi à la tiaga le matin), nous résolûmes d’aller prendre notre sommeil au moulin, à peu de distance. Nous sortîmes du bois et descendîmes de la colline. La rivière roulait ses flots bleu sombre ; l’air était épais et lourd. Nous frappâmes à la porte cochère ; les chiens aboyèrent dans la cour.

– Qui est là ? crie une voix enrouée et endormie.

– Des chasseurs qui voudraient passer la nuit.

Pas de réponse.

– Nous payerons !

– Je vais demander au patron… Chut ! maudits ! que le diable vous fasse taire, dit-il aux chiens. Et nous entendîmes le domestique entrer dans l’isba, puis bientôt se rapprocher de la porte cochère :

– Non ! nous cria-t-il, non ! le maître défend d’ouvrir.

– Pourquoi ?

– C’est qu’il craint… Vous êtes des chasseurs ! Un malheur est si vite arrivé ! Vous mettrez le feu au moulin. Dame ! des fusils chargés, de la poudre…

– Quelle folie nous dis-tu là ?

– Ah ! écoutez donc : pas plus tard que l’an passé, des colporteurs de viande et de poisson ont passé la nuit ; on ne sait comment ils ont mis le feu chez nous et tout a brûlé.

– Eh ! frère, nous n’allons pourtant pas coucher à la belle étoile !

– Faites comme vous voudrez.

Et il s’éloigna en faisant résonner ses bottes. Ermolaï lui envoya toutes sortes de malédictions : « Allons au village », dit-il en soupirant ; mais, du moulin au village, il y avait deux verstes.

– Couchons ici, dis-je ; la nuit est chaude ; la meunière, pour de l’argent, nous cédera bien quelques bottes de paille.

Ermolaï approuva sans mot dire et nous nous remîmes à frapper.

– Qu’est-ce que vous voulez donc ? cria de nouveau le garçon ; on vous a dit non.

Nous expliquâmes ce que nous désirions. Il alla consulter son patron et revint avec lui ; la petite porte s’ouvrit ; le meunier apparut. C’était un homme de haute stature, visage gras, huileux, cou de taureau et panse rebondie. Il accepta ma proposition. À cent pas du moulin se trouvait un petit hangar ouvert aux quatre vents. On nous monta là de la paille et du foin ; le garçon meunier dressa sur l’herbe de la rive un samovar, et, assis sur les talons, se mit à souffler vigoureusement dans la cheminée du réchaud… Les charbons en prenant feu éclairaient son visage juvénile. Le meunier courut éveiller sa femme ; puis il revint, à la fin, me proposer lui-même d’aller coucher dans son isba ; mais je préférai rester au grand air. La meunière nous apporta du lait, des œufs, des pommes de terre et du pain ; bientôt l’eau du samovar fut en pleine ébullition, et nous prîmes le thé. De la rivière s’élevaient d’épaisses vapeurs ; il n’y avait pas de vent ; par intervalles, des râles de genêts poussaient, en se secouant, leur cri particulier. Les roues du moulin bruissaient faiblement : des gouttes tombaient et se faisaient jour par les fentes de la digue. Nous fîmes du feu entre des pierres. Pendant qu’Ermolaï grillait des pommes de terre dans la cendre, j’eus le temps de faire un somme. Un léger chuchotement me réveilla… Je relevai un peu la tête : devant le feu, sur une seille renversée, était assise la meunière ; elle causait avec mon compagnon. Déjà à son vêtement, à sa tournure, à son langage, j’avais reconnu une dvorovi ; ce ne pouvait être une moujitchka ni une mestchanka. J’examinai plus à loisir ses traits ; elle paraissait avoir trente ans, son visage pâle et maigre conservait encore les traces d’une beauté remarquable, j’aimais surtout ses grands yeux au regard mélancolique. Ermolaï me tournait le dos, assis et occupé à jeter des broutilles dans le foyer.

– Chez la Jeltoukhina, de nouveau, grande mortalité dans le bétail, disait la meunière ; le père Ivan aussi vient de perdre deux vaches… Dieu ait pitié de nous !

– Eh bien, et vos pourceaux ? demanda Ermolaï après un silence.

– Ils sont vivants.

– Si tu me donnais un cochon de lait ?

La meunière ne répondit pas, soupira et demanda :

– Avec qui es-tu là ?

– Avec le bârine de Kostomarovski.

Ermolaï jeta au feu quelques branches de sapin, une épaisse fumée blanche lui monta au visage.

– Pourquoi, dit-il à la meunière, ton mari n’a-t-il pas voulu nous recevoir dans l’isba ?

– Il a peur.

– Peur ! voyez-vous ça, le ventru ! Allons donc ! ma chère Arina Timoféïevna, va, je te prie, me chercher un verre de vodka.

La meunière se leva et disparut dans l’obscurité. Ermolaï chantonna :

À force d’aller voir ma belle,
J’ai usé mes bottes…

Arina reparut, tenant à la main un carafon et un verre. Ermolaï se leva, versa, se signa et but d’un trait.

– C’est bon, ça, dit-il.

La meunière se rassit sur la seille.

– Eh bien, quoi ! Arina Timoféïevna, tu es donc toujours malade ?

– Malade.

– Comment cela ?

– La toux me brise et me prive de sommeil.

– Il me semble que le bârine s’est endormi, marmotta Ermolaï après une minute de silence. Écoute, Arina, n’aie pas recours au médecin, ton mal empirerait.

– Je n’y songe pas.

– Viens plutôt me voir (Arina baissa la tête) ; je donnerai, pour ce jour-là, une commission assez loin à ma vieille, continua Ermolaï. Parole !

– Il vaudrait mieux éveiller le bârine, Ermolaï Petrovitch.

– Eh ! qu’il ronfle, dit avec indifférence mon fidèle serviteur. Il a assez couru ; qu’il dorme !

Je remuai sur mon foin. Ermolaï se leva, vint à moi et me dit :

– Les pommes de terre sont cuites ; voulez-vous manger ?

Je sortis de dessous le hangar ; la meunière se leva et voulut s’éloigner ; je lui adressai la parole :

– Y a-t-il longtemps que vous avez l’entreprise de ce moulin ?

– Il y aura deux ans vienne la Trinité.

– Et ton mari, d’où est-il ?

Arina n’entendit pas ma question.

– De quel endroit est ton mari ? répéta Ermolaï en haussant la voix.

– De Bielev. Il est mestchanine de Bielev.

– Et toi aussi, tu es de Bielev ?

– Non, j’appartenais à un seigneur ; j’étais une dvorovaïa[20].

– À qui appartenais-tu ?

– À un Zverkov, à présent je suis libre.

– Quel Zverkov ?

– Alexandre Silitch.

– N’étais-tu pas la femme de chambre de sa femme ?

– Oui, comment savez-vous cela ?

Je regardai Arina avec une curiosité plus vive.

– Je connais ton ancien maître.

– Vous… le connaissez ? répondit-elle à mi-voix et en baissant les yeux.

Il faut bien à présent que je dise à mon lecteur pourquoi je regardais Arina avec un si grand intérêt.

Du temps que j’étais à Pétersbourg, un hasard fit que j’eus quelques relations avec M. Zverkov. Il occupait un emploi assez considérable, passait pour un homme habile et rompu aux affaires. Il avait une femme bouffie, sentimentale, pleurnicheuse et méchante, une créature très ordinaire, très grossière. Ils avaient un fils, un vrai petit bârine capricieux et sot. Les dehors de M. Zverkov lui-même disposaient peu en sa faveur. Une figure large, presque carrée, percée de deux petits yeux de souris, un nez long, affilé, terminé par deux larges narines, une chevelure grise coupée ras et faisant brosse sur un front plissé ; des lèvres minces et mobiles, un sourire doucereux. M. Zverkov tenait ordinairement ses pieds écartés et cachait ses petites mains pelotonnées dans ses poches. Un jour il m’arriva d’aller avec lui à sa campagne ; nous causâmes. En sa qualité d’homme expert et sagace, M. Zverkov voulut m’enseigner la bonne voie.

– Permettez-moi, dit-il d’une voix aiguë, de vous faire observer que vous autres, jeunes gens, vous dissertez sur toutes choses à tort et à travers. Il faudrait d’abord étudier votre patrie. Vous ne connaissez pas encore, Messieurs, la Russie… Voici la chose… Vous ne faites que lire des livres allemands. Ainsi, par exemple, vous parlez de ceci et de cela, des dvorovi… Bon, je ne conteste pas, tout cela est bien ; mais vous ne savez pas ce que sont ces gens-là… (Ici Zverkov se moucha à grand bruit et prit une prise.) Ainsi, permettez-moi de vous raconter une petite anecdote qui pourra vous intéresser. (M. Zverkov toussota.) Vous savez, n’est-ce pas, comment est ma femme ? Vous conviendrez qu’on trouverait difficilement une meilleure femme. Les servantes ont près d’elle, non pas une bonne vie, mais un paradis. Ma femme a pour principe de ne jamais souffrir de domestiques mariées. C’est qu’en effet, dès qu’une fille est mariée, elle ne vaut plus rien ; les enfants viennent, et c’est ceci et c’est cela… Comment voulez-vous qu’une femme pareille se tienne à la disposition de sa maîtresse, qu’elle observe ses habitudes ? elle n’a plus la tête à son service, elle pense à tout autre chose. Il faut juger humainement… Voilà qu’un jour nous traversions notre village, il y aura de cela – à ne pas mentir – une quinzaine d’années : nous apercevons la petite fille du starost, très jolie, ma foi, et, en vérité, avec de la tournure. Voilà que ma femme me dit : « Coco » – c’est-à-dire, vous comprenez, c’est le nom qu’elle me donne – « prenons cette petite fille à Pétersbourg… elle me convient… » Moi, je réponds : « Prenons-la, avec plaisir. » Le starost, bien entendu, tombe à mes pieds, vous pensez bien qu’il n’avait jamais rêvé pareil bonheur… sans doute, la jeune fille pleura, sanglota… c’est si bête, la jeunesse au village ! En effet, cela semble pénible tout d’abord : la maison paternelle, puis, en général… il n’y a rien là d’étonnant. Pourtant, elle s’habitua bientôt à nous. On la plaça d’abord dans la chambre des filles, où on la mit au courant, cela va sans dire. Que croyez-vous ?… Elle fit des progrès si étonnants que ma femme en fut ravie, la distingua des autres, et la nomma femme de chambre attachée à sa propre personne !… Notez cela… Et, ma foi, il faut bien lui rendre cette justice que jamais mon épouse n’avait eu une si admirable femme de chambre ; elle était serviable, modeste, obéissante, bref, très comme il faut ; aussi dois-je dire que ma femme la combla de toutes les manières : garde-robe en règle, desserte de la table, thé, en un mot tout ce qu’on peut imaginer. Voilà, Monsieur, comment elle a servi ma femme dix bonnes années durant. Tout à coup, un beau matin, Arina (c’était son nom), Arina entre, sans autre permission, droit dans mon cabinet, et boum ! elle tombe à mes pieds !… Je dois vous le dire franchement, ce sont des manières que je ne puis souffrir. L’homme, n’est-ce pas ? ne doit jamais ainsi ravaler sa dignité.

– Que me veux-tu ?

– Mon petit père Alexandre Silitch, une grâce !

– Quelle grâce ?

– Permettez que je me marie.

Je vous avouerai que je fus stupéfait.

– Mais tu sais, imbécile, que la bârinia n’a pas d’autre femme de chambre que toi.

– Je servirai la bârinia comme auparavant.

– Bêtise ! Bêtise ! Ta bârinia ne veut pas de femmes de chambre mariées.

– Malania peut me remplacer.

– Tu oses raisonner ?

– Si c’est votre volonté…

Je vous avoue encore que je fus véritablement abasourdi. Je suis ainsi fait, rien ne m’offense, j’ose le dire, rien ne m’offense autant que l’ingratitude. Je n’ai pas besoin de vous répéter que ma femme est un ange incarné, la bonté même ; je crois que le plus noir scélérat serait désarmé devant elle. Je chassai Arina, pensant que peut-être elle reviendrait à elle. Je ne puis jamais croire au mal, à la noire ingratitude de l’humanité. Eh bien, croyez-vous ? Six mois après elle osa chez moi renouveler sa demande, alors je la chassai, je le reconnais, avec colère et je la menaçai de tout dire à ma femme. J’étais révolté… Mais figurez-vous mon étonnement : quelque temps après ma femme vint soudain à moi en larmes, si agitée que j’en fus même effrayé.

– Qu’est-il arrivé ?

– Arina… Vous comprenez ?… J’ai honte de le dire !…

– C’est impossible !… Qui donc ?

– C’est Petrouchka, le laquais.

J’étais hors de moi. J’ai un tel caractère !… Je n’aime pas les demi-mesures. Petrouchka, ce n’était pas sa faute. On aurait pu le punir, mais, pour moi, il n’était pas coupable. Arina… eh bien… eh bien… Que faut-il encore ajouter ?… Vous comprenez, je lui ai fait tout de suite raser la tête, je l’ai fait habiller de toile brune et je l’ai reléguée au village. Mon épouse a perdu une excellente femme de chambre, mais qu’y faire ? Je ne pouvais pourtant pas souffrir le désordre dans ma maison ! Quand un membre est gangrené, il faut l’amputer aussitôt… Eh bien, maintenant jugez vous-même… Vous connaissez ma femme, c’est… c’est… c’est un ange enfin !… Elle s’était attachée à Arina et Arina le savait et elle n’a pas eu honte !… hein ? non, dites ?… Que faut-il ajouter ? En tout cas il n’y avait plus rien à faire. Quant à moi, personnellement, l’ingratitude de cette fille m’a beaucoup attristé. Dites tout ce que vous voudrez… Mais du cœur, du sentiment, n’en cherchez pas chez ces gens-là… Vous avez beau nourrir le loup, il finit toujours par retourner au bois… cela m’apprendra… mais enfin, je voulais seulement vous prouver…

Et M. Zverkov, sans achever son discours, détourna la tête, ramena les plis de son manteau et fit un mâle effort pour dompter son agitation.

Le lecteur comprend maintenant pourquoi je regardais avec intérêt la meunière Arina.

– Y a-t-il longtemps que tu as épousé le meunier ? lui dis-je.

– Deux ans.

– M. Zverkov t’en a donc donné la permission ?

– J’ai été rachetée.

– Par qui ?

– Par Saveli Alexéievitch.

– Qui est-ce ?

– Mon mari.

Ermolaï sourit à la dérobée.

– Est-ce que M. Zverkov vous aurait parlé de moi ?

Je ne savais trop que répondre.

– Arina ! cria de loin le meunier. Elle se leva et partit.

– Est-ce un bon garçon que son mari ? demandai-je à Ermolaï.

– Pas bien mauvais.

– Ils ont des enfants ?

– Ils en ont eu un, mais il est mort.

– Il l’aimait donc bien, puisqu’il l’a affranchie ? A-t-il payé cher ?

– Je ne sais pas. Elle lit et écrit, et, dans leur métier, c’est très important. Il faut bien qu’elle lui ait plu.

– Tu la connais depuis longtemps ?

– Depuis longtemps. Autrefois, j’allais chez ses maîtres. Leur propriété n’est pas loin d’ici.

– Tu connais le laquais Petrouchka ?

– Pètre Vassiliévitch ? Comment donc, je le connais !

– Où est-il, maintenant ?

– Il est soldat.

Un silence se fit.

– Il me semble qu’elle ne se porte pas bien ? demandai-je à Ermolaï.

– Point de santé, en effet… Et demain, je crois, la tiaga sera bonne… vous ne feriez pas mal de dormir un peu.

Une compagnie de canards sauvages passa en sifflant sur nos têtes et nous les entendîmes s’abattre dans la rivière, pas loin de nous. Il commençait à faire sombre et froid. Dans le bois, le rossignol fit entendre un chant strident. Nous nous plongeâmes dans le foin et nous nous endormîmes.


III


L’EAU DE FRAMBOISE


Au mois d’août, les chaleurs de midi à trois heures sont tellement intolérables, que le chasseur le plus enragé se voit contraint de renoncer à son plaisir favori. Son chien, lui aussi, quelque dévoué qu’il soit, commence à lui lécher l’éperon ; il le suit pas à pas, tirant la langue, et les yeux mi-clos. Si le maître se retourne et lui adresse des reproches, il lève sur lui un regard confus, agite péniblement la queue, mais ne prend pas les devants. Je me mis pourtant en route un de ces jours-là ; une fois parti, longtemps, je résistai à la tentation d’abandonner la chasse et de m’étendre à l’ombre dans un endroit frais ; longtemps, mon infatigable chien continua de fouiller les buissons ; mais la chaleur devint tellement accablante que je dus aviser à la conservation du peu de forces qui nous restaient encore.

Je ne songeai plus qu’à gagner le bord de l’Ista, déjà connu de mes bienveillants lecteurs ; je dévalai de la berge jusqu’à une source bien connue dans tout le district sous le nom de l’Eau de Framboise. Cette source jaillit d’une gerçure de la berge que le temps a peu à peu transformée en un petit ravin assez profond et va de là tomber dans la rivière avec un bruit joyeux. Quelques bouquets vivaces de jeunes chênes viennent encore ajouter au pittoresque du ravin, et autour de la source verdoie une herbe courte et veloutée. Les rayons du soleil ne frappent que par échappées l’onde froide et argentine. Sur l’herbe, je trouvai une sébile de bouleau laissée là par quelque moujik philanthrope. Je me désaltérai, m’étendis à l’ombre, et de là mon regard explora le site.

Près de la baie formée à sa chute par le rapide courant que je dominais, couché comme une agreste divinité fluviale, et qui pullulait de menu poisson frétillant, deux vieillards, que je n’avais pu remarquer en passant à dix pas d’eux tout à l’heure, étaient assis le dos tourné au ravin. L’un, assez fort, de haute taille, était vêtu d’un cafetan vert foncé et coiffé d’une casquette de drap rembourrée de duvet ; il pêchait à la ligne. L’autre, maigre et chétif, affublé d’un veston rapiécé, tête nue, tenait le pot aux vers et, de temps en temps, couvrait de sa main sa tête grise comme pour parer à un coup de soleil. Je regardai ce dernier avec attention, et ne tardai pas à reconnaître en lui un nommé Stépouchka, de Choumîkhino. Voulez-vous, chez lecteur, me permettre de vous présenter ce brave homme ?

À quelques verstes de mon village, s’élève la commune de Choumîkhino, dominée par une église construite en pierre et dédiée aux bienheureux Kozma et Damian. Devant la façade de cette église, s’étalait jadis une ample maison seigneuriale, flanquée en retrait d’un nombre considérable de constructions : offices, ateliers, écuries, remises, salles de bains, cuisines, pavillons d’été, chambres d’hôtes et d’intendants, orangeries, escarpolettes et autres constructions plus ou moins utiles. Ce château avait été habité par de riches pomiéstchiks. Tout alla bien jusqu’au jour où un incendie vint tout détruire.

Les maîtres allèrent s’arranger plus loin une demeure provisoire sortable. Le manoir devint désert et l’espace incendié devint, au bout de quelque temps, un fort bon jardin potager, orné de ruines formées par les anciennes fondations. Des quelques poutres qu’on était parvenu à préserver du feu, on construisit tant bien que mal une petite isba ; on la recouvrit de planches achetées dix ans auparavant pour construire un pavillon de style gothique. On y logea le jardinier Mitrofane, sa femme Aksinia et leurs sept enfants. Mitrofane était chargé de fournir de légumes la table de son seigneur à 150 verstes de là. À Aksinia, on confia la garde d’une vache du Tyrol, achetée très cher à Moscou, et qui, malheureusement étant stérile, ne donnait pas de lait. À Aksinia fut confié aussi un canard huppé, couleur de fumier, unique volatile du « seigneur ». Aux enfants, à cause de leur extrême jeunesse, on ne demanda aucun travail.

Il m’est arrivé deux fois de passer la nuit chez ce jardinier, et parfois aussi, en passant, je lui achetais des concombres, qui, Dieu sait pourquoi, se distinguaient chez lui, même en été, par leur grosseur et par leur tégument épais et jaunâtre. C’est chez lui que je vis Stépouchka pour la première fois.

Tout homme a une position quelconque dans la société humaine et quelques relations ; à tout dvorovi on donne sinon des gages, tout au moins quelques sous pour ses besoins. Stépouchka ne recevait rien de personne, n’était parent ni allié de personne, et personne ne semblait avoir à s’inquiéter de son existence. Cet homme n’avait pas même un passé à lui ; on ne parlait point de Stépouchka ; je crois vraiment qu’il n’avait pas été compris dans le recensement. On avait ouï dire vaguement que Stépouchka avait été en un certain temps valet de chambre de quelqu’un qu’on ne nommait pas, sans qu’on pût expliquer ni quelle était son extraction, ni comment il était tombé parmi les sujets du seigneur de Ghoumîkhino, ni comment il s’était procuré le veston qu’on voyait sur ses épaules depuis un temps immémorial. Où vivait-il ? de quoi ? personne ne le savait, et, d’ailleurs, ces questions n’intéressaient personne.

Il y avait dans le village un vieillard centenaire du nom de Trofimitch, qui connaissait la généalogie de tous les dvorovi jusqu’à la quatrième génération ; tout ce qu’il put se rappeler, c’est que Stépouchka avait dû naître d’une femme turque, que son feu maître, le général Alexéï Romanitch, avait amenée avec lui.

Même aux jours de grande fête, jours de libéralité seigneuriale et de bombance où, selon l’ancienne coutume russe, on mangeait des pâtés au gruau et où l’on buvait de la vodka verte, Stépouchka ne paraissait point autour des grandes tables et des tonneaux montés sur chevalet ; il n’osait ni saluer les distributeurs, ni approcher de la main du seigneur en buvant tout d’un trait à sa santé et à sa gloire un verre rempli par la main grasse de l’intendant ; il n’aspirait à rien et n’avait rien, à moins que quelque bonne âme, en passant, ne donnât au pauvre diable le reste d’un pâté. Le jour de Pâques, tout le monde s’embrasse, et on l’embrassait comme les autres, parce qu’après tout il avait figure d’homme ; mais il ne retroussait pas sa manche graisseuse, il ne retirait pas du fond de sa basque un œuf rouge ; il ne le présentait pas en clignant des yeux et haletant aux jeunes maîtres ou à la bârinia, leur mère.

Il vivait, l’été, derrière une cage à poulets dans une grange ; l’hiver, dans l’entrée du bain villageois ; à l’époque des plus grands froids, il se hissait dans un grenier à foin. On l’avait accoutumé à toutes les humiliations, aux coups même, sans qu’il songeât à formuler une plainte ; il semblait en vérité n’avoir de sa vie desserré les dents, ni pour demander, ni pour se plaindre.

Après l’incendie, le pauvre abandonné se blottit chez le jardinier Mitrofane. Celui-ci ne lui dit pas : « Tu vivras chez moi, » mais il ne lui dit pas non plus : « Va-t’en. » Au reste, vivre chez le jardinier était bien au-dessus de l’ambition de Stépouchka ; il planait sur le potager. Il opérait ses mouvements et ses déplacements sans être entendu ni vu de personne ; il éternuait et toussait dans sa main, et cela d’un air effrayé. Toujours soucieux et silencieux, il allait et venait, comme la fourmi, pour avoir à manger, seulement à manger.

En effet, si mon Stépouchka n’eût point été occupé depuis le matin jusqu’à la nuit close de sa nourriture, il serait mort de faim. Mauvaise affaire : ne pas savoir le matin si on mangera le soir. Un jour, on le voit assis derrière une palissade, dévorant un gros radis, suçant une carotte, ou bien mettant en menus morceaux un chou de rebut. D’autre fois, il geint sourdement en traînant un seau d’eau, allume du feu sous un pot, tire de sa poitrine on ne sait quoi de noirâtre et le jette dans la gamelle. Tantôt dans son recoin, il remue quelque objet en bois, puis il met des clous quelque part, se faisant peut-être un petit rayon pour son pain, et il fait tout cela dans le plus grand silence possible, en cachette ; vous regardez… il a disparu ; tantôt il s’absente pour deux jours, et, bien entendu, personne ne s’occupe de cette absence ; puis, tout à coup, il se trouve qu’il est là, à l’abri d’une palissade, occupé à rassembler tout doucement des copeaux sous un vieux trépied de fer.

Son visage est petit, ses yeux jaunâtres, sa chevelure surabonde au-dessus des sourcils et aux tempes ; il a le nez très pointu et les oreilles larges, longues, transparentes comme celles de la chauve-souris, une barbe d’homme qui ne s’est pas rasé depuis quinze jours, jamais plus, jamais moins longue. Tel était le Stépouchka que je rencontrai sur la rive de l’Ista, assis près d’un autre vieillard.

Je les accostai, les saluai et m’assis à côté d’eux. Dans le compagnon de Stépouchka, j’avais distingué une figure qui m’était aussi connue. C’était un affranchi du comte Petr Illitch N. ; son nom était Mikhaïlo Savelitch, surnommé Touman (le Brouillard). Il demeurait chez le mestchanine phtisique de Bolkhovo, aubergiste ; je descendais souvent dans son auberge. Ceux qui passent par la grande route d’Orel : jeunes fonctionnaires et autres oisifs – les marchands enfouis dans leurs lits de plume n’ont pas le temps de s’y arrêter – peuvent encore remarquer, à peu de distance de Troïtski, une énorme maison en bois à deux étages, ou plutôt la carcasse d’une maison totalement abandonnée, à toiture effondrée, à volets barricadés, située juste sur le bord de la route. Même en plein midi, par une belle journée de soleil, il ne peut y avoir de spectacle plus triste que celui de cette ruine. C’est là pourtant qu’habitait jadis le comte Petr Illitch, riche grand seigneur à la manière du siècle dernier, fameux par son hospitalité. Tout le gouvernement d’Orel se donnait rendez-vous chez lui ; on s’y divertissait, on s’y régalait, on y dansait à cœur joie, au tonnerre assourdissant de son orchestre privé, à l’éclat des bombes lumineuses et des chandelles romaines. Il est probable que plus d’une vieille, en passant devant cette demeure de boyard, déserte, soupire au souvenir cruel et doux de ces temps évanouis. Là, pendant bien des années, le comte a mené joyeuse vie ; là, il marchait le front radieux, le sourire sur les lèvres, parmi des flots de conviés et de convives qui lui témoignaient presque de l’adoration. Malheureusement, sa fortune s’épuisa à ce train de vie. Se voyant totalement ruiné, il se rendit à Pétersbourg pour demander un emploi, et… il mourut dans une chambre d’hôtel, sans avoir eu le temps d’attendre une réponse définitive. Touman, qui l’avait servi au temps de ses splendeurs, avait reçu des lettres d’affranchissement du vivant du comte. C’était un homme de soixante-dix ans, ayant encore assez bonne mine. Il souriait presque continuellement, agréablement, comme on ne sourit plus, comme sourient seuls les gens du temps de Catherine, d’un sourire de bon aloi ; en causant, il ouvrait et refermait les lèvres d’une manière lente, les yeux mi-clos ; il prononçait un peu du nez ; il se mouchait et prenait son tabac sans nulle hâte, solennellement.

– Eh bien, Mikhaïlo Savelitch, tu as pris du poisson ?

– Ayez la bonté de voir dans le panier : deux perches, cinq cabots… Montre, Stépan.

Stépouchka me tendit le panier.

– Comment te portes-tu, Stépan ? demandai-je à celui-ci.

– E e e eh ! mais… mais…, bi bi bien, batiouchka, répondit Stépouchka en bégayant ; chaque mot à prononcer semblait lui peser des poudes.

– Et Mitrofane ? va-t-il bien ?

– Bi bi bi bien, certes, batiouchka.

Et le pauvre homme se détourna.

– Ça mord mal, fit Touman ; il fait trop chaud pour la pêche, tout le poisson s’en est allé maintenant dormir à l’ombre des herbes. Hé, Stépan, mets-moi un ver.

Stépan saisit un ver dans le pot, se le mit dans le creux de la main gauche, le tapota, en chaussa l’hameçon, cracha dessus, puis le présenta à Touman.

– Merci, Stépan. Et vous, batiouchka, oui, reprit-il, en s’adressant à moi, vous chassez ?

– Tu le vois.

– C’est ça. Ce chien que vous avez là, est-ce un Anglais ou un Finlandais ? (Le vieillard ne manquait jamais une occasion de montrer qu’il avait un peu vu le monde.)

– Je ne sais pas s’il est de race, mais il est bon.

– C’est ça. Et vous chassez toujours avec des chiens ?

– J’ai deux meutes.

Touman sourit et branla la tête.

– Oui, c’est ça ; il y a tel qui est amateur de chiens et tel autre qui ne prendrait pas les meilleurs si on les lui donnait. Je pense, selon mon tout petit brin de bon sens, que c’est principalement pour la parade qu’il faut tenir des chiens, aussi des chevaux et pour avoir tout et en ordre : et que les chevaux soient tenus en ordre et les piqueurs en ordre, enfin, tout. Le feu comte, Dieu lui fasse grâce ! n’avait, il est vrai, de sa vie été chasseur, et il tenait des chiens, et deux fois l’an il daignait faire la frime de partir en grand-chasse. Voilà tous les piqueurs rassemblés dans la cour en habits rouges galonnés, et les trompettes qui sonnent… Sa Sérénité paraît : c’est bien, c’est animé, et on présente un cheval à Sa Sérénité ; Sa Sérénité monte : le premier piqueur lui chausse les étriers, il ôte son bonnet et lui présente la bride posée sur le bonnet. Sa Sérénité daigne faire claquer sa chambrière, les piqueurs gloussent à la meute et tout se met en marche. L’écuyer suit le comte ; il tient en mains de belles laisses de soie ; c’est merveille que cela, savez-vous ? L’écuyer est assis, vous savez, bien haut, bien haut, sur une selle cosaque ; il a les joues écarlates, les yeux écarquillés. Les visiteurs sont là, cela va sans dire : c’est amusant ; c’est bien comme il faut… Ah ! l’asiatique, il m’a échappé ! ajouta-t-il tout à coup en retirant sa ligne.

– Il paraît que, comme on le dit, le comte avait un grand train de maison.

Le vieillard cracha sur son appât et jeta l’hameçon.

– C’était un vrai seigneur, on le sait. On peut dire que tous les grands personnages de Pétersbourg venaient chez lui, et les plus grands de l’empire mettaient leur grand cordon de Saint-André[2] pour venir à sa table. C’est qu’il était passé maître pour recevoir. Il lui arrivait de m’appeler, il me disait : « Touman, il me faut pour demain des sterlets vivants, il en faut ; ordonne qu’on en trouve, tu as entendu ? – J’ai entendu, Sérénité. » Il fait venir de Paris des cafetans brodés, des perruques, des cannes, des parfums, la décolonne[3], première qualité, des tabatières et de grands tableaux, grands, grands. S’il donnait des banquets ? Ah ! Seigneur Dieu de ma vie !… des fédartfices[4], des promenades en voiture, des salves même de canon. Il avait quarante musiciens d’orchestre. Il leur avait donné un chef allemand ; mais celui-là était aussi par trop fier ; il voulut manger à la table de Sa Sérénité, et il insista si fort que Sa Sérénité l’envoya dîner avec Dieu[21]. Et Sa Sérénité disait : « Mes musiciens connaissent leur affaire sans lui. » C’est son droit de seigneur, il n’y a pas à dire. On se mettait à danser, on s’en donnait jusqu’au jour ; c’était surtout, attendez… l’acossaize matradoura… Hé, hé, hé ! te voilà pris, toi, frère ! (Et il retirait de l’eau une petite perche.) Tiens, prends, Stépan.

– C’était un bârine, un vrai bârine, reprit le vieillard en jetant de nouveau sa ligne, et de plus, une bonne âme. Il me battait parfois ; il tournait la tête, il avait oublié. Une seule chose, c’est qu’il entretenait des matresques[22], et voilà, ce sont ces matresques qui l’ont ruiné ; il les prenait toutes dans la basse classe. Eh bien, qu’est-ce qu’il leur fallait donc tant ? Ce qu’il leur fallait, eh bien, oui, tout ce qui coûtait le plus cher dans toute l’Europe. Dame, on peut suivre son plaisir, et c’est bien ; cela va aux seigneurs ; seulement, il ne faut pas s’y ruiner. Tenez, il y en avait une, elle s’appelait Akoulina ; à présent elle est morte, Dieu lui fasse grâce ! C’était une fille à la douzaine, une fille d’un déciatski[23] de Sitov ; mais une méchante créature, allez. Elle donnait des soufflets à Sa Sérénité, figurez-vous ! Elle l’avait tout à fait ensorcelé, oui. J’avais un neveu à qui elle a rasé le front[24]… Il lui avait versé du tchécolat[25] sur sa robe neuve, et il n’est pas le seul qu’elle ait fait raser. Et, tout de même, je dirai que c’était là le bon petit vieux temps ! ajouta le vieillard en poussant un profond soupir. Il baissa la tête et se tut.

– Eh ! ton bârine, on voit ça, était un homme sévère, repris-je après un silence.

– C’était le goût et la manière de ce temps-là, répondit Touman en branlant la tête.

– Aujourd’hui, ce sont des choses qui ne se font plus, ajoutai-je en l’observant avec attention.

Il me jeta un coup d’œil oblique.

– Oui, aujourd’hui, à la bonne heure, c’est… mieux, murmura-t-il.

Et il lança sa ligne plus loin.

Nous étions assis à l’ombre et nous n’en suffoquions pas moins de chaleur ; le visage enflammé appelait les vents ; mais il n’y avait pas un souffle à espérer ; le soleil dardait impitoyablement ses rayons sous un azur foncé. Droit devant nous, sur la rive opposée, était un champ d’avoine jaunissante coupée de quelques tiges d’absinthe, et là, pas un épi ne bougeait. Plus bas, je voyais un cheval de paysan plongé dans l’eau jusqu’aux genoux et se fouettant paresseusement de sa queue mouillée ; quelquefois, à vingt pas de nous, sous le panache d’un buisson penché sur la rivière, surnageait un grand poisson qui exhalait de l’air montant en bulles à la surface, puis il se laissait couler au fond en soulevant une petite houle. Le grillon grinçait dans l’herbe rousse ; la caille criait paresseusement ; les autours planaient sur les champs et souvent s’arrêtaient immobiles dans l’air au moyen d’une rapide agitation des ailes et de leur queue déployée en éventail. Nous étions alors sans mouvement, brisés sous le poids de la chaleur. Tout à coup, derrière nous, dans le ravin, nous entendîmes un bruit. Quelqu’un dévalait vers la source. Je regardai et vis là-haut un moujik de quelque cinquante ans, plein de poussière, la chemise par-dessus le pantalon, chaussé de laptis, l’armiak et le sac sur le dos.

Il s’accroupit vers la source, s’abreuva avec une grande rapidité et se redressa :

– Hé, Vlass ! lui cria Touman, qui le reconnut au premier coup d’œil ; bonjour, frère… D’où Dieu t’apporte ?

– Bonjour, Mikhaïlo Savelitch, répondit le paysan en approchant. Je viens de loin.

– Et où diable étais-tu caché ? dit Touman.

– Eh, à Moscou donc, trouver le bârine.

– Pourquoi ?

– Lui faire une grande prière.

– Oh ! quelle prière ?

– Pour réduire ma redevance, ou bien le prier de me mettre à la corvée, quoi… Mon garçon est mort, et, à moi seul, je ne viendrai jamais à bout de payer.

– Ton fils est mort ?

– Mort. À Moscou ; le brave garçon s’employait comme cocher, et, il faut le dire, il payait la redevance pour moi.

– Tu as donc été mis au régime de la redevance ?

– À la redevance.

– Eh bien, ton maître ?…

– Quoi, le maître ?… il m’a chassé, disant : « Comment oses-tu venir jusqu’à moi ? et pourquoi ai-je donc là-bas un intendant ? Ton devoir est de t’adresser d’abord à lui. Tu me parles de corvée ; et où veux-tu que je te mette à la corvée, moi ? Paye avant tout l’arriéré. » Il était fort en colère.

– Alors tu es revenu ?

– Eh oui ! je voulais d’abord savoir si le défunt avait laissé par hasard des effets et quelque argent ; mais je n’ai pu avoir aucun renseignement. Je suis allé dire à son patron : « C’est moi qui suis Vlass, le père de Philippe. » Et lui : « Mais, qu’est-ce que j’en sais ? Et d’ailleurs, ton fils n’a rien laissé, rien laissé ; avec ça qu’il me doit à moi. » C’est alors que je suis reparti.

Le moujik nous débitait tout cela du ton d’un homme qui parlerait d’un autre ; mais dans ses petits yeux roulait une larme, et il avait la lèvre tremblante.

– Tu vas maintenant à la maison ?

– Où irais-je ? À la maison, il y a là une femme que la faim fait siffler dans son poing[26].

– Tu devrais…, bégaya soudain Stépouchka, mais, s’étant troublé, il prit le parti de se taire, et il fouilla dans le pot aux vers.

– Est-ce que tu iras trouver l’intendant ? demanda Touman en observant avec quelque étonnement Stépan.

– Qu’est-ce que j’irais faire là ? Songe donc que j’ai à payer des arriérés… Mon garçon, avant de mourir, a été tout un an malade, et lui-même n’a pas payé sa redevance. Bah ! c’est pour moi un demi-mal, on ne prend rien à qui n’a rien… Tortille-toi comme tu voudras, frère. Eh bien, quoi, ma tête est un triste gage et il n’y a que ça… (Il rit d’un singulier rire.) Il a beau s’ingénier, Kintilian Sémionitch, c’est comme cela… Et il rit de nouveau.

– Ah ! frère Vlass, c’est… mauvais cela, mauvais, oui, marmotta Touman avec pose.

– En quoi si mauvais ? non… La voix de Vlass s’arrêta puis il reprit : « Voilà des chaleurs ! » et il s’essuya le visage de sa manche.

– Quel est votre seigneur ? demandai-je au moujik.

– Le comte ***, Valérian Pétrovitch.

– Fils de Petr Illitch ?

– Oui, le fils de Petr, répondit Touman. Feu Petr Illitch, de son vivant, avait, en faveur de son fils, détaché de sa terre le village de Vlassovo. Se porte-t-il bien ?

– Il se porte à merveille, Dieu merci, répondit Vlass ; il est devenu si beau qu’il n’est plus reconnaissable.

– Voyez, batiouchka, reprit Touman, en s’adressant à moi ; les paysans mis à la redevance, cela se comprend près de Moscou ; mais ici ?

– À combien est fixée la taille ?

– À quatre-vingt-quinze roubles, murmura Vlass.

– Eh bien, songez, bârine ; à Vlassovo, la terre n’est presque rien ; il n’y a que la forêt du seigneur qui peut avoir du rapport.

– Et on dit partout qu’elle est vendue, reprit le moujik.

– Oui, vous voyez. Stépan, un ver ! Est-ce que tu dors, quoi donc ?

Stépouchka se secoua. Le moujik s’assit près de nous. Nous étions tous également pensifs et silencieux. Sur l’autre rive, quelqu’un entonna une chanson triste. Notre pauvre Vlass était tout abattu.

Une demi-heure après, nous nous quittions.


IV


LE MÉDECIN DU DISTRICT


Un jour d’automne, en revenant d’un champ éloigné, je pris froid et tombai malade. La fièvre m’ayant saisi à l’auberge, dans le chef-lieu du district, j’envoyai chercher le médecin ; une demi-heure après, il était là. C’était un homme petit, brun, d’apparence chétive. Il me prescrivit une potion sudorifique, un sinapisme et fit descendre avec beaucoup de dextérité dans la poche du revers de sa manche mon billet de cinq roubles. Puis il toussota, regarda de côté et, tout en se disposant à se retirer, engagea je ne sais comment la conversation, si bien qu’il resta.

La chaleur m’incommodait, je prévoyais une insomnie et je n’étais pas fâché de causer un peu avec ce brave homme. On nous apporta du thé. Mon docteur parla. Ce n’était pas un sot. Il s’exprimait bien et il y avait plaisir à l’écouter. Chose étrange, tel homme dont on se croit l’ami, avec qui l’on vit depuis longtemps, n’aura jamais avec vous et ne vous inspirera jamais de pleine franchise et tel autre, dont on vient de faire la connaissance, vous dit ses secrets et connaît les vôtres. Je n’avais certes ni mérité, ni provoqué aucunement les confidences de mon nouvel ami. Je crois qu’il saisit tout simplement une occasion de parler. En tout cas, son récit n’étant pas dépourvu d’intérêt, je ne vois rien qui n’empêche d’en faire part au lecteur. Je tâcherai de reproduire le style du narrateur.

« Vous ne connaissez pas, commença-t-il d’une voix faible et tremblante, le juge d’ici, Milov, Pavel Loukitch ? Non ?… Eh bien, cela n’y fait rien… (Le docteur tousse et ferme les yeux.) Eh bien, voyez-vous, c’était vers le grand carême, en plein dégel, le soir. Je suis là chez le juge en train de faire ma partie de préférence[27] ; – pour ne pas vous mentir, le juge est bon garçon, mais grand amateur de la préférence. Tout à coup (le docteur affectionnait ce mot tout à coup), on vient me dire : « Il y a là un homme qui vous demande. – Que veut-il ? – Il porte une lettre, il s’agit sans doute d’un malade. – Donne la lettre. » Je l’ouvre : c’était cela. Je dis : « Très bien. » C’est que, voyez-vous, cela c’est le pain quotidien. Voici ce que c’était : une pomiéstchitsa veuve m’écrivait : « Ma fille se meurt : venez, au nom de Dieu, je vous envoie des chevaux. » Bon ; mais c’était à vingt verstes, il faisait nuit, des routes effondrées et c’était certainement une femme très pauvre. Il y a deux roubles au plus à attendre de là, et encore ! plutôt de la toile ou des gruaux. C’est égal, vous comprenez, le devoir avant tout : quelqu’un se meurt ! Je donne mes cartes à Kalliopine, membre indispensable de nos réunions, et je cours chez moi. À ma porte je regarde et je vois, devant le perron, une médiocre telejka attelée de ventrus chevaux moujiks, au pelage tel que du vieux feutre ; respectueux, le cocher siège immobile, la tête nue. Je me dis : « On voit, frère, que tes maîtres ne roulent pas sur l’or ! » Vous souriez, Monsieur ? C’est que, voyez-vous, nous autres, nous ne laissons échapper aucun détail. Quand le cocher se tient carrément assis comme un prince, ménage son bonnet, sourit, agite son fouet retenu par le manche sous la cuisse, je peux gager pour deux billets de dix roubles. Mais je vis bien là que ça ne sentait pas si bon… Allons, en avant le devoir ! Je prends avec moi les médicaments que je tiens pour indispensables dans de telles alertes, et je pars. Je n’arrivai pas sans peine, je vous assure. Une route atroce, des ruisseaux, des neiges, des boues et, pour m’achever, une digue rompue, un malheur. Cependant, j’aperçois une maison basse couverte de chaume, avec de la lumière aux fenêtres ; on nous attend. Une vieille vient à moi, une vénérable figure, en bonnet. « Sauvez-la, venez, elle se meurt. » Je dis : « Soyez calme ; où est-elle ? – Par ici, veuillez passer. » Je regarde : une petite chambre très propre, une veilleuse brûle dans un coin devant l’icône. Sur le lit, une demoiselle de vingt ans sans connaissance. Elle brûle, elle respire péniblement, c’est la fièvre chaude. Près du chevet se tiennent deux autres jeunes filles, ses sœurs éplorées. On me dit : « Hier, elle allait bien, elle avait bon appétit. Ce matin, elle souffrait d’un léger mal de tête, et, ce soir, voyez. » Je dis de nouveau : « Soyez calmes. » Que voulez-vous, Monsieur, c’est le langage obligé du médecin. Je saignai la malade. Je lui fis mettre des sinapismes, j’écrivis une ordonnance. Et cependant j’examine le sujet. Monsieur, je n’avais pas encore vu pareille beauté, une beauté, enfin ! Je me sentis pénétré de compassion. Elle avait une physionomie, des yeux !…

« Grâce au ciel, la voilà plus tranquille, elle a transpiré ; elle reprend peu à peu conscience d’elle-même, regarde, sourit, se passe la main sur la figure ; ses sœurs se penchent sur elle et lui demandent : « Qu’as-tu ? – Rien. » Elle se tourne vers le mur, je l’observe ; la voilà assoupie. « Allons, dis-je, laissons-la reposer. »

« Et nous sortons doucement ; une domestique reste seule à la veiller. Dans le salon, je vis avec plaisir, sur la table, un samovar fumant et la bouteille de Jamaïque. Pardon, mais vous concevez, dans notre état, il faut cela. Après le thé, on me pria de passer la nuit et je consentis : où aller maintenant ? La vieille ne cessant de gémir. « Qu’avez-vous donc ? lui dis-je. Je vous affirme qu’elle vivra, ne vous inquiétez pas ; faites comme elle, dormez. Il est une heure passée. – Vous me ferez réveiller s’il arrive quelque chose ? – Mais oui ; mais oui. » La vieille dame sortit avec les jeunes filles. On me dresse un lit, je m’y couche, mais je ne puis dormir. Je ne sais ce que j’ai, quelque chose m’inquiète, la pensée de ma malade ne me quitte pas. Enfin, n’y tenant plus, je me lève, songeant : « Il faut absolument que j’aille la voir. » La chambre de la patiente était contiguë à la salle que j’occupais. J’entrouvris la porte sans bruit : j’avais, je ne sais pourquoi, comme des palpitations de cœur. Je cherche la domestique et je la vois dans un fauteuil, à deux pas du lit : elle dormait, la bouche ouverte ; elle ronflait même, la canaille ; la malade était tournée de mon côté, les bras écartés, la pauvre. Je la regardais d’un peu plus près, quand elle ouvrit les yeux et s’accrocha à moi en me disant : « Qui es-tu ? – Ne vous effrayez pas, Mademoiselle, répondis-je tout interdit, je suis le médecin, je suis venu voir comment vous êtes. – Le médecin ? – Mais oui ; votre mère m’a envoyé chercher à la ville. Nous vous avons soignée. Tâchez de dormir maintenant, et dans deux ou trois jours, Dieu aidant, nous vous remettrons sur pied. – Oh ! oui ; le médecin… Ne me laissez pas mourir, je vous en prie, je vous en prie ! – Que dites-vous là ? que Dieu vous soit en aide !… » La fièvre va recommencer, pensai-je ; je lui tâtai le pouls : je ne m’étais pas trompé. La jeune fille me regarda, puis me saisit le bras : « Je vais vous dire pourquoi je ne veux pas mourir ; je vais vous le dire tout de suite. Nous sommes seuls… pas un mot, de grâce ! Comprenez-vous ?… Écoutez… »

« Je me penchai. Elle remuait ses lèvres contre mon oreille, ses cheveux me chatouillaient la joue. J’avoue que moi-même je sentais ma tête me tourner. Elle marmottait je ne sais quoi. Je n’y compris pas un mot. « Elle bat la campagne », pensais-je. Elle parlait, parlait très vite et comme si elle n’eût pas parlé en russe. Elle cessa, eut un frisson, laissa tomber sa tête sur l’oreiller et me dit en me menaçant du doigt : « Prenez garde, docteur…, à personne. » J’eus peine à la calmer. Je la fis boire, je réveillai la domestique et sortis. »

Ici le docteur absorba une prise de tabac avec violence et resta un moment absorbé.

