Récits de voyages/PROMENADE DANS LE VIEUX-QUÉBEC

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Typographie C. Darveau (p. 214-271).




PROMENADE


DANS LE VIEUX QUÉBEC


PROMENADE DANS LE VIEUX QUÉBEC

I


Lorsque Champlain débarqua pour la première fois sur le farouche et menaçant rocher de Stadacona, qui semblait bien plutôt devoir l’éloigner que l’attirer, eût-il pu prévoir que ce même rocher serait un jour l’enjeu des deux nations civilisatrices du monde et que, de sa possession, dépendrait le sort de ces deux nations, sur le vaste continent qui est devenu l’héritage des jeunes peuples ?

Oui, pendant cent cinquante ans, la lutte a été non seulement pour la domination, mais pour l’expulsion complète du sol américain de l’une ou de l’autre puissance, de la France ou de l’Angleterre. Québec resté aux mains des Français, c’était pour eux la possession assurée de la vallée du Mississippi, qu’ils avaient découverte et qu’ils occupaient au moyen de forts détachés ; c’était de plus, dans un avenir prochain, la conquête de toutes les colonies étrangères qui bordaient l’Atlantique jusqu’à la Floride. Les Américains le sentaient bien, eux qui avaient équipé à leurs propres frais plus d’une expédition, par mer et par terre, pour attaquer nos murs, eux qui représentaient sans cesse à l’Angleterre, dans leurs demandes d’hommes et d’argent, qu’il fallait supprimer la France en Amérique, et, pour cela, la frapper à la base même, lui enlever Québec, le pivot de son empire colonial, et que tout ce qui serait fait en dehors de cet objet ne serait que peine perdue, que sang inutilement versé.

Et certes, avouons qu’il fallait en finir, qu’un dénouement était aussi désirable qu’inévitable. Cette lutte horrible, qui mettait ainsi aux prises sans relâche deux peuples héroïques, pour chacun desquels il y avait certainement une large place sur ce vaste continent, était arrivée à un degré d’irritation, d’animosité et de sauvagerie qui menaçait de faire disparaître la civilisation dans le gouffre même de la barbarie qu’elle était venue combattre. Les Indiens, altérés de sang, ivres de pillage et de destruction, atteints jusqu’aux os par tous les vices de la civilisation européenne, sans avoir pu acquérir une seule de ses vertus, ne connaissaient plus de frein, étaient devenus incontrôlables. Au milieu des ombres profondes de la nuit, quelquefois en pleine paix, des villages inoffensifs, avant-postes éloignés des colonies anglaises, perdus dans les bois, étaient par eux mis à feu et à sac, les maisons incendiées, les femmes et les enfants traînés par les chemins et égorgés, des hommes, trop vieux pour se défendre, coupés par morceaux et la tête dépouillée, pour orner la ceinture de guerre de ces barbares féroces. De la terre imbibée de sang éclataient, sous les pas des soldats victorieux, des cris de vengeance et de malédiction ; pas un buisson, pas un taillis où ne passât le souffle des esprits errants de milliers de victimes. Sur un espace grand comme le tiers de l’Europe, vingt à trente mille hommes trouvaient le moyen de se traquer, de s’entredétruire avec orgueil, au nom de leur patrie respective, et ce sol vierge, demeure grandiose d’une nature épanouie dans toute sa noblesse et dans toute sa force, resplendissant modèle des harmonies réunies de la création, ce sol, si riche des prodigalités du ciel, ne lui envoyait en échange que des concerts d’imprécations, des cris étouffés dans la mort, et l’écho partout répété du bruit des canons qui tuaient les hommes.

Qui peut, en parcourant la sombre liste des martyrs, la douloureuse histoire de la guerre coloniale, avec ses horreurs renouvelées sur tous les points, avec ses tueries insatiables, que rachetaient à peine l’héroïsme multiplié de notre race et des actions d’éclat, qui font l’étonnement et presque la stupeur des historiens, qui peut échapper à un regret poignant, refouler en soi des larmes amères ? Il n’y avait donc pas une terre au monde, même au sein de ces vastes et généreuses retraites, où deux peuples héroïques, comme les Français et les Anglais, pussent vivre en paix l’un à côté de l’autre ? Toutes les mers et tous les rivages étaient teints de leur sang, l’un par l’autre versé ; une ambition insatiable les faisait se rencontrer jusqu’aux extrémités du monde et se combattre partout où la trace de leurs pas était empreinte ; ils se poursuivaient et se remplaçaient tour-à-tour dans tous les pays découverts ; la terre entière n’était pas assez grande pour y arborer à la fois l’étendard de Saint-George et la fleur de Lys, et si les océans eussent disparu soudain, laissant à sec leurs abîmes sans fond, on n’eût pas tardé à y voir plonger la France et l’Angleterre pour se disputer les écueils, les récifs et les cavernes encore humides des vagues en fuite.

Mais admirons un étrange retour de la destinée. Cette inimitié séculaire, cette soif de représailles, attisée sans cesse par de nouvelles injures à venger, ont fait place subitement à une amitié que rien n’altère et qui dure déjà depuis plus de soixante ans. Il semble que les grandes guerres du premier empire aient épuisé ce qui restait de haine dans le cœur des deux peuples ; la garde impériale, tombant à Waterloo sur un lit de mitraille, a fermé l’épopée militaire qui comptait huit siècles de combats ; sur le terrain sanglant de la dernière grande lutte, l’Angleterre et la France se sont tendu une main qui ne s’est pas desserrée depuis lors, et le monde soulagé a vu ces deux géants s’embrasser dans une étreinte qui semble désormais éternelle. Pour nous, cette paix remonte plus loin encore ; elle a aujourd’hui cent trente ans d’existence, depuis la deuxième bataille des plaines d’Abraham, livrée par le chevalier de Lévis, et voilà maintenant au juste cent quinze ans, depuis l’invasion de 1775, que Québec n’a plus vu un seul ennemi sous ses murs.


II


Québec, c’est un grand nom dans l’histoire ; c’est le premier de toute l’Amérique ; Québec est la seule ville qui ait un passé un peu long sur cette terre si jeune ; elle n’a pour ainsi dire rien du nouveau monde que la liberté de ses citoyens et un avenir sans limites ; elle a la saveur antique et un cachet de noblesse, que recouvre déjà la poussière des âges ; on y sent les générations disparues et comme des mânes qui percent de toutes parts le suaire du temps ; caractère et physionomie uniques sur une terre où l’œuvre de l’homme ne dure qu’un jour, où la veille n’apporte rien au lendemain, où le passé et l’avenir semblent également étrangers, parce qu’ayant fort peu emprunté à l’un, on ne se soucie guère de rien transmettre à l’autre. Québec a des monuments, chose étonnante en Amérique, et il a des ruines, chose unique ! Près de trois siècles y ont laissé leur image et leur empreinte, sur le sol et dans l’air ; l’imagination peut s’y promener à l’aise autour d’un panorama admirable, en évoquant à chaque pas des souvenirs aussi magnifiques que la nature qu’elle contemple… oh ! malheur à celui d’entre nous qui ne connaît pas l’histoire de la ville de Champlain, foyer modeste des plus beaux dévouements, du plus noble héroïsme, celui qui ne cherche pas la gloire et qui renferme toutes les grandeurs.

