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Récits de voyages d’un Arabe/Constantinople la Grande

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Traduction par Olga de Lébédew.
(p. 63-69).


AU NOM DU DIEU UNIQUE, ÉTERNEL ! NOUS IMPLORONS SON AIDE ET NOUS NOUS RÉFUGIONS EN LUI !


Nous commençons, avec l’aide de Dieu, à décrire Constantinople la Grande.

Cette ville a la forme d’un triangle, dont deux côtés sont tournés vers la mer et le troisième est attenant au continent. Elle a une porte d’or. Sa longueur est de neuf milles, et elle est entourée d’une muraille solide, haute de vingt-et-une aunes et d’un fossé profond de dix aunes.

Cette ville a cent portes, dont la plus grande est dorée. Elle possède un palais célèbre auquel mène un hippodrome qui est une des merveilles du monde. C’est une longue rue bordée des deux côtés de monuments en bronze d’un travail merveilleux, qui représentent des hommes, des chevaux, des lions, des éléphants, etc. plus grands que leur grandeur naturelle. Le palais et ce qui l’entoure, sont des merveilles.

Il y a dans cette ville un phare en pierres cimentées dans le plomb et le fer. Quand le vent souffle, il s’incline de tous côtés depuis sa base. Il y a encore un autre phare auprès de l’hôpital, entièrement recouvert de cuivre, d’un fort beau travail.

C’est là que se trouve le tombeau de Constantin. Au sommet du phare se tient un cheval dont trois pieds touchent le piédestal, tandis que le quatrième est en l’air comme s’il marchait. Constantin le chevauche avec le bras droit tendu, comme s’il montrait de la main la Syrie ; il tient dans la main gauche le globe terrestre.

Ce phare est vu en mer à une demi-journée de marche.

On dit que l’empereur tient en main un talisman qui éloigne les ennemis de la ville, et que le globe porte l’inscription suivante : « J’ai conquis le monde comme le globe que je tiens en main, mais je l’ai quitté sans rien posséder ».

Il existe encore un phare, surmonté d’une statue en marbre qui représente un homme conduisant un char. Il est orné de bas-reliefs du haut en bas. Son escalier tournant est fait d’une pièce de bronze.

Il est fait de telle sorte que si l’on monte à son sommet, on voit la ville de tous côtés. Cette ville possède un arc qui compte parmi les merveilles du monde et dont la beauté est même impossible à décrire, car on pourrait être soupçonné de mensonge. Il serait difficile de compter le nombre de statues et de monuments que renferme la ville.


La Grande Rome.


C’est une grande cité qui, pareille à Constantinople, a neuf milles de circonférence. Elle a sept murailles dont deux sont construites en pierres solides ; l’épaisseur de chacune est de onze coudées et leur hauteur de soixante-douze.

L’épaisseur du premier mur est de huit coudées et sa hauteur de quarante-deux. Entre deux murs, il y a un tigre couvert de planches en cuivre ; la longueur de chacune est de quarante-six coudées. Le marché de cette ville s’étend de la porte orientale jusqu’à la porte occidentale.

Il s’y trouve deux colonnes de pierre colossales, dont chacune a la longueur de trente coudées.

Auprès de l’une d’elle se trouvent encore deux colonnes en cuivre jaune, dont les bases, les fûts et les chapiteaux sont travaillés en relief. Une rivière traverse la ville et l’arrose, et tous ses bords sont bordés de dalles en cuivre.

Au centre de la ville, il y a une église longue de trois cents coudées et ses piliers sont recouverts de cuivre jaune orné de bas-reliefs.

Rome contient mille deux cents églises et la plupart de ses rues et de ses marchés sont pavés de marbre blanc et bleu.

Il y a mille thermes et mille auberges et il s’y trouve une église construite d’après le modèle de l’église de la Résurrection de Jérusalem. L’extérieur du maître-autel est orné de perles, d’émeraudes et d’autres pierres précieuses. Sur l’autel est posée une statue en or pur de la hauteur d’une coudée et demie : ses yeux sont en rubis. Cette église a cent portes recouvertes d’or fin, tandis que les autres portes sont en cuivre d’un beau travail.

Près de cette ville se trouve un château du roi qu’on appelle Albano ; c’est un grand château duquel les voyageurs ont dit que son égal n’existe pas sur la terre.

En un mot, Rome est un pays dont les charmes sont indescriptibles :

Elle possède beaucoup de villes et de célèbres capitales[1].


Alexandrie.


C’est la dernière ville de l’Occident. Elle est construite au bord de la Mer Syrienne (Méditerranée).

Elle possède des antiquités merveilleuses et des monuments qui, encore debout, témoignent de la puissance et de la grandeur de son fondateur.

Elle est entourée de murs solides et se trouve dans un état prospère, possédant beaucoup d’arbres et de fruits, tels que grenades, raisins et autres. Malgré sa population nombreuse, la vie y est à bon marché. On y fait d’admirables étoffes et d’autres objets d’une rare beauté. Il n’y a pas au monde une ville qui puisse y être comparée.

On en exporte aujourd’hui, comme par le passé, de magnifiques étoffes, dans tous les pays.

Ses rues sont encombrées de monde et elle sert d’entrepôt pour les marchandises.