« Le lendemain, contre mon attente, la malade ne fut pas mieux. Et je pensais, je pensais… Je résolus de rester, quoique je fusse à la ville attendu par mes malades – et vous savez qu’on ne néglige pas ses malades sans s’exposer à perdre leur pratique. Mais d’abord cette pauvre jeune fille était dans un état désespéré et puis, à vrai dire, elle m’intéressait vivement ; ajoutez encore que toute la famille me plaisait, des gens peu aisés, mais bien élevés, des gens rares. Le père avait été un savant, un érudit : il va sans dire qu’il était mort misérable ; mais il avait réussi à donner à ses enfants une excellente instruction. Il leur avait laissé toute une bibliothèque. Est-ce parce que je m’agitais tant autour de la patiente, est-ce pour quelque autre motif, on m’avait pris en affection dans la maison et on me traitait comme un proche parent. Cependant, le temps devenant de plus en plus affreux, les communications étaient interrompues et ce n’était pas sans grande peine qu’on parvenait à faire venir de la ville les médicaments. La malade n’allait pas mieux et les jours se passaient. Mais voilà… (Le médecin s’interrompit.) Je ne sais comment vous expliquer cela… »

Il prisa de nouveau, toussa, but une gorgée de thé.

« Je vous parlerai sans détour. Ma malade se mit, dirai-je, à m’aimer ? Ce n’est peut-être pas aimer ; du reste, je ne sais ce que c’est. »

Il se tut et rougit.

« Eh ! non, reprit-il avec vivacité. Quel amoureux, allons donc ! Il faut me regarder ! C’était une jeune fille intelligente, instruite, avec beaucoup de lecture, et moi je perdais même ce que j’avais appris de latin. Quant à mon physique (il se regarda en souriant), je ne crois pas avoir à m’en féliciter. Seulement, Dieu a permis que je ne fusse pas un imbécile, je distingue le noir du blanc et j’entends les choses. Par exemple, je comprenais très bien qu’Alexandra – car elle s’appelait Alexandra Andréïevna – n’avait pas pour moi de l’amour précisément, que c’était plutôt de l’amitié, de l’estime, quoi ! Elle se méprenait sans doute sur ses propres sentiments, dans sa position, vous comprenez…, ajouta le médecin qui débitait toutes ces choses avec une étrange volubilité, sans prendre le temps de respirer, avec une sorte de fièvre. – Du reste, il me semble que j’exagère et vous ne pouvez rien comprendre. Eh bien, permettez, je vous dirai tout par ordre. »

Il acheva son verre de thé et reprit d’un ton plus calme : « C’était comme cela : ma pauvre malade allait de mal en pis. Vous n’êtes pas médecin, Monsieur. Vous ne pouvez vous figurer avec exactitude ce qui se passe dans l’âme du médecin quand il commence à reconnaître que la maladie est plus forte que lui. Que devient son assurance en sa propre habileté ? On se sent confus, craintif. Il semble qu’on ait oublié tout ce qu’on savait, et que le malade a perdu confiance, et que les assistants remarquent que le docteur perd la tête ; qu’il s’imagine qu’on ne daigne plus lui communiquer les symptômes, qu’on le regarde de travers, qu’on chuchote sur son compte… Ça va mal ! et il pense : « Il y a pourtant un remède, il faut le trouver. N’est-ce pas celui-ci ? » Puis on fait l’expérience ; ce n’est pas cela, alors tu te hâtes d’arrêter l’effet du médicament, tu emploies quelque autre moyen, puis un autre encore, tu fouilles tes livres, et cependant le malade se meurt. Un autre médecin la sauverait et on se dit : « Il faut une consultation, je dois songer à ma responsabilité. » Ah ! quelle tête de sot on a dans ces occasions ! Mais on s’y fait : le malade meurt, ce n’est pas la faute du médecin, il a procédé régulièrement. Une chose cruelle encore : le médecin voit qu’on a en lui une confiance absolue et, d’autre part, on se sent impuissant, et c’était précisément cette confiance qu’avait en moi toute la famille d’Alexandra Andréïevna. On en oubliait que la fille était en danger. Je ne leur avais que trop facilement fait croire qu’il n’y avait rien à craindre, tandis que j’étais moi-même plein d’anxiété. D’ailleurs, il ne fallait pas songer à s’échapper. Un temps abominable, il fallait vingt-quatre heures au cocher pour aller chercher les médicaments et les rapporter. Et je ne sors plus de la chambre de la malade, pas moyen de m’en arracher ! Et qu’est-ce que j’y fais ? Je raconte des anecdotes, je joue aux cartes avec la mourante, je passe la nuit dans un fauteuil et cela fait tant plaisir à la mère qu’elle ne cesse de me remercier, les larmes aux yeux, et moi je pense : « Comme je mérite mal ta reconnaissance ! » Je l’avoue du reste (et pourquoi vous le cacherais-je maintenant), j’étais amoureux de ma malade. Alexandra s’était également attachée à moi. Elle ne laissait pénétrer personne dans la chambre que moi, et alors elle me questionnait, elle voulait savoir par le menu où j’avais fait mes études, quelle vie j’ai menée, mes habitudes, ma parenté, mes relations. Je sentais bien que j’aurais dû éviter ces entretiens, lui défendre de parler. Mais non, je n’avais pas la force de rien lui défendre. Parfois, je prenais ma tête entre mes deux mains et je me disais : « Que fais-tu, misérable ? » Elle me saisissait la main, me regardait longtemps, longtemps, puis se détournait en soupirant et me disait : « Que vous êtes bon ! » Ses mains étaient brûlantes, ses grands yeux languissants. « Oui, continuait-elle, vous êtes bon, vous êtes un excellent homme, vous ne ressemblez pas à vos voisins, vous êtes bien différent d’eux, vous. Pourquoi ne vous ai-je pas connu jusqu’ici. – Alexandra Andréïevna, lui répondais-je, calmez-vous, je ne sais comment j’ai mérité votre amitié ; mais calmez-vous et tout ira pour le mieux, la santé reviendra. »

« Je vous dirai, reprit-il en se penchant vers moi et en levant les sourcils, que ces dames n’avaient pas de relations avec leurs voisins : les uns, pauvres comme elles, n’étaient pas de leur monde. Et quant aux riches, la fierté de ces dames leur défendait toute liaison avec eux. C’était une famille très honorable, et, que voulez-vous ? leurs égards pour moi me flattaient ; Alexandra ne prenait ses potions que de ma main. Elle se soulève, la pauvrette et, avec mon aide, elle boit, puis me regarde – un regard à fendre l’âme.

« Cependant, elle empire, elle mourra certainement. Voyez-vous, c’était comme si j’aurais voulu être en bière à sa place. La mère et les sœurs ne me quittent plus, je perds toute assurance. « Comment va-t-elle ? – Ça ira… » Quel « ça ira ! » alors que mon esprit se détraque. Une nuit, je suis assis près de la malade, seul. Il y avait une domestique, mais elle ronflait. On ne pouvait lui en faire un crime. Elle avait bien du mal, elle aussi. Alexandra Andréïevna avait eu la fièvre toute la soirée. Pas un moment de calme jusqu’à minuit. À minuit, un peu d’assoupissement ; du moins, elle est étendue comme morte. La veilleuse brûle devant l’icône. Peu à peu, ma tête s’incline et voilà que je m’endors aussi. Tout à coup, je me sens heurté. Je tourne la tête, Seigneur Dieu ! Alexandra Andréïevna, les yeux grands ouverts, la bouche béante, les joues pourpres : « Qu’avez-vous ? – Docteur, je vais mourir, n’est-ce pas ? – Que dites-vous là ? – Non, non, ne me dites pas que je puis vivre, ne me le dites pas. Si vous saviez… Écoutez, pour Dieu, ne me cachez pas la vérité… » Elle est haletante ; elle ajoute en précipitant ses paroles : « Si je suis certaine de mourir, je vous dirai tout. – Alexandra Andréïevna, que dites-vous ! – Écoutez, je ne dormais pas, tout à l’heure, il y a une heure que je vous regarde. Au nom de Dieu, je vous croirai, je sais que vous êtes bon et sincère. Je vous supplie, vous ne pouvez savoir combien c’est important pour moi. Docteur, dites, je suis en danger, n’est-ce pas ? – Qu’est-ce que vous voulez me faire dire là ? – Je vous en supplie. – Eh bien, je ne vous cacherai pas qu’en effet vous n’êtes pas hors de danger, Alexandra Andréïevna ; mais Dieu est bon et… – Je vais mourir, je vais mourir ! » Elle semblait réjouie, son visage rayonnait d’une étrange gaieté. « N’ayez pas peur, je ne crains pas la mort. » Elle se souleva brusquement, s’appuya sur le coude gauche et reprit : « Maintenant, c’est bien ; maintenant je puis vous dire que je suis très reconnaissante, que vous êtes très bon et que je vous aime. » Je la regardai, je me sentais devenir fou. « Je vous aime, entendez-vous, je vous aime. – Alexandra Andréïevna, comment mériterai-je ? – Vous ne me comprenez donc pas ? Est-ce que tu ne me comprends pas ? » Et tout à coup, elle me prit la tête et me baisa. Je faillis crier.

« Je me glissai à genoux et je cachai ma tête sous l’oreiller. Elle se tait, ses doigts frémissent dans mes cheveux. J’écoute, elle pleure. Je me mets à la consoler, à la rassurer. Certes, j’aurais peine à me rappeler les mots que j’ai pu lui dire : « Vous éveillerez la domestique… je vous remercie… croyez… tranquillisez-vous…

« – Cesse donc ! Que me fait tout ce qui n’est pas toi ? Qu’on s’éveille, qu’on vienne, qu’importe, je vais mourir. Tu as peur, et de quoi ? Lève donc la tête… ou bien serait-ce que vous ne m’aimez pas ? me serais-je trompée ? Pardon, alors ! – Alexandra Andréïevna, que dites-vous ? Mais je vous aime, Alexandra Andréïevna ! » Elle me regarda dans les yeux et ouvrit ses bras : « Prends-moi ! »

« Je vous dirai franchement que je ne sais comment je ne suis pas devenu fou. Je sentais bien que ma malade se tuait, qu’elle avait le délire, je savais que si elle n’eût pas été au moment de mourir elle n’aurait pas pensé à moi ; c’est que cela paraît dur de mourir à vingt-cinq ans sans avoir aimé. Voilà le sentiment qui lui tenait le cœur. Voilà pourquoi, dans son suprême désespoir, Alexandra s’en prenait au moins à moi. Comprenez-vous, maintenant ?… Elle ne me laissait pas me dégager de ses bras. « Ayez pitié de moi, Alexandra Andréïevna : ayez pitié de vous-même », lui disais-je sans cesse. « Et à quoi bon, me répondait-elle, puisque je dois mourir ? Ah ! si j’avais à vivre encore, si je devais appartenir au monde, je rougirais. – Mais qui vous a dit que vous mourriez ? – Eh ! mon ami, tu ne sais pas mentir, regarde-toi donc ! – Vous vivrez, Alexandra Andréïevna, je vous guérirai. Nous irons demander à votre mère sa bénédiction, nous serons unis et heureux… – Non, non, j’ai ta parole : je dois mourir, tu me l’as promis toi-même. »

« Je me sentais amer et j’avais bien des causes d’amertume. Quelles étranges choses peuvent arriver ! Un détail misérable et pourtant douloureux : Alexandra Andréïevna s’avisa de me demander mon nom, pas de famille, mais de baptême, et j’ai le désagrément de m’appeler Trifon. Oui, Trifon, Trifon Ivanovitch. Je lui répondis qu’à la maison on m’appelait le docteur, mais comme elle insistait : « Je m’appelle Trifon, Mademoiselle. » Alors elle ferma à demi les paupières, hocha la tête et marmotta je ne sais quoi en français, quelque chose de méchant, puis elle rit. Voilà, Monsieur, l’histoire de ma nuit avec elle.

« Au matin, je sortis de la chambre comme étourdi. Je ne rentrai chez la malade que dans la journée, après le thé. Dieu ! elle était méconnaissable. On en met en bière de plus vivantes. Parole ! je ne comprends pas comment j’ai pu supporter cette torture. Trois jours encore et trois nuits, la patiente végéta. Quelles nuits ! et ce qu’elle me disait !… La dernière nuit, je suis assis à son chevet, suppliant Dieu de la rappeler à lui le plus tôt possible et moi avec elle. La mère entre. Je lui avais dit le soir qu’il y avait peu d’espoir, qu’il serait prudent d’appeler le prêtre. La malade en apercevant sa mère s’écria : « Tu as bien fait de venir voir tes enfants ; regarde-nous ; nous nous aimons, nous nous sommes donné parole l’un à l’autre. – Qu’est-ce qu’elle dit, docteur, qu’est-ce qu’elle dit ? – Elle délire », répondis-je. Je me sentais défaillir. « Allons, dit la malade, tu me disais à l’instant autre chose, tu as pris mon anneau, pourquoi mentir ? Ma mère est très bonne, elle pardonnera, elle voit bien que je meurs ; pourquoi lui mentirai-je, moi ? Ami, donne-moi la main. » Je m’élançai hors de la chambre. Il va sans dire que la mère devina.

« Je ne vous ferai pas languir plus longtemps. Il n’est pas si doux pour moi d’insister sur ces détails cruels. La malade mourut le lendemain. Que le Ciel lui appartienne ! dit le médecin en mots entrecoupés de soupirs. Avant d’expirer, elle pria les siens de se retirer et de me laisser seul avec elle. « Pardon, me dit-elle, peut-être suis-je très coupable envers vous, la maladie… Mais sachez que je n’ai jamais aimé personne plus que vous… Ne m’oubliez pas… gardez mon anneau. »

Le médecin se détourna, je lui pris la main.

– Hé, dit-il, parlons d’autre chose. Ne feriez-vous pas volontiers une petite préférence ? Il ne convient guère, à nous autres, de nous livrer à ces sentiments poétiques. Nous ne devons avoir, nous autres, qu’une préoccupation si nous voulons la paix. Que les enfants se taisent et la mère ne grogne pas. Vous saurez que j’ai trouvé le temps et le courage de me marier pour de bon. Comment donc ! j’ai pris une fille de marchand. Sept mille roubles de dot. Comme elle s’appelle Akoulina, je ne rougis pas devant elle de m’appeler Trifon. C’est, entre nous, une très méchante baba ; mais ce qui me console, c’est qu’elle dort tout le jour. Allons, la préférence !

Nous jouâmes une préférence à un kopek la fiche. Trifon Ivanovitch me gagna deux roubles et demi et s’en alla un peu tard, mais ravi de sa victoire.


V


MON VOISIN RADILOV


En automne, les bécassines affectionnent les vieux jardins plantés de tilleuls. Il y a beaucoup de tels jardins dans le gouvernement d’Orel. Quand ils choisissaient un emplacement pour se faire construire une demeure, nos pères ne manquaient pas de jalonner autour de la maison un terrain de deux déciatines pour y planter leur verger et les longues allées de tilleuls. Cinquante ans plus tard, soixante-dix ans au plus, ces enclos, ces maisons, ces « nids à gentilshommes » n’étaient plus ; les bâtiments en ruines se vendaient par charretées ; les dépendances construites en brique s’éboulaient en amas de débris ; les pommiers mouraient sur pied et tombaient sous la hache, les vieilles palissades s’en allaient pièce à pièce. Seuls, les tilleuls persistaient à croître et à prospérer, et aujourd’hui encore, debout dans les champs labourés, ils rappellent à notre race étourdie les pères et les frères dont ils ont abrité les jeux et les repos. C’est un bel arbre qu’un tilleul séculaire. Il est respecté par la hache du moujik lui-même. La feuille n’est pas bien large, mais les branches sont si nombreuses et si feuillues qu’il y a toujours de l’ombre.

Un jour, j’errais avec Ermolaï en quête de perdrix, quand nous aperçûmes un jardin abandonné. Je me dirigeai de ce côté. À peine avais-je franchi la haie de bordure qu’une bécassine s’envola. Je tirai, et au même instant, à quelques pas de moi, on jeta un cri d’alarme, pendant qu’une figure effrayée de jeune fille apparaissait à travers les arbres et disparaissait. Ermolaï accourut : « Pourquoi tirez-vous ici ? Cette propriété est habitée par un pomiéstchik. »

Je n’eus pas le temps de répondre ni même celui de prendre à mon chien l’oiseau qu’il m’apportait avec dignité. On entendit des pas précipités et un homme grand et moustachu sortit du fourré ; il s’arrêta devant moi, l’air mécontent. Je m’excusai, je me nommai, je lui offris le gibier que j’avais tiré sur sa terre.

– J’accepte, me dit-il, mais à une condition, c’est que vous partagerez mon dîner.

J’avoue que cette proposition m’agréait mal, mais nul moyen de m’en excuser.

– Je suis le pomiéstchik d’ici, votre voisin Radilov. Mon nom ne vous est peut-être pas inconnu, continua ma nouvelle connaissance. C’est aujourd’hui dimanche et il doit y avoir chez moi un dîner au moins passable, sans quoi je n’oserais vous inviter.

Je fis les banales réponses obligatoires et le suivis. Nous sortîmes du bocage de tilleuls par une allée fraîchement sablée et pénétrâmes dans le jardin potager. Là, plantés à d’irréguliers espaces, se voyaient de vieux pommiers, puis un pavé de têtes de choux vert tendre. Le houblon s’enroulait en spirales autour des échalas. À gauche, un carré se hérissait d’innombrables baguettes embarrassées d’un fouillis de pois desséchés. D’énormes citrouilles plates semblaient traîner à terre et les concombres jaunes tranchaient sur les feuilles anguleuses et poudreuses. La haie, un treillis de houssines, était accompagnée d’une haute ortie. Çà et là, par groupes, croissaient le chèvrefeuille, le sureau, le rosier, restes d’anciens parterres. Près d’un vivier où croupissait une eau rougeâtre, on distinguait, presque au ras du sol, la margelle d’un puits entouré de flaques où les canards pataugeaient à cœur joie. Un chien, tremblant de tous ses membres et clignant de l’œil, rongeait un os dans une sorte de prairie improvisée où broutait paresseusement une vache blanche et rouge qui agitait le panache de sa queue sur son échine maigre. Le sentier tournait de côté entre des bouleaux et des aubiers, et nous aperçûmes une petite maison vieille et grise au toit de planches et dont l’auvent chancelait. Radilov s’arrêta.

– Du reste, dit-il avec bonhomie et en me regardant en face, j’y songe, peut-être ne vous plaît-il guère de venir chez moi, et dans ce cas…

Je ne le laissai pas achever et lui assurai qu’il me serait au contraire très agréable de dîner avec lui.

– Alors, à votre aise !

Nous entrâmes. Un gars, en long cafetan de drap bleu, nous introduisit. Radilov lui ordonna d’apporter de la vodka à Ermolaï. Mon chasseur fit à notre hôte un salut respectueux.

Nous quittâmes l’antichambre dont les murs étaient couverts de tableaux et de cages, et entrâmes dans une petite chambre que Radilov appelait son cabinet. Je me débarrassai de mon attirail de chasseur, déposai mon fusil et me laissai brosser par le jeune gars.

– Eh bien, maintenant, allons au salon, me dit affablement Radilov, je vous présenterai à ma mère.

Je le suivis.

Sur le divan du salon était assise une petite dame vieille en robe brune et en bonnet blanc, le visage maigre, le regard timide, triste, l’air bon.

– Voici, matouchka[28], notre voisin que je te recommande.

La dame se leva, s’inclina, sans déposer le gros ridicule de laine en forme de sac que tenait sa main desséchée.

– Êtes-vous depuis longtemps dans notre pays ? me demanda-t-elle d’une voix faible et cassée en clignant des yeux.

– Depuis peu.

– Et vous avez l’intention de demeurer ici longtemps ?

– Jusqu’à l’hiver.

Elle se tut.

– Voici Fedor Mikhéitch, reprit Radilov en m’indiquant un personnage long et maigre que je n’avais pas remarqué en entrant dans le salon.

– Eh bien, Fédia, donne à notre hôte un échantillon de ton talent. Pourquoi te tapir ainsi dans un coin ?

Fedor Mikhéitch se leva, prit auprès de la fenêtre un violon, et, saisissant l’archet, non par le bout, comme il le faut, mais par le milieu, appuya l’instrument contre sa poitrine et se mit à chanter et à danser les yeux fermés en raclant les cordes. Il paraissait avoir soixante-dix ans, il était vêtu d’un surtout en nankin gris qui flottait lugubrement sur sa sèche ossature.

Tantôt il trépignait ; tantôt, comme s’il se mourait, il dodelinait doucement sa petite tête chauve, puis tendait son long cou sillonné de veines, et piétinait sur place. Quelquefois, avec une peine évidente, il fléchissait les genoux. Une sorte de râle s’exhalait de sa bouche édentée. Radilov comprit sans doute à l’expression de mes traits que l’« art » de Fédia ne m’était pas précisément agréable.

– Assez, vieux, dit Radilov, va te faire donner ta récompense.

Fedor Mikhéitch remit aussitôt le violon sur l’appui de la fenêtre, salua d’abord la vieille dame, puis moi, puis Radilov, et sortit du salon.

– C’est un ancien pomiéstchik, m’expliqua mon nouvel ami ; il était riche, s’est ruiné, et vit chez moi. Il passait jadis pour le plus redoutable petit-maître du gouvernement ; il a enlevé deux femmes à leurs maris, il entretenait des chanteuses et il passait lui-même pour maître de chant et de danse. Mais veuillez prendre de la vodka, la table est servie.

Une jeune fille, la même que j’avais vue passer dans le jardin, entrait.

– Voici Olga ! je vous prie de faire sa connaissance. À table, maintenant, s’il vous plaît.

Nous passâmes dans la salle à manger. Pendant la marche et pendant que nous prenions nos places à table, Fedor Mikhéitch, dont la récompense avait vermillonné le nez et allumé les yeux, chantait :

Retentissez, foudres de la Victoire !

Son couvert était mis à part sur une table sans linge, dans un coin. Le pauvre vieillard avait tout à fait oublié jusqu’aux premiers éléments de la propreté à table et l’on était forcé de le tenir à distance. Il se signa, reprit haleine et se mit à dévorer comme un requin. Le dîner était assez bien composé et, en sa qualité de dîner dominical, il ne se passa point sans la solennelle gelée tremblante et sans les « vents d’Espagne[29] ».

Radilov, qui avait passé dix ans dans un régiment d’infanterie de ligne et qui avait fait une campagne en Turquie, commença d’interminables récits. Je l’écoutais avec attention tout en observant Olga à la dérobée. Elle n’était pas très jolie, mais sa physionomie calme et résolue, son large front blanc et poli, sa chevelure abondante, surtout ses yeux bruns, petits, mais spirituels, lumineux et vifs, m’intéressaient. Elle suivait, pour ainsi dire, chaque mot que prononçait Radilov ; ce n’était pas de l’attention, mais une sorte de passion. Radilov aurait pu être le père de cette jeune fille, il la tutoyait, mais je devinai aussitôt qu’elle n’était pas sa fille. Au cours de la conversation il vint à parler de sa défunte épouse qui était sa sœur, ajouta-t-il en montrant Olga. Elle rougit et baissa les yeux, Radilov parla d’autre chose. Durant tout le repas, la vieille dame resta muette, ne mangea presque rien et ne m’offrit aucun plat ; sa physionomie laissait lire une sorte d’attente craintive et désespérée, un de ces chagrins de vieillard qu’on ne peut observer sans serrement de cœur.

À la fin du dîner, comme Fedor Mikhéitch allait célébrer l’hôte et son honorable convive, Radilov me regarda et lui ordonna de se taire. Le vieillard passa sa main sur ses lèvres, cligna des yeux, salua et s’assit sur un angle de sa chaise. Après le dîner, je suivis Radilov dans son cabinet.

Les hommes, foncièrement pris par une idée ou par une passion, ont un certain caractère commun, une certaine parité d’allures et d’attitudes, si différents d’ailleurs que puissent être leurs qualités, leurs talents, leur position dans le monde et leur éducation. En observant Radilov, j’arrivai à me convaincre que son âme gravitait autour d’une idée. Il parlait économies, moissons, foins, guerres, cancans, élections, et il en parlait naturellement avec chaleur ; mais tout à coup il soupirait, tombait dans son fauteuil comme un homme épuisé et passait et repassait sa main sur son visage. Son cœur bon et ardent était certainement pénétré et imprégné d’un unique sentiment, point qui ne pouvait manquer de m’intriguer. Il me fut impossible de constater que Radilov eût du goût pour la table, le vin, la chasse, les rossignols de Koursk, les pigeons épileptiques, la littérature russe, les chevaux de races, les surtouts à brandebourgs, les cartes ou le billard, les soirées dansantes, les promenades à travers les chefs-lieux de gouvernements et les capitales, les fabriques de papier ou de sucre de betterave, les pavillons bariolés des parcs et des jardins, le thé, les gros cochers avec la ceinture à la hauteur de l’aisselle, ces magnifiques cochers, si estimés, dont les yeux, Dieu sait pourquoi, menacent de sortir de la tête à chaque mouvement de leur cou. « Quel gentilhomme russe est-ce donc là ? » me disais-je enfin. D’ailleurs, il ne semblait nullement mécontent de son sort ; on respirait au contraire autour de lui un air de bienveillance universelle, de cordialité ; il était homme à faire entrer dans son intimité le premier venu. Il est vrai qu’on s’apercevait en même temps qu’il était incapable de se lier d’amitié absolue avec qui que ce fût, non qu’il pût se passer du contact des autres hommes, mais parce que sa vie était pour un temps concentrée en lui. Cette analyse de Radilov ne me semblait ni attester pour le passé, ni préparer pour l’avenir à cet homme une vie heureuse. Il n’était pas, à proprement parler, beau ; mais ses yeux, ses manières faisaient deviner que des qualités très attrayantes étaient cachées en lui, et je dis à dessein cachées. Pour l’avoir vu une fois on devait désirer de faire sa connaissance et se sentir prêt à l’aimer. Sans doute, de temps en temps se révélait le pomiéstchik, le stepniak[4] ; mais l’homme n’en était pas moins excellent.

Nous parlions du nouveau maréchal de noblesse du district, quand nous entendîmes Olga nous crier : « Le thé est prêt ! »

Nous regagnâmes le salon. Fedor Mikhéitch était dans un coin entre une porte et une fenêtre, assis sur ses jambes. La mère de Radilov tricotait son bas. Par les fenêtres ouvertes sur le jardin, nous venait un air de fraîcheur printanière et imprégné d’une saveur de pommes. Olga nous versa le thé fort gracieusement. Je l’observai avec plus d’attention que durant le dîner. Elle parlait peu, selon l’habitude des jeunes filles de province, mais elle n’avait point comme celles-ci le désir d’exprimer une haute pensée, étouffée par le cruel sentiment de l’impuissance ; on ne la voyait pas soupirer pour échapper à des sensations trop abondantes et indicibles. Ses yeux ne roulaient pas dans leurs orbites, elle n’avait pas de sourire vague ni d’air rêveur. Elle regardait droit devant elle avec calme et indifférence, comme une personne qui se repose d’un grand bonheur ou d’un grand malheur. Sa démarche, ses mouvements étaient décidés et libres. Elle me plut beaucoup.

Radilov et moi nous recommençâmes à causer. Je ne sais quel propos amena l’un de nous à formuler cette observation connue que les plus minces choses produisent parfois sur les hommes plus d’effet que les choses les plus importantes.

– Oui, dit Radilov, et j’ai pu l’éprouver par moi-même. Vous savez que j’ai été marié, pas longtemps, trois ans ; ma femme est morte en couches. Je pensais ne pas lui survivre. J’étais très affligé, très abattu et je ne pleurais pas : j’errais comme un fantôme. On la revêtit de sa plus belle robe, comme c’est l’usage, et on l’étendit sur la table dans cette même pièce où nous sommes. Le prêtre et les sacristains entrèrent ; ils entonnèrent les chants du rituel et récitèrent les prières ; on brûla de l’encens ; je me signai, je m’inclinai jusqu’à terre et je ne versai pas une larme. J’avais le cœur et la tête comme pétrifiés, comme appesantis. Et ainsi se passa le premier jour. Mais, croirez-vous ? j’ai dormi la nuit. Le lendemain au matin, je me rendis près de ma femme. Nous étions en été ; elle était, des pieds à la tête, violemment éclairée par le soleil. Tout à coup, je vis… (ici Radilov frémit malgré lui)… Que pensez-vous ? Un œil s’était entrouvert, et sur cet œil, je vis une mouche marcher. Je tombai comme une gerbe et, revenu à moi, je pleurai, pleurai sans pouvoir me calmer.

Il se tut. Je le regardai, puis Olga : je vivrais cent ans que je ne pourrais oublier l’expression de son visage. La vieille dame posa son bas sur ses genoux, tira de son ridicule un mouchoir et essuya comme à la dérobée une larme. Fedor Mikhéitch, à l’improviste, s’élança sur son violon et, dans le but probable de nous distraire, commença d’une voix aigre et sauvage une chanson. Nous tressaillîmes tous et Radilov le pria de se tenir tranquille.

– D’ailleurs, reprit-il, le passé est passé, et peut-être, comme a dit, je crois, Voltaire, tout est pour le mieux.

– Sans doute, dis-je. L’homme sait souffrir, et il n’est pas de sort si misérable qui n’ait une fin.

– Pensez-vous ? dit Radilov. Vous avez peut-être raison. Je me souviens qu’en Turquie j’étais étendu demi-mort à l’ambulance avec une fièvre putride. Nous étions assez mal logés : à la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas ? Mais l’ambulance était pleine et voilà qu’on nous amène encore des malades. Où les mettre ? Le médecin court çà et là, regarde : aucune place. Il approche de mon grabat et demande à son aide : « Vit-il ? » L’autre répond : « Il vivait du moins ce matin. » Le médecin se baisse, écoute : je respire. Il en fut très contrarié. Et je l’entendis murmurer : « Stupide nature. Voilà un mourant, un condamné qui occupe inutilement une place, qui fait tort aux malades qu’on peut guérir ! » Allons, pensais-je, c’en est fait de toi, mon pauvre Mikhaïlitch ! Eh bien, j’en ai échappé, comme vous voyez. Je suis encore vivant et très vivant. Vous avez, par conséquent, bien raison.

– Surtout dans ce cas, répondis-je, puisque la mort elle-même eût été pour vous une délivrance.

– Certes, approuva-t-il, en frappant significativement sur la table, certes ! il faut savoir prendre son parti… Une situation intolérable, si elle se prolonge, vaut la mort. À quoi bon traîner en longueur ?

Olga se leva vivement et alla au jardin.

– Eh bien, Fédia, s’écria Radilov, la pliasovaïa[21]. Fédia se leva d’un bond et se mit à tourner autour de la chambre avec cette démarche particulièrement élégante de la chèvre qui tourne autour de l’ours, maintenu par un bridon. Et tout en dansant, il chantait :

Quand auprès de notre porte…

À ce moment, on entendit le bruit de drojki arrêtés au pied du perron et, au bout de quelques secondes, entra dans la chambre un vieillard de haute taille, bien bâti et larges d’épaules, l’odnovorets Ovsianikov. Mais Ovsianikov est un personnage si remarquable et si original que le lecteur me permettra de le lui présenter dans un prochain récit.

Le lendemain, dès l’aube, Ermolaï et moi nous partîmes pour la chasse, puis je rentrai chez moi. Huit jours après, je fis en passant une visite à Radilov. Olga et lui étaient absents. Quinze jours plus tard, je sus qu’il avait disparu avec sa belle-sœur, abandonnant sa mère. Toute la province fut, en peu de jours, saisie de la nouvelle. Je m’expliquai alors la physionomie de la jeune fille pendant le récit de Radilov. C’était moins la pitié que la jalousie, en effet, qu’exprimaient alors les traits d’Olga.

Avant de quitter ma terre, je crus devoir prendre congé de la vieille mère de Radilov. Je la trouvai dans le salon, elle jouait au dourak[30] avec Fédia Mikhéitch.

– Avez-vous, lui demandai-je, des nouvelles de votre fils ?

Elle se mit à pleurer, je cessai de lui parler de Radilov.


VI


L’ODNOVORETS[2] OVSIANIKOV


Représentez-vous, mes chers lecteurs, un homme de haute stature, corpulent, âgé de soixante-dix ans environ. Quelque ressemblance de traits avec Krilov[3] ; le regard clair et spirituel, ombré de sourcils touffus, l’air grave, la parole mesurée, la démarche lente : voilà Ovsianikov. Il portait une large redingote bleue à longues manches, boutonnée jusqu’en haut, avec au cou un foulard en soie lilas. Ses bottes à glands étaient très soignées et, en général, on aurait pu le prendre pour un marchand riche. Il avait les mains belles, potelées et blanches, et, tout en causant, il les portait, par un geste machinal, aux boutons de sa redingote. Par son importance et son inertie, son bon sens et sa paresse, sa droiture et son entêtement, il me rappelait les vieux boyards d’avant Pierre le Grand. La feriaz[4] aurait convenu à sa prestance. C’était un demeurant du vieux temps. Ses voisins s’honoraient de le connaître. Quant aux odnovortsi, ses pairs selon la loi, ils s’agenouillaient devant lui, peu s’en faut, et le saluaient de très loin : il était leur gloire ; ils auraient juré pour lui.

D’ordinaire, il est difficile de distinguer un odnovorets d’un moujik. Le ménage de l’odnovorets est parfois même le plus mal tenu. Ses veaux ne sortent pas de l’étable, ses chevaux sont poussifs, son harnais est fait de corde à puits. Sans être riche, Ovsianikov se distinguait parmi les hommes de cette classe. Il habitait, seul avec sa femme, une isba commode et propre ; il avait peu de domestiques, les habillait tous en russes et les appelait ouvriers. C’étaient eux aussi qui labouraient son champ. Il ne se faisait point passer pour noble, ne tranchait point du pomiéstchik. Jamais il ne s’oubliait, par exemple, jusqu’à s’asseoir à la première invitation ou jusqu’à négliger de se lever à l’apparition d’un visiteur quelconque. Mais il le faisait avec tant de dignité, avec une affabilité si majestueuse, qu’involontairement on s’inclinait plus bas que lui. Ovsianikov aimait les anciens usages, non par superstition, mais par habitude. Il évitait les voitures à ressorts, les trouvant trop douces ; il faisait ses courses en drojki ou dans une jolie petite telega matelassée, et il conduisait lui-même son bai (il ne tenait que des chevaux bais). Son cocher, garçon aux joues rouges, aux cheveux coupés en cloche, se tenait respectueusement à côté du maître dans son armiak bleu, la tête couverte d’un bonnet de mouton très bas, la taille serrée d’une lanière. Ovsianikov faisait la sieste, allait au bain le samedi ; il ne lisait que des livres de piété, ses lunettes montées en argent gravement posées sur son nez. Il se couchait et se levait de bonne heure. Cependant, il se rasait la barbe et portait les cheveux à l’allemande[21]. Il recevait ses visiteurs cordialement, mais sans les saluer jusqu’à la ceinture, sans s’agiter outre mesure, sans s’empresser de les régaler de salaisons.

– Femme, disait-il de sa place d’une voix lente en se tournant un peu vers sa baba, offre donc des rafraîchissements à ces messieurs.

Il tenait pour un péché de vendre son blé, ce don de Dieu. En 1840, année de famine, il distribua toute sa réserve aux pomiéstchiks et aux moujiks des environs. L’année suivante, tous vinrent acquitter leur dette en nature.

Les voisins de Ovsianikov recouraient souvent à son arbitrage et presque toujours se soumettaient à son verdict, écoutaient ses conseils. Beaucoup, grâce à lui, ont fait leur partage définitif… Mais après quelques ennuis de la part des pomiéstchitsi[30], il déclara que désormais il ne serait plus médiateur entre des femmes. Il ne pouvait souffrir le bavardage des babas, leur hâte, leur emportement, leurs criailleries. Un jour, le feu éclate chez lui, un ouvrier se précipite comme un désespéré dans sa chambre en criant :

– Au feu ! Au feu !

– Ce n’est pas une raison pour crier ainsi, dit tranquillement Ovsianikov. Donne-moi mon bonnet et ma béquille.

Il aimait à exercer ses chevaux. Un jour, un jeune bitiouk[31] l’emportait dans un ravin : « Allons, jeune poulain, tu veux donc te tuer ? » murmurait Ovsianikov avec bonhomie. Et maître et garçon, drojka et poulain, tout roula dans le précipice. Heureusement, le fond était matelassé d’épaisses couches de sable et personne n’eut de mal, sauf le bétiouk qui en fut quitte pour une jambe démise.

– Tu vois, reprit tranquillement Ovsianikov en se relevant, je te l’avais bien dit.

Le caractère de sa femme s’harmonisait très bien avec celui d’Ovsianikov. Tatiana Illiinichna Ovsianikov était une femme de haute taille, grave et silencieuse, éternellement coiffée d’un mouchoir en soie brune. Son abord était froid, mais personne n’eut jamais à se plaindre de sa sévérité, et les pauvres l’appelaient mère et bienfaitrice. Ses traits réguliers, ses grands yeux, ses lèvres fines témoignaient encore de l’éclatante beauté de ses vingt ans. Ovsianikov n’avait point d’enfant.

J’avais fait la connaissance d’Ovsianikov chez M. Radilov. Deux jours après, je visitai ce vieillard chez lui. Il était assis dans un large fauteuil en maroquin et lisait la Vie des saints. Un angora gris ronronnait sur son épaule. Il me reçut, comme il avait coutume, affablement et majestueusement, et nous causâmes.

– Dites donc, Louka Petrovich, lui dis-je, autrefois, de votre temps, la vie était plus douce, n’est-ce pas ?

– À quelques égards, oui, nous avions plus de tranquillité, plus d’aisance. Et pourtant, c’est mieux, en réalité, aujourd’hui, et les jours de nos enfants seront meilleurs encore.

– Eh bien, Louka Petrovich, je croyais que vous alliez faire l’éloge de votre bon vieux temps.

– Non pas, je n’ai guère eu à m’en louer. Voilà, par exemple : vous êtes un pomiéstchik, comme votre feu grand-père, eh bien, vous ne feriez pas ce qu’il faisait, vous n’êtes pas le même homme. Sans doute, nous sommes encore opprimés, mais peut-être le faut-il : on tasse la recoupe sous la meule pour avoir le regain. À coup sûr, je ne reverrai pas, Dieu soit béni, ce que j’ai vu quand j’étais jeune.

– Quoi donc, par exemple ?

– J’ai nommé votre grand-père. C’était un petit potentat. Il nous opprimait. Vous connaissez, sans doute…, comment ne connaîtriez-vous pas votre terre ?… vous connaissez la portion de terrain qui s’étend du champ de Tcheplighine à celui de Malinine. Vous y faites vos avoines. Eh bien, il nous appartient, il est à nous. C’est votre grand-père qui nous l’a pris. Il est allé se promener à cheval de ce côté, a dépassé sa limite, étendu la main et dit : « Ce terrain est à moi. » Et il l’a pris. Feu mon père, homme droit, juste, mais violent, ne pouvant supporter cela sans colère – qui voudrait perdre son bien ? – porta plainte. Il n’avait pas été seul dépouillé ; mais les autres, plus timides, s’étaient tenus tranquilles. On annonce à votre grand-père que Piotre Ovsianikov vient de réclamer son champ devant les magistrats. Votre grand-père envoie aussitôt chez nous son veneur Bauch avec sa bande, et mon père fut traîné chez le pomiéstchik. J’étais alors tout petit. Je suivis pieds nus. Eh bien, on conduisit mon père devant le perron, sous vos fenêtres, et on le battit de verges. Votre grand-père était là ; au balcon, votre grand-mère aussi à une fenêtre ; tous deux regardaient : « Maria Vassilievna, intercédez pour moi, je vous en conjure ; vous, du moins, ayez pitié ! » criait mon père. Votre grand’mère se souleva et regarda plus attentivement. Enfin, mon père dut donner sa parole qu’il renonçait à son champ et remercier l’assistance d’être relâché vivant. Et c’est ainsi que la terre vous est restée. Demandez à vos vieux moujiks le nom de ce champ-là, ils vous répondront tous : « Le champ de la bastonnade », car on l’a baptisé du prix qu’il a coûté. Cela vous laisse entendre combien peu les petites gens ont à regretter le passé.

Je ne savais que dire à Ovsianikov, je n’osais même lever les yeux sur lui.