Avec un passé comme le nôtre, on prend rang de suite parmi les peuples qui ont grandi dans la mémoire des hommes ; les vertus difficiles, c’est-à-dire les vertus humbles, nous étaient familières, et le courage des vrais héros, celui qui est sans ressources et sans espoir, inconnu, ignoré souvent, presqu’aussitôt oublié, était l’âme même de nos aïeux, et quand je dis nos aïeux, je parle des habitants de Québec seul, parce que cette ville a été pendant cent cinquante ans le Canada tout entier. C’est elle qui maintenait, qui résistait, qui résumait tout ; c’était la seule ville militaire du continent, la seule où pût se jouer définitivement le sort des deux nations qui l’avaient colonisé ; c’était la seule au monde qui eût, à cent cinquante lieues de l’océan, un port de mer capable de contenir les plus grandes flottes, la seule aussi peut-être où l’on vît un aussi merveilleux ensemble de beautés naturelles, servant de cadre aux plus éclatantes traditions dont puisse s’enorgueillir un peuple. Aussi, dès que l’heure de l’histoire eût sonné pour Québec, tous les yeux se sont-ils tournés vers elle en y restant longtemps rivés par le respect et l’admiration ; pas un écrivain américain qui n’y ait consacré des pages éloquentes et émues, pas un seul qui ne soit venu remuer cette poussière féconde, pour y chercher les grandes leçons à transmettre aux générations futures ; pas un seul qui n’aît étudié ses fondations déjà séculaires, pures œuvres de sacrifice et de dévouement inépuisable ; pas un qui ne se soit incliné devant le nom immortel, quoique bien humble, de la duchesse d’Aiguillon, de Mme de la Peltrie, de Marquette et de Brébeuf, aussi bien que devant les noms retentissants de Montcalm et de Wolfe. Ces fondateurs et ces martyrs n’ont pas gagné de batailles, mais ils voulaient gagner un monde à la foi chrétienne ; ils soignaient les blessés et combattaient la mort que les guerriers semaient partout, et si nous devons admirer les hauts faits d’armes, que ne devons-nous pas sentir en présence de ces touchants et sublimes exemples qui illuminent d’un rayon doux et consolant bien des pages sanglantes ?

A-t-on remarqué, depuis un certain nombre d’années, quelle ardeur de recherches, quelle étude passionnée nos écrivains canadiens dirigent sur Québec, point de mire pour ainsi dire unique, seul endroit du pays digne d’un intérêt qui se soutient dans tous les temps ? Le vieux Charlevoix avait déjà pressenti, dès 1720, ce que deviendrait un jour notre ville parmi les cités monumentales de l’histoire, et il s’écriait dans son enthousiasme : « De même que Paris a été pendant longtemps inférieur à ce qu’est aujourd’hui Québec, de même il viendra un temps où celle-ci sera l’égale de Paris, et alors, aussi loin que l’œil peut atteindre, il ne découvrira sur les rives du Saint-Laurent que des villes, des demeures somptueuses, de riches prairies, des champs fertiles et des collines chargées de moissons, des quais superbes bordant la capitale, son port entouré d’édifices et des centaines de navire y chargeant leurs opulentes cargaisons… »

Ce temps n’est pas encore venu, mais le rêve de Charlevoix n’est pas non plus évanoui. Cent cinquante ans plus tard, de nos jours, un homme d’une nature d’élite, d’une imagination d’artiste, ému et enchanté par le spectacle grandiose qu’offre au regard notre fleuve, roulant dans un cadre de montagnes qui, tantôt, se poursuivent à perte de vue derrière l’horizon, en rassemblant tumultueusement leurs mamelons hérissés, comme des sanglots qui ont soulevé la vaste poitrine de la terre et se sont brisés en éclatant, tantôt s’abaissent sous la pression douce de quelque gorge qui ondule sur leurs flancs, tantôt coupent les cieux de leurs crêtes pelées et tondues par les orages, courbent avec fureur sous le vent du nord-est leurs forêts irritées, ou bien balancent aux souffles tièdes d’été leurs grandes ombres assoupies,… en présence d’un semblable spectacle, que la terre n’a nulle part répété, un autre homme a conçu, de nos jours, un rêve peut-être aussi grand que celui de Charlevoix, et, plus heureux que son devancier, il a voulu en commencer sans retard la réalisation.

Cet homme à qui les Québecquois sont tenus de rendre un hommage reconnaissant, c’est lord Dufferin, l’ex-gouverneur-général du Dominion.

À peine avait-il mis le pied sur le rivage canadien, que lord Dufferin, frappé de la beauté sans égale de Québec, en faisait sa demeure de prédilection. Cette préférence, ce beau feu, comme on disait jadis, était l’entraînement irrésistible d’une âme délicate vers les grandes œuvres de la création. Mylord avait étudié l’histoire de Québec et l’avait trouvée digne du cadre que la nature environnante fait à la ville, il avait compris surtout qu’il fallait faire quelque chose pour cette noble cité qui perdait tous les jours un lambeau de son passé, et que la décrépitude assaillait sur tous les points, en menaçant de remplacer par des rides repoussantes la touchante majesté des ruines. Lord Dufferin voulait relever le Québec qui s’écroulait, mais le relever en l’embellissant ; il voulait même ressusciter des monuments entièrement disparus, retenir jusqu’à leur nom, mais en leur donnant un lustre inouï et une disposition nouvelle qui ne fût plus un obstacle à la circulation ; les remparts, ceinture gênante et beaucoup trop étroite pour une ville qui grandit, devaient être percés de larges ouvertures, et ne plus exister désormais que comme un souvenir historique, en même temps qu’une promenade incomparable tout autour de la capitale.

Le plan de lord Dufferin consistait en un boulevard de ceinture qui, partant de la citadelle, y revînt, après avoir fait le tour des remparts de la ville. Partout où les rues coupaient le boulevard, les deux côtés de l’intersection devaient être réunis par un pont d’architecture normande, avec une tourelle pour en relever l’aspect et en compléter l’effet artistique.


II


Le Canada fut dès l’origine une colonie religieuse et son gouvernement un gouvernement théocratique. Convertir les sauvages, les gagner à la foi catholique, tel était le premier objet de ses fondateurs, objet déclaré, maintes fois proclamé. Il était donc nécessaire à l’efficacité de ce but que les établissements religieux prissent pied, qu’ils pussent se maintenir et fussent protégés contre les attaques continuelles des sauvages ennemis, qui pouvaient tout oser impunément sur le petit groupe de maisons dont se composait alors la colonie entière. De là, l’origine des fortifications.


Champlain avait jeté dès l’année 1620 les fondements d’un fort, qui devint avec le temps le château Saint-Louis, et, pour y parvenir du bas du cap, il avait fait ouvrir un sentier tortueux, qui fut plus tard « la côte de la Montagne. » Montmagny, son successeur, fit construire en 1636 un rempart de cèdre et de chêne, rempli de terre et capable de porter des canons. Le fort avait alors quatre arpents carrés et formait un parallélogramme à chaque angle duquel, faisant face à la ville, le gouverneur fit élever un bastion en pierre. Soixante ans plus tard, Frontenac fit élever onze redoutes communiquant entre elles par des courtines de dix pieds de hauteur, faites de pieux et soutenues par des remblais de terre. Sur un côté du fort, il y avait une batterie de huit canons ; les fortifications s’étendaient alors, c’est-à-dire à la fin du dix-septième siècle, depuis le palais de l’Intendant, dont on voit encore les ruines (ce palais a été détruit par les troupes du général Arnold, lors du dernier siège de Québec), jusqu’au cap Diamand, embrassant toute la haute-ville, et depuis le Palais, en suivant le promontoire, sous forme de palissade, jusqu’à la Grande Batterie, que surmontaient trois canons.

De nos jours il y a là vingt canons de plus, accroupis sur leurs affûts, à quinze ou vingt pieds l’un de l’autre, le museau allongé sur le parapet qui borde le sault au Matelot, prêts à vomir le feu, semblables à de grandes bêtes fauves qui vont s’élancer sur leur proie. Cependant, malgré leur aspect terrible, les boulets de ces canons-là, qui sont de 32 livres, feraient à peu près autant d’effet sur un cuirassé moderne qu’un pois chiche sur un genou d’éléphant. Ces vingt-trois foudres de guerre n’attendent qu’un signal pour aller s’ajouter aux tuyaux de la Compagnie du Gaz.