Le Nil occidental y coule sous les maisons, et ses eaux sont séparées en canaux faits avec tant d’art et d’intelligence, qu’ils se réunissent l’un à l’autre d’une manière étonnante, ce qui fait que tous les édifices sont construits comme sur un échiquier.

C’est une des merveilles du monde. C’est dans cette ville que se trouve un phare qui n’a pas son égal dans le monde entier, et que rien ne peut surpasser en solidité.

Il est construit en pierres ponces cimentées dans du plomb, de sorte qu’elles ne peuvent jamais se détacher l’une de l’autre. La mer bat ses flancs du côté Nord.

Il y a un mille de distance par mer du phare jusqu’à la ville, et trois milles par terre. La hauteur du phare est de trois cents aunes. Cette aune est de trois empans. En un mot, sa hauteur égale la taille de cent hommes, dont quatre-vingt-seize n’atteindraient que la coupole, et sa coupole est de quatre tailles d’homme. Et depuis la base jusqu’à l’étage du milieu, il y aurait soixante-dix tailles d’homme, et de l’étage du milieu jusqu’à la coupole — vingt-six. On y monte par un escalier en pente douce, comme cela se fait d’ordinaire dans les clochers. Le premier escalier arrive jusqu’à la moitié de l’édifice, et puis il commence à se rétrécir.

Dans l’intérieur du phare et sous l’escalier, se trouvent des chambres habitées. Depuis l’étage central jusqu’en haut, le phare se rétrécit au point qu’un homme y passe librement ; les marches aussi deviennent beaucoup plus étroites que celles de la partie inférieure de l’escalier.

De chaque côté du phare il y a des ouvertures pour laisser pénétrer la lumière, afin que l’on puisse voir où l’on met les pieds.

Ce phare constitue une merveille du monde, par sa hauteur et sa solidité. On y allume du feu jour et nuit, pour qu’il soit vu des vaisseaux et qu’il leur serve de guide. De nuit le feu brille comme une étoile et de jour il en sort de la fumée, puisque Alexandrie se trouve au bout de la baie sur un terrain plat et n’a ni montagne ni autre signe par lequel on puisse deviner qu’il s’y trouve une ville.

On dit que le fondateur de ce phare est le même qui a construit les pyramides auprès de la ville de Fostate[2], du côté occidental du Nil. D’autres disent qu’il a été construit par Alexandre le Grand lors de la fondation d’Alexandrie.

On dit qu’il y avait au sommet du phare un miroir qui reflétait les vaisseaux à un mois de marche. Ce miroir avait la propriété de brûler les vaisseaux à distance, grâce à certaines manipulations, lorsqu’il s’y trouvait des ennemis, il les anéantissait par la force de ses rayons. On dit qu’un jour l’Empereur de Byzance voulut tromper le roi d’Égypte, en lui faisant dire que : « Alexandre avait caché dans la coupole de ce phare un grand trésor de pierres précieuses, de peur qu’on ne les lui volât. Si tu me crois, hâte-toi de les en retirer ; mais si tu en doutes, je t’envoie un vaisseau chargé d’or, d’argent et d’étoffes précieuses, à condition que tu me permettes de chercher le trésor, je t’en donnerai ensuite tout ce qui te plaira ».

Le roi d’Égypte s’y laissa prendre et détruisit la coupole ; mais il n’y trouva rien et détériora le miroir merveilleux, qui cessa d’agir. Après cela l’Empereur de Byzance l’attaqua et s’empara d’Alexandrie au moyen d’une ruse adroite.

Il existe à Alexandrie deux obélisques : ce sont deux pierres entières carrées dont le sommet est plus étroit que la base ; leur hauteur est de cinq tailles d’homme et la largeur de chaque côté est de dix empans, de la sorte que la circonférence des quatre côtés est de quarante empans. Ils sont couverts d’écriture syriaque.

L’auteur du « Livre des merveilles » dit que ces deux obélisques sont pris du mont Tarime qui se trouve à l’Occident de l’Égypte. L’un de ces obélisques est au centre de la ville et l’autre est à son extrémité.

On dit que le Palais du Conseil au sud d’Alexandrie est attribué à Salomon, le fils de David. Ses colonnes et ses fondations existent encore aujourd’hui. Ce palais se présente sous la forme d’un carré long, dans chaque coin duquel se trouvent seize colonnes ; au bout des deux côtés, dans le sens de la longueur, il y a soixante-sept mâts.

Du côté gauche s’élève une grande colonne sur une base de marbre et couronnée d’un chapiteau en marbre. Sa circonférence est de quatre-vingts empans et sa hauteur, depuis sa base jusqu’à sa cime, est de neuf tailles d’homme ; son chapiteau est ciselé avec beaucoup d’art et son égal n’existe pas. Personne dans tout Alexandrie ne sait dans quel but cette colonne a été érigée en ce lieu et laissée isolée. En ce moment elle est très inclinée ; malgré cela elle ne risque point de tomber, Alexandrie est une des capitales de la province d’Égypte.

  1. Il faut supposer qu’il veut parler de tout l’Empire Romain.
  2. Ce récit prouve que notre auteur a visité l’Égypte avant la fondation du Caire.