– Un autre voisin, vers le même temps, vint s’établir dans le pays. Il s’appelait Komov, Stepane Niktopolionitch. Celui-ci pensa rendre fou mon père. Ivrogne fieffé, quand il avait dit en français, après avoir bu : « C’est bon ! » il n’avait plus qu’à emporter les icônes. Il envoyait souvent inviter les voisins, et si l’on n’accourait pas, il venait lui-même dans sa troïka et cela se passait mal. Quel homme étrange ! À jeun, il ne mentait jamais. Dès qu’il avait bu, on pouvait être sûr qu’il allait vous raconter comme quoi il possédait à Piter[32] trois maisons sur la Fontanka, l’une rouge avec une seule cheminée, l’autre jaune avec deux cheminées, l’autre bleue sans cheminée. Il ajoutait qu’il avait trois fils (notez qu’il était garçon) : l’un dans l’infanterie, l’autre dans la cavalerie, le troisième ni à pied ni à cheval. Chacun de ses fils habitait l’une des trois maisons. Le premier ne recevait que des amiraux, le deuxième que des généraux et le troisième que des Anglais. Là-dessus, il se levait en disant : « Buvons à mon aîné, c’est le meilleur », et il pleurait. Malheur à qui laissait son verre : « Je te ferai fusiller ! et je ne permettrai pas qu’on t’enterre ! » Puis il sautait de sa place en criant : « Peuple de Dieu ! maintenant il faut danser, pour votre plaisir et pour le mien !… » Et on pouvait mourir, mais il fallait danser. Il a mis sur les dents toutes ses jeunes serves, il les obligeait parfois à chanter en chœur, à tue-tête, toute la nuit. Celle qui atteignait la note la plus aiguë recevait une récompense, et quand la fatigue mettait fin à ce sabbat, le pomiéstchik roulait sa tête dans ses mains en se désolant d’une façon burlesque : « Ô orpheline, orphelinette, on t’abandonne, mon pigeon ! » Alors les palefreniers s’efforçaient de rendre du courage aux jeunes filles et le sabbat recommençait. Mon père lui avait plu, que voulez-vous ? Il a failli le tuer tant il l’aimait, et certes, il l’aurait tué si par bonheur il n’était mort lui-même, ayant monté, complètement ivre, en haut d’un colombier. Voilà, Monsieur, un de nos voisins du bon temps.

– Notre époque est différente, remarquai-je.

– Sans doute, confirma Ovsianikov. Pourtant, il faut dire que la noblesse avait alors infiniment plus d’éclat qu’aujourd’hui, et je ne parle pas des velmojes[33]. Ceux-là sont hors ligne, je les ai vus à Moscou. On dit que maintenant ils sont en décadence.

– Vous êtes donc allé à Moscou ?

– Oui, il y a longtemps, très longtemps, je suis dans ma soixante-treizième année ; j’étais dans ma seizième quand je suis allé à Moscou.

Ovsianikov soupira.

– Qu’y avez-vous vu ?

– Beaucoup de velmojes. Et on pouvait les voir autant qu’on voulait. Ils vivaient ouvertement par gloriole. Aucun n’allait à la hanche du comte Alexis Grigorievitch OrlovTchesmensky. J’avais tout le loisir de voir le comte Alexis. Son régisseur était mon oncle. Le comte demeurait à la Chabolovka, près de la porte de Kalouga. Voilà un velmoje ! Quelle grandeur et quelle grâce ! On ne peut rien s’imaginer de pareil. Une taille, une force, un regard ! Quand on ne le connaissait pas, on avait peur de lui, mais dans sa maison on se sentait réchauffé et réjoui comme par le soleil. Il était accessible à tous. Il excellait en tout. Aux courses, il menait lui-même et acceptait n’importe qui pour adversaire. Jamais il ne se hâtait pour devancer son rival, jamais il ne l’accrochait, et il ne lâchait décidément les brides qu’en approchant de la borne. Et il consolait le vaincu, lui faisait des éloges sur son cheval. Il avait des ramiers à bec blanc de premier choix. Quelquefois, il descendait dans sa grande cour, s’asseyait dans un fauteuil et faisait lâcher tout son colombier. Sur les toits d’alentour se tenaient des domestiques armés de fusils contre les vautours. Aux pieds du comte on déposait un grand bassin d’argent plein d’eau où il regardait se refléter les exercices de ses pigeons. Les infirmes et les pauvres venaient par centaines recevoir du pain aux grilles de son arrière-cour, et que d’argent il leur faisait distribuer ! Quand on l’irritait, il éclatait comme un tonnerre, mais il faisait plus de peur que de mal. Il souriait et c’était fini. S’il donnait une fête, tout Moscou était ivre. Et quel homme intelligent ! C’est lui qui a battu les Turcs. Il aimait à lutter corps à corps et il faisait venir des hercules de Toula, de Kharkov, de Tambov, de partout. Le vaincu avait une récompense, mais celui qui l’avait renversé lui-même, le comte l’embrassait sur les lèvres comme un frère et le comblait de présents. Pendant mon séjour à Moscou, j’assistai à une lutte organisée par lui et telle qu’on n’en avait encore vu de pareille. Il invita tous les chasseurs de l’empire – leur fixant le jour et l’heure – à venir lui faire visite avec leurs gens et leurs bêtes. Chaque chasseur avait ses meneurs et ses chiens ; il semblait que le palais fût envahi par une armée. D’abord on festoya, puis on passa la barrière. Le peuple s’était amassé en foule et, qu’en dites-vous, on fit courir les chiens, et c’est le chien de votre grand-père qui dépassa tous les autres.

– Milovidka, n’est-ce pas ? demandai-je.

– Milovidka, Milovidka !… Et le comte se met à prier votre grand-père : « Vends-le-moi, vends-le-moi, vends-moi ton chien, dis toi-même ce que tu en veux. »

« – Non, comte, je ne suis pas trafiqueur. Pour l’honneur, non pour l’argent, je serais capable de céder ma femme, mais je ne céderai pas Milovidka. J’aimerais mieux me constituer votre prisonnier. » Alexis Grigorievitch le loua grandement et lui dit : « J’aime cela ! » Votre grand-père remporta le vainqueur dans sa voiture et quand Milovidka mourut, eh bien, voyez-vous, il lui fit un enterrement en musique et l’inhuma dans son jardin. Oui, il a fait des funérailles à une chienne, car c’était une chienne ; il a fait mettre une inscription sur une pierre.

– Alexis Grigorievitch, remarquai-je, ne fait injure à personne, lui.

– Eh ! c’est toujours ainsi. Ce sont toujours ceux qui naviguent en rivière qui accrochent le bateau des autres.

– Et qu’était-ce que Bauch, que vous avez nommé ? demandai-je après un silence.

– Vous avez entendu parler de Milovidka et vous ne connaissez pas Bauch ? C’est singulier ; c’était le premier veneur de votre grand-père, qui avait pour lui autant d’affection que pour son chien. Bauch était un homme redoutable. Quelque ordre que lui eût donné votre grand-père, fût-ce de marcher sur le tranchant d’une lame, Bauch l’aurait fait sans hésiter. Comme il hurlait l’hallali ! On eût cru entendre crier la forêt, et il se tenait droit comme un pieu sur son cheval. Mais parfois, pris d’un caprice, il mettait pied à terre et se couchait ; les chiens n’entendant plus sa voix, c’était fini. Ils abandonnaient la piste, et n’avançaient plus pour rien au monde. Votre grand-père se fâchait : « Que la foudre m’écrase si je ne pends ce vaurien ! Je le retournerai à l’envers et lui ferai sortir les talons par la bouche ! » Et il finissait par envoyer demander à Bauch pourquoi il ne faisait pas marcher les chiens. Alors Bauch demandait de la vodka, buvait et remontait à cheval ; et de nouveau retentissait l’hallali magistral.

– Vous chassiez, je crois, Louka Petrovitch ?

– J’aimais, en effet… mais plus maintenant… mon temps est passé… Quand j’étais jeune… Vous concevez que dans ma situation cela ne convient guère. Le bon sens nous ordonne de nous tenir à distance des nobles. Et quand un des nôtres, quelque ivrogne ou quelque fainéant, veut se rapprocher d’eux, quel plaisir y trouve-t-il ? Il se couvre de honte. On lui donne à monter des rosses boiteuses, on lui enlève son bonnet et on le jette à vingt pas dans les roseaux ; sous prétexte de frapper sa rosse, on le frappe lui-même, et il faut toujours qu’il rie et fasse rire les autres. Non, je vous dirai, plus on est petit, plus on doit avoir de réserve, autrement, on est vite souillé. Ah ! continua Ovsianikov en soupirant, les traces de bien des hommes, des chiens, des renards et des loups se sont effacées sur le sol depuis que je vis et vois des temps nouveaux. Les nobles surtout sont très changés. Les pomiéstchiks ont tous été au service, ou du moins, ne restent plus sans bouger dans leurs propriétés, et, quant aux gentilshommes riches, ils ne sont pas reconnaissables. J’ai vu quelques-uns de ces derniers, à l’occasion du cadastre : on se sent joyeux rien qu’à les regarder. Ils sont accessibles, affables. Ce qui seulement m’a très étonné, c’est que ces nobles, au fait de toutes sciences et si beaux parleurs qu’à les entendre on a l’âme émue, ne comprennent rien au fond réel des affaires, et n’ont pas le moindre sentiment de leurs propres intérêts. Le serf, qu’ils ont pris pour intendant, les plie comme il veut, comme une douga. Vous connaissez sans doute Korolev, Alexandre Vladimirovitch ? Voilà un noble ! Beau, riche, il a étudié à l’Université, à l’étranger même, aussi parle-t-il agréablement ; mais il est modeste, et nous serre la main à nous autres. Enfin, vous le connaissez ! Eh bien, écoutez. La semaine dernière nous allâmes à Bérézovka pour une assemblée, convoquée par Nikifore Iliitch, arbitre. L’arbitre dit : « Messieurs, nous allons procéder à la détermination de nos limites ; il est honteux que nous restions en retard de tous les autres, mettons-nous donc à la besogne. » On s’y mit, et les querelles commencèrent, comme on devait le prévoir. Notre chargé d’affaires fit des objections, mais Oftchinikov Porfiry se révolta le premier. Et que voulait-il ? Il ne possédait pas un seul pouce de terre, il était venu seulement pour représenter son frère. « Non ! cria-t-il, vous ne me tromperez pas ! À d’autres ! Montrez le plan et faites venir l’arpenteur ! – Mais enfin, que voulez-vous ? – Hein ! pensez-vous donc avoir affaire à un imbécile ? Vraiment vous avez cru que j’allais vous dire tout de suite ce que je veux !… Donnez le plan ! » Et il frappe de sa main sur le plan. Il a grièvement offensé Marfa Dmitrievna. Elle criait : « Comment osez-vous attaquer ma réputation ! – Votre réputation ! répondit-il, je n’en voudrais pas pour ma jument brune. »

On lui donna du madère pour le faire taire, à quoi on ne réussit pas sans peine. Et lui calmé, les autres se mirent à crier. Alexandre Vladimirovitch Korolev se tenait à l’écart, mordillant le pommeau de sa canne, et branlant de temps en temps la tête. J’avais honte, je n’y pouvais plus tenir, j’allais partir, quand Alexandre Vladimirovitch se leva, en manifestant le désir d’être écouté. « Messieurs, proclame aussitôt l’arbitre qui se donne un mal inouï, Alexandre Vladimirovitch veut parler. » Il faut reconnaître que tous les gentilshommes se turent à l’instant. « Pardon, Messieurs, dit Alexandre Vladimirovitch, mais il me semble que nous avons perdu de vue l’objet de notre réunion, lequel est la délimitation des terrains, œuvre avantageuse aux propriétaires. Mais quel est le but réel de cette opération ? Ce but est d’améliorer la situation du paysan, de faciliter son travail, en répartissant équitablement ses charges. N’est-il pas très malheureux que le cultivateur de la terre ignore lui-même quel champ il doit cultiver, et s’en aille souvent labourer à cinq verstes ? C’est un devoir sacré, ajouta-t-il. Nous devons soulager le moujik, assurer son bien-être. À y bien réfléchir, ses intérêts et les nôtres sont les mêmes ; ce qui lui est bon nous est bon, ce qui lui nuit nous nuit. Il serait donc, de notre part, déraisonnable et même coupable de nous disputer à propos de vétilles… » Il parla, il parla… Ah ! comme il a bien parlé ! Cela allait droit dans l’âme. Les nobles étaient attendris, et moi j’ai failli pleurer. Parole ! vous chercheriez vainement dans les vieux livres un aussi beau discours. Mais comment tout cela a-t-il fini ? Il fut tout le premier à refuser de laisser partager quatre déciatines de marécages et ne consentit pas non plus à les vendre. « Je les ferai dessécher par mes gens, dit-il, et j’établirai là une fabrique de draps, où l’on exploitera les nouveaux procédés ; je tiens à ce terrain, j’y ai mes projets… » Et si au moins ce motif eût été réel ! Mais la vérité, c’est que Anton Karassikov, le voisin d’Alexandre Vladimirovitch, avait refusé cent roubles de pot-de-vin à l’intendant de Korolev. Et nous nous séparâmes sans êtres plus avancés qu’avant la réunion. Alexandre Vladimirovitch est convaincu qu’il avait raison. Il parle plus que jamais de sa fabrique de draps, mais il n’a pas encore commencé le dessèchement des marécages.

– Mais comment procède-t-il dans ses propriétés ?

– Il y introduit chaque mois des innovations. Les moujiks le blâment, mais pourquoi les écouterait-il ? Alexandre Vladimirovitch sait ce qu’il fait.

– Tiens ! Louka Petrovitch, je vous aurais cru partisans des procédés anciens.

– Quant à moi, c’est une autre affaire. Je ne suis ni gentilhomme, ni pomiéstchik. Qu’est-ce que c’est que l’économie rurale pour moi… Je ne puis faire autrement que mes ancêtres. Je tâche de me conduire d’après la justice et l’équité et c’est assez. Louons Dieu. Les jeunes seigneurs ne goûtent pas l’ancien régime, et je ne les en blâme point. Il est temps d’être raisonnable. Le mal, c’est qu’ils aiment trop à subtiliser, et puis ils se conduisent avec le moujik comme avec le pantin de leur première enfance. Ils le tournent, le retournent, le cassent et le jettent. L’intendant, serf ancien, ou le régisseur, d’origine allemande, ramasse le moujik cassé et ne le lâche plus. Même si un jeune seigneur donnait l’exemple et montrait comment il faut agir, comment encore tout cela finirait-il ? Je mourrai sans avoir vu l’ordre nouveau des choses. Quoi donc ! ce qui était n’est plus, ce qui sera n’est pas encore.

Je ne trouvai rien à répondre. Ovsianikov regarda autour de lui, se rapprocha de moi et me dit à mi-voix :

– Vous avez sans doute entendu parler de Vassili Nicolaïtch Lioubozvonov.

– Non.

– Quelles étranges choses ses moujiks eux-mêmes ont racontées sur lui ! Leurs récits d’ailleurs ne m’expliquent rien. C’est un jeune homme qui vient d’entrer en possession de son héritage maternel. Il arrive dans l’habitation matrimoniale, les moujiks se réunissent pour voir leur bârine. Vassili Nicolaïtch se montre. Les moujiks regardent. Quel singulier spectacle ! Leur bârine porte un pantalon de peluche, on dirait un cocher. Ses bottes sont brodées de dessins. Il a une chemise rouge et un cafetan aussi de cocher. Il porte toute sa barbe, et tout son aspect est si bizarre qu’on le croirait ivre, et sûrement, il n’est pas dans son assiette.

– Bonjour, enfants ! dit-il, que Dieu vous garde !

Les moujiks saluent silencieusement, un peu intimidés ; Lioubozvonov lui-même était gêné. Pourtant il reprit :

– Je suis russe et vous êtes russes ; j’aime tout ce qui est russe, j’ai une âme russe et tout le sang qui coule dans mes veines est tout russe.

Puis, brusquement, il commanda :

– Eh bien, donc, enfants ! chantez-moi un chant national russe !

Les moujiks tremblaient ; ils étaient tous ahuris ; un audacieux lança un éclat de voix, mais prit peur lui-même et alla se cacher honteusement derrière les autres. Nous avons vu des seigneurs bizarres, déjà, têtes brûlées, ivrognes : ceux-là s’habillaient en cochers, dansaient, jouaient de la guitare, chantaient, faisaient la débauche avec les dvorovi et les moujiks… Mais ce Vassili Nicolaïtch est une jeune fille : il lit ou écrit sans cesse, ou bien il dit des vers tout haut ; il ne parle à personne, on croirait qu’il se cache. Il se promène seul dans son jardin. S’ennuie-t-il ? est-il triste ? L’intendant avait eu de grandes craintes. Avant l’arrivée du jeune seigneur, il avait parcouru toutes les isbas des moujiks et fait la cour à chacun. Le chat sentait à qui était la viande qu’il avait mangée, et les moujiks pensaient : « Assez voltigé, mon pigeon, tu vas la danser cette fois, vaurien !… » Au lieu de quoi – que dire, Dieu lui-même ne pourrait expliquer cela – Vassili Nicolaïtch l’appelle et lui dit, en reprenant haleine à chaque mot : « Que la justice règne dans mon domaine ! N’opprime personne, tu m’entends ? » Et depuis lors, il ne l’a pas fait appeler une seule fois, il vit dans sa maison comme un étranger. L’intendant a repris courage, et les moujiks n’osent aborder Vassili Nicolaïtch ; ils ont peur. Et pourtant, le bârine les salue, les regarde affectueusement ; mais plus il veut être aimable pour eux, plus leur ventre se contracte de peur. N’est-ce pas prodigieux ? Ou bien, suis-je tombé en enfance ? Je n’y comprends rien, qu’est-ce que tout cela veut dire ?

Je répondis à Ovsianikov que probablement M. Lioubozvonov est malade.

– Quel malade ! Il est aussi large que haut. Et quel visage ! Si épais malgré sa jeunesse… Que Dieu soit avec lui… Au reste, Dieu le sait…

Et Ovsianikov soupira.

– Allons, lui dis-je, assez sur les nobles ; parlez-moi des odnovortsi, Louka Petrovitch.

– Non, dispensez-moi d’en parler, répondit-il vivement. Je vous dirais bien… (Ovsianikov fit un geste.) Prenons plutôt tranquillement du thé. Des moujiks ne peuvent être que des moujiks, et si nous n’étions pas que des simples moujiks, que serions-nous ?

Nous prîmes le thé. Tatiana Illiinichna se leva et s’approcha de nous. Elle était sortie et rentrée plusieurs fois sans bruit. Le silence régnait dans l’isba. Ovsianikov prenait gravement et lentement tasse après tasse.

– Mitia est venu, dit Tatiana à voix basse.

Ovsianikov fronça les sourcils.

– Qu’est-ce qu’il veut ? demanda-t-il.

– Il est venu vous demander pardon.

Ovsianikov secoua la tête.

– Voyez-vous, reprit-il en s’adressant à moi, que faire avec les parents ? Car enfin on ne peut pas les repousser… J’ai un neveu, un gaillard très dégourdi, il n’y a pas à dire. Il a fait des études : eh bien, on n’en peut rien attendre de bon. Il était employé de l’État, il a quitté les bureaux parce qu’il n’avait pas d’avancement. Se prend-il donc pour un noble ? Et puis, un noble même n’est pas général tout de suite. Maintenant, c’est un oisif. Ce ne serait encore qu’un demi-mal, mais il s’emploie à redresser les torts ; il rédige des suppliques pour les moujiks, il écrit des rapports, il style les centeniers, il dénonce les injustices des arpenteurs, il court les cabarets, il fait des connaissances parmi les metchanines et les dvorovi. Ça ne peut manquer de finir mal ; le stanovoï et les ispravniks[34] lui ont donné plus d’un avertissement. Ce qui le sauve c’est qu’il est hâbleur ; il les fait rire, puis leur joue encore un tour… Eh bien, femme, il est là, n’est-ce pas ? Je te connais, tu as pitié de lui, tu le protèges…

Tatiana Illiinichna baissa la tête, sourit et rougit.

– C’est cela, continua Ovsianikov. Ah ! quelle maman gâteau, tu es ! Eh bien, fais-le entrer. En l’honneur de notre hôte, je pardonne ; appelle-le.

Tatiana Illiinichna s’approcha de la porte et cria : « Mitia ! »

Mitia était un jeune homme de vingt-huit ans, grand, élancé, les cheveux frisés. En m’apercevant, il s’arrêta sur le seuil. Il était vêtu à l’allemande, mais la grandeur exagérée des plis de l’épaule témoignait que son tailleur était un Russe, un Russien russianisant.

– Avance, dit le vieillard, tu as donc bien honte ? Remercie ta tante, je te pardonne. Batiouchka[35], je vous le recommande, c’est mon neveu et je n’en suis pas plus fier. La fin du monde arrive… (Nous échangeâmes un salut, le jeune homme et moi.) Allons, parle, qu’as-tu tripoté encore ? pourquoi se plaint-on de toi ?

Évidemment Mitia était gêné par ma présence.

– Plus tard, mon oncle, murmura-t-il.

– Non pas, tout de suite ; je sais bien que devant M. le pomiéstchik tu as honte. Ce sera ta pénitence, parle.

– Je n’ai rien fait de honteux, dit vivement Mitia en se redressant. Daignez en juger vous-même. Les odnovortsi de Rechetilovo viennent à moi et me disent : « Défendez-nous, frère. – Qu’y a-t-il ? – Voici ce qu’il y a. Nos magasins aux blés sont bien tenus, il n’y a rien de mieux. Or, un employé chargé de les inspecter vient, les regarde et dit : « Vos magasins sont en désordre, je ferai mon rapport. – Quel désordre ? – C’est bon, je suis fixé. » Nous nous rassemblâmes et on parla de l’amadouer en lui graissant la patte. Mais le vieux Prokhoritch dit : « C’est du mauvais exemple, vous encouragez vos oppresseurs, n’avons-nous plus de justice ? » On le crut et l’employé fit son rapport. Maintenant on nous demande de nous justifier… Je leur ai demandé si en effet leurs magasins étaient irréprochables. « Dieu nous est témoin, me répondirent-ils, ils sont en ordre et il y a la quantité de blé exigée par la loi. » Eh bien, leur ai-je dit, vous n’avez rien à craindre. Et j’écrivis pour eux une supplique. On ne sait pas encore qui aura raison. Mais je ne m’étonne pas qu’on soit venu se plaindre de moi à vous à ce sujet. La chemise de chacun lui tient de plus près à la peau que la chemise du voisin.

– Oui, chacun, toi excepté, murmura le vieillard. Et l’autre affaire avec les moujiks de Choutolomovo ?

– Comment savez-vous cela ?

– Je le sais, peu importe comment.

– Là encore, je n’ai aucun tort, jugez-en. Les moujiks de Choutolomovo ont un voisin nommé Bezpandine, qui a mis en culture quatre déciatines de leur terre, prétendant qu’elles lui appartiennent. Le piomiéstchik de Choutolomovo est à l’étranger ; qui les défendra ? La terre est à eux incontestablement, depuis des siècles. Ils sont venus me demander une supplique, pourquoi leur aurais-je refusé ? Bezpandine l’a su et s’est mis à crier : « Je lui arracherai les pattes de derrière, à moins que je ne commence par la tête. » Nous verrons. Pour l’instant, je suis encore au complet.

– Ne te vante donc pas, dit le vieillard. Il ne lui arrivera rien de bon, à la tête. Tu es fou.

– Eh quoi ! mon oncle, n’avez-vous pas bien souvent vous-même daigné ?…

– Je connais ta chanson, interrompit Ovsianikov. Sans doute, l’homme doit vivre selon la justice, secourir son prochain, payer de sa personne. Mais est-ce toujours par désintéressement que tu agis ? Ne te fais-tu pas conduire au cabaret, hein ? et régaler et saluer ? « Dmitri Alexeïtch, batiouchka, aide-nous, nous te récompenserons. » Et ces malheureux te glissent dans la main un rouble ou un billet bleu[36]. Est-ce vrai ? est-ce vrai ?

– En cela j’ai tort, répondit Mitia en baissant la tête. Mais je ne reçois jamais rien des pauvres, et je suis toujours pour le bon droit.

– Jusqu’à présent, mais cela changera. Et que dis-tu donc ? Tes clients sont tous des petits saints ? Et Borka Perekhodov ? L’as-tu oublié ? Qui donc l’a protégé, hein ?

– Perekhodov a souffert par sa faute, c’est vrai…

– Il a dépensé l’argent de l’État, il n’y a pas à dire !

– Pourtant, petit oncle, c’est juste, la pauvreté, la famille…

– Oui, oui, la pauvreté, la famille et l’ivrognerie… C’est un propre à rien, voilà ce qu’il est.

– Mais c’est le malheur qui l’a mené là, observa Mitia en baissant la voix.

– Le malheur !… alors tu aurais dû lui venir en aide si ton cœur est si bon, au lieu d’ivrogner avec lui au cabaret ! Mais il parle bien, n’est-ce pas ? Voyez-vous quel mérite !

– Il est bon…

– Hé ! tous sont bons avec toi… Mais qu’es-tu devenu tous ces jours-ci ?

– Je suis allé à la ville.

– Bien. Tu as joué au billard, pris le thé, gratté la guitare, respiré l’air des bureaux, composé des suppliques, et tu t’es pavané avec des fils de marchands, n’est-ce pas, hein ?

– Oui, à peu près, mon oncle, dit en souriant le beau Mitia. Ah ! j’oubliais : Anton Parfenitch vous prie à dîner chez lui dimanche.

– Je n’irai pas chez ce ventru. Il n’aurait qu’à servir un splendide poisson apprêté au beurre rance… Qu’il reste avec Dieu !

– J’ai rencontré Fedocie Mikhaïlovna, reprit Mitia.

– Quelle Fedocie ?

– Hé ! la Fedocie du pomiéstchik Karpentchenko, du seigneur qui a acheté Mikoulino aux enchères. Fedocie est de Mikoulino. Elle vivait à Moscou de son état de couturière et payait régulièrement une dîme annuelle de cent quatre-vingt-deux roubles, cinquante kopeks. Adroite comme elle est, elle avait beaucoup de commandes et vivait à l’aise à Moscou. Karpentchenko l’a fait venir au village, et la retient sans emploi. Elle voudrait se racheter, mais le bârine ne se décide pas. Vous qui connaissez Karpentchenko, vous pourriez lui en parler, mon oncle… Fedocie paierait un bon prix.

– Tiré de ta poche, n’est-ce pas ?… Bien, je lui parlerai. Seulement, je ne sais pas, continua le vieillard avec une expression mécontente, ce Karpentchenko est un faiseur : il achète des billets à effets, des propriétés aux enchères, il prête à la petite semaine. – Qui est-ce qui l’a amené dans le pays ? Ah ! ces étrangers ! Ce ne sera pas facile avec lui, mais je verrai.

– Occupez-vous-en, petit oncle.

– C’est bien, je m’en occuperai. Seulement, toi, prends garde… Allons, allons, ne te justifie pas ; que Dieu soit avec toi, que Dieu soit avec toi ! Prends garde à l’avenir ; autrement, par Dieu ! Mitia, il t’arrivera malheur ! Par Dieu ! tu te perdras… Je ne pourrai pas toujours te porter sur l’épaule… Je suis d’ailleurs peu influent, moi-même. Et maintenant va-t’en avec Dieu.

Mitia sortit, Tatiana Illiinichna le suivit.

– C’est ça, maman gâteau, va bien vite lui donner du thé ! cria à sa suite Ovsianikov. Ce n’est pas un sot, savez-vous, Monsieur, et le cœur est très bon. J’ai peur pour lui… Du reste, pardon de vous occuper de ces vétilles.

La porte s’ouvrit, entra un petit homme à tête grise vêtu d’un paletot en velours.

– Ah ! Franz Ivanitch, s’écria Ovsianikov, salut ! comment va la santé ?

Permettez-moi, mon cher lecteur, de vous présenter ce personnage. Franz Ivanitch Lejeune, mon voisin, est parvenu à la condition de gentilhomme par une voie peu banale. Il naquit à Orléans de père et de mère français et vint avec Napoléon conquérir la Russie en qualité de tambour. Tout alla d’abord comme sur des roulettes, et notre Français entra dans Moscou la tête haute. Mais au retour le pauvre Monsieur Lejeune, à demi gelé et sans tambour, tomba entre les mains des moujiks de Smolensk. Ils l’enfermèrent, pour la nuit, dans un moulin à foulon abandonné et vinrent l’y reprendre le lendemain pour le mener au bord d’un trou de glace près d’une digue. Ils prièrent le tambour de la Grrrande Armée de leur faire ce plaisir de piquer une tête sous la glace. Monsieur Lejeune déclina cette invitation et représenta aux moujiks qu’ils feraient œuvre pie, en lui permettant de regagner Orléans de son pied léger.

– Là, Messieurs, leur dit-il, vit ma mère, une tendre mère…

Mais les moujiks, probablement peu fixés sur la situation géographique d’Orléans, insistaient pour qu’il fît un voyage sous l’eau selon le cours tortueux de la Gniloterka et encourageaient déjà le Français par de petites poussées dorsales, quand, tout à coup, à la grande joie de Monsieur Lejeune, une sonnette tinta, et vers la digue parut un grand traîneau couvert d’un tapis bariolé avec un dossier démesurément élevé, une troïka de Viatka. Dans ce traîneau se carrait un gentilhomme fourré de loup, un seigneur rouge et ventru.

– Que faites-vous là ? demanda-t-il aux moujiks.

– Nous noyons un Français, batiouchka.

– Ah ! fit avec indifférence le pomiéstchik et il se détourna.

Monsieur ! monsieur ! cria le pauvre diable.

– Hein ! dit la pelisse de loup indignée. Tu es venu en Russie, drôle, avec la lie des peuples, tu as mis Moscou en flammes ; maudit, tu as arraché la croix de la coupole d’Ivan le Grand, et maintenant : « Mossié, mossié ! » Tu as la queue basse, maintenant. C’est bien fait ! Fouette, Filka, fouette.

Les chevaux font un mouvement.

– Un moment, pourtant, se ravisa le pomiéstchik. Eh ! mossié, sais-tu la musique ?

Sauvez-moi, sauvez-moi, mon bon monsieur ! répétait Lejeune.

– Ah ! mon Dieu, quel peuple ! Pas un ne parle russe ! Miousique, miousique ; savez miousique, vous ? eh bien, parlez donc, savez miousique vous, forte piano savez ?

Lejeune comprit enfin ce que voulait le pomiéstchik et hocha la tête fortement.

– Oui, Monsieur, oui, oui, je suis musicien, je joue de tous les instruments possibles ; oui. Monsieur, sauvez-moi, Monsieur.

– Allons, ton Dieu a de la chance, répondit le pomiéstchik. Enfants ! lâchez-le, voilà vingt kopeks pour boire.

– Merci, batiouchka, merci. Allons, prenez-le.

On mit Lejeune dans le traîneau. Il suffoquait de joie, pleurait, tremblait, saluait ; il remerciait le pomiéstchik, le cocher, les moujiks. Il n’avait sur lui qu’une flanelle verte à cordons roses ; or, il gelait ferme. Le pomiéstchik regarda silencieusement les membres raidis et bleuis du tambour, l’enveloppa dans sa pelisse et l’emmena chez lui. Toute la dvornia accourut. On s’efforça de réchauffer le Français, on le fit manger, on l’habilla, puis le pomiéstchik le présenta lui-même à ses filles.

– Voici, mes enfants, leur dit-il, un instituteur. Vous me demandiez sans cesse de vous faire enseigner le dialecte français et la musique. Voici un Français qui sait le piano. Eh bien, Mossié, poursuivit-il en montrant à Lejeune une épinette achetée cinq ans auparavant à un juif qui vendait de l’eau de Cologne, montre-nous ton art ; joue.

Lejeune, la mort dans l’âme, prit place devant l’instrument. De sa vie, il n’avait mis les doigts sur un piano.

– Joue donc, répétait obstinément le pomiéstchik.

Le pauvre frappa le clavier de toutes les forces de son désespoir et joua comme cela lui passait par la tête. « Je croyais bien, disait-il plus tard, que mon sauveur allait me saisir par la peau du cou et me jeter dehors. » Mais au grand étonnement de l’improvisateur malgré lui, après un peu de silence, le pomiéstchik vient lui frapper amicalement sur l’épaule en disant :

« Bien, c’est bien, je vois que tu sais ; va te reposer maintenant. »

Quinze jours après, Lejeune passa de ce pomiéstchik à un autre, homme plus instruit, auquel il plut tant, par la douceur et la gaieté de son caractère, qu’il épousa la fille adoptive du riche seigneur, jeune personne que l’ancien tambour avait éduquée. Il entra au service, conquit la noblesse personnelle et, comme il avait une fille, il la donna en mariage à Lobizaniev, pomiéstchik d’Orel, ancien dragon et poète. Lejeune avait fini par se retirer à Orel.

Tel était le personnage, communément appelé maintenant Franz Ivanitch, qui venait d’entrer chez Ovsianikov, dont il était l’ami…

Mais peut-être le lecteur s’ennuie-t-il chez l’odnovorets Ov-sianikov ; je me tais donc éloquemment.


VII


LGOV


– Allons chasser à Lgov, me dit un jour Ermolaï qui est déjà connu du lecteur. Nous y tuerons des canards en grand nombre.

Le canard sauvage, comme on sait, est un mince gibier pour un vrai chasseur ; mais, faute de mieux (septembre commençait, la bécasse ne donnait pas encore et j’étais las de courir la perdrix), j’écoutai mon chasseur et nous partîmes pour Lgov.

C’est un grand village orné d’une très vieille église en pierre à une coupole et de deux moulins sur le cours fangeux de la Rossota. À cinq verstes de Lgov, la Rossota est un large étang, verdi au milieu et bordé de joncs serrés. Les canards de toutes sortes – barboteurs, demi-barboteurs à longues queues, blairiers, carcelles, harles et autres – pullulent dans l’aisance entre les jonchaies. Des nuées de ces oiseaux s’élèvent çà et là au-dessus de l’eau. On tire, et il y a tant à tirer que le chasseur porte involontairement sa main à sa casquette en faisant un « oh ! » prolongé.

Ermolaï et moi nous longeâmes d’abord l’étang. Nous n’ignorions pas que le prudent canard ne se tient point près de la rive : quand bien même quelque sarcelle égarée se fût exposée à notre feu, nos chiens n’auraient pu la retirer des entrelacs des joncs : ils n’auraient pu, tout dévoués qu’ils fussent, nager ni marcher sur la vase et se seraient ensanglanté le précieux museau sur le tranchant des roseaux.

– Non, dit Ermolaï, cela ne va pas. Il faut nous procurer un bateau ; retournons à Lgov.

Nous partîmes.

Nous avions fait quelques pas, quand de derrière un aubier parut un pauvre chien couchant et derrière lui un homme de taille moyenne vêtu d’un piètre armiak bleu, d’un gilet jaune, d’un pantalon gris enfoui dans des bottes trouées, au cou un foulard écarlate, et sur l’épaule un fusil. Tandis que nos chiens, selon l’étiquette chinoise de leur cérémonial, s’abouchaient avec l’inconnu qui visiblement effrayé serrait la queue, dressait les oreilles et se retournait tout d’une pièce sans plier les jarrets et en montrant les dents, l’homme vint à nous et nous fit très poliment un salut. Son visage annonçait vingt-cinq ans. Ses longs cheveux blonds fortement parfumés de kvas se tordaient en immobiles mèches, ses petits yeux gris clignotaient affablement, tous ses traits encadrés d’un bandeau noir souriaient avec douceur.

– Permettez-moi de me présenter, dit-il d’une voix insinuante, je suis Vladimir, chasseur. J’ai appris votre arrivée sur les bords de notre étang et je viens vous offrir mes services, si cela ne vous est pas désagréable.

Le chasseur Vladimir parlait exactement comme font les jeunes premiers de province. J’acceptai ses offres et j’eus le temps d’apprendre son histoire avant d’arriver à Lgov. C’était un dvorovi affranchi ; enfant, il avait appris la musique ; son maître l’employait comme valet de chambre. Il savait lire, il avait même un peu lu et vivait maintenant comme beaucoup en Russie, sans argent, sans métier, comptant sans doute pour se nourrir sur la manne céleste. Il parlait en termes excessivement recherchés et composait avec soin ses manières. C’était à coup sûr quelque lovelace redouté et heureux. Les jeunes filles russes aiment l’éloquence. Il me fit entendre qu’il fréquentait les pomiéschiks des environs, qu’il avait d’excellentes connaissances au chef-lieu du district, des amis dans la capitale et qu’il jouait à la préférence. Il savait sourire, et variait à l’infini ses sourires ; le meilleur de tous était un certain sourire modeste, retenu, attentif et sympathique, qui éclairait ses lèvres quand il écoutait. Il écoutait bien, il était toujours d’accord avec l’interlocuteur, mais sans perdre le sentiment de son propre mérite, et sa physionomie laissait lire qu’à l’occasion il pourrait, lui aussi, formuler une opinion. Ermolaï, homme un peu rustre, point du tout subtil, s’ingéra de le tutoyer et c’était un spectacle de voir avec quelle fine ironie Vladimir le payait des vous les plus gracieux.

– Pourquoi, lui demandai-je, portez-vous ce bandeau ? Avez-vous mal aux dents ?

– Non, répondit-il, ceci est le résultat de mon imprudence. J’avais un ami, homme excellent, mais qui n’entendait rien à la chasse. Un soir, il me dit : « Mon cher, je t’accompagne demain matin à la chasse. Je veux goûter de ce plaisir-là. » Pour ne pas le contrarier je lui procurai un fusil ; nous partîmes avec l’aurore et nous chassâmes. Sur le tard, pour me reposer, je m’allongeai sous un arbre : lui, se mit à faire l’exercice au fusil et me coucha en joue. Je le priai de cesser ce jeu. Mais l’inexpérimenté n’obéit pas, le coup partit et m’emporta l’index de la main droite et le menton.

Nous étions à Lgov, Vladimir et Ermolaï pensaient tous deux qu’on ne pouvait chasser sans bateau.

– Soutchok a un dostchanik[2], dit Vladimir ; seulement je ne sais où il l’a attaché, il faut aller le trouver lui-même.

– Qui donc ? demandai-je.

– Un homme qu’on a surnommé Soutchok[3].

Ermolaï suivit Vladimir chez Soutchok. Je leur dis de me rejoindre près de l’église. En examinant les tombeaux du cimetière, je fus attiré par une urne quadrangulaire, patinée du temps et sur un des côtés de laquelle on lisait en français : Cigît Théophile-Henri vicomte de Blangy, et du côté opposé, en russe : Sous cette pierre a été enseveli le comte de Blangy, sujet français qui, né en 1737, est mort en 1799. Il vécut en tout 62 ans.

Et sur le troisième côté :

Sous cette pierre repose un émigré français ;
Il était de grande origine et il avait du talent.
Après avoir pleuré son épouse et sa famille assassinées,
Il abandonna son pays foulé par les tyrans.
Ayant atteint les bords du pays russe,
Il obtint pour ses vieux jours un toit hospitalier.
Il instruisait les enfants et tranquillisait les parents.
Le juge d’en haut lui donna la paix.

Et sur le quatrième côté :

Paix à ses cendres.

L’arrivée d’Ermolaï, de Vladimir et de l’homme si singulièrement appelé Soutchok, interrompit ma méditation. Soutchok, nu-pieds, loqueteux, hérissé, me parut un dvorovi en retraite d’une soixantaine d’années.

– Tu as un bateau ? lui dis-je.

– Oui, répondit-il en hoquetant d’une voix rauque, mais il est très mauvais.

– Qu’a-t-il donc ?

– Les planches sont disjointes et les trous à chevilles n’ont plus de bouchons.

– Ce n’est rien, dit Ermolaï, avec du chanvre et du suif on peut les boucher.

– Sûrement, ça se peut, confirma Soutchok.

– Que fais-tu ?

– Je suis le pêcheur du bârine.

– Quel pêcheur qui ne tient pas son bateau en état !

– Pourquoi faire, puisqu’il n’y a pas de poissons.

– Le poisson n’aime pas le goût de rouille des eaux marécageuses, dit pédantesquement mon chasseur.

– Alors, dis-je à Ermolaï, va donc te procurer ce qu’il faut et radoube le bateau.

Ermolaï partit.

– Ne risquons-nous pas de couler à fond ? demandai-je à Vladimir.

– Dieu est miséricordieux ! En tout cas il est à supposer que l’étang n’est pas profond.

– Pas profond, non, fit Soutchok qui parlait comme à demi endormi, mais il y a beaucoup de vase et des herbes longues, solides et des trous profonds.

– Mais si l’herbe est si forte, s’écria Vladimir, il n’y aura pas moyen de ramer !

– Hé ! qui rame sur des radeaux ? On pousse à la perche. J’irai avec vous, j’ai une perche. On peut se servir aussi de la pelle.

– Une pelle, pourquoi faire ? dit Vladimir ; il y a bien peu d’endroits où l’on pourrait toucher le fond.

– C’est vrai, ce n’est pas commode.

Je m’assis sur le tombeau pour attendre Ermolaï, Vladimir par convenance s’éloigna un peu et s’assit aussi ; Soutchok resta debout la tête penchée en avant, les mains au dos : cette posture lui était évidemment familière.

– Dis-moi, lui demandai-je, y a-t-il longtemps que tu es pêcheur ?

– Sept ans, répondit-il comme s’il revenait à lui.

– Et auparavant, que faisais-tu ?

– J’étais cocher.

– Et qui t’a dégradé ?

– La nouvelle bârinia.

– Quelle bârinia ?

– Mais celle qui nous a achetés, Aliona Timoféïevna, une grosse, pas jeune… Vous ne daignez pas la connaître ?

– Et pourquoi t’a-t-elle fait pêcheur ?

– Dieu sait. Elle arrive de sa terre de Tambov, assemble toute la dvornia, se montre. Nous nous précipitons tous pour lui baiser la main, elle ne se fâche pas. Elle demande à chacun d’eux vivement ce qu’il fait, quel est son emploi. Et voilà qu’elle me demande. « Qu’es-tu ? – Cocher. – Cocher ! Quel cocher peux-tu être ? Regarde-toi ! Tu ne peux pas être cocher, sois pêcheur et rase ta barbe. Toutes les fois que je serai ici, tu fourniras ma table de poisson, tu m’entends ? » Et depuis je passe pour pêcheur. Et elle me dit encore : « Prends garde d’entretenir de poissons l’étang. » Mais quoi ! l’entretenir c’est impossible.

– À qui apparteniez-vous auparavant ?

– À Sergheï Serghéitch Pekhterev. Je faisais partie d’un héritage. Chez celui-là ça a duré six ans. C’est moi qui le menais quand il était ici ; à la ville il avait un autre cocher.

– Tu avais été cocher dès ta jeunesse ?

– Eh non ! eh non ! c’est du temps de Sergheï Serghéitch ; jusque-là j’étais cuisinier, mais pas pour la ville, à la campagne.

– Cuisinier de qui ?

– Eh ! de l’ancien bârine, d’Affanassi Nefeditch, l’oncle de Sergheï Serghéitch. Le vieux avait acheté Lgov et Sergheï Serghéitch est devenu le maître ici en héritant du vieux.

– À qui Affanassi Nefeditch avait-il acheté ?

– Hé ! à Tatiana Vassilievna.

– Quelle Tatiana Vassilievna ?

– Hé ! celle qui est morte l’an dernier près de Bolkhovo, c’est-à-dire près de Karatchov, vieille fille. Elle n’a jamais été mariée. Ne l’avez-vous pas connue ? Elle nous tenait de son père. Celle-là nous a possédés assez longtemps, une vingtaine d’années.

– N’étais-tu pas son cuisinier ?

– Oui d’abord, mais bientôt elle m’a fait kofichenki[4].

– Son quo…

– Son ko-fi-chenki.

– Quel est cet emploi ?

– Eh ! je ne sais pas, moi, batiouchka, j’étais attaché à l’office et je ne m’appelais plus Kouzma, mais Anton. Tels étaient les ordres de la bârinia.

– Ton vrai nom est Kouzma ?

– Eh oui, Kouzma.

– Et tu as été tout le temps kofichenki ?

– Eh non, j’ai été aussi acteur.

– Vraiment ?

– Oui, je jouais sur le kéâtre[21]. Notre bârinia avait installé un kéâtre chez elle.

– Quels rôles jouais-tu ?

– Plaît-il ?

– Qu’est-ce que tu faisais au théâtre ?

– Hé ! vous ne savez donc pas : on me prend et on m’habille, moi je marche comme en travesti, je m’arrête, je m’assois. On me dit : « Parle, dis oui. » Et j’obéissais. Un jour, j’ai représenté un aveugle. On m’avait mis sur chaque paupière un pois… ah ! mais oui, un pois…

– Et puis, qu’as-tu été ?

– Et puis j’ai été encore cuisinier.

– Pourquoi donc t’avait-on dégradé de ton emploi ?

– Mon frère s’était enfui.

– Ah !… Et chez le père de ta première bârinia, que faisais-tu ?

– J’ai tenu différents emplois : d’abord, j’ai servi de kazatchock[30], puis de postillon, puis de jardinier, puis de veneur…

– Veneur !… tu conduisais des chiens ?