À la place des portes, il y avait d’énormes blocs et des boucauts remplis de terre, surmontés de petites pièces d’ordonnance ; le canon protégeait tout le pourtour de la haute-ville, qui ne comprenait que quelques rues, dont la principale était la rue Saint-Louis, appelée Grande Allée, encore à moitié ombragée par la forêt, et où ne se trouvaient que quelques établissements militaires

Le reste de la ville était encore occupé aux trois quarts par d’autres établissements militaires et surtout par des maisons religieuses, tels que les couvents, les hôpitaux, les églises, le séminaire, le collège des Jésuites ;… auxquels aboutissaient tous les chemins, ce qui les rendait extrêmement tortueux, parce qu’il était impossible de suivre un plan régulier, chacun se bâtissant comme il le pouvait là où le roc était le plus facile. Il en résultait un double avantage c’est qu’on pouvait rassembler en un clin-d’œil sous la main toute la population, si un ennemi extérieur venait subitement à la menacer ; et d’autre part, il n’y avait pas d’excuse possible pour ne pas aller à la messe. Aujourd’hui, le plan des rues n’a pas beaucoup changé ; seulement, il y en a qui font le tour des églises.

En 1720, sous la direction de Chaussegros de Léry, ingénieur civil, on commença à construire les vraies fortifications, avec des remparts de pierre et des bastions au sud-ouest, suivant les règles de l’art. Une partie de ces fortifications est aujourd’hui comprise dans l’enceinte de la citadelle. En 1795, lorsqu’on abattit, pour les refaire, la plupart des vieilles fortifications du cap, on trouva la pierre commémorative des fondations de 1720. Depuis cette dernière date jusqu’à la conquête, les remparts restèrent les mêmes ; à cette époque, ils furent réparés par les Anglais ; ils le furent encore en 1775, et enfin, successivement, des augmentations eurent lieu et des ouvrages extérieurs s’élevèrent du côté de la terre, jusqu’à ce que les fortifications prissent la physionomie que nous leur voyons depuis un demi-siècle.

Ces fortifications consistent en bastions, réunis par des courtines et des remparts de vingt-cinq à trente pieds de haut ; la Citadelle et les constructions et terrains qui en dépendent couvrent une superficie de quarante arpents, que domine la batterie de Brock, élevée sur un monticule qui fait face aux plaines d’Abraham. Cette batterie est le point le plus élevé de tout l’ensemble des fortifications, et a pour objet d’offrir une résistance suprême à l’ennemi qui aurait emporté d’assaut toutes les autres défenses. Comptons en outre les quatre tours Martello, que l’on voit exposées sur les routes de Saint-Louis et de Sainte-Foye. Ces tours sont construites en mur très épais du côté de la campagne, et en mur relativement mince du côté de la ville, de sorte que le feu de la Citadelle pourrait aisément les abattre si un ennemi venait à s’en emparer.


Cet ennemi est attendu depuis cent quinze ans ; voilà en effet cent quinze ans qu’a eu lieu le dernier siège de Québec, et, depuis lors, les quatre tours Martello ont l’air d’avoir été toujours en s’amincissant de plus en plus. On pourra regarder à travers dans cent autres années, si les Américains mettent encore un siècle à se décider à prendre Québec. À l’heure qu’il est, ces quatre tours feraient à un ennemi sérieux le même effet que ces croquemitaines en paille, le corps planté dans un manche à balai, qu’on s’imagine devoir effrayer les corneilles, suivant ce qu’affirme l’usage traditionnel ; chose sacrée qui menace de n’avoir plus bientôt d’autre nom que celui de « routine » ou « encroûtement ».

Après avoir quitté l’enceinte de la Citadelle, nous suivrons le rempart et nous traverserons la rue Saint-Louis, sur un pont qui sera construit à l’endroit où était l’ancienne porte. Les glacis, qui s’étendent à gauche, jusqu’à la rue Saint-Jean, seront complètement nivelés pour faire place à un joli parc entouré d’une grille ; la porte Saint-Jean sera démolie à son tour, malgré l’admiration qu’elle inspire aux gens familiarisés avec les grands monuments grecs ou romains ; un pont la remplacera également, et nous continuerons jusqu’à la rue Richelieu qui fera, aussi elle, brèche à travers le rempart et ira rejoindre la rue Sainte-Hélène, qui passe devant l’église irlandaise. Rappelons, en passant, que cette église date déjà de 1832, année terrible que deux générations se rappellent encore avec effroi, et, qu’à l’occasion de sa fondation, les protestants de Québec se signalèrent, malgré la terreur qu’un fléau jusqu’alors inconnu répandait sur la ville, en la faisant déserter de ses meilleures familles ; c’est de leur part en effet que vinrent les plus généreuses souscriptions pour la construction de l’église Saint-Patrick.


Après avoir passé la porte Saint-Jean, nous suivons sur le rempart la rue de l’Arsenal, nous longeons le jardin militaire, puis nous débouchons sur la rue du Palais, en laissant derrière nous les casernes de l’Artillerie, que les Français avaient commencé à bâtir en 1750. Nous traversons la rue du Palais et nous montons jusqu’au sommet du promontoire, au bas duquel passait autrefois une seule rue étroite, la rue Saint-Paul, qui se baignait presque dans la rivière Saint-Charles. Là se trouvait, il n’y a pas plus de vingt ans, un affreux corps de garde, sale, noir, hideux, qui a été abattu en même temps que le rempart a baissé ; maintenant, cet espace est nettoyé, délivré, ouvert au grand air, et la vue s’étend librement sur toute la vallée de la rivière Saint-Charles et les montagnes qui s’échelonnent en arrière, jusqu’à l’horizon qui les confond avec le ciel.

Cependant, il y a des gens qui regrettent l’infecte corps de garde et la misérable porte du Palais, qui laissait à peine passer une voiture, péniblement traînée par un cheval haletant, essoufflé, morfondu à mi-côte, après avoir fait le double du chemin, en plongeant dans les cahots, tournant les bosses, biaisant, longeant, qui avançait d’un côté, qu’on ramenait de l’autre, montait en zigzag comme si on l’eût tirebouchonné de bas en haut, et qui, lorsqu’il était arrivé au haut de la côte, chance qu’il n’avait pas toujours, restait tout roide, étiré sur ses pattes, et la queue aplatie.

On ne saurait croire jusqu’où certaines personnes poussent le goût des antiquités. Il suffit qu’une chose soit décrépite, bien salie, bien déchiquetée, bien ratatinée, nauséabonde et informe, mais qu’elle ait cent ans, pour qu’elles la pressent sur leur cœur. C’est là une passion comme une autre, mais, heureusement, la plus ridicule de toutes, car si la passion pour le beau fait faire bien des folies, que doit-on attendre de la passion pour ce qui est laid, et vieux par dessus le marché ? On tombe assez souvent à ce sujet dans une confusion grotesque ; on prend aisément pour l’amour de l’antique une monomanie puérile qui s’exerce incessament sur une foule de petits objets sans importance, qui s’y perd et s’y noie, en laissant de côté les grands traits, les grands souvenirs, les véritables monuments de l’histoire et les leçons qu’ils renferment. Ceux qui sont atteints de cette maladie risible fouillent avec ardeur des champs de bataille pour y trouver des talons de bottes, et consulteront les mémoires et les récits de toute une génération, feront comparaître devant eux cent vétérans pour savoir si la culotte de Montcalm était en peau de daim ou en peau de chamois. Ce qu’il y a de plus amusant, c’est que l’amour des boutons de guêtre d’un autre âge devient une vraie rage ; il y a des gens qui passent toute leur vie à la recherche d’un tibia et qui barbouilleraient dix rames de papier, pour démontrer l’endroit exact, à six pouces près, où Wolfe a rendu l’âme. J’avoue, pour moi, que j’aime mieux envoyer vingt-cinq billets deux par jour à une jolie femme, qui vit de mon temps, que d’adresser cinquante volumes à la câline d’une vénérable matrone, qui avait l’honneur de causer avec mon bisaïeul.


Sans vouloir médire de nous-mêmes outre mesure, l’occasion n’est-elle pas excellente pour dire tout doucement, en passant, que le goût du vieux pour le vieux est une de nos grandes faiblesses, à nous, Québecquois. Il n’y a rien entre autres que nous aimions autant que les maisons brûlées, et il va s’en dire que plus il y a longtemps qu’elles le sont, plus nous y tenons… Ça devient antique !