– Oui, des chiens ; mais je suis tombé de cheval et nous nous sommes estropiés, la bête et moi. Le vieux bârine était très sévère. Il m’a fait rosser et j’ai été mis à Moscou en apprentissage chez un bottier.

– En apprentissage, que dis-tu là ? Tu n’étais plus un enfant !

– Eh ! j’avais bien vingt ans !

– En apprentissage à vingt ans ?

– Qu’est-ce que ça fait, puisque le maître l’avait ordonné ! Mais comme il est mort peu après, on m’a fait revenir au village.

– Et quand as-tu fait ton apprentissage comme cuisinier ?

Soutchok souleva son maigre et jaune visage et sourit.

– Allons, cela s’apprend-il ? Les babas elles-mêmes font la cuisine.

– Tu as joué bien des personnages, Kouzma, pendant ta vie. Mais à présent de quoi t’occupes-tu, puisque tu es pêcheur sans poisson ?

– Eh, je ne me plains pas, batiouchka ; je rends grâce à Dieu d’être pêcheur, comme ils disent. Ainsi il y a un vieillard comme moi, André Poupir. La bârinia l’a attaché au puisage de la fabrique de papier. « C’est péché de manger son pain sans le gagner », disait-elle. Et pourtant il n’y a rien à faire, et pourtant Poupir rêve une récompense. C’est qu’il a un neveu qui est scribe dans le comptoir de la bârinia. Il a tenu parole, il a parlé, et Poupir, pour l’en remercier, a salué son neveu jusqu’à terre, sous mes yeux… Oui, j’étais là.

– Tu as une famille ? Tu es marié ?

– Non, batiouchka. Tatiana Vassilievna, Dieu lui donne le ciel, la feue bârinia ne permettait à personne de se marier. Il lui arrivait de dire même : « Dieu vous en garde ! je suis fille, moi, et je vis ! Pourquoi ces polissonneries ? »

– De quoi vis-tu ? As-tu des gages ?

– Quels gages ? Eh, bârine, on me donne des denrées pour les manger, c’est tout ce qu’il faut. Dieu donne de longs jours à notre bârinia.

Ermolaï revint.

– Le bateau est prêt, dit-il d’une voix bourrue. Va donc chercher la perche.

Soutchok courut chercher la perche. Pendant tout mon entretien avec Soutchok, Vladimir avait regardé ce brave homme avec un sourire très méprisant.

– Quel imbécile ! dit-il en le voyant s’éloigner, un homme sans instruction, un moujik, rien de plus, on ne peut même pas appeler ça un dvorovi ; et il se vante. Comment aurait-il joué la comédie ? Je vous le demande un peu. Vous lui avez fait trop d’honneur en causant avec lui.

Un quart d’heure après, nous étions tous quatre sur le radeau de Soutchok. Quant aux chiens, nous les avions laissés dans l’isba, sous la garde du cocher Yégoudile. Nous étions assez gênés sur le radeau. Mais les chasseurs sont de race accommodante. Soutchok était à l’arrière et poussait. Vladimir et moi avions pris place au milieu. Ermolaï se tenait en avant. L’eau ne tarda pas à nous baigner les pieds malgré le calfeutrage. Le temps heureusement était très calme et l’étang semblait comme endormi. Nous avancions lentement. Le vieillard avait chaque fois beaucoup de peine à retirer sa perche de plusieurs pieds de vase et il fallait la dégager aussi des longues herbes qui s’y enchevêtraient ; les nénuphars aux larges feuilles et aux tiges élastiques étaient un de nos principaux obstacles. Enfin, nous gagnâmes les jonchaies et le jeu commença. Les canards s’élevaient avec bruit, « s’arrachant » des retraites de l’étang, effrayés par notre apparition inattendue dans leur domaine. Nous les fusillâmes. C’était plaisir de voir ces pesants oiseaux frapper l’eau de tout leur poids. Bien entendu, nous ne pûmes saisir tous ceux qui avaient été atteints : ceux qui n’avaient attrapé que quelques grains plongeaient. D’autres se perdaient au milieu de la roselière où les yeux d’Ermolaï même ne parvenaient pas à les retrouver. Notre radeau n’était pas moins, dès midi, encombré de gibier. Vladimir, à la joie d’Ermolaï, tirait médiocrement et à chaque coup perdu faisait des mines étonnées, examinait la batterie et nous expliquait les causes de sa déconvenue. Ermolaï, comme toujours, tirait en maître, et moi comme toujours je tirais mal. Soutchok nous regardait de l’œil d’un homme qui dès l’enfance a été domestique. Il soupirait de temps en temps : « Encore un. » Puis, pour se donner une contenance, n’en finissait plus de se gratter le dos, non par les mains, mais par un remuement particulier des épaules. Le temps restait au beau fixe, de petits nuages blancs s’arrondissaient très haut dans l’air et se miraient dans l’eau. Les joncs murmuraient autour de nous, l’étang çà et là luisait comme de l’acier. Nous nous préparions déjà à regagner le village quand il nous arriva un gros désagrément.

Nous aurions dû remarquer depuis longtemps que l’eau montait dans notre radeau. On avait bien chargé Vladimir de nous en débarrasser au moyen d’une sébile que le prévoyant Ermolaï avait dérobée à une baba. Et cela n’alla pas mal tant que Vladimir s’acquitta de ses fonctions avec zèle : mais à la fin, et comme pour l’adieu, les canards s’élevaient en nuages si épais, si nombreux que nous n’avions plus le temps de recharger. Et nous perdîmes de vue l’état de notre embarcation. Ermolaï, en se penchant sur le bord pour saisir un canard mourant, fit incliner le radeau qui aussitôt se recouvrit d’eau et descendit solennellement sur un bas-fond.

Par bonheur, ce n’était pas très profond. Nous jetâmes tous ensemble un cri. Mais il était trop tard : un instant après nous étions entourés par les cadavres flottants des canards et nous avions de l’eau jusqu’au menton. Je ne puis me rappeler sans rire la mine piteuse de mes compagnons ; il est probable que la mienne ne devait pas être beaucoup plus gaie, car sur le moment, je l’avoue, je n’avais guère envie de rire. Chacun de nous tenait son fusil au-dessus de sa tête et Soutchok, sans doute par suite d’une habitude invétérée d’imiter les bârines, élevait aussi en l’air sa longue perche. C’est Ermolaï qui rompit le silence.

– Pouah ! dit-il en crachant dans l’eau, quelle affaire ! C’est ta faute ! vieux diable, vociféra-t-il en s’adressant à Soutchok. Qu’est-ce que c’est donc que ce bateau ?

– Pardon, marmotta le vieillard.

– Et toi aussi, continua Ermolaï en se retournant vers Vladimir. Que regardais-tu donc ? Pourquoi as-tu cessé de puiser. Tu… tu, tu, tu…

Vladimir ne répliqua pas ; il tremblait comme une feuille, ses dents ne se rencontraient plus. Il avait sur la face un sourire de stupeur. Où étaient son éloquence, son tact, sa dignité ?

Le maudit radeau se balançait faiblement sous nos pieds. Au moment du naufrage l’eau nous avait paru très froide, mais on s’y fit. La peur dissipée, j’examinai nos alentours. À dix pas de nous commençait une jonchaie à travers laquelle on apercevait la rive : « Ça va mal », pensai-je.

– Qu’allons-nous faire ? dis-je à Ermolaï.

– Nous allons voir, nous ne coucherons pas ici, j’espère. Tiens, Vladimir, prends mon fusil.

Vladimir obéit sans mot dire.

– Maintenant, je vais chercher un gué, continua-t-il avec assurance, comme si l’étang devait nécessairement avoir un gué.

Il prit la perche de Soutchok et se dirigea vers le bord en tâtant le fond avec précaution.

– Sais-tu nager ? lui criai-je.

– Non, je ne sais pas, me répondit-il de derrière les joncs.

– Alors il sera noyé, dit froidement Soutchok qui, tout à l’heure, craignait non pas le danger, mais notre colère. Maintenant, complètement rassuré, il soufflait un peu, mais ne semblait pas trouver nécessaire de changer de situation.

– Il succombera sans aucune utilité, ajouta plaintivement Vladimir.

Nous hélions sans cesse Ermolaï, qui ne donna plus signe de vie pendant toute une heure, tout un siècle. Les réponses étaient d’abord devenues rares, puis avaient cessé. Au village, on sonnait les vêpres. Nous ne nous parlions plus ; nous évitions même de nous regarder. Les canards volaient autour de nos têtes et quelques-uns semblaient vouloir s’y poser ; mais tout à coup ils montaient perpendiculairement et s’envolaient hors de vue. Nous commencions à nous engourdir. Zoutchok battait des paupières comme un qui va dormir. Enfin, et à notre grande joie, Ermolaï reparut.

– Eh bien ?

– Je suis allé jusqu’au bord, j’ai trouvé un gué, venez.

Nous allions nous mettre en route, mais il sortit de sa poche, sous l’eau, une ficelle et attacha par les pattes les canards tués, puis prit entre ses dents les deux bouts de la ficelle et partit en avant.

Vladimir le suivit, Soutchok ferma la marche. Il y avait deux cents pas à faire dans l’eau. Ermolaï marchait hardiment sans s’arrêter. Il avait bien observé la route et ne cessait de nous crier : « À gauche. Il y a un creux à droite. » Ou bien : « À droite maintenant, ou vous tomberez dans la vase. » Il arrivait que l’eau nous montât au-dessus de la bouche, et deux fois même le pauvre Soutchok, le plus petit des quatre, lâcha des bulles à la surface de l’eau.

– Allons, allons, lui criait sévèrement Ermolaï, et Soutchok se débattait, s’agitait, sautait et arrivait par prendre terre en un lieu moins profond. Mais, même dans les cas les plus extrêmes, il serait mort plutôt que de s’enhardir jusqu’à s’accrocher à mes basques.

Harassés, souillés, trempés, nous arrivâmes enfin sur la rive. Deux heures après, nous étions assis et plus ou moins séchés dans un grand hangar à foin, et nous nous disposions à souper. Le cocher, Yégoudile, homme flegmatique, pensif ou plutôt somnolent, se tenait debout auprès de la porte et régalait cordialement de son tabac Soutchok. (Les cochers russes sont très liants.) Soutchok prisait à s’en faire mal : il toussait, crachait et reprisait encore. Évidemment, il y trouvait un grand plaisir. Vladimir était sombre, penchait de côté la tête et parlait peu. Ermolaï essuyait soigneusement nos fusils. Les chiens remuaient la queue avec une extraordinaire rapidité, dans l’espérance de la pâtée. Les chevaux piétinaient et hennissaient sous l’avant-toit. Le soleil baissait. Par larges bandes de pourpre, se répandirent ses derniers rayons ; des nuages dorés s’étendaient, puis allaient mourant comme une vague lavée et peignée… et dans le village on entendait des chansons.


VIII


BIEGINE LOUG


C’était un beau jour de juillet, de ces jours de beau fixe, établi pour longtemps. Dès l’aube, le ciel est pur : car l’aube ne se lève pas comme un incendie, elle n’est que doucement dorée ; le soleil n’est pas de feu, de fer rouge, comme aux jours de grande sécheresse, ni de ce pourpre sombre qui annonce les tempêtes ; il est clair et mollement radieux. Il surnage paisible sur une étroite et longue nuée, il resplendit avec fraîcheur, puis replonge dans la brume lilas de la nuée dont le bord supérieur et terne étincelle en zigzags avec des reflets d’argent battu. Mais voilà que les rayons joyeux apparaissent, et gaiement et majestueusement l’astre puissant prend son essor. Vers midi, se montrent d’ordinaire de nombreux nuages ronds, hauts à l’horizon, d’un gris doré avec des bords blanc tendre. On dirait des îles disséminées indéfiniment sur une rivière, laquelle les baignerait de détroits d’un bleu uniforme profond et transparent. Plus loin, les nuages s’entassent et l’on ne distingue plus de bleu entre eux. Mais ils sont calmes comme le ciel et tous imprégnés de clartés et de chaleur. La couleur de l’horizon, du matin au soir, ne varie pas. C’est toujours ce même lilas pâle et léger. Nulle part la menace d’un obscurcissement, sauf peut-être ces rares bandes bleuâtres qui descendent presque perpendiculairement sur la terre et sèment une brume à peine perceptible. Le soir, les nuages disparaissaient : les derniers, bruns et vagues comme de la fumée, semblent tomber en flocons roses en face du soleil couchant ; et quand l’astre a disparu, un reflet de pourpre demeure et puis s’éteint au-dessus de la terre assombrie. Mais l’étoile du soir s’allume. On dirait la lumière d’un minuscule flambeau qu’une main déplace avec précaution.

Dans ces journées-là, toutes les couleurs sont adoucies et claires, sans intensité, tout s’imprègne de douceur. Les chaleurs sont très fortes, accablantes parfois, mais le vent y remédie. On voit glisser en colonnes blanches dans les chemins et dans les prés ces tourbillons qui sont les symptômes du beau temps durable. L’air sec et pur exhale l’absinthe, le seigle et le sarrasin, et l’atmosphère reste lourde jusqu’à la tombée de la nuit. Ce sont les jours d’été que le laboureur réclame pour sa moisson.

Et c’était un pareil jour que je chassais aux perdrix dans le district de Tchernsk, dans le gouvernement de Toula. Je trouvai beaucoup de gibier et ma gibecière était si lourde que la courroie me blessait l’épaule. Mais le crépuscule venait de s’éteindre, et dans l’atmosphère, encore lumineuse d’un souvenir de soleil, des ombres commençaient à se répandre, froides, épaisses. Je me décidai à rentrer. Je traversai rapidement un vaste terrain semé de buissons et de chênes. Je gravis un monticule et, de là, au lieu de la plaine familière que je m’attendais à voir avec un bois de chênes à droite et une église de village au loin, j’aperçus des lieux complètement inconnus. À mes pieds, une plaine étroite, droit devant moi, comme un mur, une épaisse tremblaie. « Hé ! hé ! pensai-je étonné, je ne me reconnais pas par ici. Allons, j’aurais trop appuyé à gauche. » Et, tout ébahi de mon erreur, je descendis lestement du monticule. Je me sentis aussitôt saisi d’une sorte d’immobile humidité. C’était comme si j’eusse pénétré dans une cave. Les herbes hautes et serrées qui tapissaient cette vallée blanchissaient comme une nappe. Je ressentais une étrange appréhension. Je me jetai à la hâte du côté opposé et j’allai, prenant à gauche, longer la tremblaie. Les chauves-souris décrivaient leurs cercles mystérieux au-dessus du faîte endormi des trembles et rayaient de petits traits noirs le ciel vaguement clair. Un jeune vautour s’éleva perpendiculairement, regagnant son aire. « Je serai bientôt sorti de là, pensai-je, il doit y avoir une route près d’ici. Je me serai sans doute écarté d’une verste. »

Je parvins à l’extrémité du bois, aucune route. De basses touffes non taillées se prolongeaient devant moi ; au loin, l’on apercevait un champ désert. « Quelle aventure, pensai-je, en m’arrêtant de nouveau, où suis-je donc ? » Et je récapitulai dans ma mémoire tout le chemin que j’avais fait dans la journée… « Ah ! ce sont les buissons de Parakhino, et ceci ce doit être le bois de Sindéïev. Mais comment suis-je venu m’égarer là ? Il faut maintenant que j’appuie à droite. » Et j’appuyai à droite à travers les buissons. La nuit s’enténébrait toujours davantage, le ciel était comme couvert d’un opaque nuage d’orage. Il semblait que les ombres fondissent sur moi, de derrière moi, et d’en haut, et d’en bas. J’avais trouvé un sentier non frayé, encombré d’herbe ; je le suivais en l’étudiant avec soin. Tout, autour, était d’un silence noir, sauf l’intermittente interruption du cri de la caille. Un petit oiseau de nuit, qui volait assez bas, longea auprès de moi, avec un petit cri de terreur. J’atteignis les derniers buissons. J’étais dans les champs. J’avais peine à distinguer les objets lointains ; un blanc trouble plutôt que gris s’étendait sur la plaine : au-delà les grandes masses mouvantes de l’obscurité. Mes pas vibraient sourdement dans l’atmosphère refroidie et immobilisée. Au ciel blafard de naguère succédait le bleu de la nuit où bientôt scintillèrent les étoiles.

Ce que j’avais pris pour un bois était un mamelon sombre et rond. « Mais où suis-je donc ? » répétai-je encore à haute voix. Je m’arrêtai et regardai interrogativement ma Dianka, une chienne anglaise jaune bai, à coup sûr le plus spirituel des quadrupèdes. Mais je dois avouer que le plus spirituel des quadrupèdes se contenta de remuer la queue et de cligner tristement ses paupières fatiguées, sans trouver à me donner aucun bon avis. J’éprouvai un sentiment de honte devant cette bête et je m’élançai en avant désespérément comme si j’eusse enfin trouvé le chemin. Je contournai le mamelon et j’entrai dans une vallée étroite partout sillonnée des traces de la charrue. Une impression bizarre montait en moi. Cette vallée avait l’aspect à peu près régulier d’une chaudière évasée par le haut ; au fond se dressaient d’énormes blocs de pierre blanche : on les eût vraiment crus rangés pour servir aux entretiens d’êtres mystérieux. Tout était silencieux et morne, jusqu’au ciel plat, mélancolique et qui m’oppressait. Un petit animal criait plaintivement… Je me hâtai de remonter sur le mamelon. Jusqu’à cet instant, je n’avais pas encore désespéré de découvrir le bon chemin. Mais alors je dus convenir que j’étais tout à fait égaré. Et, renonçant à m’orienter dans des lieux d’ailleurs complètement noyés de ténèbres, je marchai au hasard sans plus rien examiner que la situation des étoiles. Près d’une demi-heure se passa ainsi. Je marchais avec peine. Il me semblait n’avoir jamais vu d’aussi complet désert : pas une lumière, pas un son. Une colline, puis une autre, puis des champs à l’infini, puis des buissons qui semblaient jaillir de terre à mon nez. Je marchais toujours et déjà songeais à m’étendre quelque part jusqu’au matin, quand tout à coup je m’aperçus que j’étais au bord d’un précipice.

Je retirai à temps le pied et, à travers l’ombre qui me sembla devenir un peu plus transparente, je découvris les lointains d’une plaine immense. Une large rivière la ceignait du demi-cercle qu’elle formait à partir du point où je me trouvais. Les eaux avaient l’éclat de l’acier poli et cet éclat signalait le cours de l’eau, bien qu’il s’éteignît çà et là. Le mamelon descendait presque à pic, droit au-dessous de moi ; sa grande ombre noire se détachait sur le vide azuré de l’air ; à ma droite s’élevait la fumée de deux petits feux de bivouacs voisins l’un de l’autre ; à l’entour, des silhouettes humaines, des ombres mouvantes, et par moments je distinguais la figure bouclée d’une toute jeune tête.

Je savais maintenant où j’étais venu me perdre : la plaine était bien connue dans le pays sous le nom de Biéjine Loug. Mais il fallait renoncer à regagner cette nuit ma demeure, d’autant plus que j’éprouvais une extrême fatigue. Je résolus d’atteindre les feux et d’attendre le jour dans la compagnie de ces hommes que je prenais pour des conducteurs ambulants de troupeaux. Je descendis sans encombre, mais je lâchais à peine la dernière branche des broussailles qui m’avaient épargné une trop rapide descente, quand tout à coup deux grands chiens blancs s’élancèrent contre moi avec des aboiements furieux. De sonores voix d’enfants leur répondirent du cercle des feux où j’aperçus trois jeunes garçons qui se levaient. Je me hâtai de les rassurer et ils accoururent vers moi en rappelant leurs chiens qu’avait surtout excités l’apparition de ma Dianka. J’allai au-devant des enfants.

Je m’étais trompé en les prenant pour des conducteurs ambulants de troupeaux. C’étaient les fils de quelques moujiks du village voisin et ils gardaient là un troupeau de chevaux. On est obligé dans cette saison de les mener paître à la prairie la nuit, car le jour les taons et œstres ne leur donneraient pas de repos. Et c’est pour les jeunes gars une partie de plaisir de mener aux prés tout un troupeau et de le ramener sain et sauf au point du jour. Chevauchant tête nue sur les plus vifs poulains, au galop, ils crient, rient, gesticulent et se réjouissent bruyamment. Une colonne jaunâtre de poussière se lève sur leur passage ; de loin on entend leurs gaies galopades ; les chevaux courent les oreilles droites, et en avant de tous, la queue au vent, file un roussin ébouriffé, des grappes de bardane emmêlées dans sa crinière.

J’appris aux enfants que j’étais égaré et m’assis à côté d’eux. Ils me demandèrent d’où j’étais, se turent et s’écartèrent un peu. Notre conversation n’avait pas été longue. J’allai m’étendre, à quelques pas des feux, sous un buisson à demi dépouillé, et, de là, regardai les objets environnants. Le tableau était merveilleux. Autour des feux tremblait et expirait en s’appuyant à l’ombre un reflet rougeâtre arrondi au sommet. Une petite flamme s’élève, lance une lueur au-delà du cercle, insinue un jet de lumière, entre les rameaux dépouillés de l’osier sauvage et disparaît aussitôt qu’elle a paru. Alors s’élancent à leur tour de longues pointes sombres qui parviennent jusqu’au feu et c’est la lutte des ténèbres et de la lumière. Parfois, la flamme s’atténuant, le dôme lumineux se resserre, perce, sur le fond de l’obscurité croissante, la tête blanche ou brune marquée de gris d’un cheval. Cette tête nous regardait avec une sorte de contention stupéfiée, puis se mettait à brouter les hautes herbes, puis s’abaissait, s’effaçait ; seulement on entendait encore l’animal brouter et s’ébrouer. Du lieu éclairé il était difficile de distinguer nettement ce qui restait plongé dans les ténèbres environnantes et jusqu’à de grandes distances tout était couvert d’un rideau noir. Mais plus loin, à l’horizon, on apercevait en longues taches confuses des collines et des forêts. Le ciel sombre, pur, solennellement et infiniment haut, s’étendait mystérieux et splendide au-dessus de nous. La poitrine se contractait avec volupté en aspirant les fraîches senteurs – les senteurs d’une nuit d’été russe. Alentour, aucun bruit… sauf dans la rivière toute voisine un remous causé par quelque gros poisson ou un léger frôlement de roseaux agités par une vague… et le feu pétillait.

Les enfants étaient assis autour du feu avec les deux chiens qui avaient failli me dévorer et, de très longtemps, ne purent se faire à ma présence. De temps en temps, ils grondaient avec une sorte d’orgueil, puis hurlaient un peu – un hurlement plaintif comme un regret. Les garçons étaient au nombre de cinq : Fédia, Pavloucha, Iliouchka, Kostia et Vania[2]. C’est en les écoutant que j’ai appris leurs noms. Je désire faire connaître au lecteur ces petits bergers.

L’aîné, Fédia, est un garçon d’environ quatorze ans. Des traits fins et corrects, des cheveux bouclés, des yeux brillants, le visage à la fois rêveur et gai. J’ai cru comprendre qu’il appartenait à une famille aisée et n’allait ainsi bivouaquer dans la steppe que pour son plaisir. Il avait une blouse d’indienne bariolée, bordée d’un liséré jaune et par-dessus un petit armiak[3] neuf, dont il n’avait pas passé les manches et qui tenait à peine sur ses épaules un peu étroites. À sa ceinture bleue pendait un peigne ; les bottes ne montaient que jusqu’à ses mollets.

Pavel avait les cheveux noirs et ébouriffés, des yeux gris, des pommettes saillantes, le teint blême, marqué de petite vérole, la bouche grande, mais régulière, la tête énorme, ou, comme on dit, grosse comme une chaudière à bière, le corps ramassé et trapu. On ne peut guère dire qu’il eût bonne mine, et, pourtant, il me plut beaucoup. Son regard était franc, spirituel et dans sa voix vibrait la force. Son costume consistait en une chemise sordide et vulgaire avec des culottes rapiécées.

Le troisième, Iliouchka, était insignifiant. Sa figure allongée, son regard de myope, sa physionomie tantôt stupide, tantôt morbidement inquiète, ses lèvres serrées, ses sourcils rapprochés, son clignotement devant les feux, ses cheveux jaunes presque blancs, qui sortaient en mèches aiguës d’un bonnet bas en gros feutre et que sans cesse il renvoyait des deux mains derrière ses oreilles – cet ensemble n’avait rien d’intéressant. Il avait des laptis neufs et des onoutchis[4]. Un triple tour de corde à puits assujettissait son cafetan noir assez propre au-dessus de ses hanches. Ilia et Pavel paraissaient avoir douze ans.

Kostia n’en avait guère que dix. Son air pensif, son regard triste m’attiraient. Il avait le visage petit, effilé, pointu, avec des taches de rousseur. La partie inférieure était mince comme un museau d’écureuil, et on ne voyait pas, au premier regard, ses lèvres. Ses grands yeux noirs, luisant d’un éclat liquide, semblaient toujours parler, mais sa bouche restait fermée. Il était petit, chétif, vêtu pauvrement.

Je n’avais pas tout d’abord aperçu Vania, le dernier. Il était couché par terre, entouré d’une natte dont il dégageait rarement sa petite tête frisée. Il n’avait guère plus de sept ans.

Je m’étais couché à l’écart et je regardais ces enfants. Ils faisaient cuire des pommes de terre dans un chaudron suspendu au-dessus de l’un des feux. Pavel, à genou, les surveillait et, de temps en temps, piquait avec un éclat de bois dans l’eau bouillante. Fédia, couché aux trois quarts sur un endroit un peu incliné, s’appuyait sur son coude et les pans de son armiak traînaient à droite et à gauche. Iliia, assis près de Kostia, clignotait attentivement des yeux. Kostia baissait un peu la tête et semblait regarder quelque part au loin. Vania ne bougeait pas sous sa natte.

Ils feignirent d’abord de dormir, et peu à peu, ils se remirent à causer. Ils parlèrent de leurs travaux aux champs, puis des chevaux, puis, tout à coup, Fédia se tourna vers Ilia, et sans doute reprenant une conversation interrompue, il lui dit :

– Eh bien, tu disais que tu as vu le domovoï[21] ?

– Non, je ne l’ai pas vu, on ne peut pas le voir, répondit Iliouchka d’une voix faible et chevrotante, qui s’harmonisait très bien avec sa physionomie ; mais je l’ai entendu… et je ne suis pas le seul.

– Et où est-il, chez vous ? demanda Pavel.

– Dans la vieille rolna[30].

– Vous allez donc à la fabrique ?

– Mais oui ; mon frère, le petit Andriouchka, et moi, nous sommes lisseurs.

– Voyez-vous, en voilà des ouvriers !…

– Eh bien, mais comment as-tu entendu le domovoï ? demanda Fédia.

– Voici : nous étions, mon frère Andriouchka, Fedor Mikhéitch, Ivachka Koçoï et l’autre Ivachka des Rouges-Collines et un troisième Ivachka, Soukhoroukov et encore d’autres, dix en tout – ceux du jour – et nous devions passer la nuit dans la rolna, c’est-à-dire nous ne le devions pas, mais Nazarov, le surveillant, nous dit : « Pourquoi vous en aller, enfants ? Demain matin il y aura beaucoup d’ouvrage, restez donc… » Et voilà, nous étions restés pour dormir. Nous venions de nous coucher, quand Andriouchka nous dit : « Et si le domovoï arrivait !… » Andriouchka parlait encore quand, sur nos têtes, quelque chose passa avec un bruit étrange. Nous étions couchés, le bruit était en haut, au-dessus de nous, et il s’arrêta sur la roue. On marche, on grogne, les planches crient et craquent. Il repasse sur nos têtes et l’eau se met à gronder, à battre, la roue à tourner ; pourtant, la digue avait été fermée. « C’est surprenant, que nous disions, elle ne s’est pas ouverte toute seule ! » Mais la roue tourna longtemps et puis s’arrêta ; il est à la porte d’en haut, il descend dans l’escalier lentement, les marches ne craquent pas sous lui. Le voilà derrière la porte, il attend… nous regardons… la porte s’ouvre toute grande. Nous grelottons de terreur et nous regardons toujours… On ne voit rien. Mais voilà près de la cuve une cuiller à filet qui se remue, se dresse, se plonge dans la tonne, puis marche toute seule dans l’air comme si quelqu’un la tenait, puis se remet en place. Près de l’autre cuve, le crochet a sauté tout seul et tout seul s’est replacé. Ensuite on entend comme si quelqu’un se dirigeait vers la porte, et tout à coup ce quelqu’un tousse, bêle, crie… Nous étions entassés les uns sur les autres comme des sacs de blé. Oh ! que nous avions peur !

– Voyez-vous, dit Pavel, et pourquoi toussait-il ?

– Je ne sais pas, l’humidité peut-être.

Tous se turent, puis Fédia dit :

– Les pommes de terre sont-elles cuites ?

Pavel les tâta :

– Non, elles sont encore crues – et se retournant vivement vers la rivière : – Vois-tu comme elle clapote ! ce doit être un brochet… et voilà une petite étoile qui est tombée, dit-il encore en regardant le ciel que venait de traverser une étoile filante.

– Non, écoutez-moi, dit Kostia de sa voix grave, écoutez donc ce que mon père a dit l’autre jour devant moi.

– Nous écoutons, dit Fédia d’un air protecteur.

– Vous connaissez Gavrilo, le charpentier de la bourgade ?

– Oui, eh bien ?

– Savez-vous pourquoi il est triste et ne parle à personne ? Voici pourquoi, comme l’a expliqué mon père. Il était allé une fois, mes frères, cueillir, dans la forêt, des noisettes ; et voilà qu’en allant cueillir dans la forêt des noisettes, il se perd, Dieu sait comment… Avait-il marché, frères ! Non, il ne peut plus trouver sa route et la nuit arrive. Il s’assied sous un arbre : « J’attendrai ici le matin », se dit-il. Il s’assied donc et s’endort. Il dormait déjà quand il s’entend appeler. Il regarde : personne. Il s’endort de nouveau, de nouveau on l’appelle, de nouveau il regarde… il regarde, et devant lui, sur une branche, une roussalka[31] se balance et l’appelle. La lune brillait beaucoup, et si claire qu’on voyait tout, mes frères, et l’autre sur sa branche était si brillante, si blanche… comme un gardon ou comme un goujon, ou encore comme le carassin qui a des écailles d’argent. Gavrilo se lève : il est tout raide, le charpentier Gavrilo, mes frères ; elle, elle ne sait que rire et l’appeler de la main. Gavrilo se signa, mais comme ça lui fut difficile, mes frères ! Il raconta que sa main était comme en pierre. Hein ! voyez-vous, et quand il eut fait le signe de la croix, la roussalka cessa de rire, et se mit à pleurer. Elle pleure, mes frères, et s’essuie avec ses cheveux, et ses cheveux sont verts comme du chanvre. Gavrilo la regarde et lui dit : « Verdure des bois, pourquoi pleures-tu ? » La roussalka répondit : « Pourquoi fais-tu le signe de la croix, homme ? Tu aurais vécu avec moi dans la joie de tes jours. Je pleure, parce que tu as fait le signe de la croix. Seulement, je ne me chagrinerai pas seule, tu souffriras jusqu’à la fin de tes jours. » Et alors, mes frères, elle disparut et, au même instant, Gavrilo retrouva son chemin. Seulement, depuis cette nuit-là, il est toujours triste.

– Bizarre, dit Fédia après un court silence. Mais comment se peut-il que cette vermine des forêts trouble l’âme d’un chrétien ? Il ne lui a pas cédé, pourtant.

– Eh ! que veux-tu, dit Kostia… Et Gavrilo dit que la voix de la roussalka est douce et triste comme celle du crapaud.

– C’est ton père lui-même qui raconte cela ? demanda Fédia.

– Lui-même. J’étais couché sur le lit de planches, j’ai tout entendu.

– C’est étrange. Qu’a donc ce Gavrilo à languir ainsi ? Il lui plaisait, puisqu’elle l’appelait.

– Il lui plaisait, mais oui ! Elle voulait le chatouiller jusqu’à la mort ; voilà ce qu’elle voulait, la roussalka est ainsi.

– Il y a peut-être une roussalka, dit Fédia.

– Non, répondit Kostia, ici c’est libre, propre, seulement la rivière est trop près.

Tous se turent. Soudain, au loin, retentit comme une longue plainte, un de ces indéfinissables bruits nocturnes qui semblent naître du silence même, qui montent, se fixent quelque part dans l’air, et s’éteignent lentement. On écoute, le silence recommence, et pourtant, l’on n’a rien entendu. – Il semblait que quelqu’un longuement criait au loin. Puis dans la forêt quelque chose comme un maigre éclat de rire répondit à ce cri et un sifflement strident jaillit de la rivière. Les enfants s’entreregardèrent, ils frissonnaient.

– À nous la force de la croix, murmura Ilia.

– Eh ! vous, corbeaux, qu’avez-vous ? cria Pavel ; allons, les pommes de terre sont cuites.

Tous se penchèrent sur le chaudron et se mirent à manger de bon appétit. Ivan seul ne bougea pas.

– Eh bien, et toi ? lui dit Pavel. Mais Ivan ne voulut même pas allonger un bras de dessous sa natte. La chaudière fut bientôt vide.

– Avez-vous su, frères, dit Iliouchka ce qui est arrivé de l’autre côté aux Varnavitsi ?

– À la digue ? dit Fédia.

– Oui, oui, à la vieille digue démolie… Voilà un endroit impur et désert ! Des ravins tout autour, des rochers… et des serpents.

– Eh bien, qu’est-il arrivé ?

– Voici : tu ne sais pas, Fédia, qu’on y a enterré un noyé, il y a bien longtemps, quand l’étang était profond. Ça ne se voit pas bien ; pourtant, il y a une petite élévation. Il y a quelques jours, l’intendant appelle le veneur Ermil. « Va donc, Ermil, à la poste », qu’il lui dit. C’est toujours Ermil qu’on envoie à la poste. Il a exténué tous ses chiens, ils ne peuvent pas vivre chez lui, et pourtant c’est un très bon veneur. Voilà donc Ermil qui s’en va à la poste. À la ville, il s’attarde un peu. Et il avait un peu bu quand il monta pour revenir. C’est la nuit, une nuit très claire, une nuit de pleine lune. Ermil arrive à la digue. C’était son chemin. Il s’y engage, le veneur Ermil, et il vit sur la tombe du noyé un petit mouton blanc, frisé, très joli et qui se met à marcher. Ermil pense : « Je vais le prendre, pourquoi resterait-il là pour rien ? » Il descend de cheval et prend le mouton. Le mouton est tranquille. Ermil revient à son cheval et le cheval s’éloigne, renâcle, s’agite. Pourtant Ermil le met à la raison, il remonte et reprend son chemin avec le joli mouton devant lui. Et Ermil regarde le mouton, et le mouton regarde Ermil droit en face. Il se mit à trembler, Ermil ; il pensait : « Je ne me rappelle pas qu’un mouton ait jamais ainsi regardé un homme en face, mais ce n’est rien. » Et il caressa de la main la toison du mouton en lui faisant : « Biâcha, biâcha ! » et alors le mouton lui montre les dents et lui répond : « Biâcha, biâcha… »

Le conteur n’avait pas achevé son dernier mot quand les deux chiens se levèrent ensemble, furieux, et disparurent dans l’ombre. L’alerte fut générale : Vania sortit de sa natte. Pavel en criant à tue-tête se précipita à la suite des chiens dont les aboiements s’éloignèrent. Tout le troupeau piaffait et courait, inquiet et débandé. Pavel redoublait ses cris pour exciter les chiens : « Siéri ! Joutchka ! » Puis les aboiements cessèrent ainsi que les cris de Pavel, et quelques instants d’incertitude s’écoulèrent.

Enfin, nous entendîmes le galop d’un cheval qui s’arrêta net devant le bivouac, et Pavel sauta à terre en s’aidant de la crinière du cheval. Les deux chiens bondissaient autour de lui, puis ils se couchèrent la langue pendante.

– Qu’est-ce, qu’y avait-il ? demandèrent les enfants.

– Rien, répondit Pavel en renvoyant le cheval ; les chiens ont senti passer une bête, probablement un loup, ajouta-t-il très froidement, bien qu’il haletât encore de la course.

Je ne pouvais m’empêcher d’admirer cet enfant. Tout laid qu’il fût, il était beau à voir, animé ainsi et tout brillant d’audace et de résolution.

Sans même un bâton, dans les ténèbres, il n’avait pas hésité à s’élancer à la poursuite d’un loup. « Quel brave garçon », pensais-je en le regardant.

– On a vu des loups ici ? demanda Kostia.

– Il y en a beaucoup, répondit Pavel, mais ils ne sont dangereux qu’en hiver.

Il reprit sa place auprès du feu et laissa tomber un de ses bras sur la nuque velue d’un des chiens : la bête éleva vers Pavel un long regard fier et resta longtemps sans détourner la tête.

Vania s’enroula de nouveau dans sa natte.

– Et de quelle chose terrible nous parlais-tu, dit Iliouchka, qui en sa qualité d’enfant riche devait être le coryphée de la bande. (Quant à lui, il parlait peu, comme pour sauvegarder son mérite.) Quelque chose t’a interrompu… les chiens… C’est vrai, je l’ai entendu dire que c’est un lieu impur.

– Les Varnavitsi ? Je pense bien, on y a vu plus d’une fois errer le vieux bârine. Le feu bârine porte un long cafetan ; il soupire, cherche des yeux à terre… Une nuit, le diédouschka Trofimovitch le rencontre et lui dit : « Petit père, Ivan Ivanovitch, que daignes-tu donc chercher à terre ? »

– Le diédouschka[32] Trofimovitch a osé lui parler ? interrompit Fédia très étonné.

– Mais oui, il a osé.

– Ah ! mais, il est brave alors, Trofimovitch ! Eh bien, et l’autre ?

– « Je cherche de l’herbe à tout fendre, dit-il d’une voix sourde, oui, de l’herbe à tout fendre. – Et que veux-tu en faire, batiouchka Ivan Ivanovitch ? – La terre m’étouffe, qu’il dit… il faut que je sorte de là, Trofimovitch… »

– Vois-tu, fit Fédia, il n’a pas vécu son soûl.

– C’est étonnant, dit Kostia, je croyais qu’on ne pouvait voir les morts que le samedi de Roditelskaïa[33].

– On peut voir les morts à toute heure, affirma Iliouchka qui me parut être de tous le mieux au fait des légendes villageoises. Seulement, le samedi de Roditelskaïa, tu peux voir aussi les vivants, c’est-à-dire ceux qui doivent mourir dans l’année. Il suffit d’aller s’asseoir à la nuit sur le parvis de l’église et de regarder longtemps sur la route : ceux qui passent, c’est que leur tour de mourir est venu. L’an passé la baba Ouliana est allée sur le parvis.

– Et a-t-elle vu quelqu’un ? demanda Kostia vivement.

– Mais comment donc ! Elle est d’abord restée longtemps, longtemps sans voir et sans entendre personne : seulement il lui semblait qu’un chien aboyait quelque part… Enfin, tout à coup, un gamin en chemise passe sur la route et, en l’examinant bien, Ouliana reconnaît Ivachka Fedosséïev…

– Celui qui est mort au printemps ? interrompit Fédia.

– Lui-même. Il marchait sans lever la tête, mais Ouliana le reconnut. Puis elle regarde encore, puis voit passer une baba lentement. Elle la regarda, la vieille Ouliana, elle regarde fixement la baba… Ah ! Seigneur, c’est elle-même qui passe sur la route… elle, Ouliana !

– C’était elle ? fit Fédia.

– Eh oui, elle-même.

– Eh bien, quoi, elle vit encore.

– Mais l’année n’est pas finie… Regarde-la bien, la vieille Ouliana : l’âme ne tient plus au corps.

Tous se turent de nouveau. Pavel jeta une poignée de bois sec sur le brasier ; les branches noircirent aussitôt, puis flambèrent, fumèrent et se tordirent en élevant leurs pointes embrasées. La lumière dardait de tous côtés ses reflets tremblants et comme saccadés ; – tout à coup, une colombe blanche vola juste à la crête de la lueur, en battant des ailes.

– Une colombe égarée, dit Pavel, elle va voler jusqu’à ce qu’elle se soit heurtée à quelque chose ; alors elle s’accrochera et, où elle s’accrochera, là elle passera la nuit.

– Eh quoi, Pavel, ne serait-ce pas plutôt, dit Kostia, l’âme d’un juste qui monte au ciel ?

Pavel jeta sur le feu une autre poignée de branchages.

– Peut-être…, finit-il par dire.

– Eh ! Pavel, dit Fédia, chez vous à Chalamovo, a-t-on vu, comme chez nous, l’apparition céleste[34] ?

– Quand le soleil s’est éteint ? Mais comment donc !

– J’espère que vous avez eu peur, vous autres ?

– Et pas seulement nous autres. Notre bârine nous avait dit lui-même, à l’avance, qu’il y aurait une apparition et, sitôt que le ciel s’assombrit, lui-même, dit-on, a eu si peur que… Oh ! la la ! Et dans l’isba du dvorovi, la cuisinière a cassé tous les pots dans le four : « Qui mangera maintenant, disait-elle, puisque la fin du monde est venue ? » Et les chtchi[35] furent répandus. Dans le village on disait que la terre allait se couvrir de loups blancs, mes frères, et que les hommes seraient dévorés par ces loups, que l’Oiseau Rapace allait prendre son essor et qu’on verrait certainement Trichka[36] lui-même.

– Quel Trichka ? demanda Kostia.

– Tu ne sais pas ce que c’est que Trichka ? fit Iliouchka avec mépris. Allons, frère, d’où viens-tu donc si tu ne connais pas Trichka. Vous êtes probablement tous des ânes dans votre village… Eh bien, Trichka, ce sera un homme étonnant qui viendra – car il viendra, cet homme étonnant, et on ne pourra rien lui faire ; les chrétiens voudront le saisir, tout le monde viendra avec des bâtons – mais il sera un homme si étonnant, il leur donnera à tous la berlue, si bien qu’ils se battront entre eux. Pourtant, on parviendra à le mettre en prison. Mais il demandera à boire, on lui apportera de l’eau dans une cruche, et lui, il plongera tout entier dans la cruche… et cherche-le ! On le chargera de fers, il entrechoquera ces fers, et les fers tomberont. Ce Trichka courra les villages et les villes et il sera, ce Trichka, un homme malin, il corrompra le peuple et il n’y aura rien à faire contre lui… ce sera un homme si étonnant, si malin !

– Eh bien, oui, reprit Pavel de sa voix mesurée ; il sera tel, et c’est précisément ce Trichka qui était attendu chez nous. Les vieillards disaient : « Trichka et l’apparition viendront ensemble. » Et l’apparition commence et tout le peuple sort dans les rues, dans les champs – et on l’attend (chez nous, la grande place est large), on regarde… Voilà que du faubourg vient un homme si étrange, une tête si étonnante : et tout le monde crie : « Ohé ! Trichka, viens ! » Trichka vient, et on se jette de tous les côtés. Le starost se plongea dans un fossé, sa femme alla se glisser sous la porte cochère en criant si bien que son chien s’effaroucha et s’enfuit dans le bois. Et Doroféitch, le père de Kouzka, se jeta dans les avoines, s’y accroupit et se mit à imiter le cri de la caille. Le malin pensait : « Il ne voudra pas d’un oiseau. » Enfin, ils avaient tous la tête à l’envers. Et l’homme si étonnant, c’était Vavilo, le tonnelier : il venait d’acheter un petit baril cerclé de fer et s’en était coiffé.

Tous les gamins rirent, puis restèrent un moment tout à fait silencieux, comme il arrive toujours entre gens qui causent en plein air. Je regardai de tous côtés, la nuit régnait solennelle ; à la fraîcheur humide du soir avait succédé la tiédeur sèche de la nuit, et longtemps encore elle devait rester étendue comme un doux voile sur les champs endormis, longtemps encore jusqu’aux premiers rayons de l’aurore. La lune n’était pas encore levée, les innombrables étoiles d’or semblaient flotter moelleusement en rivalisant de scintillements dans la direction de la voie lactée. Et en les regardant fixement, il semble qu’on ait un vague sentiment de l’incessante et rapide marche de la terre. Tout à coup, un cri bizarre, aigu, maladif, retentit deux fois au-dessus de la rivière, puis, quelques instants après, se répéta, mais plus loin. Kostia tressaillit.

– Qu’est-ce ?

– C’est le cri du héron, répondit tranquillement Pavel.

– Du héron ? répéta Kostia. Mais Pavel, que m’a-t-on dit hier au soir que… peut-être sais-tu cela ?

– Que t’a-t-on dit ?

– Écoute… Je me rendais de Kammennaïa-Griada à Chachkino. J’ai d’abord longé la coudraie, puis j’ai pris par les bas prés à l’endroit où le fossé fait un angle aigu. Il y a là, tu sais, un boutchilo[37] dont une partie se changeait en jonchaie. Je côtoyais le boutchilo, mes frères, quand j’entends, pas loin de moi, quelqu’un gémir, mais si plaintivement, si plaintivement !… « Ou ouhi ! Ou ouhi ! Ou ouhi ! » J’ai eu peur, mes frères, il était tard, et cette voix était si plaintive ! J’ai failli pleurer.

– Il y a un an, dit Pavel, des voleurs ont noyé dans ce boutchilo le garde champêtre Akimitch. C’est peut-être son âme qui se plaint.

– Et, en effet, mes frères, dit Kostia en écarquillant ses yeux, déjà très grands naturellement. Ah ! les voleurs ont noyé là le pauvre Akimitch ? Que j’aurais eu peur si j’avais su !

– Et puis je te dirai, ajouta Pavel, qu’il y a des grenouilles dont le cri ressemble beaucoup à une plainte.

– Des grenouilles ? non, ce n’étaient pas des grenouilles ; quelles grenouilles ?

(Le héron jeta de nouveau son cri, vers la rivière.)

– Encore ! s’écria malgré lui Kostia ; on dirait le cri du liéchi[14].

– Le liéchi est muet, dit Ilia. Il ne sait que frapper d’une main dans l’autre et faire craquer les branches.

– Tu l’as donc vu, toi, le liéchi ? demanda railleusement Fédia.

– Non, je ne l’ai pas vu, et Dieu me préserve de le voir ; mais d’autres l’ont vu. Dernièrement, il a joué un moujik. Il l’a poussé, poussé dans la forêt – c’était le soir – et l’a fait tourner jusqu’au lever du soleil dans la même clairière.

– Et il l’a vu ?

– Oui, et il dit que le liéchi est grand, sombre, qu’il se cache toujours derrière un arbre, qu’on ne peut jamais le distinguer nettement parce qu’il évite la clarté de la lune ; mais on voit ses yeux qui clignotent, clignotent.

– Eh ! fit Fédia en frissonnant, que c’est bête !

– Et pourquoi, dit Pavel, cette vermine-là pullule-t-elle sur la terre… je vous demande ?…

– Ne dis pas de mal de lui, prends garde, il entendrait, interrompit Ilia.

Nouveau silence, puis le petit Vania s’écria :

– Frères, voyez, voyez les petites étoiles du bon Dieu, elles essaiment comme des abeilles.

Il avait retiré son frais visage de dessous sa natte et levait lentement vers en haut, s’appuyant sur son coude, ses grands yeux doux ; les autres l’imitèrent et leurs regards restèrent longtemps levés sur le ciel.

– Eh bien, Vania, fit cordialement Fédia, ta sœur Anioutka va bien ?

– Elle se porte bien, répondit Vania en faisant vibrer l’air.

– Dis-lui… pourquoi ne vient-elle pas chez nous ?

– Je ne sais pas.

– Dis-lui qu’elle vienne.

– Je le lui dirai.

– Dis-lui que je lui ferai un cadeau.

– Et à moi, me donneras-tu quelque chose ?

– À toi aussi.

Vania soupira.

– Eh bien, non, il ne me faut rien. Donne à elle, elle est si bonne !

Et il appuya de nouveau sa tête contre la terre. Pavel se leva et prit le chaudron vide.

– Où vas-tu ? lui demanda Fédia.

– À la rivière prendre de l’eau, j’ai soif.

Les chiens se levèrent et suivirent Pavel.

– Prends garde, ne va pas tomber ! lui cria Iliouchka.

– Pourquoi tomberait-il ? fit Fédia, il fera attention.

– Oui, il fera attention, mais sait-on ce qui arrive. Il se penche, n’est-ce pas, et le vodianoï[15] lui saisit la main et l’entraîne, et après cela on dira que le petit est tombé. Voilà qu’il entre dans les joncs, ajouta-t-il en écoutant.

En effet, les joncs s’étaient écartés et frôlés.

– Est-il vrai, demanda Kostia, que Akoulina l’innocente est devenue folle depuis qu’elle est tombée à l’eau ?

– Oui, depuis ce temps… et tu sais comme elle est ? On assure pourtant que c’était une beauté. C’est le vodianoï qui l’a perdue. Il ne s’attendait pas qu’on la retirerait si vite ; mais tout de même, sous l’eau, il a eu le temps de la défigurer.

(J’ai moi-même bien souvent rencontré cette Akoulina. Cette malheureuse vêtue de haillons, affreusement maigre, le visage noir comme du charbon, les yeux hagards, grince sans cesse des dents, frappe du pied n’importe où – sur le chemin en serrant sa poitrine entre ses bras osseux et en se balançant d’une jambe sur l’autre comme un fauve en cage. On lui parle, elle ne comprend pas et rit convulsivement.)

– On dit, reprit Kostia, que Akoulina s’est jetée à l’eau parce que son amant l’a trompée.

– C’est bien cela.

– Et te rappelles-tu Vassia ? reprit tristement Kostia.

– Quel Vassia ? demanda Fédia.

– Celui qui s’est noyé dans cette même rivière, répondit Kostia. Et quel garçon c’était ! Sa mère Feklista l’adorait, ce Vassia ! Elle semblait pressentir, Feklista, qu’il périrait par l’eau. Quelquefois, l’été, Vassia venait avec nous autres se baigner : chaque fois, elle était toute tremblante. Les autres babas, sans penser à rien, passent avec leur seille en allant au lavoir, sans se presser, en se dandinant. Mais Feklista ! Elle pose sa seille par terre et crie à Vassia : « Reviens donc, reviens donc, ma petite lumière ; reviens donc, mon petit faucon ! » Et Dieu sait comment il a pu se noyer : il jouait sur le bord, sa mère était là aussi, elle ramassait du foin ; tout à coup, elle regarde et voit flotter le bonnet de Vassia, et entend que quelqu’un lâche des bulles sur l’eau. C’est depuis ce jour que Feklista n’a plus sa tête. Elle vient à la rivière, s’étend à terre – elle s’étend, frères, et se met à chanter une chanson… Vous rappelez-vous la chanson que Vassia chantait toujours ? C’est celle-là qu’elle chante, et puis elle pleure, pleure et se plaint…

– Voilà Pavloucha qui revient, dit Fédia.

Pavel s’approcha du feu, rapportant la chaudière pleine.

– Ah ! frères, dit-il après un silence, ça ne va pas.

– Quoi donc ? demanda violemment Kostia.

– J’ai entendu la voix de Vassia.

Tous frissonnèrent.

– Que dis-tu ? quoi ?… balbutia Kostia.

– Dieu m’est témoin. Je me suis penché sur l’eau et j’ai entendu au fond de la rivière la voix de Vassia : « Pavloucha ! Pavloucha, viens ici ! » Je me suis rejeté en arrière… et toutefois, j’ai apporté de l’eau.

– Oh, Seigneur ! oh, Seigneur ! firent tous les gamins en se signant.

– C’est le vodianoï qui t’appelle, Pavel, dit Fédia… Nous parlions précisément de Vassia.

– Ah ! c’est mauvais signe, murmura Iliouchka gravement.

– Eh bien, ça ne fait rien, soit ! dit Pavel avec résolution en s’asseyant. On n’évite pas sa destinée.

Les enfants ne parlaient plus. Visiblement, la phrase de Pavel avait produit sur eux une impression profonde. Ils s’installèrent autour du feu pour dormir.

– Qu’est-ce que c’est ? s’écria Kostia en se soulevant.

Pavel écouta.

– Ce sont des bécasses qui sifflent, affirma-t-il.

– Et où vont-elles ?

– Dans le pays où il n’y a pas d’hiver.

– Comment ? Existe-t-il donc vraiment un pareil pays ?

– Oui.

– Loin ?

– Loin, loin au-delà des mers chaudes.

Kostia soupira et ses yeux se fermèrent.

Il s’était déjà écoulé trois bonnes heures depuis que je m’étais approché de ces enfants.

La lune parut. Je ne la vis pas d’abord tant elle était étroite et petite. Cette nuit sans clair de lune n’en avait pas moins été magnifique. Mais déjà beaucoup d’étoiles déclinaient vers l’extrémité sombre de la terre après avoir occupé les points les plus élevés de la voûte céleste. Le silence régnait comme toujours vers le matin. Tout dormait d’un puissant et immobile sommeil. L’air était moins imprégné de senteurs ; une humidité vague se répandait… elles ne sont pas longues, les nuits d’été !… La conversation des gamins s’éteignait avec leur feu… Les chiens mêmes sommeillaient, et les chevaux, autant que je pus voir aux vacillantes clartés des étoiles, étaient tous étendus par terre. Un faible assoupissement m’envahit, puis le sommeil.

Une brise fraîche courut sur mon visage, j’ouvris les yeux, le matin commençait. Ce n’était pas encore l’aurore empourprée, mais déjà l’Orient blanchissait et tout alentour commençait à se dessiner quoique confusément. Le ciel opale s’éclairait, se refroidissait, puis bleuissait. Les étoiles tantôt luisaient, tantôt s’éteignaient. La terre dégageait sa chaleur superficielle, les feuilles suintaient. Çà et là résonnaient des sons, des voix. Le vent clair du matin commençait à errer, à voltiger sur le sol. Mon cœur lui répondit par un frisson de joie. Je me levai vivement et rejoignis les gamins. Ils dormaient comme tués près du brasier qui fumait encore. Pavel seul se souleva et me regarda fixement.

Je le saluai de la tête et je partis pour me rendre chez moi en suivant la rivière couverte de vapeurs. Deux verstes plus loin, déjà sur la vaste prairie humide, sur les collines vertes, devant moi, jusqu’à la forêt et en arrière sur la longue route poudreuse et sur les buissons tout rouges et sur la rivière qui bleuissait timidement sous son brouillard fondant, jaillissaient les courants d’abord écarlates, puis pourpres, puis jaunes d’une lumière chaude. Tout s’agita, s’éveilla, chanta, parla. Partout étincelaient, comme des diamants, de grosses gouttes de rosée. Devant moi, au village, tintaient des sons de cloches comme baignés par la fraîcheur du matin. Et, tout à coup, le troupeau de chevaux passa devant moi avec les cinq enfants que je connaissais.

J’ai le chagrin d’ajouter que Pavel mourut dans l’année. Il ne s’est pas noyé, il est mort d’une chute de cheval. C’était un brave garçon.


IX


KASSIAN DE LA KRASSIVAIA METCHA


Je revenais de la chasse dans une telega sautillante, un jour d’été nuageux (ces jours-là, on le sait, les chaleurs sont plus lourdes que dans les jours clairs, surtout quand il n’y a pas de vent). Je sommeillais, cahoté en tous sens, particulièrement morose, en proie à cette fine et pénétrante poussière des grands chemins, lorsque je fus brusquement réveillé par l’agitation insolite de mon cocher, lequel, jusqu’alors, avait dormi plus profondément que moi. Il tirait les rênes, s’agitait sur son siège et grondait les chevaux en regardant obliquement çà et là. J’examinai les alentours. Nous traversions une grande plaine labourée, accidentée de collines, labourées elles-mêmes, et le regard embrassait en tout au moins cinq verstes d’espace désert. Au loin, quelques massifs de bouleaux coupaient seuls, de leurs têtes arrondies, la ligne presque droite de l’horizon, entouraient les collines. Sur l’une de celles-ci, à cinq cents pas de nous, je distinguai un convoi. Ce convoi était précisément la cause de l’extraordinaire agitation de mon cocher.

C’était un enterrement. Sur le devant d’une telega, attelée d’un seul cheval qui allait au pas, se tenait assis un prêtre, à côté du prêtre le sacristain guidait ; derrière la telega, quatre moujiks tête nue portaient un cercueil recouvert d’un linceul en toile blanche ; deux babas suivaient. La voix faible et dolente de l’une d’elles parvenait jusqu’à moi ; j’écoutai : elle hurlait. C’était une chose triste que d’entendre, au milieu de ces campagnes désertes et désolées, cette cantilène monotone. Mon cocher fouetta ses chevaux. Il tenait à dépasser le convoi ; car c’est un mauvais présage, on le sait, que d’être arrêté dans son chemin par un convoi funèbre. Il réussit à dépasser le carrefour avant que le mort n’eût atteint notre route. Mais il n’était plus qu’à cent pas de nous, quand tout à coup la telega s’ébranla vivement, craqua et faillit verser. Le cocher arrêta court, fit de la main un geste de dépit et cracha.

– Qu’y a-t-il donc ? lui demandai-je.

Il descendit sans me répondre et sans se hâter.

– Mais qu’y a-t-il donc ?

– L’essieu est cassé…, brûlé, dit-il maussadement, et il rajusta la douga[2] de la korennaïa si brusquement que le cheval faillit tomber sur le flanc. Il s’ébroua, se secoua et se mit à se lécher la jambe au-dessus du genou. Je descendis, légèrement vexé de la malencontre. La grande roue droite était faussée, déviée et soutenait à peine la petite roue de gauche.

– Qu’allons-nous faire ? demandai-je enfin.

– Voilà la cause de tout le mal, dit le cocher en montrant du manche de son fouet l’enterrement qui venait à nous. Il y a longtemps que je connais ça. C’est un présage sûr… Rencontrer un mort, oui…

Et il se mit à tourmenter de nouveau la korennaïa qui prit le parti de ne plus bouger du tout, remuant seulement parfois sa queue, modestement. Quant à moi, j’allais et venais, je m’arrêtais devant la roue. Cependant, le convoi nous avait rejoints. Il descendit sur la pelouse du bas-côté de la route sans interrompre sa marche lente. Mon cocher et moi saluâmes le prêtre et nous échangeâmes un regard avec les porteurs. Ils marchaient avec peine, leurs larges poitrines se soulevaient. L’une des deux babas était très vieille, très pâle ; ses traits, comme figés par la douleur, avaient une expression sévère et solennelle. Elle allait silencieuse, portant parfois sa main sèche à ses lèvres effacées. L’autre baba pouvait avoir vingt-cinq ans, ses yeux étaient rouges et humides, tous ses traits gonflés. En passant à côté de nous, elle se tut et se couvrit le visage de ses manches. Dix pas plus loin, elle reprit ses lamentations d’un ton d’angoisse contenue qui m’émouvait. Mon cocher suivit des yeux le cercueil balancé, puis se tourna vers moi et me dit :

– C’est le charpentier Martine qu’ils enterrent, Martine de la Riabaïa.

– Qu’en sais-tu ?

– J’ai reconnu les babas : la vieille est la mère ; la jeune, la femme.

– Il était malade ?

– Oui… la fièvre chaude. Avant-hier, l’intendant est allé chercher le docteur, mais on ne l’a pas trouvé chez lui… Martine était un bon charpentier. Il buvait un peu, mais c’était un bon charpentier… Voyez comme sa baba est désolée… Ça ne s’achète pas, des larmes de babas… D’ailleurs, les larmes, c’est de l’eau… oui…

Il se pencha, passa sous le museau de la pristiajnaïa[3], saisit des deux mains la douga.

– Cependant, remarquai-je, il faut faire quelque chose.

Il s’appuya d’un genou contre la korennaïa, secoua la douga, rajusta un harnais, repassa sous le museau de la pristiajnaïa, lui donna un coup de poing sur le nez et revint à la roue malade. Longtemps, attentivement, il la considéra, puis, sans se presser, il tira de son cafetan une tabatière en écorce de bouleau, y fit pénétrer non sans peine deux de ses gros doigts, tassa la poudre, puis renifla, puis prisa bruyamment quatre fois, ce qui bouleversa ses traits et remplit ses yeux de larmes. Alors il resta rêveur.

– Eh bien, quoi ? finis-je par lui demander.

Il remit soigneusement sa tabatière dans sa poche, enfonça d’un mouvement de tête, et sans y porter la main, son bonnet sur ses sourcils et grimpa pensivement sur son siège.

– Que fais-tu donc ? lui criai-je.

– Veuillez monter, me répondit-il en prenant les guides.

– Mais comment irons-nous ?

– Nous irons.

– Mais l’essieu ?

– Veuillez monter.

– Mais puisque l’essieu est cassé…

– Cassé, oui… Mais nous gagnerons les Métairies… c’est-à-dire au pas, à droite, là, derrière le bois.

– Tu crois que nous irons jusque-là ?

Il ne daigna pas me répondre.

– J’aime mieux aller à pied, dis-je.

– Comme il vous plaira.

Il fit claquer son fouet, les chevaux se mirent en marche, nous atteignîmes, en effet, les Métairies, bien que la petite roue de gauche tînt à peine. En descendant un monticule, elle faillit achever de se disloquer ; mais mon cocher se pencha sur elle pour lui faire une petite scène, et tout se passa sans accident.

Les Métairies Ioudini consistent en six pauvres huttes toutes récentes et déjà déjetées. Les cours n’étaient pas toutes ceintes d’une haie. À notre arrivée, nous n’aperçûmes pas un être vivant. Il n’y avait de poules nulle part, pas même de chiens. Sauf un fantomal chien noir qui, sans aboyer, alla se cacher sous une porte cochère. Je poussai la porte d’une isba, j’appelai, personne ne me répondit. Je criai de nouveau, un miaulement affamé se fit entendre derrière une autre porte ; je la poussai du pied et un chat maigre passa près de moi en faisant briller dans l’ombre ses yeux verts. J’avançai la tête dans la chambre, je regardai : tout était sombre, noir, désert. J’allai dans la cour, déserte aussi. Derrière une haie, un veau accroupi beuglait ; une oie grise et boiteuse clocha vers moi en canetant. Je passai dans une troisième isba tout aussi déserte.

Mais dans la cour de cette isba, à l’endroit le plus chaud, je trouvai étendu le nez contre terre et le corps recouvert de son armiak, un gamin – du moins, me parut-il tel. À quelques pas de lui, contre une mauvaise petite telega, se tenait, sous un petit toit de chaume, une méchante rosse décharnée avec un harnais en morceaux. Le soleil tachait de clair – sa lumière se découpant aux ouvertures de la muraille délabrée – la robe rousse de la bête. Au-dessus du toit, dans la logette hissée sur une perche, des étourneaux garrulaient tout en regardant curieusement dans la cour. J’allai au dormeur et l’éveillai. Il dressa la tête et se leva brusquement.

– Quoi ? marmotta-t-il. Que voulez-vous ? Qu’est-ce ?

Je ne répondis pas aussitôt. Je restai étonné de l’aspect de l’individu. Qu’on s’imagine un nain de cinquante ans, le visage petit, brun, ridé, le nez pointu, les yeux imperceptibles, le tout surmonté d’un énorme amas d’épais cheveux noirs qui faisaient sur sa minuscule tête l’effet d’un champignon sur sa tige. Tout le corps était entièrement chétif et le regard absolument ineffable.

– Que voulez-vous ? répéta-t-il.

Je lui expliquai de quoi il s’agissait. Il m’écouta sans détourner de moi ses yeux clignotants.

– Eh bien, pouvons-nous avoir un nouvel essieu ? dis-je enfin. Je payerai avec plaisir.

– Qui êtes-vous ? Des chasseurs ?

– Des chasseurs.

– Et sans honte, vous tirez dans l’air les oiseaux du ciel ! vous tuez les bêtes du bois ! Ne sentez-vous pas que c’est un péché de verser le sang innocent ?

L’étrange petit vieillard parlait d’une voix traînante. Le son de cette voix me confondait : on n’y sentait rien de sénile, le timbre en était singulièrement doux, jeune, presque féminin.

– Je n’ai pas d’essieu, reprit-il ; celui de ma telega ne vaudrait rien pour la tienne qui est sans doute grande.

– Mais n’en pourrait-on pas trouver un dans le village ?

– Quel village ? Il n’y a rien ici, tout le monde est à l’ouvrage. Allez-vous-en.

Il s’accroupit de nouveau.

J’étais loin de m’attendre à cette conclusion.

– Écoute, vieux, dis-je en lui touchant l’épaule, fais-moi ce plaisir, aide-nous.

– Allez avec Dieu ! je suis fatigué, je suis allé à la ville…

Et il remonta son armiak sur sa tête.

– Mais je te demande ce service, répétais-je, je payerai.

– Je n’ai pas besoin de ton argent.

– Mais je t’en prie, vieux…

Il s’assit en croisant ses petites jambes…

– Je te mènerai peut-être à la coupe… Des marchands ont acheté le bois… Dieu soit leur juge ; ils abîment les arbres. Ils ont construit un comptoir… Dieu soit leur juge. Tu pourrais leur commander un essieu ou leur en acheter un tout fait.

– Eh ! voilà ! m’écriai-je joyeusement ; très bien ! Partons donc.

– Et un bon essieu en chêne, reprit-il sans bouger.

– Y a-t-il loin d’ici à la coupe ?

– Trois verstes.

– Eh bien, nous pourrons y aller sur ta telega. Partons donc.

– Mais non…

– Allons, dis-je, vieux, le cocher nous attend.

Le nain se leva de mauvaise grâce et sortit avec moi. Mon cocher était de mauvaise humeur. Il avait voulu abreuver les chevaux, mais le puits était presque à sec et le peu qu’il contenait d’eau était saumâtre – l’eau, le plus précieux des trésors au dire des cochers. – Cependant, à la vue du vieillard, il sourit, hocha la tête et s’écria :

– Ah ! Kassianouchka, ça va bien ?

– Bonjour Yerofeï, homme juste, répondit Kassian d’une voix triste.

Je communiquai au cocher la proposition de Kassian ; Yerofeï consentit et introduisit notre telega dans la cour, où il détela les chevaux ; pendant ce temps, le vieux, accoté à la porte cochère, regardait d’un air sombre tantôt Yerofeï, tantôt moi. Il était évidemment pris au dépourvu et notre visite ne lui plaisait guère.

– On t’a donc, toi aussi, transféré ici ? lui dit Yerofeï, en rangeant la douga.

– Moi aussi.

– Ah ! marmotta mon cocher entre ses dents. Tu connaissais le charpentier Martine de Riabaïa.

– Je le connaissais.

– Eh bien, il est mort, nous venons de rencontrer sa bière.

Kassian tressaillit :

– Il est mort ? murmura-t-il, et il baissa les yeux.

– Oui, il est mort. Pourquoi ne l’as-tu pas guéri ? On dit que tu peux guérir les gens, que tu es un guérisseur.

Mon cocher évidemment raillait le vieux.

– Et voilà ton carrosse ? reprit Yerofeï en montrant de l’épaule la mauvaise telega.

– Oui.

– Fameuse téléga ma foi, continua-t-il en la saisissant par le brancard si rudement qu’il faillit la renverser. Une telega, ça ! et c’est là-dedans que vous pensez aller à la coupe ? Mais ces brancards sont trop petits pour nos chevaux.

– Alors, dit Kassian, comment ferez-vous ? Peut-être prendrez-vous mon cheval ? ajouta-t-il en soupirant.

– Ton cheval ! s’écria Yerofeï en pointant le troisième doigt de sa main droite dans le cou de la rosse. Vois-tu, ajouta-t-il d’un ton de reproche, il dormait, le corbeau !

Je priai Yerofeï d’atteler au plus vite et je priai Kassian de nous accompagner à la coupe. (Dans ces endroits on trouve souvent des cailles.) La bête attelée, je montai et m’arrangeai tant bien que mal avec mon chien dans le fond. Kassian, inaltérablement triste, se recroquevilla et se réduisit à rien sur la planche de devant.

– Vous faites bien, batiouchka, me chuchota mystérieusement Yerofeï, d’aller avec lui. Il est comme cela, un innocent… et on l’a surnommé Blokha[4]. D’ailleurs, je ne sais comment vous l’avez deviné.

Je voulus faire observer à Yerofeï que Kassian m’avait paru plein de sens, mais mon cocher continua à mi-voix :

– Veillez seulement et faites-vous bien mener où vous voulez, et choisissez vous-même l’essieu bien solide. Eh ! Blokha, ajouta-t-il en élevant la voix, y a-t-il du pain ici ?

– Cherche, peut-être tu trouveras, répondit Kassian.

Il tira les guides et nous partîmes.

À ma grande surprise, la rosse trottait assez bien. Pendant tout le trajet, Kassian resta absolument silencieux, ne répondant à toutes mes questions que par de maussades monosyllabes. Nous fûmes bien vite arrivés. Nous nous rendîmes au comptoir, haute isba isolée que les marchands avaient fait bâcler à coups de hache sur un petit ravin endigué. Je trouvai deux jeunes commis aux dents très blanches, aux yeux très doux, au parler doux et qui souriaient faux. Je fis marché pour un essieu, puis visitai la coupe. Je pensais que Kassian resterait dans sa telega, mais il nous rejoignit :

– Tu vas tuer les oiseaux ? me dit-il.

– Oui, si j’en trouve.

– Je t’accompagnerai… On peut ?

– On peut, on peut.

Nous partîmes. La coupe occupant environ une verste carrée, je m’occupai de Kassian plus que de mon chien. Son surnom de Blokha était bien justifié. Sa tête nue – la masse énorme de ses cheveux ébouriffés le dispensait certes de toute autre coiffure – se montrait çà et là entre les arbustes. Il marchait agilement et semblait sautiller. À chaque instant il se baissait et ramassait des simples qu’il mettait dans sa poitrine en marmottant je ne sais quoi ; puis il nous regardait, mon chien et moi, avec un étrange regard. Dans les arbustes bas, sur la coupe, se trouvent souvent de petits oiseaux gris qui s’élancent d’un arbre à l’autre en sifflant et en plongeant, Kassian les agaçait, criait avec eux ; une caille s’envola en piaulant, comme de dessous ses pieds et il improvisa un accompagnement aux cris de la caille. Une alouette voleta au-dessus de lui ; il saisit à l’instant même le chant de l’alouette ; mais à moi Kassian n’adressait pas la parole.

Le temps était magnifique, plus beau encore que naguère, mais il faisait une chaleur accablante. Sur le ciel clair pelotaient légèrement des nuages hauts et rares d’un bleu jaunâtre, comme une neige tardive du printemps, et plats et longs, comme des voiles baissées. Leurs bords festonnés, cotonneux, changeant de forme à chaque instant, ils semblaient fondus et ne donnaient point d’ombre. Nous errâmes longtemps, Kassian et moi, à travers la coupe. De jeunes pousses qui n’avaient pas atteint la hauteur d’un mètre embrassaient de leurs tiges ténues et lisses les troncs bas et noircis. Des excroissances rondes et spongieuses, de celles dont on fait l’amadou avec des bords gris, se collaient contre les troncs. Le fraisier étalait ses moustaches roses auprès des champignons réunis en famille. Mes pieds s’embarrassaient sans cesse dans les herbes cuites au soleil. Partout l’éclat métallique des feuilles rougeâtres éblouissait l’œil. L’herbe rebelle émaillait le sol de clous bleus auprès des corolles d’or de glaucone et des pétales lilas et jaunes du mélampyre. Çà et là, dans les sentiers abandonnés où les traces des roues restaient signalées par des rubans aplatis sur l’herbe rouge, s’élevaient des monceaux de bois noircis par le vent et la pluie et rangés en cubes dont l’ombre affectait une forme de losange – la seule ombre qu’on rencontrât dans ce lieu. Une légère brise s’élevait tantôt, tantôt se calmait ; et à son moindre souffle tout bruissait, s’agitait ; la fougère abaissait avec grâce ses panaches ondoyants et tout se réjouissait – mais si le souffle cessait, tout se taisait de nouveau et s’immobilisait. Les grillons seuls continuaient à grincer ; leur cri semblait provoquer la chaleur de midi et on l’eût pris alors pour le crépitement de la terre qui brûle. Et il est fatigant ce cri incessant, sec et aigre.

Sans avoir rien rencontré, nous arrivâmes aux nouveaux abattages. Là les trembles, fraîchement coupés, gisaient à terre, écrasant de leur masse les herbes et les arbustes. Les uns avaient des feuilles vertes encore, quoique déjà mortes et affaissées, inertes sur les branches fanées ; sur d’autres les feuilles étaient déjà tordues et desséchées. Des éclats de bois frais, d’un blanc doré, s’amoncelaient auprès des troncs humides et éclatants. Il s’en exhalait une très agréable odeur amère. Plus loin, contre le fourré, la hache frappait sourdement et, d’heure en heure, avec majesté, avec douceur, comme s’il saluait et tendait les bras, se penchait un arbre frisé…

Pendant longtemps, je n’avais point trouvé de gibier : enfin, d’un massif de chênes envahi par des absinthes, s’envola un râle des genêts. Je tirai, il tournoya dans l’air et tomba. Kassian au moment de la détonation se couvrit les yeux de la main et ne bougea pas pendant que j’armai mon fusil et que je ramassai la bête. Quand je fus un peu plus loin, il vint à l’endroit où l’oiseau était tombé, se pencha vers le gazon tacheté de gouttelettes de sang, branla la tête et me regarda avec effroi… Je l’entendis murmurer : « Péché ! oh ! c’est un péché ! »

La chaleur nous obligea d’entrer dans un massif de coudriers au-dessus duquel un jeune érable élancé étendait gracieusement ses légers rameaux. Kassian s’assit sur le gros bout d’un bouleau abattu. Les feuilles étaient légèrement agitées et leur ombre d’un vert rare glissait doucement sur le corps chétif du nain accoutré de son armiak noir et sur son petit visage. Il ne relevait ni n’abaissait la tête. Ennuyé de ce silence, je m’étendis sur le dos et me mis à observer le jeu paisible des feuilles enchevêtrées sur le ciel lointain et clair. C’est une très agréable position que de se tenir couché sur la mousse des bois, la face vers le ciel. Il vous semble que vous regardez dans une mer sans fond, qu’elle s’étend largement au-dessous de vous, que les arbres au lieu de s’élever de terre sont des racines d’immenses plantes et plongent verticalement dans les ombres claires et vertes. Les feuilles sur les arbres tantôt sont transparentes et tantôt opaques avec de très sombres teintes vert et or. Quelque part, loin au bout d’un mince rameau, on voit une feuille isolée, immobile sur un coin bleu du ciel diaphane et tout près d’elle une autre s’agite imitant le jeu du poisson qui rame – comme si ce mouvement était l’effet, non de l’air, mais d’une volonté. Semblable à de magiques îles sous-marines, des nuages ronds et blancs viennent doucement et doucement s’en vont, et voilà tout à coup que cette mer, cet air radieux, ces branches, ces feuilles – tout frissonne sous un fugitif rayon. Voilà que s’élève un chuchotement frais et tremblant, semblable au clapotement continu d’une vague montante. Vous ne bougez pas – vous regardez. Et l’on ne peut exprimer par des paroles combien l’on a le cœur joyeux, doux et paisible. Vous regardez : – cette sérénité profonde, pure, amène sur vos lèvres un sourire innocent comme elle. Ainsi que les images sur le ciel et avec eux passent dans votre âme en lentes théories vos heureux souvenirs et sans cesse votre regard s’étend, croyez-vous, et vous entraîne dans les abîmes de paix et de lumière et l’on ne peut renoncer à cette hauteur, à cette profondeur.

– Bârine, bârine ! dit tout à coup Kassian de sa voix sonore.

Je me soulevai avec surprise ; il avait jusqu’alors à peine répondu à mes questions et voilà qu’il parle de lui-même.

– Que veux-tu ? lui dis-je.

– Eh bien…, pourquoi as-tu tué l’oiseau ? dit-il en me regardant en face.

– Comment, pourquoi ? Le râle est un gibier, cela se mange.

– Bârine, ce n’est pas pour cela que tu l’as tué. Comme si tu avais besoin de le manger ! Tu l’as tué pour ton plaisir.

– Mais toi-même, tu manges bien, j’espère, une oie ou une poule, tu les manges ?

– L’oie et la poule sont destinées à la nourriture de l’homme. Le râle est libre dans les bois – et il y a beaucoup d’autres êtres libres : tous les habitants des forêts, des champs, des rivières, des marais, des prairies, et d’en haut et d’en bas, il y en a beaucoup, de ces êtres. C’est un péché de les tuer. Qu’ils vivent sur la terre jusqu’au terme. L’homme a de quoi se nourrir sans les toucher. Sa nourriture est autre et sa boisson est autre – il a le blé, don de Dieu, et l’eau du ciel, et les animaux qu’il domestiqua depuis nos pères antiques.

Je regardai avec étonnement Kassian, ses paroles coulaient d’abondance, il ne les cherchait pas, il s’animait doucement et s’exprimait avec une gravité timide en fermant les yeux par intervalles.

– Est-ce un péché aussi de tuer un poisson, d’après toi ?

– Le poisson a le sang froid, dit-il avec assurance, c’est un être muet, il ne craint ni ne jouit, il n’a pas de voix, pas de sensibilité, son sang n’est pas vivant… Le sang, poursuivit-il après un silence, le sang est une chose sainte ; le sang ne doit pas voir le soleil de Dieu. Le sang est naturellement caché à la lumière et c’est un grand péché d’exposer le sang à la lumière, c’est un grand péché ; ah ! c’est un grand péché !

Il soupira et baissa les yeux. J’avoue que je contemplais avec ahurissement l’étrange vieillard. Son langage, certes, n’était pas celui d’un moujik, le simple peuple ne parle pas ainsi, mais les beaux diseurs non plus… Je n’avais jamais rien entendu de tel.

– Dis-moi, Kassian, je t’en prie, de quoi vis-tu ?

Il ne répondit pas tout de suite, ses prunelles roulaient dans ses orbites.

– Je vis comme Dieu l’ordonne, dit-il enfin, et quant à m’occuper d’affaires, non, je ne m’occupe de rien, j’ai l’entendement dur depuis mon enfance. Je travaille autant que je peux, mais je suis un mauvais travailleur, je n’ai pas beaucoup de force et mes mains sont maladroites. Eh bien, au printemps, j’attrape des rossignols.

– Tu attrapes des rossignols ? Comment disais-tu tout à l’heure qu’on ne doit toucher à aucun hôte libre des bois, des champs ?

– Il ne faut point tuer, voilà ce qu’il ne faut point. La mort vient toute seule : voyez le charpentier Martine. Il a vécu, cet homme, peu de temps et il est mort. Et sa femme se chagrine, elle le regrette et elle a peur pour ses petits enfants… Ni l’homme ni la bête ne rusent avec la mort, la mort ne court pas, et, pourtant, on ne lui échappe point. Mais il ne faut pas lui aider… Je ne tue pas les rossignols, que Dieu m’en garde, et je ne les torture pas ; je les prends pour la consolation ou la joie des hommes.

– Tu vas les prendre à Koursk ?

– À Koursk et quelquefois plus loin, cela dépend. Je passe la nuit dans les marais, dans les taillis, ou bien dans les champs, dans les déserts. Les bécasses sifflent, les lièvres crient, les canards cancanent… Le soir, je regarde ; le matin, j’écoute, et le lendemain avant l’aurore, je tends mes filets entre les arbustes… Les rossignols chantent si doucement, si plaintivement ! C’est pitié.

– Et tu les vends ?

– Je les donne à de bonnes gens.

– Et que fais-tu encore ?

– Comment, ce que je fais ?

– De quoi t’occupes-tu ?

Le vieillard resta un instant silencieux.

– Je ne m’occupe de rien de particulier, je suis un mauvais travailleur. Pourtant je sais lire…

– Tu sais lire ?

– Oui, je sais lire, avec l’aide de Dieu et des bonnes gens.

– Tu as de la famille ?

– Non, pas de famille.

– Pourquoi donc, tous les tiens sont morts ?

– Non, mais je suis comme cela. Ce n’était pas ma destinée, tout est dans la main de Dieu et nous sommes tous sous sa garde. L’important, c’est d’être juste… voilà… c’est-à-dire, on doit plaire à Dieu.

– Et tu n’as aucun parent ?

– J’ai… oui… comme cela.

Le vieillard parut gêné.

– Dis-moi, je te prie… j’ai entendu mon cocher te demander pourquoi tu n’as pas guéri Martine : tu sais donc guérir ?

– Ton cocher est un homme juste, dit Kassian rêveur ; mais il n’est pas sans péché, lui non plus. On m’appelle guérisseur, mais quel guérisseur suis-je ? Qui a le pouvoir de guérir ? Tout cela est à Dieu… Il y a pourtant des herbes, des fleurs salutaires. Le poivre d’eau, par exemple, est une herbe bonne à l’homme, le plantin aussi : on peut les recommander, ce sont des simples de Dieu ! Pour d’autres herbes, c’est autre chose, elles sont salutaires et pourtant, rien que d’en parler, c’est un péché, à moins qu’en priant… et il y a aussi certaines paroles… Le salut est à ceux qui croient, ajouta-t-il en baissant la voix.

– Tu n’as rien donné à Martine ?

– J’ai su trop tard, répondit Kassian ; mais quoi, on ne peut échapper à sa destinée, il ne devait pas vivre, c’est ainsi. Pour ceux qui ne doivent pas vivre, le soleil les chauffe inutilement et le pain ne les nourrit pas, ils sont appelés ailleurs. Oui… que Dieu apaise son âme.

– Y a-t-il longtemps qu’on vous a transférés dans notre pays ? demandais-je après un court silence.

– Il y a quatre ans, dit Kassian d’un air attentif.

Du vivant du feu bârine, nous vivions tous dans l’ancien pays, et la tutelle nous a exportés. Notre maître était bon, doux, pieux… Dieu lui donne le ciel !… Eh bien, la tutelle a certainement jugé juste et cela devait être.

– Où demeuriez-vous auparavant ?

– Nous sommes de la Metcha de la Krassivaïa-Metcha.

– C’est loin d’ici ?

– Cent verstes.

– Alors, vous étiez mieux là-bas ?

– Mieux, ah ! mieux ! l’espace est large, libre… des rivières… et puis c’est notre nid. Ici, c’est étroit, sec ; ici, nous sommes orphelins. Chez nous, on gravit une colline et… mon Dieu ! ce que c’est, hé ! quelle vue on a ! Et rivières, et prairies, et forêts, ici une église, là de grands prés. On voit de loin, loin, oh ! combien loin ! On regarde, on regarde, et… parole !… Ici, sans doute, la terre est meilleure, c’est de la bonne argile, disent les moujiks, mais pour moi il y a toujours assez de blé partout.

– Alors, vieillard, dis-moi la vérité ; tu voudrais revoir ton pays ?

– Oui, je le voudrais ; du reste, on est bien partout, je suis sans famille, sans bien fixe ; eh bien, qu’y gagne-t-on quand on reste à la maison, lorsqu’on va, lorsqu’on marche ? On se sent plus léger, parole ! le soleil chauffe mieux, on se sent plus directement sous le regard de Dieu. On chante plus clair… et on regarde pousser l’herbe ; tu la remarques, tu l’arraches si tu veux. Là, c’est de l’eau qui coule, l’eau bénie, l’eau sainte, on boit et on note l’endroit. Et les oiseaux chantent. Derrière Koursk, ah ! les steppes ! quelle beauté ! quelle joie ! comme c’est grand ! c’est la bénédiction de Dieu ! On dit que ces steppes vont jusqu’aux mers chaudes où chante l’harmonieux oiseau Gamaïoun. Là, les arbres sont verts, l’automne et l’hiver même. Des arbustes d’argent y portent des fruits d’or, et les hommes vivent dans le contentement et la justice… Voilà où je voudrais aller ! J’ai voyagé assez : j’ai vu Romion, Simbirsk, la belle cité, Moscou aux coupoles d’or, l’Oka, nourrice du peuple, Tsna, la colombe, et la petite mère Volga… Et j’ai vu beaucoup de bons chrétiens, beaucoup de bonnes villes ; mais j’irais volontiers là-bas et… voilà… Et je ne suis pas le seul pécheur ! Il y a beaucoup de chrétiens chaussés de laptis qui errent dans le monde à la recherche de la vérité ! Non, que gagne-t-on à rester chez soi ? Il n’y a pas de justice dans l’homme – voilà.

Kassian prononça ces derniers mots avec volubilité. Il ajouta encore d’autres paroles qui m’échappèrent. Et son visage prit une expression si étrange que je me rappelai malgré moi le terme d’« innocent » dont on le désignait. Il baissa la tête, toussa et parut revenir à lui.

– Quel beau soleil ! dit-il à demi-voix, quelle bénédiction !… comme il fait chaud !

Il remua les épaules, se tut, regarda devant lui d’un œil distrait et se mit à fredonner doucement. Je ne pus saisir toutes les paroles de sa traînante chanson. Voici ce que je me rappelle.

Mon nom est Kassian
Mon surnom Blokha.

« Eh ! pensai-je, il compose. »

Tout à coup, il tressaillit, se tut, puis regarda attentivement, dans l’épais du bois. Je me retournai et vis une petite paysanne, de huit ans environ, vêtue d’un sarafan bleu, avec un mouchoir à carreaux sur la tête et un panier tressé pendu à son bras nu bruni par le soleil. Il est probable qu’elle ne s’attendait pas à le voir. Elle se heurtait, comme on dit, contre nous et restait immobile sur le fond vert d’un massif de coudriers, à l’ombre dans une clairière. Elle me regardait timidement de ses yeux noirs, puis elle disparut derrière un arbre.

– Anna, Annouchka, viens ici, ne crains rien ! lui cria le vieux tendrement.

– J’ai peur, fit-elle d’une voix grêle.

– Non, n’aie pas peur, n’aie pas peur ; viens.

Anna quitta silencieusement sa retraite et s’approcha de nous par un détour. Ses petits pieds ne faisaient point de bruit dans les hautes herbes. Elle déboucha de la coudraie et se trouva près du vieillard. Elle avait, non pas huit ans, comme je l’avais cru d’abord à sa petite taille, mais treize ou quatorze. Elle était petite et maigre, mais gracieuse, et son visage ressemblait singulièrement à celui de Kassian, bien que celui-ci ne fût pas joli garçon. C’étaient les mêmes traits anguleux, le même regard étrange, malin et confiant, rêveur et pénétrant ; c’étaient les mêmes gestes… Kassian la regardait, elle se tenait près de lui.

– Quoi, lui dit-il, tu as ramassé des champignons ?

– Oui, des champignons, répondit-elle avec un sourire timide.

– Tu en as trouvé beaucoup ?

– Beaucoup.

Elle jeta à Kassian un regard très vif et sourit encore.

– En as-tu trouvé des blancs ?

– Oui, il y en a des blancs.

– Montre donc, montre.

Elle baissa son panier, et souleva à demi la grande feuille de bardane dont ses champignons étaient recouverts.

– Eh ! dit Kassian en se penchant, quels beaux champignons ! Bravo ! Annouchka.

– C’est ta fille, Kassian ? demandai-je. (Annouchka rougit un peu.)

– Non, comme cela, une parente, répondit Kassian en affectant une feinte négligence. Va avec Dieu, Annouchka, et prends garde.

– Pourquoi irait-elle à pied ? interrompis-je, nous la prendrons avec nous.

Annouchka rougit cette fois comme un coquelicot. Elle saisit des deux mains la corde de son panier, et regarda le vieillard avec inquiétude.

– Non, elle ira bien, répondit-il du même ton indifférent et paresseux.

Annouchka disparut dans l’épaisseur du bois. Kassian la suivit du regard, puis baissa la tête et sourit. Dans ce long sourire, dans les quelques paroles qu’il avait dites à l’enfant, dans le son même de sa voix, il y avait un amour indicible, une tendresse passionnée. Il regarda encore dans la direction qu’elle avait prise, sourit de nouveau et, passant la main sur sa figure, secoua la tête.

– Pourquoi l’as-tu si vite renvoyée ? lui demandai-je, je lui aurais acheté des champignons.

– Eh bien, vous pourrez en acheter à la maison, si vous le voulez, me répondit-il en employant pour la première fois le mot vous.

– Elle n’est pas ta petite ?

– Non… quoi !… répondit-il comme malgré lui, et il retomba dans son mutisme primitif.

Voyant que tous mes efforts pour le faire parler étaient vains, je me dirigeai vers la coupe. La chaleur était tombée, mais la malchance me poursuivit, et je dus regagner les métairies avec un essieu neuf et mon unique râle des genêts. En atteignant sa cour, Kassian se retourna vers moi.