Nous avons vraiment trop de choses pour occuper notre vie, sans aller la remplir des ruines du passé ; ce n’est pas que l’archéologie et la recherche historique ne soient de nobles occupations, des sciences absolument indispensables ; non, certes, car sans elles il n’y aurait que ténèbres autour de nous ; la connaissance et le progrès de l’art seraient impossibles, de même que la conduite des affaires humaines ; l’expérience des temps passés, si féconde, serait perdue pour nous, de même que les plus beaux monuments de l’esprit humain, qui restent l’éternel exemple, l’éternel stimulant de toutes les générations. Mais il ne faut pas confondre ce travail plein d’enseignements, qui met en activité toutes les facultés de l’esprit, l’examen, le raisonnement et la critique, avec le pitoyable abus que des esprits, bornés aux petits côtés des choses, en font sous prétexte d’approfondir ; cette manie misérable est à la recherche historique comme la grimace est à la physionomie ; de même, l’amour des vieilleries, des masures séculaires, des constructions, qui n’ont d’autre intérêt que parce qu’elles ne sont pas de notre siècle, n’a rien de commun avec la noble passion de l’antique qui porte la lumière dans le passé, au lieu d’y chercher des entassements de ruines pour s’en barrer le chemin.


III


Québec avait été fondé depuis un peu plus d’un quart de siècle, mais ne contenait guère plus de cinquante à soixante habitants. Les colons, arrivant dans un pays barbare, pauvres, manquant de tout, inaccoutumés au climat, étaient souvent malades ; de même, les sauvages qui, devenus vieux et infirmes, n’étaient plus qu’un objet d’éloignement pour les leurs, avaient besoin d’un asile ; c’est alors que la duchesse d’Aiguillon, désireuse de propager la foi parmi les Indiens, de secourir les maux et de recueillir la faiblesse, donna une rente de 1,500 livres, sur un capital de vingt mille, pour fonder un hôpital dédié au précieux sang du Sauveur.

Tel est le point de départ de l’Hôtel-Dieu. Trois Hospitalières partirent donc de Dieppe, le 4 mai 1639, accompagnées de Madame de la Peltrie et de trois sœurs Ursulines, pour venir fonder le premier hôpital du nouveau monde ; de ces trois Hospitalières, l’aînée, la supérieure, n’avait pas vingt-neuf ans, et la plus jeune seulement vingt-deux. À leur arrivée à Québec le 1er Août, ce fut une grande fête, une réjouissance, une manifestation comme on n’en vit pas pendant un siècle ; les magasins furent fermés, les troupes tenues sous les armes, tout travail suspendu et le canon tiré du fort. Les Hospitalières, en débarquant, embrassèrent la terre promise de leurs futurs labeurs, et, certes, de rudes labeurs les attendaient en effet, et surtout d’affreuses privations, une longue misère et des inquiétudes de tous les jours sur le sort du lendemain.

Elles eurent faim et elles avaient à peine pour tout vêtement que l’uniforme de leur ordre ; la colonie était si pauvre que non seulement elles ne trouvèrent pas les aliments nécessaires, mais qu’elles eurent à grand peine, pour se loger, une petite maison qui n’avait pour tout ameublement qu’une table et deux bancs. Pendant quinze jours, après leur arrivée, elles couchèrent sur des branches d’arbres étendues à terre, et elles furent même obligées avant longtemps d’abandonner leur première installation, à cause des obstacles qu’offrait le roc et de la difficulté d’avoir de l’eau. Elles allèrent à Sillery où elles s’établirent, près des Jésuites ; mais, au bout de quatre ans, les Iroquois les ayant obligées à revenir, elles reprirent la construction de l’Hôtel-Dieu, le 16 mars 1646. On les vit alors aider, elles-mêmes les ouvriers et travailler de leurs mains à la pose des pièces. En 1649, elles pouvaient donner asile au reste des Hurons, qui s’étaient réfugiés à Québec après leur dispersion par les Iroquois.

Le premier hôtel-dieu était en bois et n’avait que quatorze pieds de largeur ; le 15 octobre 1654, elles en commencèrent un autre, dont le gouverneur Lauzon posa la première pierre ; cet édifice fut fini en 1658. En 1660, les incursions continuelles des Iroquois les obligèrent à chercher refuge pendant trois semaines dans la maison des Jésuites ; le 5 mai 1672, elles ajoutèrent à l’hôtel-dieu une aile et un nouveau corps de bâtisse, et Talon fit déposer dans la pierre une inscription commémorative de la duchesse d’Aiguillon.

En 1696, de nouvelles augmentations vinrent compléter l’édifice, qui revêtit alors à peu près sa forme actuelle et s’étendit sur une superficie d’environ douze arpents ; mais la rente qu’avait donnée la duchesse d’Aiguillon était devenue fort disproportionnée avec les dépenses toujours grossissantes de la maison, de sorte que ce n’est qu’à force d’économie, d’industrie, grâce à une subvention annuelle de l’État et aux dots apportées par les religieuses, que l’hôpital a pu se maintenir et arriver même à une situation relativement florissante, puisque aujourd’hui l’Hôtel--Dieu possède douze maisons dans la ville, une terre à Saint-Sauveur, des baux emphytéotiques dans le faubourg Saint-Jean, une ferme à la Canardière et une concession dans le faubourg Saint-Vallier. Quatre-vingts lits y sont occupés en moyenne, constamment, par les malades, dont le traitement et l’entretien coûtent environ 5,000 dollars par année, tandis que la subvention de l’établissement ne s’élève qu’à $640. Il n’y a que six domestiques dans tout l’établissement, les religieuses faisant elles-mêmes le ménage, l’ouvrage de la maison et soignant les malades ; elles prennent deux heures de récréation par jour et soignent les malades deux par deux, durant la nuit, à tour de rôle. Dans la chapelle de l’hôtel-dieu, on trouve des peintures de maîtres, telles que la Nativité de Stella, la Vierge et l’Enfant de Coypel et un saint Bruno du grand LeSueur.


IV


Nous ayons vu plus haut que les Hospitalières étaient venues en Canada avec trois sœurs Ursulines, sous la direction de Madame de la Peltrie. Ce fut en effet Madame de la Peltrie qui fonda le couvent où, depuis deux siècles, les jeunes Québecquoises reçoivent leur éducation. Disons un mot de cette vénérable institution, si chère à notre société, si intimement liée à la première histoire et à tous les développements de la colonie.


L’objet des Ursulines était d’instruire les filles des Indiens convertis aussi bien que les filles des Canadiens. Un fait qui donnera quelque idée de la pénurie de toutes choses où se trouvait alors la colonie, c’est, qu’à peine arrivée en Canada, Madame de la Peltrie fut obligée de se défaire de ses propres vêtements pour habiller les enfants pauvres ; on peut imaginer d’après cela quelle vie de privations les Sœurs durent éprouver pendant la période qui suivit leur établissement. C’est en 1645 qu’elles complétèrent leur premier couvent. À cette époque, la rue Saint-Louis n’était qu’une trouée à travers la forêt, sans une seule maison, et s’appelait la Grande Allée. Parallèlement à la Grande Allée était une route étroite appelée le « petit chemin, » qui conduisait aussi dans la forêt et qui recevait une source coulant du cap jusque dans la rue des Jardins. En 1650, le couvent des Ursulines prit feu, et les Sœurs durent se réfugier chez Madame de la Peltrie, dont la maison était en face. Trente-six ans plus tard, en 1686, pendant la messe même de sainte Ursule, un nouvel incendie détruisit tout l’édifice ; mais telle était l’utilité des Ursulines que tout le monde travailla à réparer le désastre ; c’est alors que les habitants de Trois-Rivières, frappés d’un pareil témoignage, demandèrent à l’évêque de Québec, Mgr de Saint-Valier, l’autorisation de fonder dans leur bourgade un autre couvent des Ursulines, ce qui fut fait en 1697.

Les recettes provenant des élèves des Ursulines ne s’élèvent jamais au niveau des dépenses, mais pour couvrir le déficit, les Sœurs ont des propriétés considérables parmi lesquelles on peut mentionner : le fief de Sainte-Anne, dans la seigneurie Lauzon, le fief Saint-Joseph, dans la banlieue, et la seigneurie de Sainte-Croix, enfin un terrain de quarante arpents en superficie sur les bords de la rivière Saint-Charles, dont leur avait fait cadeau le gouvernement français. C’est dans le couvent des Ursulines qu’a été enterré Montcalm, et l’on peut y lire cette inscription qu’a déposée en 1832 le gouverneur-général lord Aylmer : « Honneur à Montcalm ! le destin, en lui dérobant la victoire, l’a récompensé par une mort glorieuse. »


On connaît la règle sévère de ce couvent qu’habitent seules les religieuses cloîtrées. Aucune personne du sexe masculin, ou du sexe laid, car il paraît que c’est la même chose, n’a pu dépasser le parloir de la communauté, lequel se trouve à l’entrée même. Cependant il y a eu, dans l’intervalle de deux cent soixante-cinq ans, deux exceptions à cette règle ; l’une fut en faveur du prince de Galles, lorsqu’il visita le Canada, il y a trente ans, son privilège royal le mettant au dessus de l’exclusion commune… ; l’autre, ah ! l’autre, c’est tout un poème ! Nous allons le raconter en prose.

C’était pendant la nuit du 18 octobre 1838. Deux prisonniers, qui resteront longtemps célèbres parmi les souvenirs de cette époque, Dodge et Theller, s’étaient enfuis de la citadelle avec une hardiesse et un bonheur incroyables ; on ne découvrit leur fuite que le lendemain matin, comme cela arrive généralement, lorsque les gardiens sont ivres-morts. Grand émoi dans la citadelle, tocsin retentissant par toute la ville, patrouilles aussitôt mises sur pied. Il était certain que les deux évadés n’avaient pu sortir de la ville, vu qu’à cette époque de trouble, les portes étaient fermées de bonne heure le soir, et toutes les issues sévèrement gardées. Mais où étaient-ils ? Comment diriger les recherches ? On savait que dans la rue Sainte-Ursule demeuraient quelques hommes qui, s’ils n’étaient pas tout à fait compromis dans la rébellion, ne se signalaient pas par un loyalisme entêté ; on crut qu’il était adroit de chercher de ce côté, et, comme le jardin des Ursulines donnait sur l’arrière de la rue Sainte-Ursule, l’idée vint que Dodge et Theller s’y étaient probablement réfugiés.

En conséquence, un corps de soldats se présenta aux portes du jardin que les religieuses durent ouvrir. Parmi eux s’était glissé un tout jeune homme que personne n’avait remarqué, (comme qui dirait une jeunesse), et qui, une fois dans le jardin, s’était caché parmi les broussailles en attendant que les soldats repartissent, ce qu’ils ne tardèrent pas à faire, bredouille. Pourquoi ce tout jeune homme était-il venu là ? On ne l’a jamais su ; lui non plus. Les badauds ne manquent jamais de suivre les soldats sur la marche ; en outre, le tintamarre qui se faisait dans la ville, l’alarme répandue partout, les troupes battant les rues, tout cela était plus que suffisant pour intriguer notre gars, outre mesure. Toutefois, quand il se vit seul dans le jardin et les portes closes, il se demanda ce qu’il pourrait bien y faire. Il n’y a pas grand’mouches à attraper le 16 octobre en plein air, il n’y a pas grand’fleurs à dévaster ; et puis, quand on est tout seul, aucune de ces choses délicieuses, qui réjouissent tant le jeune âge et qui consistent à tout démolir, ne nous tente guère. Ennuyé de se voir pris, lui qui était venu en voir prendre d’autres, ne sachant comment se tirer d’affaire, il se risqua à pousser jusque dans le couvent. Les longs et calmes corridors s’étendaient devant lui ; pas un mouvement ne s’y faisait, pas une ombre, pas même un souffle n’y glissait. C’était muet comme la tombe, et cependant cela était vivant ; ces passages éclatants de propreté, ces murs blancs, ce parfum prude qui se dégage des habitudes douces et paisibles, semblable à la fraîcheur chaude qui sort des fleurs après l’orage, les portes entr’ouvertes, le jour tendrement ménagé, tout cela sentait la vie, mais où étaient les vivants ? Ne sachant plus bien ce qu’il faisait, inquiet presque, dans tous les cas voulant se tirer d’affaire à tout prix, l’audacieux intrus poussa une des portes qui donnaient sur le corridor. Il y avait là trois religieuses en train de tricoter. À la vue de ce monstre, ensemble elles poussèrent un cri et s’enfuirent épouvantées, croyant que le diable lui-même était à leurs trousses. C’est notre faute, lecteurs. Dans toutes les gravures, nous donnons invariablement au diable les formes de l’homme, sauf un appendice caudal qui est de luxe, et certains détails… de physionomie qui le sont encore plus.

Du reste, c’est à force de nous voir que les femmes ne nous prennent pas pour des monstres ; les religieuses, qui n’ont pas cette habitude, s’y méprennent aisément ; épouvantables pour celles-ci, quelquefois dangereux pour celles-là, les hommes ont évidemment un sort misérable, qui devrait être amélioré.

Notre individu, effrayé à son tour, se mit à courir aussi, mais en sens inverse, ou plutôt dans tous les sens, tellement qu’il ne tarda pas à se perdre dans le dédale des passages. Enfin, après avoir erré de ci de là, cherchant partout une issue, il se trouva presque nez-à-nez avec une sœur qui, plus courageuse que les autres, s’était aventurée à la poursuite du monstre, et qui l’amena devant la Supérieure.

Celle-ci, après avoir pris connaissance du cas et le jugeant digne d’indulgence, se contenta de renvoyer le coupable, avec force recommandations de ne pas recommencer. Depuis lors la leçon a servi à tout le monde. Trop heureux seraient les hommes s’il leur suffisait toujours d’un seul exemple pour savoir se conduire ! Mais dans les choses ordinaires de la vie, il n’y a que sa propre expérience qui serve ; celle de tous les autres hommes réunis est un fruit inutilement arrosé, trop amer pour que personne le cueille.


V


À l’extrémité du mur de l’hôtel-dieu, nous passons devant la maison de Montcalm, sise en face du rempart, dont les fondations sont massives et dont le mur de front était autrefois fort épais, sans doute pour servir de fortification, en cas de besoin ; puis, après avoir contourné la rue Saint-George, nous arrivons à la grande batterie qui domine le sault au Matelot ; c’est ici que Champlain commença son premier établissement en 1608. Sept ans plus tard, en 1615, il amenait avec lui de France quatre Récollets, dont la première habitation fut à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’Hôpital-Général.

Lorsque Champlain fut obligé de rendre Québec en 1629 à la flotte anglaise commandée par Kertk, les Récollets retournèrent en France avec lui ; ils en revinrent en 1670, reprirent leur ancienne habitation, y demeurèrent jusqu’en 1690, alors que Mgr de Saint-Vallier, voulant fonder un hôpital-général, asile des pauvres et des infirmes, obtint d’eux qu’ils lui cédassent leur propriété en retour de la place d’Armes, où se trouvent aujourd’hui la Cathédrale anglaise et le Palais de justice. C’est là qu’ils élevèrent leur église et leur couvent, qui furent tous deux complètement détruits par le feu en 1796, trente-sept ans après la prise de Québec, en même temps que l’ordre des Récollets était aboli. C’est dans l’église des Récollets qu’était suspendu le pavillon du vaisseau amiral de Phipps, que des Canadiens avaient enlevé sous le feu de l’ennemi en plein fleuve. Ce pavillon disparut en même temps que l’église était détruite par les canons de l’armée de Wolfe, quelques jours avant l’assaut des plaines d’Abraham.

Des arbres superbes, dont ceux qui entourent aujourd’hui la Cathédrale anglaise ne sont qu’une faible image, ombrageaient au dernier siècle le couvent et l’église des Récollets ; ces arbres étaient les derniers débris de la forêt antique ; au pied de l’un d’eux, Champlain avait dressé sa tente en arrivant à Québec, et l’on put voir jusqu’en 1857 le seul survivant de ces géants des bois dresser encore sa tête ravagée par l’âge et les orages ; il fallut pour l’abattre les éléments déchaînés, et il ne céda qu’à la violence d’une tempête furieuse, qui faillit emporter la moitié des toits de la ville.