– Bârine, bârine, j’ai des torts envers toi, c’est moi qui ai ensorcelé tout le gibier !

– Comment cela ?

– C’est mon secret. Tu as là un chien bon et bien dressé, et pourtant il ne t’a guère servi. Et quand on pense que les hommes, hein ! les hommes ont fait cela de ce chien.

J’eusse vainement cherché à convaincre Kassian qu’on n’ensorcelle pas le gibier. Je m’abstins de répondre, et d’ailleurs, à ce moment, nous passions sous la porte cochère.

Annouchka n’était pas dans l’isba, elle était arrivée avant nous et avait laissé là son panier de champignons. Yerofeï ajusta le nouvel essieu après l’avoir soumis à un examen sévère. Une heure après seulement je pus partir après avoir eu quelque peine à faire accepter à Kassian un peu d’argent. Sur mon instance, il réfléchit, prit la monnaie dans sa main et la glissa dans son sein. Jusqu’à notre départ, il ne prononça pas dix mots ; il restait adossé contre la porte, tout à fait désintéressé des murmures et des reproches de mon cocher, et il répondit très froidement à mes adieux.

À peine hors de la cour, je m’aperçus que l’humeur de Yerofeï ne s’était pas adoucie. C’est qu’en effet il n’avait rien trouvé pour calmer sa faim, et qu’il n’avait pas même pu faire boire ses chevaux. Avec un mécontentement visible, même sur sa nuque, il se tenait sur sa banquette de trois quarts, désirant évidemment me parler, mais attendant mes questions, et se contentant de sermonner ses chevaux.

– Un village, murmura-t-il tout à coup, ça un village !

Vous demandez du kvas, pas de kvas. Ah ! Seigneur ! Et leur eau, c’est tout simplement… pouah ! (Il cracha.) Ni concombre, ni kvas, ni rien… Hé, toi, ajouta-t-il en s’adressant à la pristiajnaïa de droite, je te connais vaurien, tu fais semblant de tirer, n’est-ce pas… je te ferai… moi… (un coup de fouet) ; il a tout à fait tourné à la fourberie, tandis qu’avant, la bonne bête que c’était. Allons, allons, tourne la tête !…

– Dis-moi, je t’en prie, Yerofeï, quel homme est-ce que ce Kassian ?

Yerofeï prit avant de répondre le temps de la réflexion. C’était un homme posé, mais je pus comprendre que ma question ne lui était pas désagréable.

– Blokha, dit-il en tirant les guides, c’est un homme curieux, tout à fait un innocent. Quel homme étrange ! Il n’a pas son pareil. Par exemple, il est comme ce cheval là, qui ne veut plus rien faire. C’est vrai que Blokha, de quel travail serait-il capable ? On ne sait où l’âme se tient, mais, quand même, il est ainsi depuis l’enfance ! D’abord, il s’était mis avec ses oncles les voituriers. Ils avaient des troïkas, puis il s’en est lassé. Il est si agité ! Une vraie puce ! Il appartenait, pour son bonheur, à un bon bârine qui le laissa libre, et il en profita pour courir comme une chèvre sans gîte. Dieu sait où ! Et tantôt il est muet comme un morceau de bois, et tantôt il se met à parler, et ce qu’il dit, Dieu le sait ! Est-ce que c’est une vie, une manière ? Non, ce n’est pas une manière. C’est un homme sans esprit. Pourtant il chante bien, assez bien.

– Est-ce qu’il guérit ?

– Comment, guérirait-il, lui ! Ce n’est pas un homme à cela. Il ne pourrait pas. C’est vrai qu’il m’a guéri de la scrofule… mais, ajouta Yerofeï après un silence, ce n’en est pas moins un homme stupide, vrai…

– Il y a longtemps que tu le connais ?

– Oui, nous étions voisins sur le Sitchofka, à la Krassivaïa-Metcha.

– La petite Annouchka que nous avons rencontrée est-elle sa parente ?

Yerofeï me regarda par-dessus l’épaule et bâilla de rire.

– Eh ! eh ! parente ! Une orpheline, elle n’a pas de mère, et même on ne sait pas qui a été sa mère… mais elle doit bien être à Blokha, car elle lui ressemble terriblement. Elle vit chez lui. Une fine fillette, il n’y a pas à dire, une bonne petite. Il l’adore, et, le croiriez-vous, il lui apprend à lire… On peut s’attendre qu’il réussisse. C’est un homme si extraordinaire, si incompréhensible. Hé ! hé ! cria-t-il tout à coup en arrêtant et en humant l’air, je crois que ça sent le brûlé. Oui, justement… Ah ! les essieux neufs !… et pourtant je l’ai graissé… Je vais prendre de l’eau, voilà une mare.

Il descendit lentement, détacha le petit seau, puisa de l’eau, et prit plaisir à écouter le sifflement du moyeu de la roue qui s’éteignait…

Six fois, en dix verstes, il dut arroser ainsi l’essieu qui se calcinait, et nous n’atteignîmes la maison qu’à la nuit tombante.


X


LE BOURMISTRE


À une quinzaine de verstes de ma terre vit un jeune pomiéstchik de ma connaissance, ex-officier aux gardes, Arkadi Pavlitch Penotchkine. Son domaine est très giboyeux. Sa maison a été construite par un architecte français. Ses gens portent des livrées à l’anglaise et ses dîners sont excellents. Il reçoit ses hôtes avec une parfaite affabilité, et pourtant, on ne va pas volontiers chez lui. C’est un homme réfléchi, positif : il a été parfaitement élevé, il a servi, il s’est poli au contact du grand monde et aujourd’hui il s’occupe d’agriculture avec succès. Arkadi Pavlitch est, à son propre dire, sévère, mais juste. Il veille au bien-être de ses serfs et les châtie aussi pour leur bonheur. « Il faut les traiter comme des enfants, dit-il alors, et il faut prendre en considération leur ignorance. » Quand sonne l’heure des rigueurs nécessaires, il évite tout mouvement vif, tout éclat de voix ; il étend la main droite et dit au coupable « Je t’avais prié mon cher… » Ou bien : « Qu’as-tu donc, mon ami, reviens à toi… » Ses dents se serrent un peu, sa bouche se tord, et c’est tout. Il est de petite taille, bien fait, joli de figure ; il prend le plus grand soin de ses mains et de ses ongles, ses joues et ses lèvres roses ont la fleur de la santé. Il rit aux éclats, sans souci, et cligne souvent de ses yeux gris clair. Il s’habille avec goût, fait venir des livres, des gravures et des journaux français, sans être pour cela grand liseur, car s’il a lu jusqu’au bout le Juif errant, c’est tout. Il joue bien aux cartes.

En un mot, Arkadi Pavlitch passe pour un gentilhomme accompli et pour un des partis les plus désirables de tout notre gouvernement. Les dames raffolent de lui et vantent par-dessus tout ses manières. Il se tient très bien, prudent comme un chat, il ne s’est jamais compromis dans aucune histoire et pourtant il aime à se faire valoir, à mater un rival. Mais il dédaigne toute mauvaise société, quoiqu’il se déclare, à ses heures, fervent d’Épicure. D’ailleurs, il méprise la philosophie en général, qu’il traite de « vaporeux aliment des âmes allemandes » ou en plus bref de « sottise ». Il aime la musique : en jouant aux cartes, il fredonne avec sentiment du bout des dents. Il se souvient de Lucia et de La Somnambule – mais il prend un peu trop haut. Il passe l’hiver à Saint-Pétersbourg. Sa maison est merveilleusement ordonnée. Les cochers mêmes subissent son influence au point qu’ils nettoient, non seulement leurs harnais et leurs armiaks, mais encore leur visage. Les dvorovi d’Arkadi Pavlitch sont, il est vrai, un peu taciturnes – mais en Russie on distingue malaisément le morose de l’endormi. Arkadi Pavlitch a la voix onctueuse, il mesure sa phrase et filtre voluptueusement chaque vocable à travers ses belles moustaches parfumées. Il assaisonne volontiers ses discours de quelques expressions françaises telles que : « Mais c’est impayable ! mais comment donc ! » etc. Malgré tout, je ne le visite pas très volontiers et, sans les coqs de bruyère et les perdrix, il est probable que j’aurais cessé de le voir. On souffre de vagues inquiétudes chez lui ; tout ce luxe de bien-être n’a rien de réjouissant, et le soir, quand le valet de chambre frisé, en livrée bleue à boutons blasonnés, vient vous tirer vos bottes obséquieusement, vous pensez que si, au lieu de cette silhouette correcte et maigre, s’offraient à vos yeux les larges pommettes, le nez incroyablement épaté d’un vigoureux gars récemment tiré de sa charrue et déjà parvenu à faire craquer en plusieurs endroits les coutures de son cafetan de nankin neuf, vous vous réjouiriez fort, fût-ce au risque de voir votre botte se déchirer jusqu’à la cheville sous la rude main du drôle.

Malgré mon peu de sympathie pour Arkadi Pavlitch, il m’arriva de passer une nuit chez lui. Le lendemain, de bonne heure, je fis atteler ma voiture : mais il ne voulut pas me laisser partir avant le déjeuner à l’anglaise et m’entraîna vers son cabinet. On nous servit, avec le thé, des côtelettes, des œufs, du beurre, du miel, du fromage, etc. Deux silencieux valets, gantés de blanc, prévenaient prestement nos moindres désirs. Nous étions assis sur un divan de Perse. Arkadi Pavlitch portait de larges culottes de soie, une veste en velours noir, un fez élégant à gland bleu et des pantoufles jaunes à la chinoise. Il prit du thé, rit, contempla ses ongles, fuma, pelotonna un coussin sous lui et se montra fort gai. Après avoir bien mangé et avec un visible plaisir, il se versa un verre de vin rouge, le porta à ses lèvres et fronça les sourcils.

– Comment le vin n’a-t-il pas été chauffé ? dit-il sèchement à l’un des valets.

Le valet se troubla, pâlit et resta comme pétrifié.

– Mais, je t’interroge, mon cher, reprit le maître avec calme, les yeux braqués sur le pauvre homme.

Le valet piétina sur place, tordit la serviette qu’il tenait à la main, et resta silencieux. Arkadi Pavlitch baissa le front tout en continuant à regarder pensivement le malheureux, mais en dessous.

– Pardon, cher ami, me dit-il avec un sourire aimable en me posant amicalement la main sur le genou, et il regarda de nouveau le valet.

– Allons, va, dit-il enfin en relevant les sourcils.

Il sonna. Entra un homme obèse, brun, au front bas, aux yeux noyés de graisse.

– Pour Fédor, dit à demi-voix Arkadi Pavlitch, admirablement maître de lui-même : fais tes préparatifs.

– À vos ordres, répondit le gros et il sortit.

– Voilà, mon cher ami, les désagréments de la campagne, me dit Arkadi Pavlitch avec un sourire… Mais où allez-vous ? Restez donc encore un peu.

– Non, répondis-je, il est temps.

– Et toujours à la chasse ! Ah ! ces chasseurs ! Mais c’est une passion ! De quel côté allez-vous ?

– À quarante verstes d’ici, à Riabovo.

– À Riabovo ! Ah Dieu ! Alors j’irai avec vous. Riabovo est à cinq verstes de Chipilovka et il y a longtemps que je n’y suis allé. Pas moyen de trouver une journée libre ! Mais cela tombe à merveille. Vous chasserez tout le jour et le soir vous êtes à moi. Charmant ! nous souperons ensemble, j’emmènerai le cuisinier… Vous coucherez chez moi, ajouta-t-il sans attendre ma réponse. Charmant ! charmant ! C’est arrangé. Hé ! quelqu’un ! qu’on attelle la voiture. Vous n’êtes pas encore allé à Chipilovka ? Je devrais hésiter à vous offrir une nuit à passer dans l’isba de mon bourmistre, mais je sais que vous êtes très accommodant. À Riabovo vous auriez certainement couché dans un hangar… Partons, partons !

Et Arkadi Pavlitch fredonna une romance française.

– Vous ne savez peut-être pas, reprit-il en se dandinant sur ses deux jambes, que là-bas mes moujiks sont tous redevanciers. Une constitution… Que faire ? Ils payent exactement leurs redevances. J’avoue que je les aurais volontiers mis de préférence à la corvée. Il est d’ailleurs incroyable qu’ils parviennent à joindre les deux bouts… C’est leur affaire ! J’ai là un bourmistre très fort, un homme d’État, vous verrez… Comme tout cela tombe bien !…

Il n’y avait pas à s’en défendre. Mais, au lieu de partir à neuf heures, nous ne fûmes prêts qu’à deux heures de l’après-midi. Les chasseurs comprendront mon impatience. Arkadi Pavlitch aimant, comme il l’avouait, le confort, prit avec lui tant de linge, de vivres, d’habits, de coussins et tant de « nécessaires » qu’il y eût eu, pour un Allemand économe, de quoi vivre tout un an. À chaque relais, il faisait à son cocher d’énergiques et brèves recommandations, d’où je conclus que mon compagnon de voyage était un poltron. Au reste, tout se passa très heureusement, sauf que, sur un petit pont récemment réparé, la telega qui portait le cuisinier se renversa et l’une des roues de derrière lui foula l’estomac. Cet accident effraya fort Arkadi Pavlitch. Il fit demander si les mains du précieux domestique étaient intactes ; comme on répondit affirmativement, l’excellent homme reprit toute sa sérénité.

Cependant, nous cheminions lentement. Assis à côté d’Arkadi Pavlitch, je m’ennuyai d’autant plus que, depuis quelques heures, mon interlocuteur n’ayant plus rien à me dire commençait à se poser en ennemi des libertés publiques. Enfin, nous arrivâmes, non à Riabovo, mais à Chipilovka. Il était trop tard pour que je songeasse à chasser ce jour-là : et je me résignai le cœur serré. Le cuisinier nous avait précédés de quelques minutes. Je crus m’apercevoir qu’il avait fait quelques préparatifs et averti le personnage le plus intéressé à connaître d’avance notre visite. À l’entrée même du village, nous vîmes accourir le starost, fils du bourmistre, paysan vigoureux, roux, haut de six pieds, à cheval, sans bonnet, vêtu de son meilleur armiak ballant.

– Où est Sofron ? demanda Arkadi Pavlitch.

Avant tout le starost mit pied à terre, s’inclina jusqu’à la ceinture et marmotta :

– Salut, batiouchka Arkadi Pavlitch.

Puis il releva la tête et dit que Sofron était à Perov, mais que déjà on était allé le chercher.

– C’est bien, suis-nous, dit Arkadi Pavlitch.

Le starost, par convenance, prit à gauche, puis remonta à cheval et se mit à trotter derrière nous, le bonnet à la main. Nous traversâmes le village, nous rencontrâmes quelques moujiks qui revenaient de la grange dans leurs telegas vides, les jambes en l’air, chantant ; mais à la vue de la voiture et du starost ils se turent, ôtèrent leur bonnet d’hiver (nous étions pourtant en été) et s’alignèrent, semblant attendre des ordres. Arkadi Pavlitch les salua avec bienveillance. Tout le village fut bientôt en émoi ; des babas, en robes à carreaux, lançaient des éclats de bois aux chiens peu sagaces et trop zélés. Un vieux boiteux, décoré d’une barbe qui montait jusqu’aux yeux, arracha du puits un cheval et lui porta un violent coup dans le flanc, puis fit une révérence devant notre portière. Des enfants en longue chemise s’enfuyaient en criant vers leurs isbas et se jetaient à plat ventre sur le seuil, la tête basse et les pieds en l’air, et là, dans l’obscurité, voyaient tout sans se montrer. Les poules elles-mêmes prenaient le galop pour gagner le dessous des portes. Seul un brave coq, à la poitrine noire de satin, relevant sa queue rouge jusqu’à sa crête, parut vouloir tenir le milieu de la route, quand tout à coup il se troubla lui-même et s’enfuit aussi.

L’isba du bourmistre était située à l’écart dans une verte chènevière. Nous nous arrêtâmes à l’entrée de la cour. M. Penotchkine se leva, laissa tomber pittoresquement son manteau et descendit de la calèche en jetant autour de lui un regard serein. La femme du bourmistre vint au-devant de nous et baisa la main du maître qui se laissa faire, puis monta sur le perron. Dans un coin obscur de l’antichambre se tenait la femme du starost, saluant profondément sans oser aspirer aux honneurs de la main. Dans ce qu’on appelle la chambre froide – à côté de l’antichambre – étaient deux autres femmes très occupées à la débarrasser de brocs vides, de vieilles touloupes, de pots à beurre, d’un berceau où dormait un marmot parmi des chiffons ; puis elles tassaient des balayures au moyen de balai de crin. Arkadi Pavlitch les fit sortir et alla s’asseoir sur le banc au-dessous des icônes. Alors les cochers apportèrent les coffres, les caisses, les cassettes, tout en ayant soin d’amortir le bruit de leurs lourdes bottes.

Arkadi Pavlitch questionnait le starost sur la moisson, les semailles et autres objets d’économie rurale. Le starost faisait des réponses satisfaisantes, mais il parlait gauchement, avec flegme, comme il eût boutonné son cafetan avec des doigts gelés. Il se tenait contre la porte et se rangeait à chaque instant pour livrer passage aux allées et venues des valets. Derrière ses épaules d’hercule, je vis la femme du bourmistre frapper sans bruit une autre baba… Tout à coup, on entendit le roulement d’une telega qui s’arrêtait devant le perron et le bourmistre entra. L’homme d’État était petit, large d’épaules, grisonnant, bien bâti ; le nez rouge, de petits yeux bleus, et la barbe en éventail. Notons en passant que, depuis que la Russie existe, on n’y a pas encore vu qu’un seul homme soit devenu obèse et riche sans qu’il lui ait poussé en même temps une barbe en éventail. Tel a porté toute sa vie une barbe pointue et, sans transition, le voilà ceint d’une auréole. D’où vient tout ce poil ?

Le bourmistre s’était sans doute rafraîchi à Perov. Il avait le visage enluminé et sentait le vin.

– Ah ! vous nos[2] pères, et bienfaiteurs ! dit-il avec un tel attendrissement que je m’attendais à le voir fondre en larmes. Vous avez enfin daigné venir !… La petite main, batiouchka, la petite main ! ajouta-t-il en allongeant d’avance ses lèvres.

Arkadi Pavlitch satisfit à son désir.

– Eh bien, frère Sofron, comment vont les affaires ? lui demanda-t-il d’une voix affable.

– Ah ! vous, nos pères ! et comment iraient-elles mal, quand vous, nos pères et bienfaiteurs, avez, par votre venue, illuminé notre petit village ! Vous nous avez rendus heureux jusqu’à la tombe. Eh ! grâce à Dieu, Arkadi Pavlitch, grâce à Dieu, tout va bien par votre bienveillance.

Sofron se tut, regarda le bârine et, comme entraîné par un élan d’amour (où l’ivresse était pour quelque chose), il baisa encore une fois la main du maître, puis reprit avec un nouvel entrain :

– Ah ! vous, nos pères et bienfaiteurs, eh ! quoi !… la joie me rend fou… pardieu, je regarde et je n’en crois pas mes yeux… Ah ! vous, nos pères et…

Arkadi Pavlitch me regarda, sourit et me dit en français : « N’est-ce pas que c’est touchant ? »

– Oui, batiouchka Arkadi Pavlitch, reprit le bourmistre, mais comment cela, donc, vous me chagrinez, batiouchka. Comment, vous ne me faites pas savoir que vous venez !… Ici, ce n’est guère propre…

– Ça ne fait rien, Sofron, répondit en souriant Arkadi Pavlitch, ça va bien.

– Ah ! nos pères ! ça va bien pour nous autres moujiks, mais pour vous, nos pères et bienfaiteurs…, pardonnez-moi, je ne suis qu’un imbécile, j’ai l’esprit à l’envers, Dieu du ciel, à l’envers !…

On servit à souper. Arkadi Pavlitch se mit à table. Le bourmistre fit sortir son fils sous prétexte qu’il augmentait la pesanteur de l’air.

– Eh bien, vieux, en as-tu fini avec les voisins pour le cadastre ?

– C’est fini, batiouchka, toujours par ta grâce, avant-hier, nous avons signé l’accord. Ceux de Khlinovskaïa ont d’abord fait des façons. Ils se montraient difficiles, ils demandaient… ils demandaient… Dieu sait quoi… Des fous, batiouchka ; mais nous, batiouchka, par ta grâce, nous avons satisfait Nikolas Nikolaevitch. Nous avons agi selon tes intentions, batiouchka. Comme tu as dit, nous avons agi d’accord avec Egor Dmitrich.

– Egor m’a fait son rapport, dit majestueusement Arkadi Pavlitch.

– Comment donc ! batiouchka, Egor Dmitrich, comment donc !

– Alors, vous êtes contents maintenant ?

Sofron n’attendait que ce mot.

– Ah vous ! nos pères et bienfaiteurs ! recommença-t-il à chanter, gardez-nous vos bonnes grâces ! Nous prions le Seigneur Dieu, nuit et jour, pour vous, nos pères !… Sans doute, nous avons bien peu de terre ici…

Arkadi Pavlitch l’interrompit.

– Allons, c’est bien, Sofron ; je sais que tu es un serviteur dévoué. Que rend le battage ?

Sofron soupira.

– Eh bien, nos pères, le battage n’est pas tout à fait satisfaisant. Mais quoi, Arkadi Pavlitch, que je vous rapporte une petite affaire toute récente.

Il s’approcha de M. Penotchkine, se pencha en arrondissant les bras, en clignant d’un œil et dit :

– Un cadavre a été trouvé sur nos terres.

– Comment cela ?

– Nos pères !… mais je ne puis le comprendre moi-même ! Il faut, batiouchka, que le Malin y soit mêlé. Nous avons encore de la chance que ce soit à la lisière, près d’un champ qui appartient à d’autres. Mais, entre nous, c’était bien sur notre terre. J’ai lestement fait transporter le cadavre dans le champ du voisin pendant qu’on le pouvait encore. J’ai posé une sentinelle et j’ai recommandé le silence. Puis je me suis rendu chez le stanovoï, je l’ai informé à ma manière, puis je lui ai fait boire du thé… Qu’en pensez-vous, batiouchka ? Et je lui ai laissé un petit gage de reconnaissance. De la sorte, la chose est restée sur le dos du voisin. Et un cadavre, vous le savez, cela vaut deux cents roubles de formalités ; c’est un compte réglé.

M. Penotchkine rit beaucoup de l’exploit de son bourmistre et me dit en français, en me le montrant de la tête : « Quel gaillard ! hein ? »

La nuit étant venue, Arkadi Pavlitch fit enlever la table et apporter du foin. Le valet de chambre étendit des draps de lit et disposa des oreillers. Nous nous couchâmes. Sofron partit après avoir reçu de son maître des recommandations pour le lendemain et, avant de s’endormir, Arkadi Pavlitch me fit l’éloge du moujik russe, ajoutant qu’il n’avait jamais eu d’arriéré depuis que Sofron était son régisseur…

Le garde de nuit frappait sur la planche, un enfant pleurait dans un coin de l’isba. Nous nous endormîmes.

Nous nous levâmes d’assez bonne heure. Je m’étais promis d’aller à Riabovo ; mais Arkadi Pavlitch témoigna un si grand désir de me montrer sa propriété que je me décidai à rester. J’avoue que j’étais curieux de vérifier par moi-même les qualités de l’homme d’État Sofron. Celui-ci parut. Il était en armiak bleu et en ceinture rouge ; il parlait moins que la veille, regardait son maître avec une attention pénétrante et faisait des réponses habiles et posées. Nous nous rendîmes ensemble à l’aire. Le fils de Sofron, le starost de trois archines – un sot à coup sûr – nous accompagnait également, et la marche était fermée par Fedocéitch, ancien soldat, aux prodigieuses moustaches, avec la plus étrange physionomie qu’on pût voir. On eût dit qu’ayant un jour rencontré un sujet d’effarement extraordinaire, cet homme n’avait jamais pu en revenir tout à fait. Nous inspectâmes l’aire, les greniers, les hangars, les magasins, le moulin à vent, les étables, les potagers, les chènevières. Tout était vraiment bien tenu. Les figures tristes des moujiks seules me choquaient.

Sofron savait même joindre l’agréable à l’utile. Les fossés étaient bordés de jeunes aubiers ; de petits sentiers sablés serpentaient sur l’aire entre les meules régulièrement entassées. Au-dessus du moulin à vent pivotait une girouette représentant un ours qui tirait une longue langue éclatante ; sur la façade extérieure des étables, Sofron avait fait exécuter une espèce de fronton grec sous lequel on lisait en grosses lettres blanches cette inscription d’un style particulier :

CONSTRUIT DANS LE VILLAGE
DE CHIPILOVKA
EN 1840
UNE ÉTABLE

Arkadi Pavlitch s’attendrit jusqu’aux larmes. Il m’exposa en français les avantages du système de la redevance, tout en notant que la corvée est plus précieuse pour le pomiéstchik.

– Mais on ne peut tout avoir.

Et il se mit à donner des conseils au bourmistre sur la manière de planter la pomme de terre, sur la préparation du breuvage des bestiaux, etc. Sofron écoutait avec attention et, parfois, se permettait des objections, car il n’appelait plus Arkadi Pavlitch « père et bienfaiteur » et ne cessait guère de dire que le terrain manquait et qu’il faudrait en acheter.

– Eh bien, répondit Arkadi Pavlitch, réunissez vos moyens et achetez – sous mon nom – je ne m’y oppose pas.

Sofron ne répondait qu’en se caressant la barbe.

– Allons-nous au bois ? me dit M. Penotchkine.

On nous amena des chevaux de selle et nous entrâmes dans le taillis giboyeux. Arkadi Pavlitch, tout joyeux, frappait de petits coups affectueux sur l’épaule de Sofron. En sylviculture, ce gentilhomme s’en tenait aux idées russes. Il me conta même l’anecdote – selon lui fort plaisante – d’un pomiéstchik facétieux qui avait arraché d’un coup, à son forestier, la moitié de la barbe, pour lui faire comprendre qu’il n’est point vrai que plus on ôte plus il repousse… En toute autre chose, d’ailleurs, Arkadi Pavlitch et Sofron n’étaient point de parti pris contre les innovations.

En revenant au village, le bourmistre lui montra un moulin à vanner, récemment importé de Moscou. Ce van fonctionna sous nos yeux à la gloire de Sofron… Et pourtant, s’il avait pu prévoir le désagrément qui l’attendait en cet endroit, il se serait certainement privé de ce dernier plaisir.

À la sortie du hangar, à quelques pas de la porte, près d’une mare où s’ébattaient trois canards, nous aperçûmes deux moujiks : l’un, vieillard de soixante-dix ans ; l’autre, garçon de vingt ans, tous deux vêtus de chemises rapiécées, des cordes pour ceintures et les pieds nus.

Fedocéitch s’agitait autour d’eux et les aurait probablement décidés à s’éloigner si nous étions restés plus longtemps dans le hangar. Mais, en nous apercevant, il se mit au port d’armes, et resta immobile sur place. Auprès de lui le starost indécis crispait ses poings. Arkadi Pavlitch fronça les sourcils, se mordit la lèvre et marcha droit au groupe. Les deux moujiks se jetèrent à ses pieds.

– Quoi ? Que voulez-vous ? Parlez, dit-il d’une voix nasillarde.

Les malheureux échangèrent un coup d’œil et restèrent muets. Ils clignaient des yeux comme éblouis et haletaient.

– Eh bien, quoi donc ? reprit Arkadi Pavlitch, et se tournant vers Sofron : – De quelle famille sont-ils ?

– De la famille Toboleiev, répondit lentement le bourmistre.

– Eh bien, que voulez-vous ? dit de nouveau Arkadi Pavlitch. N’avez-vous pas de langue ? Parle, toi, vieux. Qu’est-ce qu’il te faut ? N’aie pas peur, imbécile !

Le vieillard tendit son cou de bronze, tout ridé, ouvrit gauchement ses grosses lèvres bleuies et dit d’une voix chevrotante :

– Défends-nous, seigneur !…

Et, de nouveau, il tomba le front à terre ; le jeune homme l’imita. Arkadi Pavlitch les regarda gravement, puis changeant d’attitude :

– Quoi ? dit-il, de quoi te plains-tu ?

– Grâce, seigneur ! laisse-nous respirer. Nous sommes torturés, martyrisés…

Le vieillard parlait avec peine.

– Et qui donc te martyrise ?

– Mais… le bourmistre, batiouchka.

Arkadi Pavlitch resta un moment silencieux.

– Comment t’appelle-t-on ? reprit-il.

– Anthippe, batiouchka.

– Et ce garçon ?

– C’est mon fils, batiouchka.

Arkadi Pavlitch se tut de nouveau et tordit sa moustache.

– Eh bien, qu’est-ce que t’a fait Sofron ? prononça-t-il en regardant le vieillard à travers sa moustache.

– Batiouchka ! il nous a dépouillés, ruinés… il a donné par passe-droit deux de mes fils au recrutement et il veut m’enlever le troisième. Hier, il m’a pris ma dernière vache et, Sa Grâce (il désignait le starost) a battu ma baba !

– Hum ! fit Arkadi Pavlitch en fronçant les sourcils.

– Ne permets pas qu’il nous achève, père nourricier !…

– Qu’est-ce que cela veut dire, pourtant ? demanda le maître au bourmistre à demi-voix.

– Un ivrogne, répondit le bourmistre de même, un paresseux… Il ne parvient pas à sortir des arriérés.

– Oui, cria le vieillard, et même que Sofron Yakovlitch a payé pour moi, batiouchka, voilà cinq ans… et, sous prétexte qu’il paye pour moi, il fait de moi son esclave, batiouchka, et voilà que…

– Mais pourquoi avais-tu des arriérés ? dit M. Penotchkine d’un air mécontent. (Le vieillard baissa la tête.) Tu aimes à boire, tu cours les cabarets ! (Le vieillard allait répondre.) Je vous connais, poursuivit Arkadi Pavlitch avec emportement. Boire et dormir, voilà votre vie ! Et c’est le moujik laborieux qui paye pour vous !

– De plus, c’est un homme grossier, intervint le bourmistre.

– Eh ! cela va sans dire, c’est toujours ainsi ! Je l’ai observé plus d’une fois ! Il a fait la débauche toute l’année durant, et maintenant il se jette aux pieds du bârine !

– Batiouchka ! dit le vieillard désespéré, batiouchka ! grâce, pitié !… Grossier, moi ?… Je te dis devant Dieu, batiouchka Arkadi Pavlitch, que tout cela est au-dessus de mes forces !… Sofron Yakovlitch m’a pris en haine, pourquoi ? Que Dieu le juge ! Il m’a ruiné… Voilà mon dernier enfant… eh bien… (et dans les yeux jaunes du vieillard apparut une larme) grâce ! seigneur, défends-nous.

– Et nous ne sommes pas les seuls qu’il persécute, dit le jeune moujik.

Arkadi Pavlitch prit feu tout à coup.

– Qui t’a interrogé ? dit-il au jeune homme. Comment oses-tu me parler ! Qu’est-ce que c’est donc que cela ? Mais c’est de la révolte !… Ah ! je vous le dis, il ne fait pas bon à se révolter contre moi… chez moi… (Arkadi Pavlitch fit un pas, mais sans doute il se souvint de ma présence, se détourna et enfonça ses mains dans ses poches.)

– Je vous demande bien pardon, mon cher, me dit-il en français, avec un sourire forcé et en baissant le ton ; c’est le mauvais côté de la médaille… C’est bon, c’est bon, continua-t-il sans regarder les moujiks, je prendrai mes mesures ; c’est bon allez. (Les moujiks ne bougeaient pas.) Eh bien ? on vous dit, c’est bon. Partez donc !… Je donnerai des ordres, on vous dit.

Arkadi Pavlitch leur tourna le dos en murmurant : « Toujours des désagréments. » Puis il regagna à grands pas l’isba du bourmistre. Sofron le suivait. Fedocéitch faisait de gros yeux et semblait vouloir bondir. Le starost se mit à effrayer les canards. Les suppliants restèrent encore quelques instants sur la place, puis, après s’être regardés l’un l’autre, ils se levèrent et s’enfuirent sans détourner la tête.

Deux heures après, j’étais à Riabovo avec Anpadiste, un moujik de ma connaissance, et je me préparais à chasser. Jusqu’au moment de mon départ, M. Penotchkine parut bouder Sofron.

Je parlai à Anpadiste des paysans de Chipilovka et de M. Penotchkine et lui demandai s’il connaissait le bourmistre.

– Sofron Yakovlitch ? Comment donc !

– Et quel homme est-ce ?

– Ce n’est pas un homme, c’est un chien, et d’ici à Koursk on ne trouverait pas un chien aussi méchant que lui.

– Et pourquoi ?

– Mais, savez-vous ? Chipilovka lui appartient. Ce n’est que nominalement la propriété de M. Penotchkine. C’est Sofron qui possède.

– Vraiment ?

– Il possède Chipilovka comme son propre bien. Il n’y a pas un moujik qui ne soit endetté envers lui jusqu’au cou. Et il les fait tous travailler pour lui comme s’ils étaient ses serfs ; il envoie l’un à l’oboze, l’autre ailleurs. Il les surmène…

– Je crois que le terrain leur manque.

– Allons donc ! Mais Sofron loue à ceux de Khlinov quatre-vingts déciatines et à ceux de notre endroit cent vingt, en voilà deux cents ! Et il ne trafique pas seulement des terrains, il fait commerce de chevaux, de bétail, de goudron et de résine, de beurre et de chanvre et cent autres choses encore. Il est habile, très habile ! et riche ! Ah ! l’animal ! Mais il a la rage de frapper, voyez-vous. Ce n’est pas un homme, c’est un chien, ou plutôt… en un mot, c’est un fauve.

– Pourquoi les moujiks ne se plaignent-ils pas de lui à leur vrai seigneur ?

– Ah oui ! Qu’est-ce que ça lui fait, à lui ? pourvu qu’il touche son revenu !… Que lui faut-il de plus ? Et puis, essaye donc, ajouta-t-il après un court silence. Plains-toi. Oh ! alors, tu verras ! Non, il te fera… Voilà comment !…

Je me rappelai Anthippe, et je racontai brièvement ce que j’avais vu.

– Eh bien, à présent, dit Anpadiste, Sofron mangera le vieux, il le mangera tout à fait… Et savez-vous pourquoi il lui en veut tant ? À la réunion du village, Anthippe n’y pouvant plus tenir s’est querellé avec le bourmistre, et c’est depuis… Le starost l’assommera… Ah ! le pauvre homme ! à présent ils vont l’achever. Sofron sait à qui il s’attaque, ce chien ! Dieu me pardonne ! Il laisse tranquille les riches, mais là il avait beau jeu. Vous savez qu’il a pris pour le recrutement, sans égard au tour de rôle, deux des fils d’Anthippe ?

Nous nous mîmes à chasser.


XI


LE COMPTOIR


C’était en automne. Depuis plusieurs heures déjà, j’errais dans les champs avec mon fusil, et il est probable que je n’aurais pu atteindre avant la nuit à l’auberge de la grande route de Koursk où m’attendait ma troïka, si une pluie fine et très froide qui, depuis le matin, me poursuivait impitoyablement avec un acharnement de vieille fille, ne m’eût obligé à chercher autre part un refuge. Tout en m’orientant, j’aperçus une espèce de guérite rustique près d’un champ de haricots. J’y allai et, soulevant une grossière natte, je vis un vieillard si faible, si chétif, que je me rappelai en le regardant ce bouc mourant que trouva un jour Robinson dans une caverne de son île. Assis sur son séant, le vieux clignait de ses yeux ternes et mâchonnait, (sans dents) à la façon d’un lièvre, des pois chiches très durs qu’il faisait rouler avec sa langue de droite à gauche dans sa bouche, et cette opération l’absorbait si bien qu’il ne m’aperçut pas.

– Eh ! dédouchka, lui dis-je.

Il cessa de mâcher, leva les sourcils et écarquilla les yeux avec effort.

– Quoi ? marmotta-t-il d’une voix chevrotante.

– Quel est le plus prochain village ? lui demandai-je.

Il se mit à mâchonner.

Je répétai ma question un peu plus haut, voyant qu’il ne m’avait pas entendu.

– Un village ? Quoi ? Qu’est-ce que tu veux ?

– Je veux me mettre à l’abri de la pluie.

– Oui. (Il gratta sa nuque hâlée.) Eh bien, c’est bon, marmotta-t-il en gesticulant avec désordre… Va… Quand tu auras dépassé un bois, quand tu l’auras dépassé, il y aura une route… Prends toujours à droite, et puis tu la laisses, cette route, et alors tu arrives à Ananievo où tu tombes dans Sitovka.

Je compris difficilement le vieillard. Ses moustaches le gênaient et sa langue était un peu paralysée.

– D’où es-tu ? lui demandai-je.

– Quoi ?

– D’où es-tu ?

– D’Ananievo.

– Que fais-tu ?

– Quoi ?

– Que fais-tu ?

– Je garde.

– Et qu’est-ce que tu gardes ?

– Les pois.

Je ne pus m’empêcher de rire.

– Voyons ! quel âge as-tu ?

– Dieu le sait.

– Tu ne vois plus bien clair ?

– Quoi ?

– Tu vois mal, n’est-ce pas ?

– Mal, et il arrive aussi que je n’entends pas.

– Alors, quel gardien es-tu donc ?

– C’est l’affaire des supérieurs.

« Les supérieurs », pensai-je, et je regardai avec compassion le pauvre vieillard. Il tira de son sein un morceau de pain rassis et se mit à le sucer comme font les petits enfants, en aspirant avec effort ses joues déjà extrêmement creuses.

Je longeai le petit bois, puis je tournai à droite, et toujours à droite, comme l’avait conseillé le vieillard, et j’y gagnai enfin un grand village dont l’église en pierre était, selon le goût moderne, ornée de colonnes. Devant l’église s’élevait une grande maison aussi à colonnes. En outre, à travers le crible de la giboulée, j’aperçus une maison à deux cheminées avec un toit en bois : sans doute l’habitation du starost. Je m’y dirigeai, espérant y trouver un samovar, du thé, du sucre et de la crème fraîche. Accompagné de mon chien transi, je gagnai le perron, franchis le vestibule et j’ouvris la porte. Mais, au lieu du décor ordinaire des isbas, je vis plusieurs tables chargées de papiers, deux armoires rouges, des écritoires tachées de croûtes d’encre, des sabliers d’étain très lourds, de longues plumes, etc.… Sur l’une des tables était assis un jeune homme d’une vingtaine d’années, au front huileux, aux tempes longues. Il était vêtu d’un long cafetan de nankin gris tout lustré au collet et à la poitrine.

– Que désirez-vous ? me demanda-t-il en élevant brusquement la tête, à peu près comme font les chevaux qu’on prend à l’improviste par le museau.

– Est-ce ici que demeure le gérant ?…

– C’est ici le principal comptoir seigneurial, dit-il en m’interrompant. Je suis l’employé de service. N’avez-vous pas lu l’enseigne ? Les enseignes sont faites pour être lues.

– Je voudrais me sécher quelque part. Pourrait-on trouver un samovar dans le village ?

– Comment n’y aurait-il pas de samovar ? répondit avec fierté mon interlocuteur. Allez chez le père Timofeï ou bien à l’isba des dvorovi, ou bien encore chez Agrafena l’oiselière.

– Avec qui parles-tu donc, imbécile ? Tu m’empêches de dormir, fit une voix partant de la chambre voisine.

– C’est un monsieur tout mouillé qui demande où il pourrait se sécher.

– Qu’est-ce que c’est que ce monsieur ?

– Je ne sais pas : il a un chien et un fusil.

Un lit craqua et quelques secondes après une porte s’ouvrit : entra un homme d’une cinquantaine d’années, gros, petit, des yeux à fleur de tête, un cou de taureau, des joues extraordinairement rondes et le tout très luisant.

– Qu’y a-t-il pour votre service ? me demanda-t-il.

– Je voudrais me sécher.

– Ce n’est pas le lieu.

– J’ignorais que ce fût ici un comptoir. Au reste, je paierais volontiers.

– Au fait, on peut s’arranger, reprit-il. Vous plaît-il de passer ici ? (Il m’introduisit dans une autre pièce, non pas celle d’où il sortait.) Êtes-vous bien ici ?

– Très bien. Pourrais-je avoir du thé et de la crème ?

– À votre service, tout de suite. En attendant, daignez vous déshabiller et vous reposer. Le thé sera prêt dans cinq minutes.

– À qui appartient ce domaine ?

– À Mme Losniakova, Élena Nikolaïevna.

Il sortit.

Je regardai autour de moi. Contre la mince cloison qui séparait ma chambre du bureau était adossé un divan massif couvert de cuir ; de l’un et de l’autre côté de l’unique fenêtre, était une chaise tendue aussi de cuir et à très haut dossier. La fenêtre donnait sur la rue. Aux murs tapissés d’un papier à dessins roses sur fond vert pendaient trois immenses tableaux à l’huile. L’un représentait un chien couchant avec un collier bleu de ciel et cette inscription : « Voici ma joie. » Aux pieds du chien coulait une rivière et, plus loin, sur l’autre rive, sous un pin, se tenait assis un lièvre d’une grandeur démesurée, l’oreille dressée. Le second tableau représentait deux vieillards en train de manger un arbouse[2] et derrière l’arbouse s’élevait un portique grec sur le fronton duquel on lisait la dédicace : « Temple de la Satisfaction. » Le sujet du troisième tableau était une femme demi-nue, couchée, peinte en raccourci, les genoux rouges, les pieds très gros. Mon chien se hâta de se glisser, par des efforts surnaturels, sous le divan où il y avait sans doute beaucoup de poussière, car il éternua terriblement. Je regardai dans la rue. Là, du comptoir à la maison domaniale, s’étendaient obliquement des planches, précaution fort naturelle, car des deux côtés de cette planche de salut la bonne terre végétale, détrempée par les pluies, formait une boue effrayante. Autour de l’habitation qui tournait le dos à la rue se passaient les scènes ordinaires de la vie quotidienne, autour des maisons seigneuriales. Les filles dvorovi, en robe d’indienne fanée, allaient et venaient. Les dvorovi erraient dans la boue, s’arrêtaient d’un air songeur et se grattaient le dos. Le cheval d’un dizainier jouait paresseusement de la queue en levant la tête et s’amusait à ronger la palissade. Les poules gloussaient, des dindons poitrinaires échangeaient sans cesse des appels. Sur le perron d’un petit bâtiment noirâtre et vermoulu était assis un garçon robuste qui chantait assez bien en s’accompagnant de sa guitare, la chanson qui commence ainsi :

Et je me retire au désert.
Loin, bien loin de ces lieux.

Le gros homme rentra en ce moment :

– Monsieur, voici votre thé, me dit-il d’un air avenant.

Le jeune homme au cafetan gris, l’employé de service, ouvrit une vieille table à jouer, y établit une nappe bleue, y dressa le samovar, puis la théière, un verre dans une soucoupe ébréchée, un pot de crème et un chapelet de craquelitas de Bolkhov, durs comme la pierre.

Le gros homme sortit.

– Qui est-ce ? demandai-je au garçon de service. Le gérant ?

– Non, il était premier caissier ; maintenant il est promu chef du comptoir.

– Vous n’avez donc pas d’intendants, ici ?

– Non, nous avons un bourmistre, Mikhaïlo Vikoulov.

– Il y a donc un régisseur ?

– Un régisseur ? Comment donc ! Oui, un Allemand, Karlo Karlitch Lindamandol. Seulement ce n’est pas lui qui régit.

– Et qui donc ?

– La bârinia elle-même.

– Ah ! Et dans votre comptoir, êtes-vous beaucoup d’employés ?

Le petit commis resta songeur.

– Six, dit-il enfin.

– Qui et qui ?

– Voici : ce serait d’abord Vassili Nikolaïevitch, le premier caissier, puis Petr, le chef de bureau, puis Ivan, l’employé, frère de Petr, un autre Ivan, l’employé Koskenkine Narkizov, employé aussi, et moi… les voilà tous.

– Votre bârinia a une nombreuse dvornia ?

– Non, pas trop.

– Combien, à peu près ?

– Ça fera environ cent cinquante dvorovi.

Nous gardâmes un moment le silence tous les deux.

– Voyons, repris-je, est-ce que tu écris bien ?