En-même temps que Champlain amenait les Récollets à Québec, un autre ordre religieux, qui devait jouer un grand rôle dans la colonie, y envoyait sous le patronage du duc de Ventadour, vice-roi de la Nouvelle-France, trois de ses membres ; c’étaient les Pères Lallemand, Brébeuf et Massé, qui venaient fonder la mission des Jésuites, en 1624. Ces révérends Pères restèrent d’abord chez les Récollets, en attendant qu’ils fussent en moyen de s’établir eux-mêmes. Deux ans plus tard, Champlain en amenait de France trois autres avec vingt ouvriers, apport inestimable dans une colonie qui ne comptait que cinquante-cinq âmes ; mais ce ne fut qu’en 1635, grâce à un don de vingt mille livres fait par le comte de Gamache, que les Jésuites purent poser les fondations de leur collège et de leur chapelle : cinq ans plus tard, ces deux édifices brûlaient, malheur commun à toutes les maisons religieuses de la colonie à cette époque.

De longues, longues années plus tard, les Jésuites construisirent leur collège dans sa forme actuelle, grand édifice de 224 pieds sur 200, d’une charpente solide, qui a survécu aux abolitions successives de ses fondateurs et qui a longtemps défié les gouvernements de porter la main sur lui. Il a servi pendant cent ans à toute espèce d’objets ; on y a vu les quartiers des soldats, on y a vu des tribunaux et jusqu’à une patinoire, dans la vaste cour qu’il renferme, dans cette même cour où se dressaient encore en 1825 de magnifiques rejetons de la forêt primitive, arbres séculaires que les soldats anglais, installés dans le collége, crurent devoir abattre pour ne pas être gênés dans leurs right about turn. Après l’abolition de l’ordre des Jésuites en 1764, ceux-ci devinrent de simples particuliers, et à la mort du dernier d’entre eux, le père Casot, arrivée en 1800, leur propriété vint s’ajouter au domaine de la couronne.

Nous en sommes maintenant arrivés à la Grande Batterie. C’est ici que les monuments se succèdent et se rassemblent. Parlons d’abord du plus ancien, du Séminaire de Québec, fondé en 1663 par Mgr. de Laval. Pendant un siècle, le Séminaire n’eut d’autre objet que de fournir des ecclésiastiques ; mais dès que les Jésuites durent cesser d’enseigner en 1764, le Séminaire les remplaça dans cette mission et reçut toute la jeunesse indistinctement. En 1701, le Séminaire brûla à son tour, et l’évêque, qui s’y était retiré, eut à peine le temps de se sauver avec les prêtres à demi vêtus. La cour de France fit un don annuel de quatre mille livres pour aider à la reconstruction de l’édifice, mais un autre incendie le consuma encore en 1705. Le siège de 1759 le détruisit presque complètement, et il passa de nouveau au feu en 1772. On voit que les démolitions ne manquent pas de ce côté-là. Comme l’histoire de la Cathédrale, aujourd’hui Basilique, de l’Évêché et de l’Université Laval sont inséparables de celle du Séminaire, nous allons en dire quelques mots on passant.

C’est le 18 juillet 1666 qu’eut lieu la consécration de la cathédrale de Québec à l’Immaculée Conception ; jusqu’alors la chapelle des Jésuites avait servi de paroisse. Quatre ans plus tard, Québec était érigé en un évêché, auquel le roi donnait les revenus de deux abbayes pour se sustenter. Pendant le siège de 1759, la cathédrale fut, aussi elle, presque détruite par les bombes tirées de Lévis. Quant au palais épiscopal, il a été construit là ou Champlain fit son premier défrichement, lequel s’étendait depuis la rue Saint-George jusqu’à la place d’Armes ; il avait bâti son premier fort sur l’emplacement du palais actuel.

Le jardin du Palais s’étendait jadis jusqu’au bord du cap et joignait le mur qui descendait la côte de la basse-ville. L’édifice, construit en pierre de taille, fut dès l’origine relativement superbe. Les premiers prélats toutefois n’y demeurèrent point, Mgr. de Laval ne voulant pas rester ailleurs qu’au Séminaire, et Mgr. de Saint-Valier préférant l’hôpital-général ; mais les curés des paroisses se retiraient à l’évêché, lorsqu’ils venaient à la ville et l’évêque les y recevait à diner. Quand les institutions représentatives furent données au Canada, le palais épiscopal devint celui du parlement, et l’évêque reçut en revanche une annuité du gouvernement impérial. La chapelle de l’évêché fut assignée à la Chambre basse et le réfectoire du Palais devint le département du Secrétaire provincial jusqu’en 1854 ; la chapelle, transformée, était devenue la partie centrale du nouveau parlement, qui avait une façade imposante, avec un dôme surmonté d’une flèche.

Il y a trente-cinq ans, cet édifice, l’un des plus beaux de l’Amérique, fut à son tour détruit par le feu. Ses débris, encore utilisables, furent vendus à la municipalité de Québec, qui les consacra à la construction du marché Champlain. On avait prétendu que les murs, trop minés par le feu, ne pourraient servir à la reconstruction du parlement sur place ; ce qui n’empêcha pas qu’on fut obligé de les faire sauter pour les abattre : c’est de cette magnifique acquisition à bon marché, de cette spéculation profonde, que date l’étonnante fortune de la municipalité de Québec. Quant au palais épiscopal actuel, il a été bâti en 1849, trente-neuf ans après que le Séminaire se fût relevé de ses ruines et se fût donné les proportions qu’il a gardées jusqu’à ces années dernières.


VI


Nous voici maintenant arrivés à l’endroit où furent posées par Champlain les premiers fondements du fort auquel s’ajouta plus tard le château Saint-Louis ; cet endroit commence au sommet de la côte, où s’élevait autrefois la porte Prescott, et s’étend jusqu’au terrain compris dans le jardin du Gouverneur. C’est en 1620 que Champlain éleva le premier bâtiment qui devait porter le nom de château Saint-Louis, uniquement pour se garantir d’abord contre les incursions des Iroquois. On arrivait à cet embrion de château par un sentier tortueux pratiqué dans la montagne, et qui aboutissait par son extrémité inférieure à la place de Notre-Dame-de-la-Victoire. Ce nom de Notre-Dame-de-la-Victoire ne fut donné cependant à cette place que soixante-dix ans plus tard, en 1690, à l’occasion de l’échec qu’éprouva devant les murs de Québec la flotte de l’amiral Phipps. Notre-Dame-de-la-Victoire devint Notre-Dame-des Victoires en 1711, à la suite de la destruction dans le fleuve d’une nombreuse flotte équipée par les colonies de la Nouvelle-Angleterre pour s’emparer du Canada. Cette nouvelle victoire, remportée par les éléments, fut mise à notre actif et changea le singulier en pluriel. On semble peu respecter aujourd’hui cette place anoblie d’un nom si pompeux. Elle est devenue le siège d’un groupe sordide de petites baraques en plein vent qui étalent des friperies, des loques, des débris informes, pendant que tout autour gisent éventrées, vidées sur place, de grandes caisses vomissant toute espèce de rebuts, capotes de soldats, pantalons de 1812, vieux casques, peaux de lapin, bonnets de nuit, fourreaux de parapluies, bottes sauvages et jusqu’à des perruques.

Le château n’avait pas à craindre seulement les Iroquois, mais encore plus peut-être le nordest, cet ennemi traditionnel de Québec qui lui enleva un étage en 1624. Outre le château, il y avait le fort comprenant le magasin, les casernes, etc., le tout entouré d’un rempart en bois. Le successeur de Champlain, Montmagny, fit élever un rempart de cèdre et de chêne s’étendant jusqu’à la place d’Armes, rempli de terre, surmonté de canons et entouré d’un fossé. En 1629, Champlain, resté seul dans son fort fragile, n’ayant ni vivres, ni munitions, ni soldats, fut obligé de capituler devant l’amiral Kertk qui venait s’emparer du Canada. Toute la petite colonie naissante dût quitter Québec et s’en retourner en France, mais trois ans plus tard, par le traité de Saint-Germain-en-Laye, l’ancienne mère-patrie recouvrait le Canada, et Champlain y revenait l’année suivante.

Plus d’un demi-siècle s’était écoulé, et l’on touchait à la fin de l’année 1690. L’homme qui gouvernait alors le Canada était le comte de Frontenac, le plus grand nom de tous les vice-rois de la Nouvelle-France. Les colonies américaines, exaspérées de l’audace aventureuse de nos petites expéditions, qui traversaient d’immenses étendues de forêts pour aller porter le deuil et la ruine jusque sur leur territoire, avaient équipé à leurs propres frais une flotte pour assiéger Québec, et levé une armée pour envahir le Canada par terre. L’année était commandée par Winthrop : elle échoua dans sa tentative dès les premiers pas ; la flotte, commandée par sir William Phipps, arriva devant Québec le 16 octobre 1690, en même temps que Frontenac, y ramenait en toute hâte la petite armée avec laquelle il était allé combattre Winthrop. Aussitôt l’amiral anglais crut devoir envoyer un officier porteur d’une sommation de se rendre au comte de Frontenac ; cette sommation ne lui donnait qu’une heure pour faire connaître sa réponse, et exigeait qu’il se rendît à merci.

L’officier anglais, portant un pavillon blanc, était à peine débarqué, qu’on lui mettait un bandeau sur les yeux et qu’on le conduisait au fort, par toute sorte de détours, pour qu’il entendît le bruit des préparatifs de défense qu’on faisait et qu’il sentît le nombre des obstacles qui barraient le chemin de la haute-ville. (Il était resté beaucoup de ces obstacles jusqu’au pavage de la côte en 1875, toujours par amour de l’antique). Tout ce qu’on put imaginer pour tromper l’officier anglais et lui faire croire que la garnison était nombreuse, on le fit, jusqu’à ce qu’enfin, tout à coup, le bandeau fut enlevé de ses yeux… Il était dans le fort même, en présence du gouverneur, de l’évêque, de l’intendant et du brillant état-major français en grand uniforme. Immédiatement, il tendit sa sommation, qui, traduite aussitôt en français, fit dresser d’indignation et de colère tous les officiers réunis. L’un d’eux voulait même qu’on traitât le parlementaire comme l’envoyé d’un corsaire ; mais le comte de Frontenac, obligé de se contenir, répondit simplement qu’il ne reconnaissait même pas le roi d’Angleterre d’alors, ci-devant prince d’Orange, qui avait usurpé le trône sur le dernier des Stuarts, réfugié en ce temps-là à la cour de France ; que, quand bien même Phipps offrirait de meilleures conditions, il ne pouvait les accepter ni placer la moindre confiance dans la parole d’un homme qui manquait de loyauté envers son propre souverain, et qui avait oublié tous ses bienfaits pour suivre la fortune d’un étranger…

L’envoyé de Phipps demanda alors que cette réponse fût mise par écrit : sur quoi Frontenac l’arrêtant : « Ma réponse, s’écria-t-il, je vais la faire par la bouche de mes canons. Allez dire à votre maître que ce n’est pas de cette manière que l’on somme un homme comme moi. » Cette fière réponse restera comme une de ces paroles héroïques qui traversent tous les âges et dont le souvenir devient classique dans la mémoire de chaque peuple. Et cependant, l’homme qui la faisait, allait défendre contre une flotte nombreuse une petite ville, une bicoque, qui n’avait pas pour trois jours de provisions et qui était dans un horrible état de confusion et d’alarme. Si le siège eût duré seulement huit jours, Québec affamé aurait été obligé de se rendre. Au bout de trois à quatre jours de bombardement, la garnison était déjà en proie à la famine, les religieuses ne mangeaient qu’un morceau de pain par jour, et les soldats n’attendaient même pas que le leur fût cuit, tant la faim les dévorait, et ils eurent bientôt dévasté les jardins, mangé tous les fruits et les légumes, de sorte qu’il ne restait plus rien, rien pour se nourrir, et Québec allait être vaincu par la famine, plus terrible que l’ennemi, lorsque heureusement celui-ci leva le siège après une semaine de bombardement inutile, et notre vieille capitale fut encore une fois sauvée


Rappelons un exploit mémorable de ce siège. Un officier français, du nom de Maricourt, pointant un des canons du fort, abattit le pavillon-amiral de William Phipps ; aussitôt deux Canadiens se jetèrent à la nage et allèrent le ramasser dans le fleuve, sous le feu même de l’ennemi : ce drapeau resta suspendu à la voûte de la cathédrale, jusqu’à la prise de Québec en 1759. Huit ans après mourait Frontenac, et son enterrement avait lieu à l’église des Récollets. Aujourd’hui, le seul souvenir qui reste de ce grand homme, dans la ville qu’il avait si héroïquement protégée, est la petite rue Buade, qui s’étend du bureau de poste au marché de la haute-ville. En général, du reste, nos rues ne brillent pas par les souvenirs qu’elles consacrent, elle servent admirablement à rappeler les noms de tous les saints du calendrier, excellente chose dans un pays où on les oublie tant, et elles nous offrent un nouveau genre de litanie qui a l’incontestable avantage de se substituer à ce qui formerait comme une éducation historique et populaire de notre ville, si un certain nombre de nos rues, que les saints protégeraient tout aussi bien quand même elles ne porteraient pas leurs noms, s’appelaient Iberville, Talon, La Salle, Marquette, Joliet, Brébeuf, Lallemant, Colbert, Bienville, de Beaujeu, Lévis, Montcalm, Bougainville, Callières, Tracy, Carleton, Papineau, Vallières, du Calvet et tant d’autres, pour se terminer enfin par Dufferin, nom qu’on donnerait au boulevard de ceinture, qui, espérons-le, ne s’appellera pas boulevard Saint-Pancrace.


VII


Du temps de Frontenac, une redoute s’élevait à cent pieds au-dessus du château, sur la pente même du cap Diamand ; le fort, qui formait un vaste quadrilatère, était bordé d’une gallerie avec balcon dans toute sa longueur. Le château Saint-Louis s’élevait sur la crête même du cap, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la plate-forme, et les piliers qui soutiennent celle-ci, espèce de barbacane reposant dans le roc, n’étaient rien autre que les fondations de cette ancienne demeure vice-royale. À la fin du siècle dernier, comme le château vieillissait, on en construisit un autre, que l’on peut voir aujourd’hui sous la forme de l’École Normale, et en 1809, sous le gouverneur Craig, on répara l’ancien château, qui avait continué d’être la résidence des officiers du gouvernement. C’est alors qu’on donna à ce dernier le nom de nouveau château, tandis que le véritable nouveau, celui qu’on avait fait récemment, prenait le nom d’ancien et devenait le lieu des grandes réceptions.

Le 23 janvier 1834, un feu terrible se déclara tout à coup dans l’antique et glorieux édifice où les vice-rois de la France l’un après l’autre avaient demeuré, que les sièges successifs de Québec avaient laissé intact et qui avait reçu, pendant plus de soixante ans, une longue série de gouverneurs anglais. C’était l’hiver ; il n’y avait pas alors d’aqueduc, on ne connaissait pas non plus les pompes à vapeur, à peine y avait-il de l’eau, qu’on était obligé de faire dégeler au fur et à mesure, de sorte que les flammes ne tardèrent pas à envelopper l’édifice tout entier et à le consumer sous les yeux de milliers de citoyens impuissants à conjurer le désastre. Le château ne fut pas rebâti, mais on en rasa les ruines et on les remplaça par la terrasse Durham, qui fut ouverte au public en octobre 1838, et prit le nom du fastueux gouverneur, homme d’état remarquable autant que pompeux gentilhomme, qui rattachait des provinces ensemble comme il menait des voitures à quatre chevaux. L’union des deux Canadas suivit de deux ans la construction de la plateforme ; mais on ne songea pas à imiter cette tradition et à prolonger la même plateforme jusqu’au glacis, lorsque, vingt-sept ans plus tard, les provinces furent réunies en confédération.