Le jeune homme sourit de toute sa bouche, fit un signe de tête affirmatif et rentra dans son bureau d’où il me rapporta une feuille manuscrite.

– Voici mon écriture, dit-il, sans cesser de sourire. Je regardai : c’était un papier grisâtre où était tracé, d’une belle et grande écriture, ce qui suit :

ORDONNANCE

DU PRINCIPAL COMPTOIR DE LA MAISON SEIGNEURIALE D’ANANIEVO AU BOURMISTRE MIKHAILO VIKOULOV

N° 209.

« Il t’est commandé de chercher à la réception de la présente, qui, la nuit dernière, en état d’ivresse et en chantant des chansons obscènes, a traversé le jardin anglais et a réveillé la gouvernante et incommodé la madame Eugénie Française ? de savoir qui était de faction au jardin, ce que faisaient les gardes, et comment un pareil désordre est possible ? Ordre t’est donné de faire, à ce sujet, l’enquête la plus détaillée, et d’en déposer le rapport sans délai, dans les bureaux.

« Le premier commis,
« NIKOLAI KHVOSTOV. »

À cette pièce était apposé un vaste cachet portant cette inscription :

Sceau du grand comptoir seigneurial d’Ananievo.

Au-dessous du cachet :

« Pour être exécuté dans la rigueur,

« ELENA LOSNIAKOVA. »

– C’est la dame elle-même qui a signé là, en bas, hein ? demandai-je.

– Comment donc ! elle-même, toujours elle-même, sans cela l’ordre n’aurait pas d’effet.

– Vous allez envoyer cela au bourmistre ?

– Non, c’est lui qui viendra et le lira, je veux dire : on le lui lira, car notre bourmistre ne sait pas lire… (Nouveau silence.) Eh bien, reprit-il avec un sourire, n’est-ce pas bien écrit ?

– Mais oui, très bien.

– Ce n’est pas moi qui ai composé le papier, c’est Koskenkine… Il est très fort.

– Comment ? On compose donc les ordonnances chez vous avant de les écrire ?

– Sans doute, on ne peut pas les jeter comme cela tout droit sur le papier.

– Combien reçois-tu d’appointements ?

– Trente-cinq roubles et cinq en plus pour les bottes[3].

– Et tu es content ?

– Bien sûr. C’est une grande chance que d’être attaché au comptoir. Tout le monde ne peut pas y aspirer. J’ai été favorisé. Mon oncle est maître d’hôtel.

– Alors tu te trouves tout à fait bien ici ?

– À vrai dire, chez les marchands, on est mieux… Oh ! chez les marchands on est très bien ! Ainsi, hier soir, j’ai causé avec l’employé d’un marchand de Venevo… du reste, je suis bien ici, il n’y a rien à dire…

– Est-ce que les marchands payent davantage ?

– Dieu nous garde ! Si tu oses lui demander des appointements, le marchand te chasse, un coup de poing sur la nuque. Non, près d’un marchand il faut vivre dans la foi et la crainte, et alors il te nourrit, t’habille et tout… Si tu lui plais, il te donne tout ce que tu veux ; pourquoi faire des appointements ? Le marchand vit simplement, à la russe, à notre manière. Si tu voyages avec lui, tu prends du thé quand il en prend, ce qu’il mange, tu en manges aussi. Un marchand, comment donc ! ce n’est pas un bârine. Le marchand, lui, n’a pas de fantaisies. S’il est en colère, il tape et c’est fini… mais il ne te harcèle pas comme un bârine, miséricorde ! Rien n’est bon pour les bârines ! Tu lui donnes un verre d’eau, un plat… l’eau sent mauvais, le plat sent mauvais. Tu l’emportes, tu restes un moment derrière la porte, et puis tu reviens : « Ah ! voilà ! maintenant ça sent bon ! » Et les bârinias ! Ah ! les bârinias ! je vous dirais… et les bârinias !…

– Fediouchka ! cria du comptoir le gros homme.

Le commis de service sortit précipitamment. J’achevai de boire mon verre de thé, je m’étendis sur le divan et m’endormis. Je fis un somme de deux heures. En m’éveillant, je voulus d’abord me lever, mais la paresse l’emporta, et je fermai les yeux sans pouvoir pourtant m’endormir. Derrière la cloison on causait à voix basse, je fus forcé d’entendre.

– Eh ! Nikolaï Eréméitch, disait une voix, on ne peut prendre cela en considération, on ne le peut, c’est certain, hum !

Et celui qui parlait toussota.

– Croyez-moi, Gavrila Antonitch, répliqua le chef du comptoir, je connais les gens d’ici, je m’en rapporte à vous.

– Qui les connaîtrait si ce n’est vous, Nikolaï Eréméitch ? Vous êtes ici, on peut le dire, le premier des premiers. Alors, comment donc ? continuait l’inconnu. À quoi nous arrêterons-nous, Nikolaï Eréméitch, permettez-moi de vous le demander ?

– Vous savez bien, Gavrila Antonitch, que l’affaire est entre vos mains, mais il paraît que vous n’avez pas envie d’en finir.

– Que dites-vous là, Nikolaï Eréméitch ? Nous autres, marchands, nous ne demandons pas mieux que d’acheter. C’est notre existence, Nikolaï Eréméitch, pour ainsi dire.

– Huit roubles…

Un soupir.

– Ah ! Nikolaï Eréméitch, vous daignez demander trop.

– Impossible de faire autrement, Gavrila Antonitch, impossible, Dieu m’est témoin.

Un silence.

Je regardai par une fente de la cloison : le gros homme était assis et me tournait le dos ; j’avais en face de moi un marchand d’une quarantaine d’années, maigre et pâle, le visage comme frotté d’huile. Il farfouillait sans cesse dans sa barbe, clignotait précipitamment et tordait ses lèvres.

– Les blés sont étonnants cette année, reprit-il ; depuis Voronèje jusqu’ici, je n’ai fait qu’admirer ; première qualité, je vous dis.

– Oui, oui, les herbes sont belles, mais vous savez, Gavrila Antonitch, c’est l’automne qui donne les cartes, et c’est le printemps qui joue le jeu.

– C’est vrai, Nikolaï Eréméitch, tout est entre les mains de Dieu. Vous avez dit là une grande vérité… Mais je crois que votre hôte s’est réveillé.

Le gros homme se retourna et écouta.

– Il dort, au reste on peut…

Il s’approcha de la porte.

– Non, il dort, répéta-t-il, et il revint à sa place.

– Eh bien, voyons donc, Nikolaï Eréméitch, reprit le marchand ; il faut en finir… Soit, Nikolaï Eréméitch, soit, ajouta-t-il en clignant des yeux, deux billets gris et un blanc. Et là-bas (indiquant de la tête la maison de la bârinia), là-bas, six et demi, topez-là.

– Quatre gris, répondit l’autre.

– Eh bien, trois !

– Quatre gris et pas de blanc.

– Trois, Nikolaï Eréméitch.

– Alors n’en parlons plus, Gavrila Antonitch.

– Pas moyen de s’entendre, marmotta le marchand ; eh bien, je ferai affaire avec la bârinia.

– Vous êtes le maître, répondit l’autre, vous auriez dû le faire depuis longtemps. Pourquoi en effet vous inquiéter ?… Cela vaut mieux.

– Allons, allons, Nikolaï Eréméitch. Voilà que vous vous fâchez, j’ai dit cela en l’air.

– Mais pourquoi pas, en effet ?

– Cessez donc, on vous dit… On vous dit que je plaisantais. Bien, tu auras les trois et demi. Qu’y aura-t-il à faire avec toi ?

– J’aurais dû m’en tenir à quatre gris. Imbécile que je suis ! Je me suis trop pressé, murmura le chef du comptoir.

– Alors, là-bas, pour la bârinia six et demi, Nikolaï Eréméitch, six et demi, hein ?

– C’est déjà dit ; six et demi.

– Eh bien, tope, Nikolaï Eréméitch.

Le marchand frappe de ses doigts écartés dans la main du gérant.

– Et avec Dieu, Nikolaï Eréméitch ! Je vais me faire annoncer à votre bârinia et je lui dirai que nous avons fait marché, vous et moi, à six et demi.

Le marchand se leva.

– C’est cela, Gavrila Antonitch.

– Et alors maintenant, batiouchka, daignez recevoir.

Le marchand mit dans la main du gros homme un paquet d’assignats, s’inclina, hocha la tête, prit son chapeau, remua les épaules, se redressa et sortit en faisant crier ses bottes. Nikolaï Eréméitch s’approcha de la fenêtre et, autant que je pus m’en rendre compte, se mit à examiner les billets que lui avait remis le marchand.

La porte s’entrouvrit, parut une tête rousse, ornée d’épais favoris.

– Et puis, dit la tête rousse, tout va bien ?

– Tout va bien.

– Combien ?

Le caissier fit un geste de dépit et montra ma chambre.

– Ah ! oui, dit la tête rousse et elle disparut.

Le caissier s’approcha d’une table, s’assit, ouvrit un registre, prit les stchioty[4] qu’il fit manœuvrer, non de l’index, mais du troisième doigt de la main droite, ce qui est de la plus grande élégance.

Le commis de service entra.

– Qu’y a-t-il ?

– Sidor est arrivé de Goloplek.

– Ah ! eh bien, qu’il vienne… attends, attends… Regarde un peu si le bârine étranger dort encore.

Le commis entra avec précaution dans la chambre où j’étais. Je venais de reposer ma tête sur ma gibecière dont je m’étais fait un coussin.

– Il dort, chuchota le commis en revenant.

Le gérant marmotta je ne sais quoi entre ses dents.

– Fais entrer Sidor, dit-il enfin.

Je me relevai : un moujik, haut de taille, d’une trentaine d’années, robuste, les pommettes rouges, les cheveux blonds, une petite barbe frisée, entra dans le bureau, fit d’abord une prière devant les icônes, puis salua le gérant, prit son bonnet à deux mains et se redressa.

– Bonjour, Sidor, dit le gros homme en faisant fonctionner ses stchioty.

– Bonjour, Nikolaï Eréméitch.

– En quel état, les chemins ?

– En bon état, sauf un peu de boue, Nikolaï Eréméitch.

(Le moujik parlait bas et lentement.)

– Ta femme se porte bien ?

– Qu’aurait-elle donc ?

Le moujik soupira et mit un pied en avant. Nikolaï Eréméitch posa sa plume derrière son oreille et se moucha.

– Eh bien, qu’est-ce qui t’amène ici ? continua-t-il en remettant son mouchoir à carreaux dans sa poche.

– Vois-tu, on nous demande des charpentiers, Nikolaï Eréméitch.

– Eh bien, n’en avez-vous pas, quoi ?

– Si fait, nous en avons, Nikolaï Eréméitch. Le domaine est boisé. Mais voici le temps des travaux, Nikolaï Eréméitch.

– Le temps des travaux, c’est cela. Vous aimez à travailler pour des étrangers, et pour la bârinia, non. C’est pourtant toujours du travail.

– C’est toujours du travail, c’est vrai, Nikolaï Eréméitch… Mais…

– Eh bien ?

– C’est que le salaire est un peu… cela…

– Quoi ? Voyez-vous comme vous êtes gâtés ! Voyons !

– Pour tout dire, Nikolaï Eréméitch, il y a ici du travail pour huit jours et on ne nous en fera pas moins perdre un mois. Ou les matériaux manquent, ou on nous envoie nettoyer les allées du jardin…

– Ah ! mais, que veux-tu ? C’est la bârinia elle-même qui a daigné donner l’ordre, et ni toi ni moi n’avons à discuter.

Sidor se tut et commença à piétiner sur place. Nikolaï Eréméitch se pencha de côté et parut s’intéresser beaucoup à ses stchioty.

– Les nôtres… les moujiks… Nikolaï Eréméitch…, dit à la fin Sidor en s’arrêtant à chaque mot, m’ont ordonné… de donner… à Votre Grâce… voilà… il y en aura…

(Il avait mis sa grosse main dans son armiak et en retirait un petit paquet enveloppé d’une toile bordée de rouge.)

– Qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu fais, imbécile ? Tu as perdu la tête, quoi ? l’interrompit vivement le gérant ; va donc dans mon isba, continua-t-il, tu demanderas ma femme, elle te servira du thé, je te suis, va et n’aie pas peur… on te dit : va !

Sidor sortit.

– Quel ours !… marmotta Nikolaï Eréméitch en hochant la tête et en revenant à ses stchioty.

Tout à coup des cris : « Koupria ! Koupria ! On ne le tombera pas ! » se firent entendre dans la rue, et sur le perron. Et bientôt, entra dans le comptoir un homme de petite taille, l’aspect d’un poitrinaire, le nez démesuré, de grands yeux immobiles, et des poses de matamore. Il portait un débris de manteau couleur adélaïde, ou, comme on dit chez nous, odéloïde, à collet en peluche et à petits boutons. Il avait une charge de bois sur les épaules, autour de lui cinq dvorovi criaient : « Koupria ! on ne le tombera pas ! Il est promu chauffeur, Koupria, chauffeur ! » Mais le personnage au col de peluche n’honorait pas de son attention tous ces braillards ; son visage ne changeait pas, il alla au poêle lentement, s’y débarrassa de sa charge, se redressa, tira de ses poches sa tabatière, et se bourra le nez d’un tabac mélangé de cendres. À l’arrivée de l’escorte bruyante, le gérant fronça les sourcils et se leva ; mais quand il eut compris qu’on s’amusait aux dépens d’un Koupria, il sourit et recommanda seulement de ne pas crier.

– Il y a ici un chasseur qui dort, ajouta-t-il.

– Qu’est-ce que c’est que ce chasseur ? demandèrent deux hommes.

– Un pomiéstchik.

– Ah !

– Laissez-les hurler, dit froidement Koupria en faisant de la main un geste d’insouciance, peu m’importe ; mais qu’ils ne me touchent pas. Je suis chauffeur…

– Chauffeur ! chauffeur ! répéta la foule.

– La bârinia, reprit Koupria, l’a ordonné. Bien, mais vous, elle vous enverra garder les pourceaux, et ce sera bien fait. Que je sois tailleur et bon tailleur, que j’aie appris mon état chez les meilleurs tailleurs de Moscou ; que j’aie travaillé pour des généraux, c’est ce qu’on ne m’ôtera pas. Et vous, qu’avez-vous à faire les braves ?…

Quoi ! Vous êtes des fainéants et voilà tout, qu’on me remette en liberté, je ne mourrai pas de faim, moi. Qu’on me donne un passeport, je payerai ma redevance et le seigneur sera content, tandis que vous… vous mourriez comme des mouches… comme des mouches.

– En a-t-il, de la blague ! dit un garçon grêle aux cheveux blonds, presque blancs, aux coudes percés, le cou décoré d’une cravate rouge. Tu as déjà été libre sur passeport et les maîtres n’ont pas eu un kopek de toi, et tu n’as pas mis un groch de côté pour toi ! Et tu n’as jamais eu d’autre cafetan que celui-ci.

– Que faire, Konstantin Narkisitch ? répondit Koupria. Quand un homme s’amourache, il est perdu. Ah ! Konstantin Narkisitch, passe par où j’ai passé et ne me juge qu’ensuite.

– Il a bien trouvé de qui s’amouracher ! Un vrai monstre.

– Ne parle pas ainsi, Konstantin Narkisitch.

– Allons, j’ai vu ta belle, l’an passé à Moscou ; de mes propres yeux, je l’ai vue !

– L’an passé, en effet, elle s’était gâtée un peu, remarqua Koupria.

– Non, Messieurs, dit d’une voix méprisante et nonchalante un homme grand, maigre, au visage semé de verrues, les cheveux frisés et pommadés, probablement un valet de chambre, que Koupria nous chante sa chanson favorite. Commencez, Kouprian Afanacitch.

– Mais oui, dirent les autres, bravo, Alexandra ! Il faut que Koupria s’exécute. La chanson, Koupria !… Bravo ! Alexandra[21].

– L’endroit n’est pas convenable, répliqua avec fermeté Koupria, nous sommes dans le comptoir seigneurial.

– De quoi te mêles-tu ? Est-ce que tu viserais à devenir commis ? dit Konstantin. Hé ! hé !

– Tout dépend du maître.

– Voyez-vous ! Voyez-vous ! Hu ! hu ! hu !

Et tous se mirent à rire. Plus fort que les autres s’esclaffait un jeune gars de quinze ans, probablement fils de quelque aristocrate de la dvornia. Il portait un gilet à boutons de cuivre, une cravate lilas, et il avait déjà du ventre.

– À vous, Koupria, dit d’un air satisfait Nikolaï Eréméitch égayé ; c’est fâcheux, n’est-ce pas, de servir comme chauffeur ? Mauvaise affaire, hein ?

– Mais quoi, Nikolaï Eréméitch, repartit Koupria, tu es maintenant le chef du comptoir. C’est bien, il n’y a rien à discuter. Mais toi aussi, tu as été en disgrâce et tu as habité une isba de cinq moujiks.

– Ah ! toi, prends garde, ne t’oublie pas, dit avec colère le gérant. Voyez-vous le rustre. On plaisante avec toi ; et tu devrais remercier le monde de bien vouloir adresser la parole à un fou ridicule comme toi.

– Pardon, Nikolaï Eréméitch, ce sont les mots qui ont amené cela.

– À la bonne heure !

La porte s’ouvrit et un kazatchok entra.

– Nikolaï Eréméitch, la bârinia vous demande.

– Qui est avec elle ?

– Akcinia Nikitichna et un marchand de Venevo.

– J’y suis. Vous autres, retirez-vous avec votre nouveau chauffeur. L’Allemand n’aurait qu’à passer par ici et il ferait des cancans.

Le chef du comptoir lissa ses cheveux, toussa dans sa main que recouvrait sa longue manche et partit à grands pas pour se rendre chez sa bârinia. Les dvorovi sortirent à sa suite avec Koupria. Il ne restait plus dans le comptoir que ma connaissance, le commis de service. Il s’était mis à tailler des plumes, et puis il s’était endormi et quelques mouches profitant de l’occasion se collèrent autour de sa bouche et un cousin se posa sur son front et lui plongea son dard dans la peau. La tête rousse avec ses favoris se montra de nouveau à la porte, elle regarda, regarda, et enfin s’avança dans le comptoir, accompagnée d’un corps assez laid.

– Fediouchka, Fediouchka, tu ne fais donc que dormir ?

Le commis de garde ouvrit les yeux et se leva.

– Nikolaï Eréméitch est allé chez la bârinia ?

– Il y est allé, Vassili Nikolaevitch.

« Ah ! ah ! pensai-je, voilà le principal caissier. » Le principal caissier se mit à louvoyer dans le bureau. Il glissait plutôt qu’il ne marchait. Sur ses épaules se balançait un vieux frac noir aux pans très étroits. Il tenait une main sur sa poitrine et de l’autre remontait sans cesse sa cravate haute et serrée et agitait sa tête avec effort. Il portait des bottes en peau de chèvre qui ne faisaient point de bruit.

– Aujourd’hui, Iagouchkine, le pomiéstchik est venu vous demander.

– Ah ! il m’a demandé ? Qu’a-t-il dit ?

– Il a dit qu’il passerait ce soir chez Tuturov et qu’il vous attendrait là : « J’ai à lui parler d’affaire… » Et il n’a pas dit de quelle affaire.

– Hum ! dit le principal caissier et il se mit à la fenêtre.

– Nikolaï Eréméitch est-il au comptoir ? cria une voix forte dans l’antichambre, et un inconnu franchit le seuil. Il était grand, proprement vêtu, il avait le visage irrégulier, mais la physionomie expressive et hardie.

– Il n’est pas ici ? demanda-t-il en regardant autour de lui.

Il semblait furieux.

– Nikolaï Eréméitch est chez la bârinia ; que vous faut-il, Pavel Andreitch ? vous pouvez me le dire.

– Ce qu’il me faut ? Vous voulez le savoir ? (Le caissier baissa la tête avec un frémissement maladif.)

– Je veux lui donner une leçon, à ce ventru, ce misérable, ce délateur. Je veux lui payer ses dénonciations.

Pavel se laissa choir sur une chaise.

– Que dites-vous, que dites-vous, Pavel Andreitch ? Calmez-vous, n’avez-vous pas honte ? Pensez donc de qui vous parlez, Pavel Andreitch !

– Et de qui ? Et que me fait à moi qu’il soit chef du comptoir ? Ils ont bien choisi, ils ont lâché le bouc dans le jardin potager.

– Voyons, voyons, Pavel Andreitch, laissez cela, quelle bêtise !

– C’est bien, dit Pavel en frappant du poing sur la table, je l’attendrai… Et tenez, justement le voici qui nous arrive, ajouta-t-il en regardant par la fenêtre. On n’a qu’à le siffler. Eh ! viens donc, viens donc…

Pavel se leva, Nikolaï Eréméitch rentra. Son visage était radieux, mais à la vue de Pavel il se troubla un peu.

– Bonjour, Nikolaï Eréméitch, dit Pavel d’un ton significatif en s’avançant lentement à sa rencontre : bonjour.

Le chef du comptoir ne répondit pas. À la porte parut la figure du marchand.

– Eh bien, on ne mérite donc pas que vous preniez la peine de répondre ? continua Pavel. Au reste, non, non, ajouta-t-il, ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder. Les cris et les injures n’avancent à rien. Nikolaï Eréméitch, dites-moi plutôt pourquoi vous me persécutez, pourquoi vous voulez me perdre, hein ? Dites-moi, parlez.

– Ce n’est pas ici le lieu de nous expliquer, dit le chef du comptoir non sans agitation, et l’heure est mal choisie. Je m’étonne seulement que vous vous soyez si bizarrement persuadé que je vous persécute : car enfin, que puis-je donc contre vous ? Vous n’êtes pas attaché au comptoir.

– Comment donc ! répondit Pavel, il ne manquerait plus que cela ! Mais pourquoi donc tant de détours, Nikolaï Eréméitch. Vous me comprenez bien.

– Non, je ne vous comprends pas.

– Si fait, vous me comprenez !

– Nullement, je vous le jure !

– Il jure encore ! Allons, vous ne craignez donc pas Dieu ? Pourquoi persécutez-vous cette pauvre fille ? Que voulez-vous ?

– De quelle fille parlez-vous, Pavel Andreitch ? dit mon hôte avec un étonnement feint.

– Hé ! vous ne le savez peut-être pas ? Je parle de Tatiana. Qu’est-ce qu’elle vous a fait ? N’avez-vous pas honte ? Un homme marié qui a des enfants grands comme moi !… Et moi, qu’est-ce que je veux ? Je veux me marier. Je me conduis en tout honneur.

– Mais où est ma faute en tout ceci, Pavel Andreitch ? La bârinia ne veut pas que vous vous mariiez ; c’est sa volonté, que puis-je faire ?

– Vous, mais vous êtes d’accord avec cette sorcière. Dites donc que vous ne lui faites pas de rapport ! Ne calomniez-vous pas la pauvre fille ? Niez donc que ce soit à votre instigation qu’on a fait de la pauvre fille une laveuse de vaisselle, tandis qu’elle était blanchisseuse, et qu’on la frappe et qu’on l’enferme dans la cave ! Vieux fou ! c’est honteux, honteux à vous ! Mais allez, vous mourrez d’apoplexie, tu ne tarderas pas à rendre tes comptes à Dieu !

– Injuriez, Pavel Andreitch, injuriez, vous n’en avez pas pour longtemps.

Pavel s’emporta.

– Comment ? on me menace, dit-il avec fureur. Tu penses que je te crains ? Non, frère. Qu’ai-je à craindre ? je trouverai du pain partout. Et toi, c’est autre chose, tu ne peux que vivre ici, en me dénonçant et en volant.

– Voyez-vous comme il s’oublie, interrompit le chef du comptoir qui commençait à perdre patience, un officier de santé, un vulgaire guérisseur !… Mais, à l’entendre, quel important personnage !

– Bon ! un vulgaire guérisseur, sans qui tu pourrirais depuis longtemps dans le cimetière… Vraiment, murmura-t-il entre ses dents, j’ai eu bien tort de te remettre sur pied !

– Tu veux faire croire que tu m’as guéri ?… tu as voulu m’empoisonner, tu m’as fait boire de l’aloès !

– Et s’il n’y avait plus que cela qui pût te sauver ?

– L’aloès est interdit par le comité médical. Allons, je déposerai ma plainte… Tu as voulu me faire mourir, et Dieu ne l’a pas permis, voilà.

– Finissez, Messieurs, finissez, dit le caissier.

– Laisse, fit le chef du comptoir, il a voulu m’empoisonner, comprends-tu ?

– Cela m’aurait été bien utile, en effet ! Écoute, Nikolaï Eréméitch, dit Pavel Andreitch désespéré ; je t’en supplie pour la dernière fois, tu m’as poussé à bout, et bientôt je n’y pourrai plus tenir. Laisse-moi tranquille, entends-tu ? Sinon, j’en prends Dieu à témoin, il arrivera malheur à l’un de nous deux, je t’en préviens.

Le gros commis prit feu.

– Je ne te crains point, cria-t-il ; j’ai eu raison de ton père, je lui ai brisé les deux cornes. Avis à toi, blanc-bec !

– Ne prononce pas le nom de mon père, Nikolaï Eréméitch.

– Mais… vas-tu me faire la loi ?

– Ne me rappelle pas mon père !

– Et toi, ne t’oublie pas, quoique tes soins soient utiles à la bârinia, si l’un de nous deux doit partir, tu ne tiendras guère, mon petit. La révolte n’est permise à personne. (Pavel tremblait de rage.) Tatiana est punie comme elle le mérite, et attends, elle en verra bien d’autres.

Pavel se jeta en avant les poings levés, et le chef du comptoir tomba lourdement par terre.

– Qu’on l’enchaîne ; qu’on l’enchaîne ! gémissait-il.

Je n’achèverai pas de décrire cette scène dont la délicatesse du lecteur a peut-être déjà souffert.

J’étais de retour chez moi avant la nuit. Une semaine après, j’appris que Mme Losniakova avait jugé à propos de conserver à son service et Pavel Andreitch et Nikolaï Eréméitch, mais que la fille Tatiana avait été transférée dans une autre province.


XII


LE BIRIOUK[38]


Un soir, je revenais de la chasse, seul en drojka ; j’avais encore huit verstes à faire. Mon excellente jument arpentait d’un pas rapide la route poudreuse en reniflant de temps en temps et en secouant les oreilles. Mon chien, quoique harassé, suivait juste à un demi-pas des roues, comme s’il eût été retenu à l’attache. Un orage se préparait. Un gros nuage lilas et violacé montait lentement de derrière la forêt et de longues nuées se pressaient à ma rencontre ; les aubiers s’agitaient et murmuraient d’une voix inquiète. La chaleur était suffocante, mais une fraîcheur humide lui succéda, et les ombres s’embrunirent. Je frappai des guides les flancs de ma jument, je descendis dans un ravin, j’en traversai le lit desséché et tapissé de broussailles, j’escaladai un haut talus et j’entrai dans le bois. La route serpentait entre d’épais massifs de coudriers déjà pleins d’ombre. J’avançais difficilement. Ma drojka se heurtait aux racines des chênes et des tilleuls, et cahotait dans les ornières profondes, creusées par les telegas. Mon cheval commençait à butter. Tout à coup, le vent descendit des cimes, les arbres gémirent, de grosses gouttes cinglèrent les feuilles, le tonnerre gronda. L’orage se déchaînait. La pluie tomba à verse. Je n’allais plus qu’au pas, et bientôt je dus m’arrêter. Mon cheval s’était embourbé, et je ne voyais plus devant moi. Je gagnai comme je pus un abri de feuillage, et là, me courbant en deux et me cachant le visage, je résolus d’attendre la fin de l’orage… Mais tout à coup, à la lueur d’un éclair, j’aperçus, au milieu du chemin, une haute figure d’homme, dont je me mis à suivre les mouvements. Cette figure semblait croître en avançant près de ma drojka.

– Qui est là ? cria une voix retentissante.

– Toi-même, qui es-tu ?

– Je suis le garde-forêt d’ici.

Je me nommai.

– Ah ! je sais, vous retournez chez vous ?

– Oui, chez moi, mais tu vois quel orage.

– Oui, un orage, répondit la voix.

Un éclair illumina le forestier de la tête aux pieds. Un coup de foudre suivit l’éclair et la pluie redoubla.

– Cela durera longtemps, dit le forestier.

– Que faire ?

– Voulez-vous venir dans mon isba ? dit-il brusquement.

– Volontiers.

– Daignez donc rester sur votre siège.

Il prit mon cheval par le mors et le tira de biais.

Je m’accrochai au coussin, qui suivait avec peine les ondulations d’un banc tourmenté comme une barque sur la mer ; j’appelai mon chien. Ma pauvre jument pétrissait la boue avec effort, glissait ; le forestier, en avant des brancards, inclinait tantôt à gauche, tantôt à droite, avec une démarche de fantôme. Nous cheminâmes ainsi longtemps. À la fin, mon guide s’arrêta.

– Nous sommes arrivés, bârine.

Une porte cria sur ses gonds, et quelques petits chiens aboyèrent à plein gosier. J’aperçus une isba dans une vaste cour entourée d’une haie. À travers une petite fenêtre, brillait une petite lumière. Le forestier mena le cheval contre le perron et frappa à la porte.

– Tout de suite, tout de suite, dit une voix d’enfant. J’entendis un bruit de pieds nus, la porte s’ouvrit et une petite fille de douze ans parut sur le seuil, une lanterne à la main, la chemise assujettie à la taille par une ceinture de drap.

– Éclaire le bârine, lui dit le garde ; moi, je vais abriter la drojka sous l’avant-toit.

La fillette passa devant moi en m’éclairant.

L’isba consistait en une seule chambre enfumée, basse, nue, sans soupente, ni cloison.

Une touloupe trouée pendait au mur ; sur un banc, un fusil à un coup. Dans un coin, un amas de chiffons et deux grands pots près du four. Sur la table était allumée une torche qui jetait des lueurs intermittentes et tristes. Au milieu de la pièce pendait, de l’extrémité d’une longue perche, un berceau. La fillette éteignit sa lanterne et s’assit de façon à pouvoir, d’une main, balancer le berceau, et de l’autre entretenir la torche. Je regardai tout cela, le cœur serré. Ce n’est pas gai d’entrer de nuit dans une isba de moujik. Le marmot du berceau avait la respiration rapide et pénible.

– Tu es seule ? demandai-je à la jeune fille.

– Seule.

– Tu es la fille du forestier ?

– Du forestier, murmura-t-elle comme un écho.

La porte cria, le garde entra, releva la lanterne posée à terre et l’alluma.

– Vous n’avez certainement pas l’habitude de nos torches, dit-il en secouant ses cheveux.

Je regardai mon hôte. J’avais rarement vu un homme aussi beau. Il était grand, large d’épaules et de poitrine, d’une taille parfaite. Sa chemise déchirée laissait voir ses muscles puissants. Sa barbe noire cachait la moitié de son visage. Ses traits étaient austères, mâles, et ses sourcils, pendants sur ses yeux, aiguisaient l’éclat de ses prunelles. Il mit ses poings sur ses hanches et s’arrêta devant moi. Je le remerciai et lui demandai son nom.

– Foma, surnommé le Biriouk, dit-il.

Je le regardai avec une curiosité redoublée. Ermolaï et d’autres m’avaient souvent parlé du Biriouk, que tous les moujiks de la contrée redoutaient comme la foudre. À les entendre, jamais homme n’avait eu son activité : nul moyen avec lui de voler un fagot ou seulement une petite brassée de bois mort. À quelque heure que ce fût, quelque temps qu’il fît, il vous tombait sur la tête comme la neige. Il était inutile de lutter contre lui, fort et habile comme un diable ! Et on ne pouvait le corrompre : ni vodka, ni argent, rien n’avait prise sur lui. On lui avait tendu des pièges où il aurait dû vingt fois se casser le cou, mais rien ne prévalait contre lui.

Voilà ce que contaient les moujiks voisins du Biriouk.

– Ah ! c’est toi qu’on appelle le Biriouk. Eh bien, frère, je te connais, tu es celui qui ne pardonne pas.

– Je fais mon devoir, répondit-il d’un air morne. Il ne faut pas manger le pain du maître sans le gagner.

Il tira de sa ceinture une hache, s’assit sur le plancher et se mit à tailler des torches.

– Tu n’as donc pas de baba ? lui demandai-je.

– Non, répondit-il, et il s’anima à l’ouvrage.

– Morte, probablement ?

– Non… oui… morte si vous voulez, ajouta-t-il et il se détourna.

Je me tus, il leva les yeux et me regarda.

– Elle s’est enfuie avec un mestchanine de passage, dit-il. Et un sourire dur plissa ses lèvres.

La petite fille baissa les yeux, l’enfant s’éveilla et se mit à crier, sa sœur se redressa pour regarder dans le berceau.

– Tiens, dit le Biriouk, donne-lui cela. Et il lui tendit un biberon sale…

Il alla jusqu’à la porte.

– Voilà qu’elle l’a quitté lui aussi, continua-t-il à demi-voix en désignant l’enfant.

Il tourna la tête.

– Je crois, bârine, que vous ne mangerez pas volontiers de notre pain, et ici, sauf du pain…

– Je n’ai pas faim.

– Eh bien, comme il vous plaira. Mettre le samovar, à quoi bon ? Je n’ai pas de thé. Je vais voir ce que fait votre jument.

Il sortit en faisant claquer la porte. Je jetai des regards çà et là, la chambre me parut encore plus triste qu’auparavant, une âcre senteur de vieille fumée gênait ma respiration. La fillette restait immobile et tenait les yeux baissés ; de temps en temps elle balançait le berceau et ramenait timidement sa chemise sur ses épaules.

– Comment te nommes-tu ? lui demandai-je.

– Oulita, répondit-elle en baissant encore plus son visage triste.

Le forestier rentra et s’assit sur le banc.

– L’orage s’éloigne, dit-il après un moment de silence. Si vous l’ordonnez, je vous accompagnerai jusqu’à la lisière du bois.

Je me levai. Le Biriouk prit un fusil et inspecta l’amorce.

– Pourquoi le fusil ? lui dis-je.

– On maraude dans la forêt, répondit-il, on coupe un arbre du côté du ravin de Kobilt.

– Tu entends cela d’ici ?

– De ma cour.

Nous sortîmes ensemble.

La pluie avait cessé. Au loin s’amoncelaient encore d’énormes nuages et de temps en temps brillaient de longs éclairs ; mais au-dessus de nous le ciel était d’un bleu sombre et quelques étoiles brillaient à travers les nuages pluvieux. Les contours des arbres chargés de pluie et agités par le vent commençaient à se dessiner dans l’ombre. Nous écoutâmes. Le forestier ôta son bonnet et se pencha.

– Voilà, dit-il tout à coup en indiquant une direction, voyez quelle nuit il a choisie.

Je n’entendais rien que le bruit du feuillage. Le Biriouk tira le cheval de l’avant-toit.

– Je vais peut-être le manquer comme cela.

– J’irai avec toi… veux-tu ?

– Soit, répondit-il en remettant la jument sous l’avant-toit. Je le surprendrai, et je vous reconduirai après. Venez.

Nous partîmes. Le Biriouk marchait vite, mais je le suivais de près. Je ne puis comprendre comment il pouvait se diriger avec tant d’assurance. Il s’arrêtait parfois, mais c’était pour mieux savoir le point juste où frappait la cognée.

– Écoutez, écoutez, entendez-vous enfin ?

– Mais où donc ?

Le Biriouk haussait les épaules.

Nous descendîmes dans un ravin. Là le vent me sembla s’être calmé et j’entendis très distinctement des coups mesurés. Le Biriouk me regarda et hocha la tête silencieusement. Nous continuâmes notre marche à travers des fougères et des chardons humides.

Un bruit prolongé et sourd retentit.

– L’arbre est à bas, dit le Biriouk.

Le ciel continuait à s’éclaircir, mais dans le bois on n’y voyait guère à plus de trois pas. Nous sortîmes enfin du ravin.

– Attendez ici, me dit à voix basse le forestier.

Il se baissa et, tenant son fusil en l’air, disparut à travers les broussailles. Je me mis à écouter attentivement malgré le bruit prolongé du vent. De petits coups me parvinrent. La hache ébranlait avec précaution le tronc coupé. Des roues crièrent, un cheval s’ébroua.

– Halte-là ! cria tout à coup la voix forte du Biriouk.

Une voix lamentable comme un cri de lièvre essaya de répliquer.

– Ne ruse pas, ne ruse pas ! criait le Biriouk d’une voix haletante, tu ne m’échapperas pas !

Une lutte s’engagea. Je me précipitai dans la direction du bruit, me heurtant à chaque pas et j’arrivai sur le lieu de la lutte. Le Biriouk avait renversé un moujik contre l’arbre abattu, il le tenait sous lui et le garrottait de sa ceinture, les bras croisés au dos. Je m’approchai. Le Biriouk se releva et remit sur pied le voleur. C’était un moujik tout mouillé, haillonneux, la barbe sale et désordonnée. Un pauvre cheval maigre, à demi couvert d’un lambeau de natte, se tenait là tout près d’un train de roues. Le forestier ne parlait pas, ni le moujik, mais celui-ci branlait la tête en soupirant.

– Lâche-le, dis-je tout bas au forestier, je te paierai le prix de l’arbre.

Le Biriouk prit silencieusement de la main gauche la bride du cheval, tandis qu’il retenait de la droite le voleur par la ceinture.

– Allons, marche corbeau, fit rudement le forestier.

– Prenez donc au moins la petite cognée, marmotta le moujik.

– En effet, pourquoi perdre cette cognée ?

Et le Biriouk ramassa la cognée.

Nous partîmes, je fermais la marche. La pluie recommençait à tomber, ce fut bientôt une nouvelle averse. Nous regagnâmes péniblement l’isba. Le Biriouk laissa le cheval dans la cour, emmena son prisonnier dans l’isba, relâcha les liens de sa ceinture et le déposa dans un coin. La fillette endormie près du four s’éveilla en sursaut et nous regarda sans parler, avec effroi. Je m’assis sur le banc.

– Quelle averse ! fit le forestier. Je vous conseille d’attendre. Ne voulez-vous pas vous coucher un peu ?

– Merci.

– Je l’enfermerais bien dans le galetas pour débarrasser de sa vue Votre Grâce, dit-il en désignant le moujik, mais c’est que…

– Laisse-le ici, ne le touche pas.

Le moujik loucha vers moi. Je m’étais promis d’employer mes efforts à le délivrer. Il se tenait immobile. À la lueur de la lanterne, je voyais son visage hâve et rude, sourcils jaunes, pendants, son regard inquiet, ses membres frêles. La fillette s’étendit sur le plancher contre les pieds de cet homme et se rendormit. Le Biriouk s’assit près de la table, la tête dans ses mains. Un grillon criait dans un coin… La pluie crépitait sur le toit et filtrait à travers le cadre de la fenêtre. Nous étions tous silencieux.

– Foma Kouzmitch, dit le moujik d’une voix sourde et cassée. Hé ! Foma Kouzmitch !

– Que veux-tu ?

– Lâche-moi.

Le Biriouk ne répondit pas.

– Lâche-moi… la faim… lâche-moi !

– Je la connais, répondit d’un air morne le forestier. Vous êtes tous les mêmes dans votre village, tous voleurs !

– Lâche-moi, répétait le moujik. C’est l’intendant… Nous sommes ruinés, voilà, ruinés ! Laisse-moi aller !

– Ruinés ! Personne n’a le droit de voler.

– Lâche-moi, Foma Kouzmitch, ne m’achève pas… Votre… tu sais toi-même… il me mangera !

Le Biriouk se détourna.

Le moujik frissonna comme dans un accès de fièvre. Sa tête tremblait, sa respiration sifflait.

– Lâche-moi ! répétait-il avec désespoir, par Dieu ! lâche-moi, je paierai, voilà, par Dieu !… par Dieu !… c’est la faim, la faim, les enfants qui crient… Tu sais comme c’est dur de vivre.

– N’empêche que tu ne dois pas voler.

– Le petit cheval, continuait le moujik, le petit cheval, au moins, laisse-le-moi, je n’ai que lui au monde ! Lâche-moi…

– Ça ne se peut pas ! Moi aussi je suis serf, il me faudrait répondre pour toi.

– Lâche-moi… la faim, Foma Kouzmitch, la faim… lâche-moi !

– Je vous connais, vous autres…

– Lâche-moi.

– Et pourquoi discuter avec toi ! Reste tranquille, ou bien, tu sais… Ne vois-tu pas qu’il y a ici un bârine ?

Le malheureux baissa la tête.

Le Biriouk bâilla et posa son front sur la table. La pluie ne cessait pas, j’attendais.

Tout à coup, le moujik se redressa, ses yeux s’enflammèrent.

– Eh bien ! là, mange, là ! Étouffe-toi ! fit-il en fermant à demi ses yeux et en baissant le coin de ses lèvres. Assassin ! Bois le sang chrétien, bois ! (Le forestier se tourna vers lui.) C’est à toi que je parle, Asiate !

– Es-tu ivre ou fou ?

– Ivre de ce que j’ai bu à ton compte, assassin ! Ivre ! fauve ! fauve !

– Ah ! mais, toi… je te…

– Eh bien, quoi ? Ça m’est égal ! Tue-moi, ce sera au moins une fin. Où irais-je sans cheval ? Assassine-moi ! c’est toujours mourir… de faim ou de coups. Que tout périsse, baba, enfants ; et toi, attends un peu, nous te tiendrons un jour…

Le Biriouk se leva.

– Frappe ! Frappe ! fit le moujik d’une voix enragée, voilà, voilà ! frappe ! frappe !…

La petite fille se releva et regarda le moujik.

– Silence ! cria le forestier en faisant deux pas vers le moujik.

– Allons, allons, Foma, criai-je, laisse-le, qu’il reste avec Dieu !

– Je ne me tairai pas, continua le malheureux, ça m’est égal de mourir, assassin ! fauve ! Mais tu ne te pavaneras pas longtemps, attends un peu !

Le Biriouk lui posa les mains sur ses épaules, je me précipitai au secours du malheureux.

– Ne bougez pas, bârine ! me cria le forestier.

Sans m’occuper de ses menaces, je tendais déjà le bras, quand, à mon grand étonnement, il détendit la ceinture qui serrait les poignets du moujik, le saisit par la nuque, lui enfonça son bonnet sur les yeux, lui ouvrit la porte et le poussa dehors.

– Va au diable avec ton cheval ! lui cria-t-il, mais prends garde une autre fois…

Il rentra et se mit à farfouiller dans un coin.

– Eh bien, Biriouk, finis-je par dire, tu m’as étonné, tu es un brave homme…

– Eh ! voyons, bârine, m’interrompit-il avec dépit, veuillez seulement n’en rien dire… mais il vaut mieux que je vous accompagne. La pluie n’est pas près de cesser.

Nous entendîmes le bruit du cheval et de la telega du moujik.

– Le voilà parti, murmura le Biriouk, mais qu’il y revienne !

Une demi-heure après, il prenait congé de moi à la lisière de la forêt.


XIII


LES DEUX POMIESTCHIKS


J’ai déjà eu, cher lecteur, l’honneur de vous présenter quelques-uns de mes voisins. Je vous demanderai la permission à ce propos (pour nous autres écrivains tout est à propos) de vous recommander deux pomiéstchiks chez lesquels j’ai souvent chassé. Ce sont des gens estimables et qui jouissent de la considération générale.