Ce qu’un gouverneur anglais avait conçu et fait en partie, un autre veut le continuer ; mais cette fois c’est plus difficile ; il faut compter non seulement avec le bon vouloir de deux cent-dix membres, dont les trois quarts sont tout à fait indifférents au projet de lord Düfferin, mais encore avec la mauvaise fortune obstinée qui s’attache à tout ce qui est entrepris en faveur de Québec, mauvaise fortune, soit dit entre parenthèse, que nous-mêmes contribuons par dessus tout à nourrir, comme s’il nous était possible d’être d’accord une seule fois sur les moyens à prendre, quand nous le sommes absolument sur l’objet à poursuivre.

Un pont de fer, passant au-dessus de la côte de la Montagne, mettra de niveau, en les unissant, le grand hôtel qu’on se propose de construire, sur l’emplacement même de l’ancien parlement, et le terrain sur lequel s’étend la plateforme. Le voyageur, un instant ébloui par l’aspect merveilleux de cet hôtel, pourra néanmoins consacrer un regard au bureau de poste qui a conservé sur son frontispice le « chien d’or » et sa légende inséparable. Cette légende remonte au temps de l’intendant Begon, un gaillard avec lequel il n’était pas bon d’être en désaccord. En 1712, un marchand considérable de Québec, du nom de Philibert, occupait une maison là même où s’élève aujourd’hui le bureau de poste. Ayant eu quelques démêlés avec Mr. Begon, et désespérant d’obtenir justice d’un homme qui avait sur lui tous les avantages de la position et des ressources, il s’en vengea en faisant sculpter un chien rongeant patiemment un os en attendant que son jour arrive. Parfaitement édifié sur le sens de cette légende, l’intendant ne craignit pas, pour avoir raison d’un homme qui le gênait et le bravait presque, de le faire assassiner par un officier de la garnison. Cet assassinat eut lieu dans la côte de la Montagne, et le meurtrier dût prendre la fuite. Il se sauva jusqu’aux Indes, mais ce n’était pas encore assez loin pour échapper au bras d’un frère de Philibert qui, ayant enfin découvert le criminel, le provoqua à se battre avec lui et le tua roide, à l’autre bout du monde.


Quelques pas plus haut que le bureau de poste est l’ancien hôtel du gouvernement, où divers bureaux sont installés. Cet édifice fut construit en 1803 et destiné d’abord à être un hôtel pour recevoir les voyageurs. Il ne servît pas longtemps à cet usage et fut acheté à l’enchère par le juge-en-chef de la province qui le loua au gouvernement pour y mettre les bureaux publics ; c’est aussi là que s’est réunie longtemps la Société Historique de Québec, fondée en 1824 par lord Dalhousie, qui lui fit présent d’une belle collection de minéraux et de sujets d’histoire naturelle.


En suivant le boulevard, le long de la plateforme, jetons un coup d’œil sur les murs du Palais de justice qui fut construit en 1804, et qui, déjà à cette époque, était jugé trop petit pour remplir convenablement son objet. Mais il n’était pas encore assez petit pour échapper au terrible fléau qui a emporté un à un tous les édifices de Québec, et, le 1er février 1873, il passait comme tant d’autres au feu.

Nous continuons toujours ; avec nous s’avance la terrasse Frontenac, jusqu’au pied du glacis, sa limite naturelle. Là, un chemin nouvellement pratiqué nous conduira jusqu’au château Saint Louis, que lord Dufferin voulait faire construire sur le point culminant du cap, à l’extrémité est de la Citadelle. C’est le terme de notre promenade, si longue à décrire et si courte à parcourir. Mais avant d’escalader le glacis, arrêtons-nous pour contempler le monument de Wolfe et de Montcalm qui, derrière la batterie masquée du jardin du gouverneur, au pied même de l’escarpement que couronne le bastion du roi, semble une sentinelle adossée au cap et plongeant au loin son regard sur le fleuve. Voilà bientôt soixante-dix ans que cette sentinelle de pierre regarde, à travers les orages et les brouillards du Saint-Laurent, à travers les nuits épaisses et les sifflements aigus du nord-est, dont la voix couvrirait celle des canons, s’il ne vient pas quelque nouvel envahisseur, avide de nous démolir à son tour pour nous posséder ensuite. Mais son œil se fatigue en vain à sonder les perfides détours du Saint-Laurent, les sombres hauteurs de Lévis et ses rivages, muets : Nous n’avons plus un ennemi dans le monde entier, et les ombres réunies de Montcalm et de Wolfe, sous la pierre de leur monument, peuvent s’embrasser en paix dans un éternel repos. Ce ne sont pas du reste nos remparts ni les foudres qui les surmontent que l’ennemi aurait à craindre aujourd’hui, et je crois qu’ils lui feraient moins de mal qu’à nous-mêmes ; les premiers nous voleraient à la figure en éclats, si des projectiles modernes les battaient en brèche, et les seconds refuseraient de partir ou nous éclateraient dans les mains.

Mais revenons à ce qui nous reste à dire pour compléter ce tableau, historique, auquel le monument de Wolfe et de Montcalm apporte le dernier et peut-être le plus touchant souvenir.


C’est le 1er novembre 1827 que lord Dalhousie, après plusieurs démarches pour remplir le pieux dessein qu’il avait formé d’élever un monument unique aux deux héros de la dernière guerre franco-anglaise en Amérique, réussit à rassembler pour cet objet un certain nombre de souscripteurs au château Saint-Louis. Quinze jours après avait lieu la pose de la première pierre, au milieu d’une des plus mémorables solennités. Toute la garnison était sous les armes et toutes les sociétés en uniforme. Les francs-maçons se signalèrent et à eux revint l’honneur du principal rôle de la journée. C’est là qu’on vit, à l’âge de 95 ans, le vieux sergent Thompson, qui avait été le compagnon d’armes de Wolfe, venir donner sur la pierre ses trois coups de maillet, d’une main qui ne tremblait pas encore. Dix mille personnes regardèrent pendant une minute à jamais solennelle ce vétéran centenaire qui semblait comme un siècle vivant, debout et en armes, venant déposer sur une pierre muette, et comme pour servir de base au monument qui allait s’élever, le monument impérissable de l’histoire. Puis, les canons de la citadelle retentirent et des feux de joie illuminèrent son front retentissant ; la fête se prolongea bien avant dans la nuit, et les mânes des deux héros, se promenant de concert, durent trouver qu’il y a singulièrement d’exagération dans ce qu’on appelle le sommeil éternel ; mais c’est le sort des grands hommes de faire encore plus de bruit après leur mort que de leur vivant. Tant qu’ils vivent, ils font eux-mêmes tout le bruit qu’ils veulent ; mais dès qu’ils ne sont plus, c’est la postérité tout entière qui s’en mêle.


La pierre fondamentale du monument avait été perforée de façon à recevoir un dépôt des monnaies d’or, d’argent et de cuivre de l’époque, et, au-dessus de la cavité, fut rivée une plaque contenant l’inscription commémorative. Ce monument était l’œuvre d’un capitaine de l’armée anglaise et ne put être fini que grâce à la libéralité du gouverneur, malgré que les citoyens eussent souscrit sept cents livres. C’est le seul monument de sculpture classique qu’il y ait à Québec ; il a la forme d’un obélisque et mesure en tout soixante-deux pieds de hauteur, six pieds sur près de cinq à la base, et au sommet trois pieds sur deux et demi. Le huit septembre 1828, il était complété, et, ce jour là même, le comte Dalhousie, appelé au gouvernement de l’Inde, quittait le Canada. Sur une face du sarcophage se lit l’inscription suivante, dont nous n’essaierons pas de traduire l’expressive et énergique concision ; « Mortem virtus communem, famam historia, posteritas monumentum dedit : » et, sur chaque face latérale, se détache en grosses lettres un seul nom :


Montcalm
Wolfe.



FIN