Je vous dépeindrai d’abord le général-major en retraite Viatcheslav Ilarionovitch Khvalinsky. C’est un homme de haute stature, jadis élégant, quoique un peu difforme aujourd’hui ; il n’est pas encore caduc, et ce n’est point un vieillard ; c’est un homme mûr dans la force de l’âge. Sans doute son visage, jadis correct, est changé ; les joues pendent, des rides nombreuses rayonnent autour des yeux, quelques dents manquent, les cheveux ont pris une teinte lilas qu’ils doivent à certain liquide acheté à la foire aux chevaux de Nomène, d’un juif qui se donnait pour Arménien. Mais Viatcheslav Ilarionovitch a la démarche allègre et le rire retentissant. Il fait tinter ses éperons, retrousse sa moustache et se traite lui-même de « vieux cavalier », tandis que les vieillards ne conviennent jamais qu’ils sont vieux. Il porte habituellement une redingote boutonnée jusqu’au menton, une longue cravate d’où sort un col empesé et un pantalon gris à petits pois d’une coupe militaire. Il baisse son chapeau sur le front et laisse sa nuque à découvert. C’est un très bon homme, mais il a d’étranges habitudes. Par exemple, il lui est impossible de traiter les nobles sans fortune comme s’ils valaient autant que lui. En leur parlant il les regarde de côté en appuyant fortement sa joue contre son col blanc et raide, ou bien il les éblouit d’un regard clair et fixe, reste silencieux, puis fait jouer son cuir chevelu, il dénature même les noms et ne dit pas par exemple : « Merci, Pavel Vassilitch », ou bien : « Passez par ici, Mikhaïlo Ivanitch », mais : « Mci Pal Assilitch », ou : « Psez ici, Mikhal Vanitch ». Avec les gens d’un rang inférieur, il est bien autrement cavalier ; il ne les regarde pas du tout et avant de leur expliquer un désir ou de leur donner un ordre, il répète plusieurs fois d’un air affairé et distrait : « Comment t’appelle-t-on ? » en appuyant beaucoup sur la première syllabe et en prononçant très vite les autres, quelque chose qui rappelle le cri du mâle de la caille. Il s’agite beaucoup pour les affaires de sa maison, mais c’est un mauvais administrateur. Il a pris pour régisseur un Petit-Russien très sot, ancien maréchal des logis… Au reste, personne dans notre province n’est encore, en fait d’économie rurale, à la hauteur de ce grand fonctionnaire pétersbourgeois qui, lisant sur les rapports de son intendant que les granges de ses domaines étaient souvent la proie du feu, donna par écrit des ordres sévères pour que désormais « on ne mît plus une seule gerbe en grange avant que l’incendie ne fût complètement éteint ».

Ce même haut dignitaire s’avisa d’ensemencer tous ses champs de graine de pavot parce que le grain de pavot, se vendant plus cher que le grain de seigle, doit nécessairement rapporter davantage. C’est encore lui qui ordonna que toutes ses babas portassent des kakochniks d’un modèle envoyé de la capitale, et, en effet, les babas de ses terres portent le kakochnik au-dessus de la kitchka[2].

Mais revenons à Viatcheslav Ilarionovitch. C’est un redoutable amateur du beau sexe. À peine aperçoit-il sur le boulevard du chef-lieu une jolie personne, il la suit, mais presque aussitôt il se met à boiter, circonstance très particulière. Il aime les cartes, mais il ne joue qu’avec des gens de condition inférieure, qui lui disent : « Votre Excellence » et qu’il gronde à cœur joie. Mais s’il lui arrive de faire la partie du gouverneur ou de quelque haut fonctionnaire, une prodigieuse métamorphose s’opère en lui. Il sourit, hoche la tête, regarde son partenaire dans les yeux, en un mot, il sent le miel. Il perd même sans se plaindre.

Il lit peu : quand il lit, ses sourcils et ses moustaches se relèvent continuellement comme si des vagues déferlaient sur son visage. On a observé que ce mouvement se produit surtout quand il parcourt devant ses visiteurs, bien entendu, le Journal des Débats.

À l’époque des élections il joue un rôle assez considérable, mais il refuse obstinément la fonction purement honorifique de maréchal de la noblesse. « Messieurs, dit-il ordinairement aux nobles électeurs qui viennent le pressentir à ce sujet (et il leur parle avec un air protecteur et digne), je suis sensible à l’honneur que vous me faites », balance sa tête de droite à gauche, et puis il plonge solennellement son menton et ses joues dans sa cravate.

Tout jeune, il fut attaché en qualité d’aide de camp à un très haut personnage qu’il ne désigne jamais que par son nom de baptême suivi du nom de baptême de son père. On prétend que, outre ses fonctions d’aide de camp, il remplissait auprès de son général d’autres fonctions : que, par exemple, ayant revêtu son uniforme de parade et accroché tous ses crachats, il lavait son maître au bain. Mais allez donc prêter l’oreille aux méchants propos ! Khvalinsky s’abstenait de parler de son service ; il est vrai qu’il n’avait jamais fait de campagne.

Il habite une toute petite maison et vit seul. Il n’a jamais connu les douceurs de l’état conjugal, circonstance à laquelle il doit de passer dans le pays pour un parti avantageux. En revanche, il a une ménagère, femme de trente-cinq ans, aux yeux noirs, grande, fraîche et moustachue. À l’ordinaire elle est en robe amidonnée, le dimanche elle ajoute à sa toilette des manches en mousseline.

Viatcheslav Ilarionovitch est surtout beau à voir aux dîners de cérémonie donnés par les pomiéstchiks en l’honneur des gouverneurs et autres puissances. Là, il est tout à fait dans son assiette ; on le place, sinon à la droite du gouverneur, du moins tout près de lui. Jusqu’au premier entremets il garde le sentiment de dignité et, renversant sa tête en arrière sans la détourner d’une ligne en aucun sens, il coule un regard oblique sur les revers des têtes et les collets brodés des convives. Mais à la fin du banquet il s’égaye, sourit de tous les côtés (au commencement du repas il ne souriait que du côté du gouverneur) et parfois même s’émancipe jusqu’à proposer un toast en l’honneur « du beau sexe, l’ornement de notre planète », dit-il. Il figure très bien aussi à toutes les cérémonies publiques et solennelles, aux assemblées de la noblesse, aux expositions. Il n’a pas son pareil pour s’approcher du prêtre après l’office, au moment de la bénédiction. Aux sorties, aux passages, dans tous les lieux où l’on fait attendre les équipages, les gens de Viatcheslav Ilarionovitch ne font ni bruit ni cris ; ils écartent doucement la foule en barytonnant agréablement : « Permettez, veuillez laisser passer le général Khvalinsky ! » ou tout simplement : « L’équipage du général Khvalinsky ! »

L’équipage, il est vrai, est d’une forme surannée, la livrée du laquais est usée (inutile de dire qu’elle est de drap gris avec passepoil rouge), les chevaux sont vieux ; mais Viatcheslav Ilarionovitch ne prétend point passer pour un lion : il est d’un rang où l’on se respecte trop pour s’amuser à jeter de la poudre aux yeux.

Khvalinsky n’est pas orateur : du moins il n’a jamais eu l’occasion de faire preuve d’éloquence, car il ne souffre ni la discussion ni la réplique et ne cause jamais, surtout avec les jeunes gens. Et n’est-ce pas ce qu’il y a de mieux ? car que faire avec la génération nouvelle ? Elle sortirait du respect et négligerait toute considération. Avec les gros bonnets, Khvalinsky se tait ; aux inférieurs, il parle brusquement un langage tranchant, en débutant par des formules telles : « Allons, mon cher, vous dites des sottises… » ; ou bien : « Je me vois obligé, mon cher, de vous faire observer… » ; ou encore : « Vous devez bien savoir à qui vous parlez. » C’est la terreur des maîtres de postes et des inspecteurs de relais. Il ne reçoit jamais personne et vit, dit-on, comme un ladre. N’empêche qu’il est un excellent pomiéstchik, un brave militaire, un homme d’ordre, un vieux grognard, disent ses voisins. Le gouverneur se permet de sourire quand on parle devant lui des qualités exquises et solides de Khvalinsky… mais… l’envie…

Passons maintenant à l’autre pomiéstchik. Mardari Apollonitch Stegounov ne ressemble en rien à Khvalinsky. Jamais il n’a servi et jamais il n’a dû passer pour bel homme. Mardari est un petit vieillard rond, chauve, à double menton, à petites mains molles et à panse rebondie. Il est très hospitalier et grand bavard. Il vit à sa guise comme on dit. Été comme hiver, on le voit en robe de chambre rayée doublée d’ouate. Seul trait commun entre lui et Khvalinsky, ils sont tous deux célibataires. Stegounov possède cinq cents âmes. Il n’apporte à l’administration de son bien que des soins légers. Pour n’être pas trop en arrière de son siècle, il a acheté, il y a dix ans, à Moscou, une machine à battre le blé, mais il l’a enfermée dans une remise. Parfois, les beaux jours d’été, il fait atteler la drojka et va cueillir des bluets parmi la moisson prochaine. C’est un homme du vieux temps, et l’architecture de sa maison est à l’avenant. Dès l’antichambre, on est assailli par des effluves de kvas, de suif et de cuivre ; à droite il y a un buffet chargé de pipes et de serviettes. La salle à manger est décorée de portraits de famille ; un grand pot de géranium et une épinette criarde achèvent l’ameublement de cette pièce. Dans le salon, on admire trois divans, trois tables, deux glaces et une pendule rauque pourvue d’un vieux cadran émaillé et d’aiguilles en bronze sculpté. Le cabinet contient un bureau chargé de papiers, un paravent à fleurs bleues orné d’estampes découpées provenant des livres du dernier siècle, deux armoires remplies de bouquins puants, d’araignées et d’épaisses couches d’une poussière noirâtre, et un fauteuil rebondi ; cette pièce est éclairée par une fenêtre vénitienne et une porte condamnée qui donne sur le jardin. Bref, rien n’y manque. Mardari Apollonitch possède une nombreuse dvornia, habillée à l’ancienne mode, de longs habits bleus à hauts collets, de pantalons d’une couleur indécise et s’arrêtant à la cheville et de gilets jaunes. Ses gens disent au visiteur : Batiouchka au lieu de : Bârine. Stegounov a choisi pour gérer son bien un bourmistre parmi ses moujiks. C’est un homme dont la barbe finit avec sa touloupe. L’économie domestique est confiée à une vieille femme qui porte pour coiffure un mouchoir brun, une baba ridée et avare. Mardari Apollonitch nourrit dans ses écuries trente chevaux d’espèces différentes. Il se sert pour ses courses d’un équipage construit chez lui et qui pèse cent cinquante pouds. M. Stegounov reçoit ses visiteurs très cordialement et les régale à profusion. Grâce aux étonnantes propriétés de la cuisine russe, on ne peut, en se levant de sa table, se livrer de toute la soirée à aucune autre occupation que la partie de préférence. Quant à lui, il ne fait jamais rien ; il a même renoncé à son sonnik[3]. Comme nous comptons en Russie un trop grand nombre de pomiéstchiks de cette espèce on me demandera sans doute pourquoi je décris un Mardari Apollonitch : eh bien, c’est que je meurs d’envie de raconter une récente visite que je lui ai faite.

Nous sommes en été. J’arrive à sept heures du soir : les vêpres viennent de finir, le pomiéstchik rentre, accompagné d’un prêtre, jeune homme fort timide et qui avait quitté depuis un an à peine les bancs de son séminaire. Je trouvai cet ecclésiastique assis près de la porte du salon, sur l’angle d’une chaise.

Mardari Apollonitch me fit, comme toujours, un accueil chaleureux. D’ailleurs, toute visite lui fait un plaisir réel qu’il ne cherche pas à dissimuler. Le prêtre se leva et prit son chapeau.

– Attends, attends, batiouchka, lui dit Mardari Apollonitch sans lâcher ma main : ne t’en va pas, on va t’apporter de la vodka…

– Je n’en bois pas, répondit le prêtre en rougissant de confusion.

– Quelle sottise ! Hé ! Michka ! Iouchka ! de la vodka au batiouchka.

Iouchka, un grand maigre octogénaire, entra aussitôt, portant un verre de vodka sur un plateau sombre semé de taches couleur de chair.

Le prêtre refusa.

– Bois, batiouchka, bois, pas de cérémonie : ce n’est pas bien, dit le pomiéstchik d’un ton de reproche.

Le pauvre jeune homme obéit.

– À présent, batiouchka, tu peux t’en aller.

Le prêtre se mit à saluer.

– C’est bon, c’est bon, va… Charmant homme, me dit Mardari Apollonitch en suivant le prêtre du regard. Je suis très content de lui, sauf qu’il est un peu jeune. Mais vous, comment cela va-t-il, batiouchka, hein ? Allons sur le balcon… Quelle belle soirée !

Nous passâmes sur le balcon, nous nous assîmes et nous nous mîmes à causer. Mardari Apollonitch regarda en bas, et je le vis tout à coup en proie à une vive émotion.

– À qui ces poules ? cria-t-il ; à qui ces poules qui courent dans le jardin ? Iouchka ! Iouchka ! va donc savoir à qui ces poules qui courent dans le jardin ? à qui ces poules ?… Combien de fois j’ai défendu !… combien de fois j’ai dit !…

Iouchka courut.

– Quel désordre ! répétait Mardari Apollonitch ; c’est terrible !

Les trois malheureuses poules, deux tigrées, l’autre blanche et huppée, continuaient d’aller et venir sous les pommiers, en exprimant leurs impressions par un gloussement prolongé, quand tout à coup Iouchka, la tête nue, un bâton à la main et trois autres dvorovi adultes fondirent ensemble sur elles. L’affaire fut chaude. Les poules criaient, battaient des ailes, faisaient des sauts extraordinaires. Les dvorovi criaient aussi, couraient, tombaient. Le bârine, sur le balcon, hurlait comme un furieux : « Attrape ! attrape ! attrape ! attrape ! attrape ! attrape ! À qui ces poules ? à qui ces poules ? » Enfin un dvorovi captura la poule blanche en l’écrasant de sa poitrine contre la terre, et au même moment sauta de la rue dans le jardin, par-dessus la palissade, une petite fille de onze ans tout ébouriffée, une baguette à la main.

– Ah ! voilà donc à qui sont ces poules ! dit le bârine triomphant. Ce sont les poules du cocher Ermil, et il a envoyé sa Natalka les chercher. Il n’a eu garde d’envoyer Parachka, ajouta le pomiéstchik entre ses dents. (Il rit d’une manière très significative.) Hé ! Iouchka ! laisse les poules et attrape-moi Natalka.

Mais, avant que Iouchka, essoufflé, eût atteint la petite, la ménagère, tombant là on ne sait d’où, l’avait saisie par le bras et lui avait déjà porté quelques coups dans le dos.

– Ah ! c’est comme cela ! c’est comme cela ! Té, té, té, té, té, ! disait le bon bârine. Hé ! Avdotia, n’oublie pas de faire saisir les poules, ajouta-t-il de sa plus forte voix et le visage rasséréné. – Comment trouvez-vous la chose, batiouchka ? reprit-il en se tournant vers moi. Moi j’en suis tout en sueur.

Et Mardari Apollonitch éclata de rire. Nous restâmes sur le balcon. La soirée était admirable.

On nous servit le thé.

– Dites-moi, commençai-je, Mardari Apollonitch, ces isbas sur la route, derrière le ravin, sont-elles à vous ?

– À moi… et pourquoi ?

– Comment donc ! C’est péché : vous avez donné là à vos moujiks des cases étroites et pas un arbre autour, pas de terrain à cultiver, un seul puits et il ne vaut rien. N’auriez-vous pas pu trouver un autre emplacement ? On a même enlevé à ces malheureux leurs anciennes chènevières.

– Et que voulez-vous qu’on fasse avec le cadastre ? me répondit Mardari Apollonitch. Ah ! ce cadastre ! je l’ai là ! (Il montra de la main la nuque.) Je ne présage rien de bon, moi, de ce fameux cadastre. Si je leur ai ôté des chènevières, si je ne leur ai pas donné du terrain, cela, batiouchka, me regarde. Je suis un homme simple, et j’agis comme au vieux temps. Pour moi le maître est le maître, et le moujik est le moujik, voilà !

À des arguments si clairs il n’y avait rien à répondre.

– Et puis, reprit-il, ces moujiks sont mauvais et en disgrâce. Il y a là deux familles surtout que feu mon père – Dieu lui donne le paradis, – ne pouvait souffrir, et moi, voyez-vous, j’ai observé que si le père a volé, le fils volera. Pensez là-dessus comme il vous plaira. Oh ! le sang est une grande chose !

Cependant l’air était immobile. De temps en temps, passait une faible brise. Un de ces légers courants nous apporta le bruit de coups mesurés et nombreux partant de l’écurie. Mardari Apollonitch portait à ses lèvres sa soucoupe pleine de thé, et il élargissait déjà ses narines – opération préalable sans laquelle un vrai Russe ne saurait boire avec plaisir – quand il s’arrêta, hocha la tête, ingurgita une cuillerée, et, reposant la soucoupe sur la table, fit avec un sourire très bonhomme et comme s’il accompagnait les coups : « Tcouk ! tcouk ! tcouk ! tcouk ! »

– Qu’est-ce donc ? lui demandai-je avec étonnement.

– On fouette, d’après mes ordres, Vassia, mon buffetier : vous savez, cet espiègle ?

– Quel Vassia ?

– Mais voilà, celui qui vous a servi à dîner, ce grand qui a des favoris énormes.

Aucune indignation n’aurait pu résister au regard limpide et doux de Mardari Apollonitch.

– Quoi donc, jeune homme ? me dit-il en branlant la tête. Vous me regardez !… Suis-je donc un brigand ? Qui aime bien châtie bien, vous savez.

Un quart d’heure après, je pris congé de Mardari Apollonitch. En traversant le village, j’aperçus le buffetier Vassia. Il longeait la rue, et, tout en marchant, il croquait des noisettes. Je l’appelai.

– Eh quoi ! frère, on t’a puni aujourd’hui ?

– Et comment le savez-vous ?

– C’est ton bârine qui me l’a dit.

– Le bârine lui-même ?

– Oui. Mais pourquoi t’a-t-il fait punir ?

– Eh ! chez nous, on n’est pas puni sans cause : le bârine n’est pas comme ça ; chez nous, c’est un bârine !… oh ! un bârine !… il n’a pas son pareil ! Eh bien ! j’ai été puni parce que je le méritais, batiouchka.

– En route, dis-je à mon cocher.

Voilà la vieille Russie, pensai-je en rentrant chez moi.


XIV


LÉBÉDIANE


Un des principaux plaisirs de la chasse, mes chers lecteurs, consiste en ce qu’elle fait perpétuellement passer le chasseur d’un lieu dans un autre, ce qui, pour un oisif, n’est certes pas sans agrément. Sans doute, surtout quand il pleut, il n’est pas très agréable d’errer par les chemins, d’aller au hasard et d’arrêter chaque moujik qui passe pour lui demander le chemin de Mordovka, puis, à Mordovka, de s’enquérir auprès d’une stupide baba (les hommes sont aux champs) quelle est la plus prochaine auberge, et enfin, après avoir parcouru dix verstes encore, d’arriver, non pas dans une auberge, mais dans quelque très pauvre village nommé Khoudoboubnovo, au grand étonnement d’un troupeau de porcs pataugeant dans l’ornière et plongés jusqu’aux oreilles dans une boue noirâtre. Il n’est pas amusant non plus d’être cahoté sur des ponts branlants, de descendre dans des ravins, et de passer à gué des ruisseaux marécageux. Elles sont sans charme les journées entières perdues à traverser les grandes routes envahies d’herbes, et à consulter quelque énigmatique poteau, qui porte le chiffre 22 sur un côté et 23 sur l’autre. Les œufs, le lait et le pain de seigle deviennent monotones à la fin ; mais auprès de ces petits désagréments, que de grands plaisirs !

Ce qui précède expliquera déjà comment, il y a cinq ans, je tombai, sans l’avoir voulu, à Lébédiane, un jour de foire. Nous autres chasseurs, il nous arrive de quitter le domaine paternel en nous promettant de rentrer le lendemain au soir, et, tout en marchant, tout en tuant cailles et bécasses, de nous arrêter, étonnés d’apercevoir la rive de la Petchora. On n’ignore pas, du reste, que tout chasseur est aussi grand amateur de chevaux…

J’arrivai donc, par hasard, à Lébédiane. Je descendis à l’auberge, je changeai de vêtements et me rendis à la foire. Le garçon de l’auberge, grand efflanqué de vingt ans, à voix de ténor nasillard, m’avait déjà appris, en me déshabillant, que le prince N…, remonteur du régiment ***, s’était arrêté dans leur traktir ; qu’il y avait actuellement dans Lébédiane beaucoup d’autres gentilshommes ; que, le soir, les tziganes chanteraient et qu’on donnerait au théâtre Pane Twordowski ; que les chevaux se vendaient cher, mais qu’il y en avait de très beaux.

Au champ de foire, je vis d’interminables rangées de telegas et des chevaux de toutes sortes, trotteurs, chevaux de haras, chevaux de charroi, de roulage, de trait, rosses de moujiks. Les meilleurs, bien nourris et luisants, étaient assortis par nuances de pelage, couverts de housses bariolées, attachés court à la traverse du fond des telegas, et tous rangeaient craintivement leur train de derrière sous l’ombre du fouet du maquignon. Les chevaux de pomiéstchiks, envoyés par les nobles des steppes sous la garde de quelque vieux cocher et de deux ou trois garçons de haras, secouaient leur crinière, piétinaient d’ennui et rongeaient les dossiers des telegas. Les juments de Viatka, au pelage rouan vineux, se serraient les unes contre les autres ; immobiles et majestueux comme des lions, s’isolaient, au contraire, des trotteurs aux larges croupes, aux queues onduleuses, aux jambes velues, à la robe gris-pommelé, noire ou alezan. Devant eux les amateurs s’arrêtaient avec respect. Dans les rues formées par les chariots, pullulaient des groupes d’hommes de toutes conditions, maquignons en cafetan bleu, en haut bonnet, qui clignaient malicieusement de l’œil en attendant le chaland, Bohémiens aux yeux de loup, à la chevelure bouclée, s’agitant comme des enragés, regardant les chevaux aux dents, leur relevant les pieds et la queue, etc. Et tous criaient, juraient, tiraient au sort, et faisaient leur manège autour d’un remonteur en casquette et en manteau militaire à collet de castor. Un fort cosaque, à cheval sur un hongre maigre à cou de cerf, le vendait tel quel, c’est-à-dire sellé et bridé. Des moujiks en touloupe déchirée à l’aisselle s’efforçaient désespérément de se faire jour au travers de la foule, et montaient par dix dans une telega attelée d’un cheval qu’il s’agissait d’essayer… Ailleurs, des gens, avec le secours d’un Tzigane, discutaient un marché, topaient cent fois de suite au sujet d’une méchante rosse couverte d’une natte, tandis que la rosse clignotait tranquillement, comme s’il n’eût pas été question d’elle. Et que lui importe, en effet, par qui elle sera bâtonnée ? Ailleurs encore, des pomiéstchiks au front large, aux moustaches teintes, aux grands airs fiers, vêtus de vestons de camelot, une manche passée, l’autre ballante, causaient cordialement avec des marchands ventrus en chapeaux de feutre et en gants verts. Des officiers de divers régiments se pressaient aussi à la foire. Un long cuirassier, d’origine allemande, demandait avec flegme à un maquignon boiteux combien il voulait d’un rouan. Un hussard blondasse, qui n’avait pas vingt ans, assortissait une pristiajnaïa à sa maigre haquenée. Un yamstchik, au chapeau très bas et rond entouré d’une plume de paon, cherchait une korrennaïa. Les cochers tressaient la queue de leurs bêtes, mouillaient de salive leurs crinières et paraissaient donner à leurs bârines de respectueux conseils. Des gens qui venaient de conclure un marché couraient au traktir[2] ou au cabaret, selon leur condition. Et tout cela remuait, criait, grouillait, se disputait, faisait la paix, s’injuriait, riait, dans la boue jusqu’aux genoux. Je voulais faire l’acquisition d’une troïka passable pour ma voiture. J’avais trouvé deux chevaux, mais il m’était impossible d’assortir le troisième. Après un douloureux dîner, je me rendis au café – si j’ose parler ainsi – où chaque soir s’assemblent les commissaires aux remontes, les propriétaires de haras et les voyageurs. Dans la salle de billard, tout inondée des ondes plombées de la fumée de tabac, se trouvaient une vingtaine de personnes – jeunes pomiéstchiks en vestons à brandebourgs et à pantalons gris, aux tempes allongées, aux petites moustaches huilées, regardant autour d’eux d’un air fier et noble ; d’autres, en casaquins, aux cous courts et aux yeux noyés de graisse, soufflaient avec difficulté. Des officiers causaient librement entre eux. Le prince N…, jeune homme de vingt ans, à la mine joviale, en tunique déboutonnée, en chemise de soie rouge et en large culotte de velours noir, jouait au billard avec Victor Khlopakov, sous-lieutenant en retraite.

Victor Khlopakov, homme petit, aux cheveux noirs, aux yeux châtains, au nez épaté et relevé, sautille en marchant, porte le bonnet sur l’oreille, retourne les manches de son surtout militaire qui est doublé de calicot gris, et agite sans cesse ses bras dans des gestes ronds. M. Khlopakov a le talent particulier de s’insinuer très vite parmi les riches écervelés de Pétersbourg ; il boit, fume, joue avec eux et les tutoie. Pourquoi est-il aimé d’eux ? C’est assez difficile à expliquer. Il n’a point d’esprit, il n’est pas même drôle ; ce serait le dernier des bouffons. Il est vrai qu’on le traite comme un bon enfant vulgaire et sans importance. On va avec lui deux ou trois semaines durant ; puis, tout à coup, on ne le salue plus. Une singularité de Khlopakov consiste à employer un ou deux ans de suite une expression unique qu’il place partout, et une expression excessivement sotte, qui, Dieu sait pourquoi ! fait rire tous ceux qui l’entendent. Il y a une huitaine d’années, il ne cessait de dire : « Je vous salue humblement ; je vous remercie humblement. » Et ses protecteurs se pâmaient. Plus tard, il employa cette phrase plus compliquée : « Non, vous déjà, qu’est-ce que c’est ? Ça se trouve comme ça », avec le même éclatant succès. Plus tard encore, ce fut : « Ne vous échauffez pas, homme du bon Dieu, cousu dans une peau de mouton », etc. Eh bien, ces méchants bons mots si peu amusants le nourrissent et l’habillent depuis longtemps (car il a mangé son patrimoine et vit au compte de ses amis). Notez qu’il n’a aucune qualité, sauf pourtant qu’il peut fumer cent pipes en un jour, jouer au billard en levant la jambe droite plus haut que la tête tout en visant, limer pendant deux minutes avant de frapper la bille. Mais on conviendra que ce sont là des mérites rarement appréciés. Il boit sec, mais en Russie cela n’est pas très caractéristique. Bref, son succès fut toujours pour moi une énigme. N’oublions pourtant pas de noter qu’il est prudent, qu’il ne médit jamais de personne, qu’il ne porte pas, comme on dit, les ordures hors de l’isba.

« Allons, pensai-je en voyant Khlopakov, quel est son « mot » ? »

Le prince fit la blanche.

– Trente à rien, cria le marqueur, un phtisique au visage sombre et aux yeux plombés.

Le prince bloqua la jaune dans la poche du coin.

– Hé ! toussota approbativement de tout son ventre un gros marchand assis dans un coin, buvant devant une petite table chancelante.

Il s’intimida lui-même d’avoir fait tant de bruit ; mais, ayant constaté que personne ne l’avait observé, il respira et se caressa la barbe.

– Trente-six à très peu, nasilla le marqueur.

– Eh bien, qu’en dis-tu, frère ? demanda le prince à Khlopakov.

– Eh bien, c’est comme un rrrakalioon, positivement un rrrakalioon.

– Quoi, quoi ? s’esclaffa le prince, répète un peu.

– Un rrrakalioon.

« Voilà le mot », pensai-je.

Le prince mit la rouge dans la poche.

– Hé ! prince, ce n’est pas le jeu, balbutia tout à coup un petit officier blond, aux yeux rouges, au nez court, au visage d’enfant assoupi ; vous ne jouez pas le jeu… il aurait fallu… ce n’est pas cela.

– Comment donc ? dit le prince en regardant par-dessus son épaule.

– Il aurait fallu… au triplé.

– Vraiment ? marmotta le prince entre ses dents.

– Alors, prince, ira-t-on voir les Tziganes ? se hâta de dire le jeune homme, confus. Stechka chantera… Iliouchka…

Le prince ne répondit pas.

– Rrrakalioon, frère, dit Khlopakov en fermant malicieusement l’œil gauche.

Le prince rit aux éclats.

– Trente-neuf à rien ! annonça le marqueur.

– Rien ? Regarde un peu si je fais la jaune (Khlopakov visa, lima et manqua de touche). Hé ! hé ! Rrrakalioon ! cria-t-il avec dépit.

Le prince rit de nouveau.

– Comment ? comment ?

Mais Khlopakov ne répéta pas son mot : il faut de la coquetterie.

– Vous avez daigné manquer de touche : cela fait quarante à très peu. Permettez que je vous donne un peu de craie.

– Oui, Messieurs, dit le prince, en s’adressant à tout le monde sans regarder personne, vous savez qu’on est convenu aujourd’hui d’acclamer au théâtre la Verjembizkaïa ?

– Comment donc ! comment donc ! absolument, s’écrièrent plusieurs personnes, flattées de répondre au prince.

– La Verjembizkaïa est une actrice excellente, bien supérieure à la Sopniakova, dit de son coin un petit homme chétif, à moustaches courtes et à lunettes.

Le malheureux soupirait pour la Sopniakova – et le prince ne le remercia même pas d’un regard.

– Gâçon, hé ! une pipe, dit un grand monsieur aux traits réguliers, l’air digne, le visage dévoré aux deux tiers par une immense cravate, tous les indices d’un Grec.

Le garçon courut chercher une pipe, et, en rentrant, il annonça au prince que le yamstchik Baklaga le demandait.

– Qu’il m’attende, et porte-lui de la vodka.

– À votre service.

Baklaga était un jeune yamstchik de jolie figure ; le prince l’aimait, lui donnait des chevaux, l’emmenait dans de longues promenades et passait avec lui des nuits entières… Ce prince, qui a été un grand écervelé, n’est plus reconnaissable aujourd’hui : il est parfumé, sanglé ; et comme il s’occupe du service ! et comme il est sérieux !

Cependant, la fumée du tabac commençait à me cuire les yeux. Après avoir entendu une fois encore l’exclamation de Khlopakov et le rire du prince, je regagnai ma chambre, où déjà, sur un étroit divan de crin à dossier cintré, mon domestique avait fait mon lit.

Le lendemain, j’allai voir les chevaux dans les cours des maisons et je commençai par ceux d’un maquignon fameux, nommé Sitnikov. J’entrai dans une cour. Devant la porte grande ouverte de l’écurie, j’aperçus Sitnikov lui-même, homme déjà sur le retour, gros et grand, en petite touloupe de lièvre, le collet relevé.

À ma vue, il se dirigea lentement vers moi, souleva de ses deux mains son bonnet, et me dit en traînant :

– Ah ! je vous salue bien. Vous venez voir de petits chevaux ?

– Oui, de petits chevaux.

– Et quelle sorte de chevaux précisément, si j’ose le demander ?

– Montrez-moi ce que vous avez.

– Avec plaisir.

Nous entrâmes dans l’écurie. Trois ou quatre chiens blancs se levèrent du foin et vinrent à nous en remuant la queue ; un vieux bouc s’éloigna mécontent ; trois palefreniers en épaisses touloupes crasseuses nous saluèrent. À droite et à gauche, les stalles, bien aménagées, contenaient une trentaine de chevaux lavés, peignés, étrillés. Sur les cloisons roucoulaient des pigeons.

– Voulez-vous un cheval de trait ou de haras ?

– De trait et de haras.

– Nous comprenons, nous comprenons.

– Petia, amène Gornostaï.

Nous retournâmes dans la cour.

– Voulez-vous un banc ?… Non ?… Comme il vous plaira.

On entendit des pas de cheval dans l’écurie, un bruit de fouet ; puis Petia, homme de quarante ans, grêlé et hâlé, s’élança, tapant par la bride un bel étalon gris, le fit lever sur ses pieds de derrière, courut avec lui deux fois autour de la cour et l’arrêta adroitement dans l’endroit le plus avantageux. Gornostaï s’étira, s’ébroua, hennit, balança la queue et fit une courbette à notre intention.

« Voilà un oiseau bien dressé », pensai-je.

– Lâche-lui la bride, dit Stinikov, qui m’observait. Qu’en pensez-vous ?

– Ce n’est pas un mauvais cheval, mais les jambes de devant sont faibles.

– Tout ce qu’il y a de plus solides, répliqua le maquignon péremptoirement. Et la croupe, hein ? voyez un peu cela ! Un vrai dessus de poil à donner envie de s’y coucher.

– Les pâturons sont trop longs.

– Quoi ! trop longs ? Eh ! Petia, fais courir au trot ! Au trot ! on te dit : ne le laisse pas galoper.

Petia recommença son manège.

– Reconduis-le dans sa stalle, dit Sitnikov, me voyant silencieux, et amène-nous Sokol.

Sokol, étalon marron, de sang hollandais, à croupe cambrée et à panse levrettée, me parut meilleur que Gornostaï. Mais il était de ces chevaux dont les chasseurs disent : « Ils sabrent, massacrent et font prisonnier » – c’est-à-dire ils se tortillent en marchant, jettent les pieds de devant à droite et à gauche et font peu de chemin. Les marchands mûrs affectionnent cette sorte de chevaux, dont le trot rappelle l’allure d’un agile garçon de restaurant. Ils sont bons à être attelés seuls, pour une promenade d’après-dîner. Élégants, penchant la tête de côté, ils tirent courageusement une lourde drojka chargée d’un cocher qui a mangé à ne plus pouvoir parler et d’un marchand en compagnie de sa femme, un monceau de chair enveloppé de soie bleu de ciel couronné d’un mouchoir lilas.

Je renonçai à Sokol. Sitnikov me fit voir encore quelques chevaux. À la fin, un gris-pommelé des haras de Voëikov me plut. Je ne pus me refuser le plaisir de lui caresser la tête. Aussitôt Sitnikov affecta la plus grande indifférence.

– Marche-t-il bien ? demandai-je.

– Oui, il marche, répondit tranquillement le maquignon.

– Ne pourrait-on pas voir ?

– Pourquoi pas. Hé, Kousia, attelle vite Dogoniaï à la drojka.

Kousia, très habile en ces sortes d’épreuves, passa trois fois devant nous dans la rue. Le cheval courait bien, ne butait ni ne ruait, avait le jeu du jarret libre et correct, et la queue bien portée.

– Qu’en voulez-vous ? demandai-je.

Sitnikov me fit un prix extravagant.

Nous marchandions dans la rue, quand tout à coup une troïka magistralement dirigée s’arrêta devant la porte de Sitnikov. Dans une élégante telega de chasse était assis le prince N… ; près de lui se dressait Khlopakov, Baklaga menait… et comme il menait ! Il aurait pu, le brigand, passer à travers une boucle d’oreille. Les pristiajnaïas, chevaux bais, petits, vifs, aux jambes et aux yeux noirs, sont comme du feu. Ils tiennent à peine en place. La korrennaïa a un cou de cygne, la poitrine saillante, des jambes qui sont des flèches et ne fait qu’agiter la tête et cligner des yeux. Quel bel attelage !

– Votre Sérénité ! je vous prie d’entrer, cria Sitnikov.

Le prince sauta à terre, Khlopakov descendit lentement de l’autre côté.

– Bonjour, frère : as-tu des chevaux ?

– Comment n’en aurais-je pas pour Votre Sérénité ? Entrez donc, je vous prie. Petia, amène-nous Pavline, et dis qu’on prépare Pokhvalni. Quant à vous, batiouchka, ajouta-t-il en s’adressant à moi, nous finirons une autre fois. Foma, un banc à Sa Sérénité !

D’une écurie particulière que je n’avais pas remarquée on fit sortir Pavline. C’était un beau bai brun, un animal puissant. Il s’élança en l’air des quatre pieds. Sitnikov détourna même la tête et ferma les yeux.

– Rrrakalioon ! s’écria Khlopakov, j’aime ça.

Le prince rit. On se rendit maître de Pavline, non sans peine. Il traîna le palefrenier. À la fin on le mit contre un mur. Il soufflait, tressaillait, levait les pieds, et Sitnikov l’irritait encore avec le fouet.

– Où regardes-tu, hein, drôle ? Je t’arrangerai, moi !… disait le maquignon d’un ton de menace caressante en contemplant lui-même avec fierté son cheval.

– Combien ? demanda le prince.

– Pour Votre Sérénité, cinq mille.

– Trois.

– Impossible, voyez Sérénité.

– On te dit trois, Rrrakalioon ! dit Khlopakov.

Je n’attendis pas la conclusion de l’affaire, et je sortis.

Au bout de la rue, je vis sur la porte cochère d’une petite maison grise un grand écriteau ou était dessiné à la plume un cheval qui avait la queue en trompette et le cou infini ; sous les sabots du cheval étaient inscrites les paroles suivantes, d’une écriture ancienne : « Ici se vendent des chevaux de différentes robes, provenant des haras stepniaques d’Anastasi Ivanitch Tchernobaï, de Tambov. Ces chevaux sont de première qualité, dressés en perfection et d’une humeur docile. Messieurs les amateurs sont priés de s’adresser à Anastasi Ivanitch lui-même, qui est ici, et en cas d’absence au cocher Nazarov. Que Messieurs les acheteurs honorent le vieillard de leur clientèle ! »

« Allons ! pensai-je, je vais examiner les sujets de M. Tchernobaï. »

Je voulus pousser la petite porte, mais contre l’usage général elle était fermée au verrou : je frappai.

– Qui est là ? Un acheteur ? dit une voix de femme.

– Un acheteur.

– Tout de suite, batiouchka, tout de suite !

La petite porte s’ouvrit, et je vis une baba de cinquante ans, la tête nue, une touloupe flottant sur les épaules et les jambes dans des bottes.

– Entrez, batiouchka. Je vais vous annoncer à Anastasi Ivanitch.

– Nazarov ! eh ! Nazarov !

– Quoi ? chevrota du fond de l’écurie une voix de septuagénaire.

– Prépare les chevaux : il est venu un acheteur.

Elle entra dans la maison.

– Un acheteur ! murmura Nazarov ; et moi qui ne leur ai pas encore lavé la queue.

« Ô Arcadie ! » pensai-je.

– Bonjour, batiouchka ; je te prie d’entrer, dit derrière moi une voix très douce.

Je me retournai. J’avais devant moi un vieillard de moyenne taille, en manteau bleu ; ses cheveux étaient absolument blancs ; il avait un sourire avenant et de très beaux yeux bleus.

– Il te faut des petits chevaux ? Bien, batiouchka. Mais ne veux-tu pas d’abord prendre du thé ?

Je remerciai et refusai.

– À ta volonté, batiouchka ; excuse-moi, je suis du vieux temps. (M. Tchernobaï parlait sans hâte, en accentuant la lettre o.) J’agis en toute simplicité, sais-tu. Nazarov ! ajouta-t-il sans élever la voix.

Nazarov, vieillard au visage tout strié de rides, au nez en bec de vautour et à la barbe pointue, se montra sur le seuil de l’écurie.

– Quelle sorte de chevaux désires-tu, batiouchka ? me dit M. Tchernobaï.

– Pas trop cher. De trait, pour la kibitka.

– Fort bien, à ta guise. Nazarov, montre au bârine le hongre gris ; tu sais, au fond à gauche, le bai brun et le bai, né de Krassotka. (Nazarov rentra dans l’écurie.) Et amène-les tels quels, avec le lien, entends-tu ? Chez moi, batiouchka, poursui-vit-il en me regardant en face avec modestie, tu n’es pas chez les maquignons, que Dieu bénisse ! Eux, ils emploient gingembre, marc de vin, sel, quoi encore ! Qu’ils restent avec Dieu ! Chez moi, batiouchka, tout est sur la main.

On fit tour à tour sortir les chevaux : aucun ne me plut.

– Eh bien, remets-les au râtelier avec Dieu, dit Anastasi Ivanitch, et montres-en d’autres.

On en fit paraître trois encore.

Mon choix tomba sur un cheval dont on ne me demanda pas cher. Je marchandai un peu : M. Tchernobaï ne s’échauffait pas et parlait avec tant de bonté et de gravité que je me rendis bientôt et donnait les arrhes.

– Eh bien, à présent, dit Anastasi Ivanitch, permets que nous suivions l’ancien usage de cession du pan au pan. Tu me remercieras de cette bête-là. C’est frais comme la noisette, un vrai stepniak, et bon à tout brancard.

Il fit le signe de la croix, mit sur son avant-bras droit le pan de son manteau, la main couverte tenant le licou, et passa le cheval.

– Possède-le maintenant avec Dieu… Et tu ne veux pas prendre le thé ?

– Non, merci : j’ai hâte de rentrer.

– Comme il te plaira. Veux-tu que mon petit cocher te mène le cheval maintenant ?…

– Oui, maintenant, je vous prie.

– Soit, batiouchka, soit… Vassili ! Hé ! Vassili ! va avec le bârine, mène lui le cheval, et reçois l’argent. Adieu, batiouchka, avec Dieu !

– Adieu, Anastasi Ivanitch !

Le cheval fut amené à mon auberge. Le lendemain même, il était fiévreux et boiteux. Je le fis atteler : il reculait en arrière ; on le frappa du fouet : il rouait et se couchait par terre. Je retournai chez M. Tchernobaï.

– Le patron est-il à la maison ?

– À la maison.

– Eh bien, lui dis-je, vous m’avez vendu un cheval malade.

– Malade ? Dieu m’en garde !

– Il a la fièvre, il boite, il est rétif.

– Je ne sais pas : c’est sans doute ton cocher qui l’a gâté ; quant à moi, je prends Dieu à témoin…

– Anastasi Ivanitch, il est juste que vous repreniez ce cheval.

– Non, batiouchka, ne vous fâchez pas : une fois hors de la cour, c’est fini. Vous deviez examiner avant de conclure.

Je me soumis et partis en riant, me félicitant de n’avoir pas payé la leçon trop cher.

Le surlendemain, je partis. Trois semaines plus tard, je revis Lébédiane. Au café, fréquenté par mes anciennes connaissances, le prince N… jouait au billard. Mais la destinée de Khlopakov avait déjà subi sa péripétie ordinaire : le petit officier blond lui avait succédé dans les bonnes grâces du prince.

Khlopakov essaya une dernière fois devant moi son petit mot naguère magique, espérant que peut-être il réveillerait un gai souvenir ; mais le prince fronça les sourcils et haussa les épaules : Khlopakov baissa la tête, se retira dans un coin et se mit silencieusement à bourrer sa pipe.


TABLE DES MATIÈRES


  1. Il convient d’ajouter que plusieurs de ces récits n’ont pas été traduits en français jusqu’à ce jour.
  2. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j Attendez-moi sous l’orme. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-1 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-1 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-1 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-1 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-1 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-1 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-1 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-1 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-1 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  3. a, b, c, d, e, f, g et h Propriétaire terrien. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-2 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-2 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-2 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-2 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-2 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-2 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-2 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  4. a, b, c, d, e, f, g et h Cependant. Odnatché, prononciation vicieuse. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-3 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-3 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-3 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-3 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-3 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-3 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-3 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  5. Telejka, diminutif de telega, voiture découverte et non suspendue.
  6. Boisson fermentée
  7. Souzdal, l’Épinal russe.
  8. Petits putois. Khor signifiant putois.
  9. Chaussures de tilles tressées.
  10. Baba, femme en langage populaire.
  11. En Russie, les moujiks portent généralement la barbe.
  12. Serfs et serves attachés au service particulier du bârine. Dérivé du mot dvor – cour.
  13. Petit père.
  14. a et b Citadin, petit bourgeois. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-13 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  15. a et b Poids de quarante livres. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-14 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  16. Dix kopeks.
  17. Sorte de guitare à trois cordes.
  18. Ô toi mon sort ! mon triste sort.
  19. Expression russe.
  20. Féminin du singulier.
  21. a, b, c, d, e et f Le congédia. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-4 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-4 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-4 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-4 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-4 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  22. Maîtresses.
  23. Garde-ville dizainier.
  24. C’est-à-dire qu’on l’avait fait soldat en punition de quelque faute.
  25. Chocolat.
  26. Expression russe.
  27. Jeu de cartes.
  28. Petite mère.
  29. Gâteaux.
  30. a, b, c et d Jeu de cartes. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-5 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-5 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-5 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  31. a et b On appelle bitiouk une certaine race de chevaux qu’on a obtenue dans le gouvernement de Voronèje, près les célèbres haras de Krenov, ancienne propriété du comte Orlov. (Note de l’auteur.) Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-6 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  32. a et b Pétersbourg. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-7 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  33. a et b Grands seigneurs. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-8 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  34. a et b Les autorités de police. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-9 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  35. a et b Petit père. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-10 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  36. a et b Cinq roubles. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : le nom « note-11 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents.
  37. Espace creux où les eaux s’accumulent après les inondations du printemps. (Note de l’auteur.)
  38. Le taciturne.